• Le Mouchard, Liam O’Flaherty, traduit de l’anglais par Louis Postif (Belfond [vintage])

    blogs.mediapart.fr.Voilà un livre qui aurait mérité une préface plus documentée que celle que Stève Passeur lui consacrait en 1948… Car il plonge ses racines dans une réalité historique bien embrouillée, tant en général que pour ce qui est de la manière dont son auteur s’y inscrit.

     

    Liam O’Flaherty était né en 1896 sur l’île d’Inishmore, autrement dit, pas n’importe où : le Connemara en général et les îles d’Aran en particulier, chantées par Synge, occupent une place essentielle dans l’imaginaire de la renaissance celtique, au tournant du siècle. Après un passage obligé par le séminaire, le futur écrivain, qui s’exprimera en anglais mais aussi en gaélique, sa langue maternelle, s’engage dans les Irish Guards pour participer à la Première Guerre mondiale. Il en revient blessé et traumatisé, voyage, regagne son pays natal et s’y jette dans la guerre d’indépendance contre les Britanniques. En 1921, il fonde, avec d’autres, le Parti communiste irlandais, groupusculaire et investi dans l’IRA. Bien sûr, il fait partie de ceux qui s’opposent au traité conclu la même année, et devra quitter l’Irlande, à la fin de la guerre civile, pour l’Angleterre. C’est là qu’il se met à écrire. Un nombre incalculable de nouvelles, des romans, dont Le Mouchard, paru en 1925 et adapté au cinéma en 1935 par John Ford. Le livre paraît en France en 1928, puis, pour ce qui est de la traduction que reprend Belfond aujourd’hui, en 1948, donc.

     

    « Cannibales » et « visages de bronze »

     

    L’expérience toute fraîche de l’auteur s’y retrouve, étrangement gauchie. On est dans le Dublin de la lutte pour l’indépendance, mais il n’en est, autant dire, pas question. Pas un Anglais à l’horizon. Les personnages principaux sont membres d’une « Organisation révolutionnaire » toute-puissante et, même si elle ressemble fort à l’IRA, franchement léniniste : « On devrait les envoyer en Russie », dit un contradicteur. « Là, au moins, ils pourraient faire les cannibales sans détourner de leur devoir de bons et honnêtes Irlandais ». À l’inverse, un journal ami : « Quand on écrira un jour l’histoire glorieuse de la lutte pour l’affranchissement du prolétariat irlandais, le nom du camarade Dan Gallagher rayonnera, de la première page à la dernière, dans une magnifique apothéose ».

     

    Ce Gallagher renvoie une image bien peu flatteuse de la cause qui fut longtemps celle de son créateur. Tyran paranoïaque et narcissique, doué d’une intelligence supérieure et glacée, il s’épanche à l’occasion en longs monologues shakespeariens, où il oscille entre phases d’exaltation et crises soudaines qui le montrent en train de ramper en bredouillant : « Je le vois ! Je le vois ! », comme lady Macbeth. Face à lui, le héros, si on peut dire, s’appelle Gypo : « Son visage de bronze rouge était couvert de protubérances qu’on aurait prises, à une certaine distance, pour des bosses (…). Cependant, si l’on regardait de plus près, elles disparaissaient presque entièrement dans le teint luisant et couleur lie-de-vin de la face ». Voilà pour son portrait. Sur le plan de la vie intérieure, disons qu’il a du mal « à supporter le poids qui sembl[e] lui écraser la tête chaque fois que ses facultés mentales y tâtonn[ent] vers la lumière ». Mais une force herculéenne, et une vitalité prodigieuse.

     

    « Carrures de géant » et « bouches d’ogresse »

     

    C’est lui le mouchard : il a vendu à la police son plus proche compagnon de lutte. Pourquoi ? On ne sait pas trop. L’impulsion du moment ou, plus sûrement, un instinct obscur qui l’aurait jeté sur la pente d’un destin absurde. Car le voilà qui dépense le salaire de sa trahison à tort et à travers dans les fish and chips et les mauvais lieux. Poursuivi, arrêté, jugé sous l’autorité de Gallagher, il connaîtra, après un ultime et spectaculaire rebondissement, une fin prévisible.

     

    « Suspense psychologique », comme dit le prière d’insérer ? Si on veut. En fait, tout est joué dès le départ, et on assiste surtout au face-à-face entre deux monstres contrastés, dans une atmosphère apocalyptique, mêlant mythologies celtiques et Jérôme Bosch. Les portraits, d’une précision hallucinée, comportent toujours quelque détail hors de l’humain. Ce ne sont que « carrure[s] de géant », bouches « grande[s] ouverte[s] comme celle d’une ogresse », ou « pincée[s] comme si un charcutier avait essayé de (…) coudre les lèvres et raté son opération ». Les seconds rôles, pour l’essentiel, sont tenus par « le rebut des bouges, les types les plus dégradés des habitants des terriers surpeuplés qui bordent les deux rives de la Liffey ». Parmi eux, Gypo semble « quelque monstre primitif surgi du limon de la terre d’où proviennent toutes choses ».

     

    « … Dénué de forme et de raison d’être »

     

    Comme toute tragédie qui se respecte, celle-ci a ses unités de lieu et de temps : tout se passe plus ou moins en une nuit, à Dublin. « Sous les rares becs électriques, entre les files parallèles de maisons de brique rouge à un étage », ou « parmi les ruines et les terrains vagues », « dans des rues tantôt étroites, tantôt larges et béantes, dans des ruelles et sous des voûtes », « sur le pavé jonché d’ordures détrempées par la pluie »… Au cœur de ce labyrinthe, ce sont des courses permanentes, des coups de revolver et des empoignades homériques, une frénésie d’action qui, pour être sans but ni effet, n’en reste pas moins haletante.

     

    À l’arrière-plan, la vieille Irlande n’est jamais loin. Quand Gypo rêve d’évasion, il imagine « les montagnes », « avec comme seul compagnon le vent qui souffle sur la bruyère ». Mais, dans un mauvais rêve, il distingue « des ombres confuses sautill[ant] sur de prodigieuses échasses, au bord d’un abîme, parmi le fracas des rocs qui s’entrechoqu[ent], au fond, dans les ténèbres ». « Tout [est] immense, sombre et sonore, dénué de forme et de raison d’être », et on croit voir, dans cette vision, se résumer la grandeur sauvage de la nature irlandaise, la vie du héros, et les circonstances tragiques qui l’enveloppent. Plutôt que le réalisme, O’Flaherty a choisi une autre forme d’exactitude historique : aux convulsions de son époque, il prête les couleurs d’un grandiose cauchemar.

     

    P. A.


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