• Midi, Cloé Korman (Seuil)

    chahidslimani.over-blog.comPendant un certain temps, on se demande un peu où on va… Où va l’histoire de Claire Novales (je crois bien que son nom n’apparaîtra qu’une fois), qui, médecin dans un hôpital parisien, y retrouve Dominique Müller (Dom), en patient affligé d’une hépatite grave au stade terminal. Dans, autant dire, une autre vie, Claire, avec son amie Manu, à dix-huit ans, ont aidé Dominique, qui en avait dix de plus, à animer un stage de théâtre destiné aux enfants, dans un lieu associatif de Marseille : le Théâtre d’Été. Il y a eu une histoire d’amour (avec l’une des filles, puis l’autre), ou, en tout cas, de désir et de sexe. On comprend tout de suite qu’il y a eu aussi autre chose, et de plus grave. Entre journées de travail, soirées chez elle où, une fois ses enfant couchés, elle part, sur Facebook, à la recherche des anciens enfants de cette saison lointaine, visites en coup de vent à son ami qui se meurt, Claire, la narratrice, se souvient. Car « se souvenir fait partie d’une opération de survie ».

     

    Pourquoi ? On se pose la question avec un peu d’impatience, pendant cette longue mise en place, où on voit les enfants arriver tous les jours au théâtre sous la garde de leurs parents, qui reviennent les chercher le soir ; où on suit les ébats érotiques de Claire et de Dom en marge des répétitions du spectacle censé couronner le stage ; où on partage ensuite la jalousie de Claire supplantée par Manu…

     

    Lumière d’été

     

    Puis, insensiblement, on se laisse prendre. D’abord, peut-être, par la lumière qu’annonçait le titre. C’est celle de Marseille, en juillet et en août. Celle des calanques, avec leurs « à-pics qui roulent dans des taillis de pins accrochés on ne sait comment entre les flancs rocheux », où on suit un chemin « qui serpente au sommet du monde ». Celle, aussi, qui, « dans la cour du théâtre, pei[nt] des ombres d’un gris tendre, tout juste troublées par le vent marin et les allées et venues des corbeaux freux (…) dans les platanes ». C’est la lumière du souvenir, elle éclipse « le décor parisien et ses mâchoires d’immeubles jaunes et humides ». C’est l’éclat de la jeunesse, de ces dix-huit ans qui faisaient de Dom, aux yeux des deux jeunes filles, « un héros dont l’élégance et la grâce touchaient au sublime ».

     

    On se laisse aussi peu à peu séduire par les enfants. Non sans réticence, quand on se méfie, comme moi, de l’attendrissement complaisant et obligatoire auquel leur présence, en principe, condamne. Mais Cloé Korman effleure ce travers sans y choir : elle sait faire de ses petits comédiens, dépeints souvent en groupes, « une communauté à part » aux « mœurs incompréhensibles », « extraterrestres de Roswell » ou démons faisant songer, quand ils se pressent dans la cour du théâtre, « que l’enfer est vide ».

     

    Théâtre baroque

     

    Et puis, il y a le mystère. Le dénouement annoncé minutieusement et de loin, qu’on attend avec une vraie anxiété depuis que l’a préfiguré, parmi bien d’autres signes, un tatouage, sur le bras de Dom, représentant un squelette pourvu d’ « yeux globuleux » et d’ « une grosse bite qui bande ». Figure baroque de la vie dans la mort — ou l’inverse.

     

    Baroque : le mot clé est lâché. Car ce qui sous-tend tout le texte de Cloé Korman et lui donne sa vraie force comme sa vraie profondeur, c’est le dialogue qu’il entretient avec La Tempête, de Shakespeare. Pièce baroque s’il en est, pleine de trompe-l’œil et d’enchantements, que, transposée par eux-mêmes dans leur langage, les enfants joueront à la fin du stage et du livre. Entre cette comédie et le roman qui met en scène les préparatifs du spectacle se révèle progressivement tout un jeu de miroirs : le théâtre perdu au cœur de la ville, ce pourrait être l’île de Shakespeare ; il a son magicien cruel, Dominique, comme elle abrite Prospero ; un Caliban, sauvage, à la fois craint et méprisé, se cache dans l’une ; une petite fille, dans l’autre, jouera son rôle, dont on s’apercevra qu’il ne lui convient que trop, pour son malheur.

     

    Dans ce récit plein de zones d’ombre, de fausses pistes, de voies seulement indiquées, et libre au lecteur de les suivre ou non, le va-et-vient entre l’intrigue du roman et celle de la pièce, qui l’éclaire et le complexifie, incite à une réflexion sur les pouvoirs inquiétants et paradoxaux de l’illusion. Sur l’ambivalence et la vérité des signes, y compris quand ils s’inscrivent en traces, et de toutes sortes, sur le corps. Sur leurs inversions soudaines et vertigineuses, comme celle qui, au finale, change l’été aérien et éclatant de Cloé Korman en ténèbres très noires.

     

    P. A.

     

    Illustration : John William Waterhouse (1849-1917), Miranda


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