• Les Inconsolés, Minh Tran Huy (Actes Sud)

    photo PIerre AhnneVoilà ce qu’on appelle, si je ne m’abuse, un roman. Oh, bien sûr, un peu d’autobiographie vient s’y mêler… Comme Minh Tran Huy, Lise, même si de mère européenne, est de père vietnamien. La méritocratie républicaine lui permet à elle aussi, quoique femme, métis et d’origine modeste, d’accéder aux prépas du lycée Henri IV. Puis, comme son auteure encore, un temps rédactrice en chef du Magazine Littéraire, la voilà embauchée par une publication culturelle prestigieuse.

     

    Tout cela explique qu’on trouve également, dans le récit de ses aventures, un peu (beaucoup) de sociologie. La jeune étudiante a beaucoup lu bien des gens, dont Bourdieu, sans doute. Quand elle tombe follement amoureuse de Louis, fils de famille (très) fortunée, cela ne l’empêche pas de relever en lui tous les traits caractéristiques de l’héritier, et de les comparer à ceux qui situent ses propres parents à l’autre bout de l’échelle sociale (« Il leur manquait en somme ces petits riens dont on est façonné depuis la naissance, ce polissage apporté par l’habitude et l’éducation, (…) et qui fait que l’on reconnaît immédiatement dans celui qui vous fait face s’il est des vôtres — ou non »).

     

    Entre Edith Wharton et Perrault

     

    Mais souvenirs personnels et considérations sociologiques restent enveloppés dans un tissu où courent, pour parler un peu comme Lise et son auteure, tous les fils du romanesque le plus pur. Louis, quoique d’un autre monde, partage les sentiments de Lise, si bien que la passion, annoncée dès l’exergue empruntée à Marie de France, foisonne. Et il y a aussi de la psychologie : la mère de l’héroïne, pour des raisons qu’on comprendra peu à peu, a installé en elle la conviction de n’être jamais chez elle nulle part, « sauf dans les livres et les films » ; si elle aime Louis, c’est parce que « ses bras lui donnent le sentiment d’être à sa juste place, et ses baisers d’avoir un foyer ».

     

    Qu’il faille ajouter, à ces ingrédients typiques, le merveilleux, n’étonnera pas si on veut bien se souvenir de ce qu’était le roman au XVIIe siècle, époque où le conte de fées gagne aussi son statut de genre littéraire, grâce à Perrault, explicitement cité dans Les Inconsolés. Car les citations y abondent, et les références de toutes sortes. Au Temps de l’innocence, d’Edith Wharton (situation oblige), mais aussi, ce qui, venant de l’auteure de La Princesse et le pêcheur (Actes Sud, 2007), n’étonnera pas, aux contes vietnamiens comme d’ailleurs aux contes et aux mythes de partout. Quand Louis devient « un prince (…) de moins en moins charmant », Lise se souvient des récits de sa grand-mère, pleins, comme sa propre vie, de marâtres, de sœurs félonnes, de malédictions familiales, et ne manque pas de se comparer à Iseult, « liée à son amant comme le chèvrefeuille enroulé autour du noisetier ».

     

    Si son histoire, en effet, commence bien comme un conte bleu, elle glisse vite dans le roman noir, d’où semblait tout droit sorti, signe annonciateur du destin, le mystérieux domaine d’Étambel, voisin du banal lotissement où elle a passé son enfance : lac aux « eaux moirées », « pierre blonde », « murailles veinées de lierre », tout était là pour évoquer « une gravure illustrant un roman d’Ann Radcliffe ou une nouvelle d’Edgar Poe ». Au total, on l’aura compris, ce sont un peu tous les types de romans qui se voient convoqués pour raconter l’histoire d’une jeune femme elle-même droguée de fictions : roman d’éducation (y compris sentimentale), réalisme social, fantastique, policier…, et cet entrecroisement des genres est la première singularité de ce livre faussement classique.

     

    Petites voix

     

    La seconde tient à l’étrange alternance entre la voix de Lise, à la première personne, et celle d’une narratrice qui n’est désignée que comme « L’Autre ». Dispositif à l’image du dédoublement dont souffre l’héroïne, dont les emportements passionnels sont sans cesse commentés par une sarcastique « petite voix » intérieure. Mais l’interprétation psychologique se révélera ici trompeuse. On saura, un peu tard, peut-être, qui est « L’Autre », et pourquoi le discours de Lise semble souvent l’expression d’un point de vue si omniscient. Cette chute fera, très naturellement, basculer le roman dans un surnaturel aussi acceptable que celui des contes.

     

    De ce jeu avec les limites des genres, de la tonalité poétique qu’il exige, résulte une atmosphère assez singulière, laquelle fait passer les redites, les longueurs, la fascination pour les signes extérieurs de richesse et leur insistante description. Et confère au livre de Minh Tran Huy une originalité qui, vu le matériau et les thèmes qu’elle utilise, est en soi une sorte de tour de force.

     

    P. A.


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