• Les Premiers, Une histoire des super-héros français, Xabi Molia (Seuil)

    https-_www.ludeek.comXabi Molia prend son époque au mot. La littérature y est de plus en plus contaminée par le grand reportage et la passion des histoires vraies ? Son « histoire des super-héros français » se présente comme l’ouvrage d’un journaliste chilien très consciencieux, qui cite ses sources, réalise des interviews et compare des hypothèses. Elle a, plus particulièrement, cette époque, la manie du roman biographique et, horresco referens, du biopic ? Ce sont sept biographies (fictives) qui s’entrelacent ici pour le prix d’une — d’où, c’est bien naturel, une écriture parfois franchement « romanesque » (« Sous lui (…) se déployait, dans toute sa modestie et sa grandeur, une campagne criblée de toits et veinée de routes sur lesquelles des véhicules silencieux se déplaçaient sans heurt, selon ce rythme bien réglé, cette chorégraphie indolente que prennent les affaires du monde lorsqu’on les examine de là-haut »).

     

    Continuons : nous sommes tous, à des degrés divers, nourris de cinéma hollywoodien et de culture (en tous les sens du mot) américaine… Les héros de Molia, avec leurs capacités subitement apparues (vol, mémoire, ouïe exceptionnelles, don de prédiction, invisibilité, etc.), viendront donc tout droit du monde de Superman et de Captain America ­— d’ailleurs, ils auront eux aussi leurs surnoms : « le Capitaine », « le Prophète »… Et pour mieux flatter et moquer l’infantilisme dominant, ils seront sept, comme les Sept Nains.

     

    « Zéro péripétie » ?

     

    Mais ils appartiendront bien à notre temps. Leur apparition, dans un avenir peu éloigné, déclenchera tout ce qu’on peut facilement imaginer, frénésie médiatique, angoisses millénaristes et complotistes, croyances en l’homme providentiel et caprices abrupts de l’opinion — « À un moment donné, les gens ont commencé à en avoir marre. Les médias, surtout. Trop d’exploits, trop d’amour. Trop tout le temps la même chose. Zéro péripétie ».

     

    Comment nos sept surhommes, sortis sans crier gare de jeunes gens ordinaires, gèreront-ils leur nouvelle image ? Comment les pouvoirs publics utiliseront-ils leurs pouvoirs ? Ou, si l’on préfère, comment notre romancier maintiendra-t-il l’intérêt de ses lecteurs, changeants et enclins au zapping, pour ce qui pourrait vite devenir monotone ?... Il y parvient grâce à un art très maîtrisé du pastiche (journalisme mais aussi thriller, roman sentimental, science fiction…) et à un sens indéniable du récit pur : commence-t-on à avoir l’impression d’assister au déroulement d’un programme tout inclus dans l’hypothèse de départ, Xabi (c’est Xavier en basque, paraît-il) ou son narrateur sait relancer l’intérêt, quoi qu’il en dise, par d’astucieux rebondissements.

     

    Et ils vécurent très malheureux…

     

    Ce sont cependant d’autres raisons qui rendent ce roman-patchwork recommandable. D’abord, son absence totale de moralisme. Nos (super-)héros seront très malheureux, bien sûr. Et le livre de Molia, qui est aussi cinéaste et a soutenu une thèse sur les films-catastrophe, flirte plus d’une fois avec l’apocalypse. Mais pas de rétribution ou de rédemption dans tout cela : le romancier constate, sur le mode factuel qui sied au journaliste.

     

    Et puis, évidemment, il y a le tableau, criant d’exactitude, de l’époque. On en connaît les angoisses, et ce n’est pas tant le catalogue impitoyable qu’en dresse l’auteur qui fait l’originalité de l’œuvre. En croisant le conte de fées et le fait divers, Xabi Molia esquisse surtout une réflexion assez aiguë sur l’imaginaire de ce début de siècle. Un siècle où le conte doit obligatoirement devenir actualité, où la fiction se sent tenue de revêtir la forme et le masque du réel ; mais où la réalité doit, simultanément, s’auréoler à tout prix de merveilleux. De télé-réalité en culte des people, de biographies romancées en docu-fictions, les fantasmes du présent naviguent, sans frein ni boussole. Le roman de Xavier Molia, voilà sa force, prend acte de cette débâcle de l’imaginaire, sans commentaire, par la seule énergie de la narration.

     

    P. A.

     

     


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