• Le Testament de Marie, Colm Tóibín, traduit de l’anglais par Anna Gibson (10-18)

    http-_sites.univ-provence.frIl s’écrit tant de « romans biographiques » et autres « récits de vie » que l’intérêt spécial qu’ils semblent susciter s’émousse. On éprouve le besoin de produits de plus en plus forts. Et il ne faut pas s’étonner si, dans cette course à la vie la plus susceptible d’attirer le lecteur, les auteurs en viennent à la Vie par excellence, celle qui a déjà tant fait parler depuis deux mille ans. Cela étant, qu’il reste à son propos des choses à dire et, plus encore, des manières de dire les choses, c’est ce que prouvent deux romans anglo-saxons récents.

     

    J’ai déjà parlé du remarquable Quarantaine, où l’Américain Jim Crace évoquait, de manière pour le moins personnelle, le séjour dans le désert d’un jeune Galiléen qui n’était jamais nommé. C’est la mère de ce personnage qui parle dans Le Testament de Marie, de l’Irlandais Colm Tóibín, paru en France en 2015 et que 10-18 republie à l’occasion de la sortie, chez Laffont, de la version française d’un nouveau roman, Nora Webster.

     

    Pour en revenir à l’héroïne du Testament de Marie, cette femme qu’on ne nomme jamais non plus vit retirée dans une maison à Éphèse, où deux hommes qui ont connu son fils viennent la harceler quotidiennement pour qu’elle leur raconte en détail ce qu’elle a vécu. Mais elle résiste, se dérobe, et nous livre en un long monologue une version bien différente des attentes de ses visiteurs et de ce qui deviendra le récit officiel.

     

    « Cela n’en valait pas la peine… »

     

    Gageons que dans l’encore très catholique Irlande on aura moyennement apprécié l’image donnée, par l’un des plus célèbres enfants du pays, d’une figure qui y fait l’objet d’un culte spécialement fervent. D’abord, adieu Pietà : la mère du Sauveur n’était pas là pour la mise au tombeau ; sur les conseils des disciples, elle a fui discrètement le Golgotha pour ne pas être arrêtée elle-même — souvenir accablant dont elle ne peut se consoler. Ensuite, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’apparaît pas comme une chrétienne très convaincue : « J’accompagne Farine à l’autre temple (…). Je m’adresse à elle, la grande déesse, la très prodigue Artémis aux mains ouvertes, aux seins innombrables attendant de nourrir ceux qui viennent à elle. Je lui dis combien j’aspire à dormir dans la terre sèche »…

     

    Du vivant de son fils déjà elle ne rêvait que d’une chose : le « faire rentrer à la maison ». Il est vrai qu’il avait « réuni autour de lui une bande d’égarés qui n’étaient que des enfants comme lui », « des idiots, des bègues, des contorsionnés et des malcontents ». Lui-même parlait « par énigmes, avec des phrases ampoulées et des mots pleins d’orgueil pour décrire sa propre personne et sa place dans le monde ». Et quant au sens de sa mission, la Sainte Vierge ne mâche pas ses mots : « Vous affirmez qu’il a sauvé le monde, mais moi, je vais vous dire ce qu’il en est. Cela n’en valait pas la peine ».

     

    Comment se racontent les histoires ?

     

    N’allons pas croire que Colm Tóibín se laisse aller à la dérision. Il y a au contraire quelque chose de profondément émouvant dans l’énergie de cette femme farouchement décidée à rester humaine, et qui déclare : « S’il est possible que l’eau soit changée en vin et si les morts peuvent ressusciter, alors je veux pouvoir remonter le temps. Je veux revivre avant la mort de mon fils, avant qu’il n’ait quitté la maison. Je veux revivre le temps où il était encore un bébé, où son père était en vie et où il y avait de la douceur dans le monde ».

     

    Mais les morts peuvent-ils ressusciter et l’eau se transformer en vin ? Le texte entretient subtilement le doute. Si Lazare sort bien du tombeau, il n’a pas l’air tout à fait remis ni très content de l’aventure, et le Fils lui-même ne revient après sa mort qu’en songe. Pour ce qui est des noces de Cana… : « Au milieu du tumulte et de la confusion, personne ne pouvait réellement voir ce qu’il en était jusqu’à ce que des cris s’élèvent, proclamant qu’il avait changé l’eau en vin ».

     

    Comment se racontent les histoires, et comment devraient-elles se raconter ? Cette question constitue le vrai sujet du livre de Colm Tóibín. Et non seulement parce que le « C’était écrit » qui préside à ce qu’il relate s’y voit donner une double interprétation, religieuse et policière (« Pilate est au courant. Le Temple a tout prévu… »), ambiguïté qu’une phrase résume : « Tout cela n’était qu’une mise en scène confuse destinée à des temps futurs ». Plus profondément encore le problème est peut-être celui de tous les récits : « Ils s’intéressent à ma douleur », dit la narratrice, « uniquement si elle vient sous la forme du mot "douleur" ou du mot "peine". Bien que l’un d’eux ait été témoin de la scène au même titre que moi, il ne veut pas qu’elle soit consignée en termes de confusion, de détails étranges, de ciel qui s’assombrit ou s’éclaircit brusquement (…). Ils ne veulent pas entendre parler de l’âcre fumée des feux qui nous piquait les yeux, car il ne soufflait aucun vent sur la colline ce jour-là ». Au-delà d’une profonde réflexion sur les croyances et sur les propos qui les fondent, le livre de Colm Tóibín offre, on le voit, quelques judicieux conseils pour les romanciers.

     

    P. A.

     


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