• Le garçon qui voulait dormir, Aharon Appelfeld, traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti ("Points")

     

    Photo0051.jpgQuand les bruits de la rentrée littéraire s’estompent on éprouve l’envie et peut-être le besoin de se tourner vers des œuvres que les flux et les reflux de l’actualité ne peuvent pas atteindre. Manière de se changer les idées, pour ainsi dire. Le Garçon qui voulait dormir, d’Aharon Appelfeld, paru en français aux Éditions de l’Olivier en 2011, a été republié il y a quelques mois dans la collection « Points ». Saisissons ce prétexte.

     

    Qu’est-ce qui explique la fascination que ce texte exerce ? La Shoah, bien sûr, sans cesse présente à l’arrière-plan d’un récit qui se situe, comme tout ce qu’écrit l’auteur israélien, dans son après. Qu’on doive n’en avoir jamais fini avec cet événement se vérifie à l’espèce de sidération que sa présence, même à l’arrière-plan d’une œuvre, suscite.

     

    Il y a aussi la naissance de l’état d’Israël, également vue en perspective et comme à distance alors même que le narrateur y est plongé, mêlé à ces premiers colons hostiles à la tradition religieuse qui rêvaient de construire un monde juif entièrement nouveau.

     

    Mais ce qui fait la puissance du roman d’Aharon Appelfeld c’est surtout bien sûr la manière tout à fait particulière dont il parle de ces choses. Le narrateur d’Histoire d’une vie raconte comment il a survécu en se cachant dans les forêts d’Ukraine. Ce mot de forêt passe de temps en temps dans ce livre-ci, mêlé à ceux de ghetto et de camp, et la grande tragédie du XXe siècle s’imprègne par là d’une atmosphère de sombre conte de fées.

     

    Le titre même et ce qu’il évoque semblent renvoyer pour une part à ce monde du conte. Le garçon, réfugié après la guerre en Italie puis en Israël, échappe peu à peu à l’emprise du sommeil où il replonge d’abord le plus souvent possible afin d’y retrouver le monde de son enfance et ses parents disparus. Ces retours dans le passé sont sa manière de s’en séparer sans s’en disjoindre, et de trouver ainsi la possibilité d’un avenir. Inscrit tout entier dans cette spirale où les mêmes mots, les mêmes situations, reviennent subtilement décalés, le récit baigne dans une atmosphère de songe, sans vraie solution de continuité entre sommeil et veille ou entre monde des vivants et monde des morts : on passe sans effort de l’un à l’autre, porté par l’écriture d’une gravité limpide  — la langue, là encore, des contes.

     

    Dans ce monde de prodiges, pour emprunter au titre d’un autre roman d’Aharon Appelfeld, la réalité purement factuelle n’existe pas ; tout prend un sens. Ainsi le personnage-narrateur, blessé aux jambes au cours d’une escarmouche avec l’ennemi arabe jamais nommé, séjourne longtemps à l’hôpital avant de retrouver avec l’usage de ses membres inférieurs un corps complet. Cependant quand le médecin lui annonce une nouvelle opération, il ne parle, pour le héros, « pas d’os brisés, de membranes déchirées, de nerfs qui [ont] été touchés, mais d’un secret destiné à être déchiffré ». « Je pris conscience », dit-il, « que mes efforts pour me relier aux lettres et ceux du docteur Winter pour rattacher mes jambes à mon corps étaient un même combat ».

     

    Car ce curieux roman d’éducation ou de rééducation est aussi celui d’une initiation à l’écriture. Le garçon veut être écrivain et pour y parvenir copie inlassablement les lettres de sa nouvelle langue, chargées à ses yeux de la force mystique que la tradition hébraïque leur prête. Comme le rêve, cette activité répétitive et quasi religieuse est le moyen de passer sans rupture de l’avant à l’après, de l’allemand, langue du père, qui écrivait aussi et n’a jamais réussi à publier, à l’hébreu.

     

    Mais cette conquête d’une langue nouvelle, qui n’est pas la langue des parents et qui pourtant l’est encore, c’est au fond ce que doit accomplir tout écrivain. Et la force du roman d’Aharon Appelfeld réside peut-être en fin de compte dans sa manière de relier une expérience radicalement singulière à l’expérience de tous ceux qui se mêlent d’écrire et, en fait, à celle de tout le monde.

     

    L’Histoire, la mémoire, l’écriture, le rêve, l’enfance… Le caractère unique du texte tient aussi tout simplement à son incroyable richesse. Si le lecteur toutefois en est particulièrement frappé c’est que le sentiment de la plus grande simplicité vient y ajouter un raffinement de plus. Tout est complexe dans ce livre. Tout y est singulier, personnel et parfaitement mystérieux. Et en même temps tout est là, baigné dans la clarté tranquille des évidences.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois sur le site du Salon littéraire le 20 novembre 2012: link

     


  • Commentaires

    2
    Lundi 24 Décembre 2012 à 20:40

    Je ne connais pas Kosinski, je l'avoue. Mais Histoire d'une vie est un très grand livre à mon avis.

    1
    Vendredi 21 Décembre 2012 à 22:26
    Très envie de découvrir ce livre. J'avais beaucoup aimé Histoire d'une vie. A mettre en parallèle avec L'oiseau bariolé, un livre un peu oublié de Jerzy Kosinski.
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