• Les Minets, François Armanet (Stock)

    pixels.comC’est l’histoire de jeunes gens vraiment très antipathiques. Nous sommes au milieu des années 1960, « il y a les lycées de garçons et ceux de filles », mais tous ont encore l’air de « casernes napoléoniennes ». Nos héros sont trois, comme les… Il y a Charles, le narrateur ; Guy, un brun frisé doté d’un « appétit faramineux de vie » ; Philippe, enfin, pour qui « l’appel du néant [prend] le pas sur l’orgueil infini de l’adolescence ». Tous trois font partie de « la bande du Drug », le Drugstore des Champs-Élysées, où, « de 1960 aux derniers jours de 1967 », une poignée de garçons des beaux quartiers fut le « fantomatique arbitre des élégances des baby-boomers ».

     

    Leur tactique : « ne cess[er] de détruire [leurs] propres créations vestimentaires à mesure qu’elles [sont] adoptées par les "bidons" ». Leur credo : « Frimer, brimer. Tenir son rang ». Leurs divertissements : « débouler à une dizaine », dans les « boums et rallyes », y répandre l’effroi parmi les « minets chiant dans leur froc devant leurs idoles », « saccager appartements luxueux et hôtels particuliers ». Bref, des petits voyous de la haute, d’un snobisme insondable et d’une insupportable arrogance. Nos trois lascars « en sont » l’espace de deux ans, jusqu’à ce que, en 1967, la bande se disperse d’elle-même.

     

    Du Drug à la Gépé

     

    Mai 1968 arrive l’année de leur bac : « un changement d’ère dont nous sentions confusément qu’il remettait les compteurs à zéro ». Toujours prêts à semer le chaos et à épouvanter les bourgeois, dont ils font partie, voilà nos ex-drugstoriens à la Gauche prolétarienne. C’est pareil qu’au Drug : « même morgue de la horde, même sentiment d’appartenance à une caste (…), même apologie de la terreur, même talent pour l’exclusion ». À la fac de Vincennes, où ils assistent au cours de Deleuze, sur les barricades, dans la rue, le tout est toujours d’être dans le ton, serait-ce celui de la violence. Sans oublier de se montrer aux bons endroits : « la manif pour Langlois (…) où Godard, Renoir et Nicholas Ray prennent la parole », l’enterrement d’Overney, « les avant-premières d’Easy Rider rue du Dragon ou d’El Topo à Chaillot, les concerts de Pink Floyd au Théâtre des Champs-Élysées en 69 ». Puis, l’air du temps change à nouveau, et emporte les anciens maos de l’autre côté de l’Atlantique, chez les hippies de San Francisco.

     

    Tout cela, par moments, sonne un peu ancien combattant, et il est permis de trouver l’angle de vue sur 1968 et ses suites un peu limité. Cependant, les bons sentiments ne faisant pas, contrairement à ce que beaucoup semblent aujourd’hui penser, la meilleure littérature, leur caractère odieux et superficiel n’empêche pas les trois héros de François Armanet d’être d’excellents personnages de roman. Le name-dropping, dans Les Minets, fonctionne à plein régime (voir plus haut). Mais tout y est dropped : les vêtements (le « blouson Storm Rider, col de velours et doublure en couverture navajo » succédant au « mini-shetland bleu lavande à ras du nombril ») ; les souvenirs, en éclats ; les chapitres, courts ; les phrases, sèches, quoique n’hésitant pas à s’allonger et à se teinter de lyrisme pour évoquer « ces derniers jours d’août, quand l’été bascule, qu’un soleil morose donne aux filles la chair de poule et aux garçons un semblant de tendresse dans les torrents pubères »… Au total, une écriture légèrement méprisante elle-même, elliptique, imprégnée de nostalgie grinçante, pour saturer d’énergie ce portrait d’un temps qui croyait avoir inventé « l’adolescence éternelle ».

     

    Le problème avec les filles

     

    Et puis, sont-ils exclusivement odieux et superficiels, à mieux y regarder ? Leur arrogance, nous dit Charles, est « couplée d’un zeste d’amertume » — « notre détestation des autres se retournait contre nous ». Première conséquence : avec les filles, c’est compliqué. Au Drug, elles sont « intouchables ou méprisées ». Plus tard, Guy fera preuve d’une frénésie sexuelle suspecte, Charles s’enfuira dès qu’il risque d’arriver quelque chose ou tombera amoureux d’une altière Ursula ; quant à Philippe, « on ne l’[a] jamais vu avec une fille ».

     

    « À force de repousser toujours plus haut la barre de la frime, il ne pouvait plus que se mesurer à lui-même », dit le narrateur à propos de cet archange hargneux et énigmatique, peut-être le véritable héros du livre. Mais leurs histoires à tous trois, croisées et mêlées, courent à travers celle de leur époque, installant à l’arrière-plan du récit une tonalité fiévreuse et passablement désespérée. Philippe se suicidera, Ursula mourra d’overdose. Le narrateur fait figure de survivant. C’est peut-être cela qui rend le regard qu’il jette rétrospectivement sur sa jeunesse authentiquement littéraire et vraiment poignant.

     

    P. A.


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