• http-_www.luce-nova.comMrs Johnson, la femme du monsieur du dessus, est partie. Du coup, Anna, la dame du dessous, qui « est malade du cœur » mais « a besoin d’argent », monte s’installer chez lui pour être sa gouvernante. Drôle de couple, ces Johnson, lui américain et violoniste sans le sou, elle très riche bien que « sarde à cent pour cent » : « le monde à l’envers, en somme ». De plus, ils ont un fils, Johnson junior, qui, quoique pas marié, est père d’un petit Giovannino, enfant d’une sagesse de vieux philosophe malgré son âge et sa grande beauté.

     

    « Je veux devenir nymphomane »

     

    Le père et le fils viennent rejoindre leur père et leur grand-père dans l’appartement du dessus. Entre le dessus et le dessous habite Alice, qui est étudiante et « [s’]intéresse aux histoires des autres », « pas pour médire » mais « pour comprendre ». Aussitôt amoureuse de Johnson junior, elle en vient à concevoir de hardis projets : « Je veux devenir nymphomane. Je me regarde dans le miroir et ce n’est pas mon image que je vois, pâlichonne et maigrelette, je vois la machine de guerre sexuelle que je voudrais être ».

     

    En attendant, c’est Anna qui, en dépit de ses soixante-cinq ans, est une telle machine pour Mr Johnson, lequel en a bien soixante-dix. Natasha, la fille d’Anna, aimerait mieux avoir « une mère normale », c’est-à-dire qui, à cet âge, « ne rêve plus d’amour ni de bonheur ». Quand Mrs Johnson revient, très belle, très sarde, Anna doit redescendre à l’étage du dessous. Mais Mr Johnson quittera bientôt celui du dessus pour descendre emménager chez elle. Quant à Alice, elle finira par découvrir quelles « choses contre-nature » faisait Johnson junior, lequel, pour devenir père, était allé en Amérique faire « congeler son sperme et lou[er] l’utérus d’une femme pour cent mille euros ». Cependant ce n’est pas si grave, elle qui était fille unique d’un père qui s’était suicidé et d’une mère devenue folle a trouvé, dans cet immeuble d’un quartier populaire de Cagliari, « une nombreuse famille ».

     

    On l’aura compris, la clé et le principe de ce court roman de Milena Agus, publié par Liana Levi en 2016 et réédité aujourd’hui dans la collection « Piccolo », résident tout entiers dans son titre : ce Sottosopra, qui concerne l’espace, bien sûr, mais aussi les classes sociales, les âges, les sexes, les modes de vie les mieux enracinés. Certes, le livre, où règne une unité de lieu quasi intégrale, est un hymne à distance à la Sardaigne, à sa cuisine, à sa mer, à son dialecte, à sa capitale, plus particulièrement au quartier de la Marina, « peuplé de naufragés du Pakistan, du Bangladesh, du Sénégal, du Maghreb et de Chine ». Mais il est d’abord un hymne à la singularité et à la tolérance, qui n’aurait, dans le fond, rien de particulièrement original si son auteure n’avait su lui donner la saveur unique qu’ont parfois les fables ou les contes.

     

    De ce côté-ci du miroir

     

    Tout est affaire de ton. Et celui que Milena Agus prête à son héroïne narratrice est empreint d’une sorte de candeur jubilatoire n’excluant ni la subtilité ni la crudité : « J’ai mouillé comme jamais auparavant, même avec les revues pornographiques », constate Alice, à qui Johnson junior vient d’envoyer un baiser. Et d’enchaîner : « Maintenant, je me masturbe énormément ». Tout est dit. Tout est là, mais mystérieusement dépouillé de sa pesanteur et rendu, un peu à la manière d’Anna-Maria Ortese, à une forme aérienne de grâce. Dépouillé de sa pesanteur, mais pas de sa chair : ce qui fait le charme des héros de l’écrivaine sarde, comme celui des trapézistes et des funambules en tout genre, c’est bien qu’ils sont aussi de vrais corps.

     

    Le monde si impalpable et si dense où ils évoluent, c’est celui d’Alice, à qui l’homme qu’elle aime en vain promet un avenir de « grande romancière ». Il la surnomme, aussi, alternativement Gribouille et « Alice au pays des merveilles ». Seulement, cette jeune femme qui « n’aime guère le bon sens » n’a besoin de traverser aucun miroir ; elle réside dès le départ de l’autre côté. Au terme de ce qui constitue un récit d’initiation plus que d’éducation, un autre personnage formule une morale inspirée de Cendrillon, et qui dit « qu’il nous faut comprendre qui nous sommes et dans quelles chaussures peuvent entrer nos pieds »… L’Alice de Milena Agus ne retournera pas pour finir à la réalité d’en deçà du miroir. Elle accepte, à l’issue d’un parcours qui la ramène à elle-même, de rester au-delà. Gracieuse pirouette, élégant saut périlleux.

     

    P. A.


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  • https-_xavier-delorme.book.frCe pourrait être un affreux mélo.

     

    Jimmy est ce qu’on appelle un enfant « différent ». Quand quelque chose le perturbe, « [ses] cylindres et [ses] cellules tourbillonnent, [ses] tuyaux tourn[ent] sur eux-mêmes, [ses] molécules se télescop[ent] » et il court en tout sens sans pouvoir s’arrêter. À l’école, ça complique les choses. La mère de Jim, qui se consacre presque entièrement à lui, est asthmatique et « incapable de dire non à une part de gâteau à la crème » ; et son père est « comme une part de gâteau : elle ne [peut] pas lui dire non ». Même quand, sous l’influence du Cutty Sark (« avec le célèbre voilier sur l’étiquette ») et des chansons de Merle Haggard(1), il la bat. Il la bat tellement que le frère de Jimmy, Robby, le bat à son tour. Puis Robby part s’embarquer sur un bateau de pêche, papa perd son travail à la raffinerie, boit, bat tout le monde, même Jimmy, et disparaît. Jimmy reste seul avec maman. Mais maman meurt, et Jimmy se retrouve dans une famille d’accueil où sont placés deux enfants aussi spéciaux que lui. Ils l’aident à se lancer dans un long voyage solitaire qui le conduira, après quelques péripéties, vers son père retrouvé et un happy end.

     

    Être ou ne pas être Dickens

     

    Pendant tout ce temps, Jim ne pleure pas : « Je ne savais pas pleurer », explique-t-il, « même pas dans les premières secondes après être sorti de la membrane ». Mais les autres n’arrêtent pas, il y a de quoi, et on comprend qu’ils sont censés donner l’exemple au lecteur. Avec toutes ces effusions lacrymales, pour sauver le livre de la noyade il n’y avait sans doute que deux solutions. Première possibilité, être Dickens et posséder, comme lui, l’art du génial dosage entre pathétique et humour loufoque. Sofie Laguna, qui est australienne et a beaucoup écrit pour la jeunesse, n’est pas Dickens. Mais elle a découvert, en guise de plan B, un procédé qui pourrait presque se révéler parfaitement efficace : l’usage de la première personne et ses conséquences.

     

    C’est Jimmy qui parle, donc c’est Jimmy qui voit. D’où, d’abord, des effets d’un comique indiscutable (à propos de sa mère : « Quand elle essayait de grimper dans son arbre généalogique (…) les branches se cassaient sous ses pieds. Même si on tapait sur l’arbre avec un bâton, rien ne tombait »). Plus subtilement, et comme dans un conte de l’époque des Lumières, l’enfant quasi sauvage et en même temps très sophistiqué qu’est Jim perçoit le monde à travers une grille que le lecteur est incité en permanence à démonter. Entre les lignes, nous voyons le mal, le crime, la misère sociale et affective. Et quand une petite fille raconte une histoire dans laquelle un « homme très grand » dit à un enfant : « Compte ce qu’il y a sur les étagères, c’est tout ce que je te demande (…), bravo, penche-toi encore un peu, très bien », nous savons de quoi il s’agit.

     

    « Le moteur de la terre rugit. »

     

    Enfin, au-delà du réalisme indirect et de la volonté de dénonciation, l’étrangeté de Jim emporte le récit dans un univers spectaculairement poétique. Pour lui, tout est lié, des circuits complexes irriguent aussi bien le monde des hommes et des animaux que celui des choses. Les uns comme les autres constituent de mystérieuses machines vivantes : « Sous l’océan, le moteur de la terre rug[it], poussant l’eau en avant » ; « L’énergie de la raffinerie, qui [a] traversé le bras de papa jusqu’au visage de maman, se retrouv[e] dans [les] cellules » de Jimmy ; lui et son frère, malgré la pluie, « rest[ent] au sec grâce à la chaleur transmise par [leurs] capteurs solaires ».

     

    Même si Sofie Laguna n’est pas non plus Elsa Morante, et que Jim n’est pas le bouleversant Giuseppe de La Storia, cette plongée dans l’esprit d’un être à part des autres sauverait intégralement un récit qui aurait su s’adapter, en termes de longueur, aux dangers que son propos recèle. Mais 360 pages !... Le procédé s’use, il révèle sa trame et perd de sa magie. Le lecteur se lasse de circonstances et de techniques trop répétées. Il n’est plus capable d’apprécier à leur juste valeur « le mur des pères », « les papillons de nuit » qui encombrent les poumons de la mère, ou cette interrogation sur le passé : « Est-ce qu’il disparaît après avoir existé ? Est-ce que quelque chose le garde ? Les souvenirs [sont]-ils stockés dans l’espace du sous-sol ? »…

     

    C’est bien dommage de nous avoir gâté tout ça. Simplement pour faire un gros livre ...

     

    P. A.

     

    (1) En particulier Someday When Things Are Good, que vous pouvez écouter vous-même en cliquant sur ce lien.

     


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  • https-_i.pinimg.comDisons-le d’emblée et bien haut : Amélie Nothomb n’est pas ridicule. Ah, bien sûr, on ne publie pas un livre par an sans sécréter au passage quelques scories. Mais elle fait court et dans une langue impeccable (deux qualités dont beaucoup aujourd’hui seraient en mal de se targuer). Et puis, elle a le sens de l’humour — il n’est que de voir ses chapeaux. Enfin, elle a aussi celui des titres, elle le prouve une fois de plus avec ce Frappe-toi le cœur emprunté à Musset.

     

    La citation exacte serait : « Ah, frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie ». L’alexandrin amputé d’une syllabe qui figure au dos du volume publié par Albin Michel n’est cependant pas l’étourderie d’une écrivaine au demeurant fort cultivée : l’interjection, c’est le pathos ; et là où tant d’autres auraient fait donner les trémolos de la trop célèbre empathie, l’auteure d’Hygiène de l’assassin fait sec, nerveux, sans tralala.

     

    Noir comme un conte de fées

     

    Tout se passe comme dans un conte de fées. C’est-à-dire d’abord que tout est aussi noir qu’un conte de fées : il y a des marâtres, de cruels desseins, des rivalités, même un meurtre. Pas de surnaturel à proprement parler mais une beauté plus éblouissante que la normale et des nourrissons d’une sagacité peu commune. Car les noces et les naissances abondent, comme il se doit.

     

    Marie, mère de Diane, est maladivement jalouse de toutes les femmes. Quand elle met au monde un bébé « encore plus beau » qu’elle, on craint donc le pire. On a raison. Après avoir lutté pendant toute son enfance et son adolescence contre la haine de sa génitrice, Diane se cherchera une mère de substitution, laquelle se révélera pire encore que la véritable. Aidée par des grands-parents, les enfants des autres, des amies, la jeune femme, au terme de ce qu’il faut bien considérer comme un récit initiatique, finira pourtant par échapper aux mauvaises fées.

     

    Grand Siècle

     

    On pourrait, à la manière de Propp, retrouver dans cette histoire bien des fonctions narratives propres au conte merveilleux : adjuvants, opposants, quête, épreuve qualifiante, dons et métamorphoses… Mais c’est surtout l’écriture qui emprunte au genre illustré par Perrault, dans toute son efficacité. Car, comme dans Cendrillon, tout ici est psycho-sociologique et rien ne l’est : sans description, sans commentaire, sans analyse, les choses sont dites, tout simplement. La jeune héroïne est une brillante cardiologue, et ce repli de la métaphore que semblait annoncer le titre sur le sens propre prend ici valeur de programme. À un rythme soutenu, franchement jubilatoire, on passe bien loin des pièges et des chausse-trapes, autrement dit du sociétal, du générationnel et de l’éternelle émotion : « Je vais pouvoir mourir tranquille », déclare une aïeule ; et la narratrice d’enchaîner : « Elle fut prophétique. Le lendemain, la voiture des grands-parents fut percutée par un camion dont le conducteur s’était endormi au volant : ils moururent sur le coup ». Et voilà.

     

    Bien sûr, on retrouve en chemin certaines obsessions propres à l’auteure : la nourriture (« L’église lui apparut comme un gigantesque œuf mollet dont le centre, Dieu, coulait en elle si elle priait très fort ») ; la famille. Mais ce sont aussi les grands thèmes, revenons-y, des contes. Et, encore une fois, plutôt qu’à Grimm et sans parler d’Andersen, on songe à Perrault. Si elle s’amuse, en toute discrétion, à semer dans son récit de subtiles et humoristiques allusions aux phases du développement de l’enfant telles que la psychanalyse les envisage, Amélie Nothomb confirme surtout son sérieux tropisme Grand Siècle : litote, élégance, morale bien frappée… Car elle ne dédaigne pas, à l’occasion, de pasticher un brin La Rochefoucauld : « L’avantage de mépriser consiste à se sentir supérieur à qui l’on méprise » ; « Pour instaurer son règne, la jalousie n’a aucun besoin d’un motif ».

     

    Bien sûr, certains iront prétendre qu’on pourrait aussi s’en passer. Mais on se passerait, et beaucoup mieux, de tant d’autres livres… Dans un paysage romanesque si volontiers pontifiant, ce petit ouvrage au titre ironiquement trompeur apparaît comme une éclaircie.

     

    P.A.

     

    Illustration de Walter Crane (1845-1915)


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  • http-_a141.idata.over-blog.comAu début, on est bien content…

     

    Un narrateur anonyme lutte contre le sommeil sur un banc du square René Le Gall, dans le 13e arrondissement de Paris. Il vient de débarquer d’un avion et est en proie au décalage horaire (il paraît qu’on dit à présent « jetlag »). À quoi rêve notre voyageur somnolent ? À l’horloge des Saints-Apôtres, dont on pouvait admirer, à Constantinople, « sous le règne d’Alexandre, fils de Basile Ier le Macédonien », les vingt-quatre portes, qui s’ouvraient d’heure en heure, chacune à leur tour, sur autant de figurines sculptées. Et aussi, plus vaguement, à un rendez-vous pour lequel il a avancé son retour en France. Ainsi qu’à mille souvenirs, du vol qu’il vient d’accomplir, des années écoulées, de son enfance dans un hameau du Limousin.

     

    « Cathédrales souterraines… »

     

    Autour d’une scène primitive aux allures d’allégorie (sa mère, encore jeune, déplaçant l’aiguille d’un coucou), tout un réseau d’associations faussement capricieuses se déploie. On l’aura compris : loin du « temps aseptique » des pendules, des méridiens ou, horresco referens, des horloges électroniques, il s’agit de retrouver la logique du temps affectif. Autrement dit, de faire du temps un espace, pareil à ces « cathédrales souterraines » que les spéléologues « balay[ent] de leurs lampes » et dans lequel les « souvenirs enfouis, réchappés de tous les âges de la vie », se mêlent et se répondent. En atteste le jeu incessant de correspondances et d’oppositions qui structure le texte, aux images du récent voyage dans les airs venant se heurter celles d’un plus ancien trajet en bateau, ou bien la description d’une statuette de jeune homme « vêtu d’un ample manteau piqueté d’étoiles » annonçant le motif, longuement développé plus loin, de la pluie de météorites.

     

    Je dis texte plutôt que récit, même si un second personnage, féminin, finira par intervenir, et si on en viendra à apprendre le métier de notre homme et quelle est la nature de son mystérieux rendez-vous. Mais, avant, il aura fallu parcourir les nombreux méandres d’un « roman » dont le principe revendiqué est celui de la digression : « Chacune de ces embardées importe et contribue à sa manière, quand bien même on pourrait avoir l’impression du contraire, à l’histoire que je vous murmure à l’oreille »… Si le lecteur se trouve ainsi interpellé, c’est qu’il s’agit de l’installer dans un autre rapport à la mémoire, le temps au moins d’un livre qui s’en veut ni plus ni moins qu’une manière d’analogon.

     

    La phrase comme aventure

     

    Ce qui, évidemment, ne serait pas possible sans un travail singulier de la phrase. Car le premier personnage des Vingt-quatre portes…, c’est elle, au fond, cette phrase interminable, tout en méandres, parenthèses et relatives enchâssées. Et si tant est qu’on puisse malgré tout parler de récit, elle en est le moteur : son parcours, voilà la seule aventure véritable dans cette affaire ; on ne l’aborde jamais sans se demander ce que recéleront d’inattendu ses plis.

     

    En cours de route, on songe à Proust, bien sûr — les deux mémoires, la « cathédrale », et des phrases de cette encre : « Je ne pensais jamais plus que distraitement, en effet, à Saint-Léonard, mon enfance s’étant brusquement éloignée de moi… ». On songe aussi à Bergounioux (le Limousin, le passé familial rejoignant le passé historique). Et à Pérec, notamment pour l’érudition. Car il y en a… Thomas Hardy, George Eliott, Mozart, Richard Strauss, Rousseau, statuettes étrusques et quartiers parisiens, le narrateur ne recule jamais devant une référence, non plus que devant une conférence. Et si un chat passe par là, il ne saurait être rien de moins qu’un « Mau égyptien ».

     

    « Pulpe somnolente » et pâtisserie indigeste

     

    Ça fait beaucoup. Est-ce cela qui lasse, et qui, au fil de la lecture, vient mêler d’un peu d’ennui agacé la fascination qu’on éprouvait d’abord, et la reconnaissance pour un texte d’une modernité si résolument anti-moderne ? Ou alors, ce sont ces images un peu trop riches, comme on disait jadis à propos des pâtisseries : cette « nuit veineuse qui pès[e] sur [les] paupières » et se change « en une pulpe somnolente », par exemple, « ce carmin matriciel », ou « le velours capiteux du crépuscule s’allégeant pour faire une place en lui aux couleurs astringentes de l’aurore » ?...

     

    On finit, en tout cas, par éprouver certains symptômes d’indigestion. Et on espère avec de plus en plus d’impatience la fin, qui tarde. Pourtant, à parler en nombre de pages, ce n’est pas trop long. Pour une fois !...

     

    P. A.

     

    Illustration : horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg


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  • https-_thumbs.dreamstime.comQuelques rappels : poète, romancier, auteur de théâtre, Olivier Cadiot est une sorte d’homme-orchestre de la modernité littéraire et d’icône de la maison P.O.L ; avec Pierre Alféri (autre auteur de la même maison), il avait lancé jadis la Revue de littérature générale, qui connut deux numéros, l’un consacré à la poésie (1995), l’autre au roman (1996) ; il est l’auteur d’une Histoire de la littérature récente dont le deuxième tome paraît cet automne (chez… P.O.L, évidemment) ; le premier tome, publié en 2016, est réédité en Folio à cette occasion.

     

    Qu’est-ce que c’est ?

     

    Premier point : ce n’est pas une histoire de la littérature récente, ni de la littérature tout court. Qu’est-ce que c’est ? Des conseils à un jeune écrivain, poète ou pas ? Écoutons voir : « La route parallèle que vous avez construite à côté de celle que vous empruntez tous les jours n’est pour aucun usager » ; « À force de gémir, vous finirez par y croire, à l’importance de votre malheur » ; « Si tu es un arbre, on ne te demande pas de penser à ta sève »… Nous voilà, dira-t-on dans un premier temps, bien avancés.

     

    Mais une réflexion plus profonde, plus cohérente et plus retorse qu’il n’y paraît d’abord ressort de cette suite de courts chapitres qui pourraient parfois se lire comme des poèmes en prose — titres : « Rose de personne », « Pleureuses », « Tweed »…

     

    On y retrouve bien sûr certaines idées déjà formulées dans la Revue de littérature générale, que je mentionnais plus haut : refus du déclinisme en matière littéraire (« Ça baisse depuis toujours […]. On devrait être au fond de la terre ») ; renvoi dos à dos de l’expressionnisme et du formalisme (« Ne faites pas l’artiste ni l’artisan ») ; désacralisation de la littérature, envisagée comme la fabrication de « machines immatérielles » (« On est tous des Léonard de Vinci, en moins doués, bien sûr »).

     

    La femme-grenouille et la sœur qui bégaye

     

    Surtout, on retrouve le thème, fondamental chez Cadiot, d’une spécificité de la parole littéraire : « On ne peut pas tracer des mots et des lignes aussi naturellement que l’on parle. Ce n’est pas synchronisé. La littérature n’est pas à l’endroit de la bouche ». Dès lors, comment parler (de) la chose littéraire ? Comment en parler sans tomber dans les discours qui lui sont extérieurs ? Comment le faire, autrement dit, avec les instruments qui sont les siens ? Telle est la question à laquelle le livre de Cadiot essaie de proposer une réponse.

     

    Il le fait, d’abord, par l’image et par l’humour. Ainsi, à propos des alternances et des revirements de l’histoire littéraire : « On se frotte les mains ; on voit ressurgir les grands problèmes : la femme-grenouille qui découpe son mari sous l’eau, celui qui a des embrouilles avec sa mère, et d’autres, apparemment nouveaux, comme la sœur géante qui bégaye ». Sur la prétendue difficulté de ses propres textes : « Quelqu’un m’avait dit gentiment : Mais pourquoi écris-tu comme ça ? (…) Comme si je m’évertuais à fermer un œil en permanence ; comme si je parlais en poussant des petits cris à la place des virgules ou que je portais une perruque Louis XV pour aller faire mes courses ».

     

    Surtout, le livre procède par multiplication apparemment anarchique de définitions et de contre-définitions : « On dit souvent que la littérature est une thérapie, mais pas du tout » ; elle n’est pas davantage « une équation ou un paquet de gâteaux » ; « Écrire, c’est comme s’installer dans une nouvelle maison (…), en regardant au milieu des choses, tout en bougeant » ; c’est « une locomotive dans la neige, si vous êtes sportif. Une bougie dans un couloir de mine, si vous êtes plus fragile. Ou les deux » ; bref, une activité « aussi simple que de planter un potager ou de réparer une vieille Volvo ».

     

    « C’est pour ça que je peux danser »

     

    « Ça tourne. On change d’avis comme de chemise », déclare l’auteur lui-même. Et, du coup, le lecteur se demande un peu, par moments, de quoi il est en définitive question et ce qu’on veut exactement lui dire, dans tout ça. Mais justement, répondrait sans doute celui qui s’adresse à nous. Et de préciser (en parlant pour lui, je m’avance beaucoup) que le mouvement tourbillonnant du texte est une manière de nous arracher à tous les propos extérieurs possibles sur un objet dont il esquisserait en même temps, plus que les contours, la matérialité même. L’image la plus éloquente étant peut-être en définitive celle qui compare la littérature à la musique : « Elle nous dévide une solution jusqu’à l’absurde, elle la pousse, elle finit par l’abandonner. Et ça ? Oui ? Et tu vas jusque-là ? Ah tu changes de jeu ? Le thème se déguise. Je te vois, je t’ai vu revenir. Alors je peux revenir aussi ? Tu me donnes une place. Je suis aux commandes avec toi. C’est pour ça que je peux danser (…). Je suis un instrument et mon corps t’interprète ».

     

    Au total, une conception de l’écriture littéraire à éprouver plus qu’à méditer ; et, par conséquent, non expressionniste, non utilitaire, non humaniste, non sociétale… C’est déjà pas mal, quand on y pense. Sans compter que les pages de ce livre faussement (ou vraiment ?) théorique grouillent de minuscules fictions esquissées d’un trait nerveux, intensément évocateur, et disparues tout aussitôt. Un vrai festival. En plus, on rit. De quoi se plaindre ?

     

    P. A.


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