• Mémoire de fille, Annie Ernaux (Gallimard)

    photo Pierre Ahnne

    Dans un livre paru en 1997, Annie Ernaux racontait comment son père, un dimanche après-midi, avait failli tuer sa mère dans la cave de la fameuse épicerie familiale. Ce livre s’intitulait La Honte. D’une certaine manière, tous les livres d’Annie Ernaux pourraient porter le même titre et, plus encore qu’aucun autre, le dernier roman paru de celle qu’il faut décidément considérer comme un des grands écrivains français actuels.

     

    « Qu’est-ce qui m’arrive ? »

     

    Ce n’est pourtant pas la même histoire que raconte Mémoire de fille. Le souvenir dont part ce livre-ci, Annie Ernaux avait déjà tenté de le relater, déguisé, dans Ce qu’ils disent ou rien (1977), puis l’avait évité et contourné, dit-elle, des années durant. L’y voici donc. On est en 1958. Celle qui se nomme encore Annie Duchesne arrive comme monitrice dans une colonie de vacances de l’Orne. Elle y découvre les surpattes, les garçons, le désir et la joie de se perdre. Tombée amoureuse du moniteur chef, rejetée par lui après une nuit, elle passe de bras en bras au point de devenir la tête de Turc et la fable de la « colo ». Viennent ensuite la terminale, un passage rapide par l’École normale d’institutrices de Rouen, un séjour en Angleterre, longue période de boulimie marquée par l’absence de règles à tous les sens du mot, absence de sang et de sens. Ce n’est qu’en 1960, avec l’entrée en fac et les premières tentatives d’écriture, que la « fille » reprendra possession d’elle-même.

     

    L’histoire, donc, d’un dessaisissement : « Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel qui fait tout juste se dire "qu’est-ce qui m’arrive" ou "c’est à moi que ça arrive" sauf qu’il n’y a plus de moi en cette circonstance… ». Manque à soi qui se répète dans la distance séparant celle qui écrit aujourd’hui de « la fille de 58 » : « une étrangère qui m’a légué sa mémoire ». Sur ce paradoxe de la mémoire d’une autre, Annie Ernaux construit un système narratif d’une simplicité et d’une efficacité parfaites, le je de l’énonciation alternant avec le elle de l’énoncé, qui se rencontrent parfois en carambolages fulgurants (« À aucun moment elle ne sera dans sa pensée à lui. Encore aujourd’hui celle-ci est pour moi une énigme »), jusqu’à ce que le premier s’impose définitivement à quelques pages de la fin.

     

    Anti-Proust

     

    Qu’est-il advenu entretemps ? Comme le suggère le titre à entrées multiples, on aura suivi en parallèle le fil du passé et le déroulement de sa quête. « Au fond », écrit l’auteure, « il n’y a que deux sortes de littératures, celle qui représente et celle qui cherche ». Et même si elle ajoute : « Aucune ne vaut plus que l’autre », on sait bien de quel côté elle se situe. Recherche de quoi ? De quelque chose qui comblerait « l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit » ? D’un « court-circuit miraculeux du temps » qui viendrait transformer la femme d’aujourd’hui en la fille d’autrefois ? L’anti-Proust qu’est à certains égards Annie Ernaux, tout en dénonçant cette « illusion quasi mystique », déclare pourtant quelquefois : « J’y suis vraiment, dans la même sensation de désolation, d’attente ou plutôt de rien de dicible, comme si d’y être plongée de nouveau supprimait le langage ».

     

    Car ce dernier phénomène est lié à la contemplation d’une photo, comme il peut se produire, en d’autres circonstances, à l’écoute d’une musique. Quelque chose résiste donc au langage, que le langage seul peut cependant s’efforcer de circonvenir : expérience indicible à tous les sens du mot ­­—­ la honte. Et une telle expérience servira de pierre de touche et de sujet par excellence à une écriture qui ne s’est pas donné d’autre mission, depuis Les Armoires vides en 1974, que la quête d’une forme de vérité.

     

    « Expérimenter les limites de l’écriture »

     

    Comment cette écriture pourrait-elle ne pas être expérience à son tour, et mise en danger de soi-même ? « Un soupçon : est-ce que je n’ai pas voulu, obscurément, déplier ce moment de ma vie afin d’expérimenter les limites de l’écriture, pousser à bout le colletage avec le réel », se demande cette écrivaine dont toute l’œuvre se fonde sur le refus de la position, somme toute commode, de simple narratrice. À la fin de ce qui s’intitule pourtant « roman », aucune conclusion qui vienne clore l’entreprise en lui donnant une signification unique. Mais cette constatation : « Le début de mon texte me paraît très loin ». Comme si l’œuvre qui se ferme n’était que la trace de ce geste, recommencé sans fin d’un livre à l'autre, par lequel celle qui écrit, pour se retrouver et sans être jamais sûre d’y parvenir, travaillait à se perdre. L’écriture ou comment se dessaisir, décidément.

     

    P. A.

     


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  • Commentaires

    2
    carte bleue
    Vendredi 10 Juin 2016 à 18:41

    En lisant votre analyse très pointue je comprends mieux pourquoi j'ai failli passer à côté de ce roman en le lisant, et c'est d’ailleurs sans doute ce qui s'est passé. C'est un texte exigeant qui semble n'exposer dans sa trame qu'un événement, certes important pour l'auteur, mais pas forcément pour le lecteur ( une mono en colo qui se met à expérimenter la liberté, notamment sexuelle). On a du mal à comprendre où se situe la problématique du livre que pour ma part j'ai simplifié à une crise d'adolescence et une recherche identitaire faisant fi des codes sociaux jusqu'ici respectés. Une sorte de roman d'apprentissage. Avec votre note de lecture, je vois que le sujet était surtout l'écriture. Tant pis pour le fond donc, j'ai adoré la forme et finalement j'ai quand même appréhendé la notion d'écriture chez Annie Ernaux en appréciant chaque ligne de ce roman.

      • Vendredi 10 Juin 2016 à 18:50

        Oui, je crois que tous les livres d'Annie Ernaux sont une réflexion sur l'écriture, puisqu'ils sont une réflexion sur la vérité.

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