• Le roi n'a pas sommeil, Cécile Coulon (Points)

    Le roi n'a pas sommeil, Cécile Coulon (Points)On nous l’avait bien dit : le roman français s’expatrie. C’est la tendance. Tanguy Viel l’avait brillamment annoncée avec La Disparition de Jim Sullivan. Et à la rentrée 2013, Marie Darrieussecq (Il faut beaucoup aimer les hommes) et Céline Minard (Faillir être flingué), pour ne citer qu’elles, avaient situé leurs fictions en totalité ou en partie dans l’Amérique du rêve (le western) ou de ses fabriques (Hollywood).

     

    À dire vrai, le roman de Cécile Coulon qui paraît aujourd’hui aux éditions Points a été publié une première fois chez Viviane Hamy en 2012. Mais cela n’empêche pas qu’elle va, à sa manière, plus loin que les auteurs que je citais à l’instant. Tanguy Viel mettait en scène un écrivain français qui se lançait dans l’écriture d’un « roman américain » ; l’héroïne de Marie Darrieussecq, française, naviguait entre Los Angeles, Paris et l’Afrique ; Céline Minard prétendait jouer avec les codes d’un genre né au-delà de l’Atlantique. Tandis que dans Le roi n’a pas sommeil, aucune distance perceptible : ce beau titre dont on ne voit d'ailleurs pas bien la raison d'être recouvre un roman américain pur et simple, sans guillemets, qui se situe, nous dit le prière d’insérer, « dans une petite ville perdue de l’Amérique rurale » (c’est moi qui souligne). Sans qu’on sache vraiment pourquoi, on est, de plus, « dans les années trente ».

     

    L’histoire ? Mon Dieu, comme d’habitude : des pères, des fils, de la culpabilité, du destin… L’éditeur précise aussi que tout cela se déroule dans « une Amérique des clichés et des imageries d’Épinal que Cécile Coulon envoie voler en éclats avec fougue ». J’ai bien vu les clichés. Pour ce qui est des éclats… On habite un appartement « au-dessus de la laverie » ou une maison où on vide, en été, sur la véranda, les inévitables pichets de citronnade ; il y a également un bar où on absorbe des boissons plus corsées en jouant au poker, ce qui occasionne parfois des explosions de violence au cours desquelles le premier mari trompé venu éviscère l’amant et lui coupe les dix doigts comme qui s’amuse. Les femmes, ainsi qu’il sied, sont « belle[s] à crever ». Cécile Coulon pousse même la dévotion jusqu’à imiter les vieilles traductions des années 50 : on « bosse », on « se barre » ; les cheveux sont rarement désignés autrement que par le mot attendrissant de « tifs ».

     

    On perçoit mal l'intérêt mais après tout le pastiche est un art respectable. Et même difficile. Qui demande beaucoup de rigueur et de précision. D'autant plus que le roman américain, comme le diable, est dans les détails : noms de plantes, d'animaux, d'outils, description minutieuse des gestes quotidiens… Cécile Coulon, qui a fait hypokhâgne et khâgne à Clermont-Ferrand et « poursuit des études de lettres modernes », aurait sans doute des difficultés à réparer un carburateur ou à aiguiser une scie à ruban, et je serais bien mal venu de lui en faire le reproche. Mais enfin, quand on prétend écrire à la manière de Steinbeck… Qu'est-ce que ce « serpent brun », ces « fleurs sauvages », ces « bagnoles » dont on ignore la marque, ces chansons dont on ne dit ni le titre ni l'interprète ?... Et il y a plus gênant : s'accoter à un « mur de chaux » est bien difficile ; on ne voit pas vraiment ce qu' « un morceau de crin » pourrait être…

     

    Bon, me direz-vous, péchés sans gravité d'une jeune intellectuelle qui veut jouer les dures. Et tout cela en effet serait sans conséquence si l'auteure ne maniait la langue avec autant de grâce qu'elle le fait sans doute des outils. C'est dans les images poétiques, qui, comme on pouvait le craindre, abondent, qu'elle donne toute sa mesure : « Son âme ressemblait à un miaulement sorti d'un bunker » ; « Sa peau était restée calme et silencieuse comme un estuaire endormi » ; « Son visage prenait des airs de vaisseau fantôme, creusé par des sillons anguleux ». Et pour achever le portrait : « Ses poumons battaient tels deux éventails cassés ». Les clichés, pas à dire, en prennent un sacré coup. La « fougue » que met Cécile Coulon à les dynamiter lui a d'ailleurs valu en 2012 le Prix mauvais genre, attribué par France Culture et Le Nouvel Observateur. Un prix bien nommé.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 9 janvier 2014 sur le site du Salon littéraire

      


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