• Nos richesses, Kaouther Adimi (Seuil)

    http-_www.citedulivre-aix.comAu lycée d’Alger, il avait eu le même professeur de philosophie qu’Albert Camus. Mais Jean Grenier lui avait conseillé l’édition plutôt que l’écriture. Conseil qu’il eut raison, comme le fit son illustre condisciple dans son domaine, de suivre… En 1936, Edmond Charlot ouvrit dans sa ville natale, à l’enseigne, empruntée à Giono avec son accord, des Vraies Richesses, ce qui était, autant et plus qu’une librairie, une bibliothèque de prêt, une galerie d’art et, donc, une maison d’édition. Au cours des années souvent mouvementées qui allaient suivre, à travers les orages de la guerre puis de la guerre d’indépendance et jusqu’en 1969, il allait éditer Camus, bien sûr, mais aussi Max-Pol Fouchet, Soupault, Gide, Jules Roy, Henri Bosco, bien d’autres, qui, pour la plupart, furent aussi ses amis. Et quand, en 2004, à 89 ans, après d’autres aventures et fonctions diverses, il s’éteignit à Pézenas, il y animait encore une librairie…

     

    « Sans désert, ni panthère… »

     

    Celle qu’il créa et dirigea d’abord existe toujours, à la même adresse, bien qu’elle soit devenue une annexe de la Bibliothèque centrale d’Alger. Mais, pour en raconter l’histoire, Kaouther Adimi choisit, étrangement, d’en imaginer la disparition. Dans le troisième roman de la jeune écrivaine franco-algérienne, Les Vraies Richesses ont été vendues, pour cause de crise, à un marchand de beignets. Ryad, totalement inculte quoique étudiant en France dans une école d’ingénieurs, est venu exprès de Paris pour vider le local de ses livres et le repeindre : ce sera son stage en milieu professionnel, qu’il effectuera tant bien que mal sous l’œil réprobateur et désolé du vieil Abdallah, dernier responsable de l’endroit.

     

    Kaouther Adimi entrelace trois fils et deux voix. D’abord, un journal imaginaire de Charlot lui-même, allant de 1935 à 1961, dans lequel celui qui allait jouer le rôle qu’on a dit sur la scène littéraire de son temps parle avec la simplicité et la rectitude qu’en effet on lui imagine. Il y raconte au jour le jour cette « aventure sans désert, ni panthère, mais (…) aventure tout de même », « pour l’essentiel une affaire de circonstances, d’amitiés et de rencontres » entre gens « qui aiment la littérature et la Méditerranée ». Le nous du titre alterne avec ce je, pour dérouler en parallèle le fil de l’Histoire et celui des révoltes, rappelant le statut des « indigènes », Sétif et le 17 octobre 1961. Mais cette seconde voix résonne jusque dans le présent : c’est celle aussi des habitants du quartier, lesquels, mine de rien, suivent les moindres faits et gestes de l’innocent démolisseur (« De nos fenêtres, nous le voyons s’arrêter devant le café Chez Saïd qui est en train d’ouvrir »).

     

    Alger en hiver

     

    Pauvre Ryad. Depuis une unique visite dans son enfance et un rapide et intense contact avec une très méchante petite cousine, il « éprouvait une vraie méfiance à l’égard de cette ville » d’Alger dont le tableau pluvieux, hivernal, souvent nocturne (« Les rues sont à peine éclairées par quelques lampadaires et la faible lueur de la lune ») est une des originalités du livre.

     

    Pour le reste, tout cela est souvent touchant, toujours instructif, indubitablement nécessaire, et un tout petit peu ennuyeux. Car Kaouther Adimi ne sait pas trop quoi faire de son Ryad, pauvre Ryad. Qui n’existe guère que par quelques traits pour le moins prévisibles — gentillesse et ignorance crasse de la jeunesse, fiancée française prénommée Claire et dotée d’ongles peints en bleu… Toute cette histoire de liquidation ne sert au fond pas à grand-chose, si ce n’est à esquisser un tableau de l’Alger actuelle qui se borne à nous faire regretter qu’il n’ait pas bénéficié d’une autre ampleur.

     

    Le plus intéressant, bien sûr, est le portrait de Charlot et le récit de son entreprise, soit ce qui constituait le parfait sujet de la biographie ou de l’essai auxquels auraient dû logiquement aboutir des recherches dont l’auteure affirme qu’elles ont été considérables, et on la croit. Mais la manie du roman a encore frappé. À ce sujet qui n’avait rien de romanesque il a fallu un Ryad, une Claire, un Abdallah… Résultat : au lieu du bel ouvrage sérieux, documenté et passionné qu’on entrevoit, un petit livre sympathique. Qui vient d’être couronné par le Renaudot des lycéens…

     

    P. A.

     

    Illustration : la librairie Les Vraies Richesses dans les années 1940


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