• Le Grand Leader doit venir nous voir, Velina Minkoff, traduit de l’anglais par Patrick Maurus (Actes Sud)

    fr.wikipedia.orgDrôle de livre… Les lecteurs de ce blog savent qu’une telle formule y a la valeur d’un premier éloge.

     

    Drôle de livre, d’abord, de par son histoire. Velina Minkoff, qui est née à Sofia, a étudié aux États-Unis et vit à Paris, a rédigé en bulgare une première version de ce premier roman, parue en 2015. Ensuite, elle l’a traduit en anglais. Ensuite, en 2017, elle a participé à sa traduction en français. Et, à chacune de ces occasions, le livre s’est un peu allongé.

     

    Le résultat final est un volume de presque 300 pages, dont la seconde originalité est de faire passer son lecteur par des phases successives et contrastées. Alexandra, 13 ans, vit à Sofia et est très bonne élève. Si bonne en russe, particulièrement, que son professeur, « la camarade Ivanova », en fait la présidente du « Club Internationaliste des Camarades », issu de la section locale du Komsomol. Pour la former à ses nouvelles fonctions, on l’envoie, avec d’autres jeunes Bulgares, en vacances en Corée (devinez laquelle), où elle participera à un « camp international de pionniers ». Le roman est le journal d’Alexandra, et le récit minutieux qu’elle y fait de son séjour.

     

    « Ils n’ont pas beaucoup de voitures, mais au moins il n’y a pas de pollution »

     

    Tout l’émerveille, dès l’entrée dans l’avion : « C’est propre, c’est joli et ça sent bon ! ». « Ce doit être merveilleux d’être une Coréenne », écrit-elle, et d’habiter ce pays peuplé de « gens souriants et satisfaits », formant « une grande famille heureuse » sous l’autorité paternelle du « Grand Leader » (Kim Il-sung). Peut-être ne comprend-elle pas tout, mais n’oublions pas que c’est une très jeune fille, pour laquelle l’opposition capitalisme/socialisme se lit d’abord dans les objets (« Quelqu’un m’a dit que dans les pays capitalistes chaque fois que vous achetez quelque chose on vous donne un beau sac en plastique gratuit pour le mettre dedans »). Et pour le reste, l’important, c’est les garçons : la présence au camp du « plus beau Coréen du monde » n’est pas tout à fait pour rien dans l’exaltation de notre héroïne.

     

    Au début, on rit beaucoup. Un comique fondé souvent sur l’aspect mécanique des comportements et des notations — tout est beau, les Coréens sourient sans cesse, tous les Russes sont brutaux… Et puis, c’est Candide à Pyongyang, pour reprendre le titre de la curieuse postface, où le traducteur fulmine par allusions obscures contre on ne sait trop qui. Comme dans un conte du temps des Lumières, on lit entre les lignes et les superlatifs d’une ado transportée dans le meilleur des mondes, où, pour un oui ou pour un non, elle a « le souffle coupé d’adoration » et « délire de délice ».

     

    « Avec la démocratie, nous nous sentons vraiment libres »

     

    Puis, au bout d’un moment, on a un peu l’impression d’avoir compris. Et il faut un certain temps pour se rendre compte, troisième étape, que le grossissement des détails et l’aspect répétitif jusqu’à l’obsession font peut-être aussi l’intérêt de l’entreprise. C’est Le Désert des Bulgares, pour paraphraser le titre d’un ouvrage célèbre. De retour à Pyongyang après le camp, les jeunes héros attendent interminablement un vol pour Sofia, jour après jour ce sont de nouvelles visites, maison natale du Grand Leader, monuments, musées, parcs d’attractions, insidieusement un malaise s’installe. Qu’est-ce qu’on attend ? Que les yeux d’Alexandra s’ouvrent ? Qu’elle grandisse ? Que se produisent les événements qui devaient, à la fin de cette année 1989, changer le monde ?...

     

    Ils se produisent. Et c’est sans doute là que le livre de Velina Minkoff donne toute sa mesure. Enfin rentrée à Sofia, Alexandra, confrontée aux bouleversements que l’on sait, reste celle que nous connaissions. Toujours naïve et enthousiaste. Simplement, au lieu de s’enthousiasmer pour les chants de pionniers, elle s’enthousiasme pour « The Cure, Depeche Mode, The Smiths, The Communards ». Et si, au début, elle « ne compren[d] pas ce qui n’allait pas avec le communisme », elle a vite fait d’adopter le nouveau langage en vigueur et de conclure : « J’ai vraiment eu de la chance de sortir vivante du camp de cette Corée du Nord totalitaire ». Pas de vraie différence entre son ancien zèle et ses nouvelles passions. L’usage de la candeur adolescente ne constituait pas tout à fait, contrairement à ce qu’on pouvait croire, une forme d’ironie : il tendait à une neutralisation générale, en mettant tout, flirts, sacs en plastique, communisme, démocratie, sur le même plan. Vue sous un certain angle, une idéologie, c’est-à-dire une croyance, en vaut une autre. Ce livre étrange et malicieux le rappelle. Hors des sentiers battus et de l’autoroute des bons sentiments.

     

    P. A.


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