• photo Pierre Ahnne« Inspiré d’une histoire vraie », nous dit-on. Et on serait d’abord tenté de penser : dommage… On aimerait en effet qu’Oscar Coop-Phane ait inventé la situation à la fois tellement et si peu romanesque du baron Stefano, lequel, pour avoir tué d’un coup de fusil le neveu d’un chef de la Mafia, se voit assigné à résidence dans un hôtel passablement luxueux de la région, avec interdiction d’en sortir sous peine de mort.

     

    Plus d’un récit possible

     

    Mais l’important, on le sait, ce n’est jamais les histoires. L’usage qu’on en fait compte seul, et l’auteur de Mâcher la poussière s’emploie habilement à éviter que celle-ci ne devienne le roman que la couverture nous promet. Oh, on en voit passer plusieurs, des romans — tous ceux sans doute auxquels les données initiales pouvaient servir de prétexte : l’histoire d’amour avec la (très) jeune femme de chambre ; les trafics du barman drogué et revendeur ; les fêtes dans la suite avec des voyageurs douteux ; tout cela sous l’épée toujours suspendue de l’éventuelle sortie fatale…

     

    Des récits possibles s’esquissent ainsi, traversent le livre et disparaissent. Une fois que les voilà fermement et ironiquement écartés, que reste-t-il ? D’abord, une réflexion sur la modernité. Car tout cela se passe quand ? Le narrateur, qui est parfois le baron lui-même, donne, à travers le langage des personnages et les détails du quotidien, des indices contradictoires. Il semble cependant que le twist succède paresseusement au blues, les shorts aux costumes de lin blanc dans le hall de l’hôtel et, dans la rue qu’il borde, le goudron aux pavés. Séparé de « ce qui [le] faisait vivre, les arbres et les champs, les étoiles et les couleurs », Stefano, dans sa prison dorée, guetté par l’homme de main qui monte la garde à la porte et surveillé par les multiples employés à l’intérieur, offre une image crédible de l’homme d’aujourd’hui. Et la modernisation (« la vicieuse »), dans ce roman que son auteur de moins de trente ans, ex-Berlinois, ci-devant pensionnaire à la Villa Médicis, place sous le patronage de Foucault, fait figure d’ennemie vaguement paradoxale.

     

    Un mode d’emploi roussellien

     

    D’ailleurs, c’est un personnage ambigu, à la fois symbole d’un certain passé et figure de proue d’une forme de la modernité littéraire, qu’Oscar Coop-Phane fait surgir dans son récit à la temporalité hasardeuse au moment où on commençait à se demander comment il allait en sortir. Si le nom de Roussel n’apparaît jamais, Raymond, voyageur richissime qui « a senti la gloire en écrivant ses premiers vers » puis dont les livres sont « passé[s] tout à fait inaperçu[s] » ressemble à s’y méprendre à l’auteur de Locus solus. Avant de mourir dans la chambre d’un hôtel qu’on suppose situé à Palerme comme celui où son modèle s’est suicidé, il traverse Mâcher la poussière, non tant pour en précipiter le dénouement que pour en délivrer, par sa seule présence, le mode d’emploi. Grâce à lui, la situation de départ apparaît en effet comme ce qu’elle est, un procédé au sens roussellien du terme, autrement dit une machine à générer de possibles histoires. Et celle du véritable Roussel est utilisée ici comme Raymond n’utilisera pas celle de Stefano (« Les histoires des autres ne m’intéressent jamais au point de vouloir les travailler »), mais comme Oscar utilise l’ « histoire vraie » que mentionne la quatrième de couverture.

     

    Cependant, quand l’auteur, le vrai, cite ses lectures constitutives, ce sont d’autres noms qu’il évoque : Bove, Calet, Dabit… les grands artistes du quotidien. L’intérêt principal de son récit ne tient en fait ni à une roublarde mise en abyme ni à une vision somme toute classique de l’homme moderne. En refusant la tentation du roman, Oscar Coop-Phane choisit d’abord d’écrire un livre des menus faits et gestes, « ces choses minuscules, les foulées d’une nuée dans le ciel, le souffle de l’automne, la ronde lascive des automobiles ». Stefano « observe l’usure de [ses] vêtements, celle de [ses] draps ». « Le temps passe ainsi », constate-t-il, « en petits accrocs sur le lin ». Et c’est bien un roman du temps et de ce qui le fait passer — alcool, drogue, écriture (car bien sûr le baron tient un journal) —, que l’auteur de Mâcher la poussière nous offre. Certes il feint quelquefois de s’intéresser à autre chose. Mais en réalité il s’en tient là, et réussit, du coup, à faire de son grand hôtel une vraie allégorie de l’humaine condition.

     

    P. A.

     


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  • http-_matt.my.tripper-tips.comC’est le premier livre d’elle que je lis. Je m’étais fait de l’auteure galloise l’image d’une sorte d’ « icône lgbt » ­— une amie anglaise s’était même étonnée de la voir publiée en France dans des collections destinées au grand public. Honte à moi, je ne me sentais concerné qu’en partie. Et puis, l’éditeur a eu l’amabilité de m’adresser l’ouvrage, j’ai constaté qu’il était traduit par Alain Defossé, dont les qualités de traducteur n’ont d’égal à mes yeux que ses dons de romancier… Bref, je me suis lancé dans la lecture de ce pavé dont le titre français joue sur les associations que j’évoquais plus haut, tandis que l’anglais (The Paying Guests) met l’accent sur ce qui pourrait être considéré comme un personnage essentiel de l’histoire : la maison où elle se déroule.

     

    Le roman en majesté

     

    Cette maison est celle de Frances et de sa mère, dans un quartier plutôt élégant du sud de Londres. La jeune femme sort d’une histoire d’amour compliquée avec Christina. Ses frères ont péri pendant la Première Guerre mondiale, laquelle vient de s’achever. Son père est mort il y a peu de temps après avoir gaspillé le patrimoine en spéculations hasardeuses. Pour pouvoir continuer d’habiter la vaste demeure, il faut y accueillir des locataires : ce seront Leonard et Lilian, un jeune couple… Ce dont on se doute bien que ça doit advenir arrive : liaison clandestine Frances-Lilian, meurtre de l’encombrant Leo ; après quoi le roman bascule dans une intrigue plus judiciaire que policière mais irréprochablement haletante.

     

    Et pourtant, 700 pages… Mes lecteurs habituels mesureront, venant de moi, l’éloge, quand j’aurai dit qu’il les faut bien. Ce qui révèle un tour de force, compte tenu du fait que tout se passe en quasi huis clos et au point de vue de la seule Frances. Mais Sarah Waters possède à fond l’art des temps forts et des temps faibles, connaît celui des rebondissements, sait ménager des gradations psychologiques pratiquement insensibles en leur subtilité. Bref, c’est le roman classique dans toute sa splendeur, à tous les sens que cette dernière expression pourrait prendre. L’arrière-plan historique (les bouleversements qui font suite à la guerre, dans les esprits et dans les mœurs) est bien là, précis sans devenir pesant. Comme toujours chez les Anglais, les différences sociales, finement dessinées, jouent un grand rôle. Le premier revenant, bien sûr, à la condition faite aux femmes.

     

    Morale revigorante

     

    Cela étant, on serait à la limite du pastiche s’il n’y avait, il faut bien le dire, les scènes de sexe. Car enfin on est en train de lire quelque chose qui pourrait, à peu de chose près, avoir été écrit au moment où se situe l’action, et voilà qu’on tombe sur : « Leurs ventres, leurs seins trempés de sueur glissaient l’un contre l’autre comme lubrifiés » ; ou encore : « La nudité ne leur suffisait plus : elle aurait voulu traverser la peau de Lilian, la posséder de l’intérieur, avec ses mains, ses lèvres, sa langue » ; ou enfin : « Mes ongles vous réclament. Les cheveux sur ma nuque se hérissent dès que vous apparaissez. Les plombages de mes dents se languissent de vous ». Ça fait un choc.

     

    Bien entendu, il s’agit de restituer au lecteur l’effet qu’aurait pu produire la découverte d’une telle relation dans le contexte de l’époque, le décalage entre le classicisme général et la soudaine crudité de certains passages matérialisant le scandale que peut représenter la sexualité féminine dans une société dominée par les hommes. Les deux héroïnes se débattent en effet sans cesse contre le poids de la norme sociale. Ce poids est d’abord celui des choses : dans ce roman d’une passion, il est question d’un chauffe-eau capricieux, d’un carrelage qu’il faut nettoyer au vinaigre (« Le savon laiss[e] des traces blanches sur les carreaux noirs ») ; des « taches d’un beau jaune et [des] frisottis roux et mouillés qui constell[ent] le rebord de la cuvette »… Frances entretient la fameuse maison, et ses tâches quotidiennes sont décrites avec une précision qui suggère qu’on est plus loin que le réalisme, aux confins d’un quasi fantastique chargé de sens. Ainsi le corps inerte de Leonard, péniblement descendu par l’escalier, semble la somme de toutes les pesanteurs auxquelles ses deux meurtrières tâchent désespérément d’échapper. Mais toute la subtilité du roman de Sarah Waters réside en ceci : pour mieux faire partager leur effort au lecteur, la narratrice, si ce n’est l’écrivaine, se bat elle-même contre des normes d’écriture romanesque auxquelles elle a choisi dans le même temps, et avec quel talent, de se plier, pour mieux les subvertir et les saper de l’intérieur.

     

    À cet égard, on appréciera notamment l’audace du « happy end » final, presque incongru dans ce genre de récits généralement empreints de fatalisme judéo-chrétien, et qui voit les deux rebelles accepter l’idée que, décidément, elles « ne peuvent pas » regretter quoi que ce soit. Amoralisme tranquille et plutôt réconfortant, par les temps qui courent. Ou par tous les temps.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneL’auteur d’Œdipe sur la route et du Boulevard périphérique (Actes Sud, 1990 et 2008) avait publié une première fois ce court texte en 1936, sous le pseudonyme de Jean Remoire, où l’on entend vaguement mémoire. Tirage limité, édition de luxe avec trois gravures sur bois de Claire Pâques, dont l’une figure, reproduite, en tête du petit volume réédité par Actes Sud en 2012 et qui sort aujourd’hui dans la collection Babel. 2012 : l’année de la mort de l’écrivain. Il y a en soi quelque chose d’assez émouvant à imaginer cet homme de quatre-vingts ans relire et préfacer, en ce dernier livre, son premier récit, écrit à vingt ans, pendant son service militaire. Et plus encore quand on découvre le sujet de ce récit de 1933 : « Je sortais à ce moment-là d’un grand amour brisé, et c’est peut-être pour cesser d’y penser que j’ai revécu ces jours où j’avais onze ans et où j’ai vécu mon premier grand amour. J’avais onze ans et elle sept. Nous n’avons joué ensemble qu’une seule fois, mais d’une façon qui m’a illuminé et elle aussi ».

     

    Bauchau âgé relit et republie le récit dans lequel Bauchau jeune cherchait à oublier un passé récent en se replongeant dans le souvenir déjà lointain d’une première expérience où s’annonçait celle qu’il venait de vivre. Étrange boucle temporelle. C’est en partie elle qui donne son intensité et son charme à l’évocation de cette unique journée passée par Billy en compagnie d’Inngué. Été, complicité, cachettes (« Nous restons un instant blottis l’un près de l’autre aux aguets dans l’odeur forte, la chaude humidité des sapins ») ; jalousies et premiers émois (« Je vous consacre mes yeux, mes oreilles… non pas cela, ça fait sale (…). Je vous consacre tout moi-même ») ; sentiment d’être seul au monde (« Que pouvaient-ils comprendre à mon cœur (…) avec leur cruelle curiosité d’enfants, leur lourde assurance de grandes personnes »).

     

    Au cours de ce seul jour, Billy découvre « un monde nouveau ». Celui de l’amour, pressenti, mais aussi et peut-être surtout, comme le suggère le titre, celui du rêve. Car l’univers, après Inngué, est « tout coloré d’une absence », et dans cette béance soudain révélée va s’engouffrer l’imaginaire d’un enfant déjà nourri de maintes lectures.

     

    Est-ce cette absence présente au cœur des choses qui leur confère une mystérieuse densité, ou la simple magie de l’enfance… En tout cas la nature, peut-être personnage principal de ce roman d’amour en 70 pages, y est toute habitée par « une obscure attente ». Et l’étang qui s’y dissimule, d’autant plus attirant qu’un autre enfant s’y est noyé un peu plus tôt, « sous l’exultante soleillade (…) reste morne, d’un gris de fer parcouru d’aucun souffle, sans une ride ; parfaitement hermétique, impénétrable, hostile »…

     

    P. A.


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  • http-_images.lpcdn.caC’est le dernier livre de Thornton Wilder. Deux ans avant sa mort en 1975, l’écrivain aux trois Pulitzer avait voulu retourner au temps de sa jeunesse, et peut-être laisser de lui un autoportrait rêvé et testamentaire en forme de kaléidoscope.

     

    Combien de livres, en effet, dans ce livre dont les chapitres pourraient se lire comme autant de nouvelles s’ils n’obéissaient pas à un double projet : construire par touches successives l’image du romancier lui-même et le portrait d’une société américaine divisée en classes résolument étanches.

     

    Les vocations de Théophile

     

    Soit donc Mr. North… Il a la petite trentaine qu’avait Wilder lui-même au milieu des années 1920 et vient de quitter l’enseignement — activité que l’auteur exerça toute sa vie. Le voici à Newport, dans l’État de Rhode Island, station chic qui abrita de nombreux écrivains, dont Henry James et Edith Wharton. Pour subvenir à ses besoins, North y enseignera le tennis aux enfants du gratin et y jouera les lecteurs à domicile pour leurs grands-parents. Mais, très vite, sa réputation croissant dans ce petit monde cloisonné, on lui demandera bien d’autres services… Et, de chapitre en chapitre, explorant les milieux sociaux et familiaux de cette Amérique du temps de la Prohibition, le romancier va laisser son personnage déployer toute la palette de ses innombrables talents.

     

    C’est qu’il en a, des dons, ce Theophilus dont le prénom figure dans le titre original ! Plutôt que d’aimer Dieu, il semble surtout avoir été gâté par Lui. Au cours de son enfance et de son adolescence, nous dit-il dans les premières pages, il a successivement voulu être saint, anthropologue, détective, magicien, amoureux, j’en passe… Cette énumération est une annonce. Qu’on en juge : monsieur North ramène à la raison une fille de famille qui allait se faire enlever ; il met fin à la mauvaise réputation d’une maison prétendument hantée ; délivre un vieux monsieur de la tyrannie de sa fille ; disperse une bande de faussaires ; libère un adolescent de ses complexes ; rabiboche un couple qui battait de l’aile ; rend service à la femme d’un sous-officier de marine en lui faisant enfin l’enfant que son époux espérait en vain depuis des années… Quel Fregoli ! Et, à chaque fois, on le remercie, on le loue, lui-même ne manquant pas de souligner au passage l’adresse et la pénétration dont il a su faire preuve. Au point qu’on en vient rapidement à se demander s’il ne se paie pas notre tête, ce héros-narrateur qui remarque incidemment : « Le lecteur n’aura pas manqué d’observer que moi, Theophilus, je n’hésitais pas à affabuler pour mon propre amusement ou pour le bénéfice d’autrui » ; et, plus loin, enfonçant le clou : « Je [ne suis] pas étranger à l’imposture, mais j’entends n’y recourir que lorsque cela me chante ».

     

    Homère et le Bottin mondain

     

    Bref, North nous raconte des histoires. D’ailleurs les références livresques abondent dans le roman de Thornton Wilder : Gulliver, Berkeley, Homère… et, dans la chambre d’amis, chez une dame assez peu vertueuse, « sur chaque table de nuit, un exemplaire du Bottin mondain et un autre de Gatsby le Magnifique ». Chaque chapitre, dirait-on, explore un genre littéraire différent, nouvelle policière, conte fantastique, mini-roman d’amour, portrait psychologique…, le tout tenant du journal intime et, peu ou prou, du récit d’éducation. Pas de doute, l’auteur de Notre petite ville voulut finir sa vie et sa carrière en feu d’artifice, sous le signe de la liberté, brandi dès les premières lignes (« C’est au printemps 1926 que je démissionnai. Dans les jours qui suivent une telle décision, on se sent comme au sortir de l’hôpital »).

     

    Une liberté peut-être plus grande encore qu’il n’y paraît : et si tous les chatoiements et le brio de surface n’étaient là que pour laisser pointer de temps à autre des thématiques plus discrètes ?... À propos de ses jeunes élèves, le North professeur de tennis affirme sur un ton péremptoire, on se demande bien pourquoi : « Je ne ressentais nul désir de caresser tous ces enfants ». Mais il avoue être fort sensible au charme des très jeunes filles qu’il invite à manger des glaces au chocolat — « Elle (…) glissa sa main dans la mienne, cela en pleine Bellevue Avenue, étonnant jusqu’aux chevaux, choquant les vieilles dames à bord de leurs phaétons électriques ». La société que peint Thornton Wilder est pleine de scandales et de secrets plus ou moins honteux qu’il déplie pour nous au grand jour. Mais son livre, sous une apparente transparence, est semé de trompe-l’œil et de chausse-trappes. Pour celui qui reste surtout connu pour son théâtre, c’était une belle sortie de scène.

     

    P. A.


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  • https-_i20.servimg.com« Quand on m’aura tué à la guerre, je deviendrai une alouette. Parole », pense Petka. Dans l’immédiat, il élève clandestinement un louveteau dans la grange de ses grands-parents.

     

    On ne sait auquel des deux animaux ce petit garçon russe des années 1940 ressemble le plus. Il a la sauvagerie de l’un, sait se battre, mord ses adversaires au sang et se montre irrémédiablement rétif à toute contrainte. Mais il est toujours prêt à s’envoler dans des rêveries échevelées et son infatigable énergie fait de lui un être essentiellement vibrionnant, dominé tout entier par le démon de la vitesse : si une idée noire le trouble, c’est « l’affaire d’une seconde, à peu près l’instant qu’il faut à une toile d’araignée avec une araignée sautillant dessus pour glisser, par une journée venteuse et monotone proche de l’automne, sur une vitre et disparaître immédiatement sans laisser aucun souvenir » ; il court la steppe, « soulevant la poussière et criant des mots totalement incompréhensibles. Une minute plus tard, il ne rest[e] de lui qu’un point sombre à l’horizon, qui saut[e] et oscill[e] de droite à gauche comme une mouche ivre de joie, réveillée par la chaleur du soleil ».

     

    En quête d’un père

     

    Entre terre et ciel, réalisme et poésie, farce paysanne endiablée et sentiment russe du tragique, tout le livre d’Andreï Guelassimov semble se placer sous ce double totem de l’alouette et du loup. Il a pour cadre un village de Sibérie, région où l’auteur lui aussi est né (en 1965) et a commencé ses études. Les Bouriates et leurs chamanes ont déserté l’endroit, qu’ils estiment maudit. Mais les Russes, qui le peuplent, y ont installé un camp pour les Japonais faits prisonniers en 1939 lors de l’incident frontalier de Khalkhin Gol. Ces captifs meurent en quantité anormalement élevée dans la mine où ils travaillent et près de laquelle les fleurs présentent de bien étranges mutations. À la fin du roman, une bombe tombera sur Nagasaki.

     

    Cependant la guerre, pas plus que l’écologie ou le totalitarisme, ne sont les vrais sujets d’un récit où ils ne constituent qu’une toile de fond pour ainsi dire naturelle. Certes, Petka rêve d’avoir pour père le camarade Staline mais, en somme, comme tout le monde. Surnommé par tout le village « fils de pute », ce petit héros habite avec sa très jeune mère, laquelle a été « traînée derrière les buissons » une dizaine d’années plus tôt par un voyou local à présent sous les armes. Le roman conte sa quête d’un véritable père. Celui des peuples n’étant, pour des raisons évidentes, pas disponible, le caporal Sokolov, le lieutenant chef Odinstsov, le commandant Balandine lui offriront successivement des solutions de remplacement. Car Petka est fasciné par l’Armée rouge et s’entraîne dans la grange « à saluer les chèvres de sa grand-mère », en observant, faute de miroir, son ombre. Pourtant, c’est en fin de compte un ennemi, le médecin militaire Hirotaro, qui constituera pour lui la plus convaincante incarnation de l’image paternelle.

     

    Écriture des confins

     

    Ce personnage, manière de vieux sage expert en herbes médicinales, est le second héros du récit, où les aventures de Petka alternent avec les pages du journal que le prisonnier destine à ses fils, convaincu qu’il est de ne pas les revoir (et ce sera le cas : ils vivent à Nagasaki). Mais on trouverait bien plus de deux livres au sein de ce roman qui, dans le huis clos paradoxal de la steppe immense et à partir d’un matériau de départ apparemment restreint, tresse de multiples fils narratifs, où viennent se lover mille histoires annexes qui tiennent parfois en quelques lignes. À travers ce cheminement capricieux, tout en parenthèses et retours en arrière, une progression insensible mais ultra-précise se dessine, qui rassemblera toutes les perspectives ouvertes en cours de route dans un superbe finale poético-mystique.

     

    Entre-temps on aura vu se déployer le tableau d’un monde fascinant. Patriotisme et progressisme soviétiques y cohabitent sans problèmes avec superstitions et sorcellerie. Une violence extrême et générale y règne : tout le monde bat tout le monde, le sang coule à chaque page, la misère et la famine font des ravages. Mais tous, animaux et hommes, y paraissent possédés par le désir frénétique et jubilatoire d’être en vie. Et l’écriture d’Andreï Guelassimov, gonflée d’énergie et d’inventivité, servie par une belle traduction, mêlant, pour ce récit aux confins de l’Occident et de l’Orient, les tonalités et les cultures, rend ce désir communicatif.

     

    P. A.


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