• Les Renards pâles, Yannick Haenel (Gallimard, L’Infini)

     Les Renards pâles, Yannick Haenel (Gallimard, L’Infini)Ça commence plutôt bien. Raconter la vie quotidienne d’un chômeur qui ne peut plus payer son loyer et va vivre dans sa voiture ressemble à une bonne idée. Organisation matérielle (occulter les fenêtres), problèmes à résoudre (la douche), petits incidents (les contrôles de police), pourraient fournir la matière d’un récit triste et drôle où il ne se passerait pas grand-chose. On appellerait cela un roman, et beaucoup de vérités pourraient sûrement s’y dire, comme en passant, à propos des chômeurs qui ne peuvent plus payer leur loyer.

     

    Mais des signes qui ne trompent pas nous indiquent dès le début que Yannick Haenel ne compte pas s’en tenir là. Trop modeste ou léger pour lui. Quand « le souvenir de Guy Debord », lequel n’a jamais fait dans la légèreté ni dans la modestie, traverse le narrateur des Renards pâles « avec la fulgurance d’une comète en flammes », on commence à s’effrayer. Et on a raison. Le recours incessant au présent de généralité (« Le tumulte, à sa façon, est un vide. » ; « La solitude est politique. ») vient vite polluer le récit de Haenel. Et dire que son chômeur clame sans rire « J’ai cessé d’avoir des opinions, des idées »… Mais il n’a que ça ! Et il nous les assène, ces idées, de page en page, avec le sérieux désarmant d’un adolescent découvrant la philo en classe terminale : critique de la société marchande et du conditionnement des individus, proclamations révolutionnaires enflammées, viennent ponctuer régulièrement une visite en règle des lieux les plus branchés du XXe arrondissement de Paris. Car, économisant sans doute sur le logement, notre chômeur a de quoi boire force vodka, dîner au restaurant et prendre son café au Chantefable ou aux Bonobos (depuis la rédaction de l’ouvrage, le nom a changé). On oscille donc entre le tract et le guide touristique, c’est original et surtout instructif.

     

    Et puis, de temps en temps, parce qu’on est quand même en littérature, mince alors, Jean Deichel, c’est son nom, pique une petite crise d’Excès à la manière de Georges Bataille. Il se couche la nuit dans l’herbe auprès d’un chien dont il recueille le dernier souffle, après quoi il se barbouille de son sang (pensée : « Le sang versé vous soustrait à la logique, ceux qu’il attache ne disent plus moi »). Entré nuitamment au Père-Lachaise (ça, on le voyait venir), il s’y promène à son tour à quatre pattes, avec une dame de rencontre qui lui demande « de la baiser salement », comme dans Le Bleu du ciel. En réponse, il « lui me[t] un doigt dans le cul que la vodka [a] mouillé ». La vodka, décidément…

     

    Et encore, jusque-là tout se passe bien. C’est avec la seconde partie que les choses se gâtent pour de bon. Car ce qui précède était sans doute encore trop narratif pour le chômeur-narrateur et son auteur. D’ailleurs, ils nous avaient prévenus : « D’autres en feraient volontiers un roman ­— pas moi », dit quelque part Deichel-Haenel. Du coup, vers les deux tiers du livre, il quitte définitivement le domaine du récit, malgré une paresseuse évocation d’émeute, pour passer définitivement au discours hargneux. On saute alors du je au nous, et surtout au vous. Et vous, c’est nous, si je puis me permettre de vous faire partager mon triste sort, moi qui ne suis ni sans-papiers malien ni artiste en vogue — puisque ce sont apparemment ces deux catégories de population qui composent la confrérie révolutionnaire des Renards pâles (je me demande dans laquelle des deux Haenel se classe…). Nous en prenons donc pour notre grade, dans une longue invective dont l’auteur, qui « ne dit plus moi », hurle très fort entre les lignes sa satisfaction d’être lui. Tellement plus clairvoyant, plus indigné, plus radical… Heureusement, il ne nous oublie pas : il tient à nous ouvrir les yeux, d’où son livre. Pour ceux qui arriveront au bout.

     

    P. A.

     

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