• Licorne, Nora Sandor (Gallimard)

    photo Pierre Ahnne« Qui m’aime me suive », dit le bandeau, semblant annoncer, dans un jeu de mots malicieux, une satire plutôt guillerette. Mais la phrase de Madame Bovary placée en exergue : « Elle se réveillait en d’autres rêves », répond mieux à l’ambition et au ton profondément original du premier roman de Nora Sandor.

     

    Certes, aux réseaux sociaux, sur lesquels elle regrette de ne pas être assez suivie, Maëla, vingt ans, demande d’être aimée : « S’il y avait un amour pour elle (…), c’était celui, vaste et anonyme, des réseaux ». Cette petite Bretonne, en licence de lettres à Lorient, partage un appartement avec sa colloc, Marilou. Kilian, qu’elle a connu au lycée, ne l’aime plus. Et, à la fac comme à Carrefour City, où elle travaille à temps partiel, elle s’ennuie. Les chansons du rappeur Mowgli, flanqué, dans tous ses clips, de son ours Baloo, bercent son vague à l’âme : « Mes rêves paient mes factures / J’t’ai baisée jusqu’à la fracture / Flow spleenétique / L’amour mélancolique / J’fais du sale nostalgique », chante-t-il par exemple, et ses vers de mirliton, dans un contrepoint du plus haut comique, scandent le récit.

     

    Soluble

     

    Cependant, comme son illustre modèle, Maëla souffre, plutôt que du manque d’amour, d’un vide intérieur plus vaste et plus général, que rien dans la réalité ne peut combler. À l’université, elle est « tout entière une lacune béante dans laquelle les livres s’engouffr[ent] ». Et ce défaut de savoir ou de simple intérêt est la manifestation d’une inconsistance fondamentale. Si Maëla rêve parfois d’être mangée par Baloo, puis d’être elle-même Baloo, c’est que sa fidélité à Mowgli « donn[e] à sa vie une permanence », laquelle reste, malgré tout, incertaine. Aussi perd-elle parfois la perception de ses propres limites, et, quand, contractant un emprunt, elle apprend qu’elle est solvable, « cette caractérisation (…) ne lui pla[ît] pas tout à fait, car elle [a] la sensation qu’elle [est] peut-être soluble ».

     

    Seul le monde des images paraît susceptible de remplir un vide pareil. Or, aujourd’hui, ce n’est plus dans les keepsakes ou à l’Opéra de Rouen qu’il se déploie : Instagram, YouTube, Facebook, WhatsApp et Snapchat, voilà le monde de Maëla. Et que je te vlogue à tout va, dans l’espoir de devenir influenceuse. Ce qui semble bel et bien finir par arriver : Mowgli, mystérieusement, distingue Maëla parmi ses innombrables fans, et annonce son intention de faire d’elle la vedette de son prochain clip. Puis, BodyMax, roi du fitgame (j’ai acquis du vocabulaire, vous le voyez), la prend, plus ou moins consentante, pour maîtresse. Voilà que ses followers se multiplient.

     

    Fraises Tagada et sables blancs

     

    Mais tout ça retombe comme une crêpe bretonne. Nora Sandor s’amuse à transposer certains épisodes du roman de Flaubert : l’appel de la capitale (« "Paris", se répétait-elle devant son ordinateur, détachant chacune des syllabes pour s'en étourdir »), mais aussi la spirale de l’endettement, qui accule au suicide. Comme l’ermite du Croisset, la jeune écrivaine a également le goût du tiret, des chutes en trois temps — de la phrase, de façon générale, et de l’humour produit par la seule syntaxe et le son des mots (« Elle devait se montrer à la hauteur de ses nouveaux abonnés, se dit-elle en se laissant tomber sur le canapé, envahi de fraises Tagada »).

     

    On est pourtant bien au-delà du simple pastiche. Car, comme Emma, encore, que son créateur appelait tendrement « ma petite bonne femme », Maëla vaut mieux que son entourage et que ce qu’il pourrait croire d’elle. Ce qui la sauve peut-être d’abord de la futilité, c’est son étrange amour pour la Bretagne et pour la mer, lequel lui a fait choisir comme emblème et icône la licorne. En pensée, elle revient souvent à Groix, « où son enfance repos[e], parmi les sables blancs ». Au crépuscule, sur la plage de Larmor, elle va « filmer cette heure où la lumière fin[it] par mourir, avant que le soleil ne se couche, se répandant sur l’eau en traînées fuchsia ». Elle imagine un clip où l’océan serait « rouge comme du sang ». Ce qui la ramène aux souvenirs des bateaux négriers dont on lui a parlé au lycée. Elle finit alors par voir « le soleil tomb[er] dans la mer, comme un cœur obèse et ensanglanté ».

     

    Maëla pense par associations d’idées, sous la forme d’un flux comparable au flow du rappeur (voir plus haut), mais bien plus authentiquement poétique. Et pour narrer ses aventures, plutôt que d’en mettre en évidence les rebondissements, la narratrice les fond dans une continuité musicale et mélancolique. On regrette un peu que l’Épilogue vienne changer en fable un tantinet démonstrative ce récit si moderne qui a la nostalgie des ballades anciennes. Car c’est bien cette écriture plus rhapsodique que romanesque qui donne à l’héroïne une curieuse forme de profondeur métaphysique, et qui fait de Licorne plus qu’une satire grinçante, une poignante déploration.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Samedi 11 Mai à 18:48

    Oui, hein, j'apprends vite les langues, même étrangères...

     

    1
    Fabienne
    Samedi 11 Mai à 17:46

    Comme on disait encore naguère, je suis scotchée par tes capacités d'apprentissage des langues, Pierre! Bravo en tout cas pour cette alléchante critique pleine d'alacrité...

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