• https-_www.lesfurets.comAu début, il faut l’avouer, on ne peut se défendre d’un mouvement de recul. Avoir enfin cessé de devoir, professionnellement,entendre en direct tous ces « wesh », ces « gros » et ses « sa mère la pute » pour les retrouver à haute dose dans le roman d’une rentrée enfin uniquement littéraire, c’est, songe-t-on, un comble. Puis on se dit que dans cinquante ou cent ans on saura peut-être grâce à David Lopez comment parlait dans les années 2010 toute une partie de la jeunesse de France. Et le chapitre désopilant où l’un des « zoulous » qui peuplent l’ouvrage entreprend de faire aux autres une dictée empruntée à Céline (« Vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore ») achève de préciser le propos du jeune auteur : faire entrer, lui aussi, la langue orale dans le roman. Celle d’aujourd’hui, telle qu’on la parle de Créteil à Mantes-la-Jolie. Une langue qui a droit à la littérature, puisqu’elle existe. Et, en plus, il n’y a pas que ça.

     

    « Presque assez bien… »

     

    Soit donc Jonas et sa bande de potes. Il n’a pas de travail, vit chez son père, fait de la boxe. Au commencement du livre, il vient de perdre un combat et rêve de la revanche. À la fin, elle a lieu. Il est de nouveau battu. Entre-temps il a aussi perdu Wanda, à qui il n’aura pas réussi à faire « toutes ces déclarations d’amour comme de guerre », à « dire le mal que ça [lui] fait d’être presque assez bien pour elle ».

     

    Que ce sera-t-il passé d’autre ? Rien, justement : entraînement, parties de cartes, soirées arrosées, et l’omniprésent cannabis… La petite ville (« genre quinze mille habitants, à cheval entre la banlieue et la campagne ») où tout se passe est située entre deux collines, dans une cuvette, trop loin de la « grande ville » pour qu’on y aille jamais. Et ce dispositif géographique comme la construction circulaire et itérative du roman disent parfaitement ce qui constitue le problème essentiel de ses héros : leur impossibilité de secouer une inertie fondamentale et de partir « voir autre chose ». Il y a du Vitelloni chez ces jeunes gens incapables de devenir ce qu’ils pourraient être. À quel obstacle immatériel reviennent-ils sans fin se heurter ? Cela ne sera jamais dit, et ce premier roman vaut aussi par ses silences, son refus des explications, son écriture uniquement factuelle qui met sur le même plan, avec une précision souvent hallucinante, matchs de boxe, scènes sexuelles (très crues) ou gestes quotidiens.

     

    Pas de côté

     

    On échappe du coup à tout ce qu’on aurait pu redouter : analyses sociologiques, protestation sociale, considérations prévisibles sur le délitement des familles (Jonas a-t-il eu une mère ?), le trop fameux communautarisme ou le problème de l’identité (on n’apprend qu’incidemment, et pas toujours, que tel ou tel est un « renoi »). Bref, David Lopez se révèle dès son premier opus comme un artiste du pas de côté. Dans sa ville qui n’est ni banlieue ni campagne, ses héros ne sont originaires ni des « deux cités » dont les habitants les considèrent comme « pas crédibles (…), à vouloir jouer les lascars », ni des « quartiers résidentiels » avec leur « collège privé ».

     

    « On ne s’est jamais vraiment identifiés aux mecs des pavillons alors que comme eux on venait des lotissements », commente, subtil, Jonas. Lequel, dans ce milieu situé entre deux mondes, entre deux classes, est de surcroît un être à part. Le langage qu’il utilise se démarque finement de celui des dialogues et ne rechigne pas à user de tournures quasi littéraires. Et si sa position de narrateur lui confère une lucidité exacerbée, un malheur supplémentaire et énigmatique semble le vouer encore plus radicalement que les autres à l’impuissance. En maintenant entier ce mystère, David Lopez le situe bien au-delà des problèmes dont on parle et en fait le centre vide autour duquel tournent non seulement le destin de son héros mais la vie de tous les êtres qu’il évoque avec un mélange admirablement dosé de cruauté et d’empathie. Pour les installer dans un inconfort rageur, résigné et peut-être, en fin de compte, tout simplement universel.

     

    P. A.


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  • https-_www.monde-du-voyage.comAu seuil d’une pause estivale qui sera aussi celle de ce blog, le moment semble bien choisi pour parler récits de voyages. Ils ne m’attirent pas, d’ordinaire. Mais je vois bien leur intérêt : sous cette dénomination prudemment imprécise peuvent se cacher bien des choses, au point qu’il y a sans doute autant de récits de ce type que de types d’écrivains-voyageurs. Bref, un sous-genre qui se rit des genres. Et plus encore peut-être quand il est pratiqué par quelqu’un comme Patrick Boman : non seulement l’homme se plaît, il le dit lui-même et les quelque trente volumes que compte son œuvre en témoignent, à emprunter et traverser même les genres les plus mineurs ; mais en feignant de les adopter il ne peut s’empêcher de les prendre au rebours de ce qu’on attend d’eux. N’a-t-il pas consacré un livre à la Lorraine en hiver (Cœur d’acier, Arléa, 2011), un autre aux restaurants chinois de Paris (Le Palais des saveurs-accumulées, Le Serpent à plumes, 1989), et son Retour en Inde (Arléa, 2009) ne consiste-t-il pas essentiellement en descriptions de chambres d’hôtel ?

     

    Promenades

     

    On ne s’étonnera donc pas si Trieste en sa lumière, qu’il publie aujourd’hui chez Ginkgo, tient du journal intime, du guide touristique, de l’essai de philosophie historique, du poème, et ne saurait en définitive mieux se définir que comme appartenant au genre délicieusement désuet et nécessairement incertain de la promenade — tant il est vrai que tout le livre et son écriture même semblent procéder d’une véritable obsession ambulatoire.

     

    Pourquoi Trieste, où notre auteur s’obstine, d’avril 2012 à octobre 2014, à retourner, et qu’il ne cesse alors de parcourir dans tous les sens, poussant parfois jusqu’au localités voisines de Muggia ou de Miramare, voire dans la Slovénie toute proche ? Pour l’atmosphère de cette cité florissante au temps des Habsbourg puis condamnée, depuis son rattachement à l’Italie, à une mélancolie souriante et provinciale, bien entendu. Pour, aussi, l’aura éminemment littéraire qui la nimbe, et les figures de Svevo, de Saba, de Joyce, de tant d’autres, triestins ou de passage, prêtes à surgir au détour de chaque ruelle ou entre les buissons des vieux jardins ensauvagés. Pour, surtout, l’identité impossible et multiple qui fait de la ville l’image même du livre qui ici s’efforce, à coups de fragments juxtaposés, de la peindre. Car, parlant de Trieste, « l’envie est grande de gloser jusqu’à plus soif sur l’incertitude et l’ambiguïté élevées au rang des beaux-arts dans la cité des confins, et sur l’impossible définition de la triestinité ».

     

    Éloge du « mal cousu »

     

    On comprend dès lors la fascination d’un écrivain lui-même rétif, nous l’avons dit, aux classifications, et d’ailleurs franco-suédois, pour une cité à la fois italienne, autrichienne, slave, dont l’histoire comme la physionomie sont le reflet de cette bigarrure. La parcourir, physiquement ou par l’écriture, devient une descente en soi qui frôle l’exercice spirituel ; « Je laisse ce que je ne suis pas me construire, je laisse le confluent me bâtir, moi qui ne suis rien de tout cela, "en archipel et en creuset" de Latin-Teuton-Slave. Identités de morceaux mal cousus qui ne peuvent être désormais que les authentiques, le reste étant jactance ».

     

    Les identités : voilà les grandes ennemies de Patrick Boman. Du moins quand chacune se croit identique à elle-même et refuse de voir les fêlures qui la fondent. De cet aveuglement on pourrait trouver mille exemples, qu’ils soient d’ordre psychologique, ethnographique, social, j’en passe, il n’y aurait pas à chercher loin. L’histoire de Trieste en offre d’autant plus que le mélange et l’entrelacement sont au principe même de la ville. Et notre auteur ne manque pas une occasion de stigmatiser les passions nationalistes des uns ou des autres, telles qu’elles se manifestèrent alternativement dans le passé chaotique de cette anti-Venise. Réhabilitant au passage, avec un brin de provocation, l’époque prospère et somme toute tolérante de l’Empire austro-hongrois, dont le port sur l’Adriatique était la quatrième ville, après Vienne, Budapest et Prague.

     

    Et prêchant d’exemple, dans son éloge du « mal cousu », par une écriture amie de l’asyndète, de l’éclat, de la notation brève ainsi que, toujours, de l’humour, art, comme chacun le sait, de la juxtaposition : « Les feuilles des platanes sortent à peine, des pigeons mendiants et fornicateurs s’affairent au milieu de travaux laissés en plan et un goéland s’attaque avec insistance à un sac-poubelle — de bien mauvais pauvres que ces volatiles ». Ou, dans un registre plus proche du haïku : « Soir, ciel d’un bleu "de velours", néons des hôtels, d’un rouge soyeux, goélands patrouillant en silence ».

     

    Tout cela valait bien que j’ajoute un post-scriptum à mes Lectures pour l’été.

     

    P. A.


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  • L’une est anglaise et a été une des romancières les plus lues dans le monde entre les années 1930 et les années 1970. L’autre est japonais, a une quarantaine d’années et déjà, derrière lui, une œuvre assez considérable, qui lui a valu la réputation d’un « nouveau Mishima ». Tous deux parlent du mystère des lieux, de la troublante magie des objets inertes. Dans des registres et avec des bonheurs bien différents.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Elisabeth Goudge entamait en 1940, avec Le Domaine enchanté, sa Trilogie des Eliot de Damerosehay, que republie aujourd’hui le Mercure de France (traduction Hélène Godard). On sait mon intérêt pour les succès d’autrefois, que cet éditeur, comme quelques autres, s’attache régulièrement à remettre en lumière (voir par exemple ici ou ) : lecture toujours passionnante, soit qu’elle incite à l’humilité l’époque actuelle, soit qu’elle fasse mesurer les injures du temps. En l’occurrence, on serait plutôt dans ce dernier cas. David revient à Damerosehay, le « domaine » du titre, où Lucilla, énergique et toujours séduisante octogénaire, règne dans la bienveillance et l’harmonie sur fille, fils, petits-enfants et gens de maison. Le retour de son petit-fils préféré devrait la ravir mais voilà qu’il a une nouvelle à lui annoncer : il aime et compte épouser sa (jeune) tante par alliance, récemment séparée de son époux George. Tragédie familiale en perspective. Heureusement, la grand-mère, les enfants, la femme de chambre, l’influence des lieux que hante peut-être, sous les espèces d’un mystérieux oiseau bleu, l’esprit des morts, vont se coaliser pour ramener le couple fautif à ses devoirs envers la Tradition, l’Ordre et la Famille.

     

    Pourquoi, sitôt entamé chaque paragraphe, a-t-on tant envie de le sauter ? L’excessive lenteur de ce long récit y est pour quelque chose, et la morale affligeante qui transpire de la moindre page pour beaucoup. Mais, surtout, comment échapper au curieux sentiment de passer devant des vitrines où objets, paysages et gens, tous longuement décrits, resteraient hors d’atteinte ? « La famille qu’elle n’a jamais eue, [Elisabeth Goudge] l’a réinventée » dans ses livres, nous dit-on. C’est peut-être là le problème : elle s’enchante de son domaine, de ses héros, de l’histoire qu’elle se raconte à elle-même, et nous somme de la trouver à notre tour touchante, captivante ou drôle. On préfère se retirer sur la pointe des pieds avec un sourire poli et la laisser parler toute seule : on s’en voudrait de faire de la peine à une aimable vieille dame, auteure de surcroît d’une vie romancée de Jésus.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Autre atmosphère, forcément, avec Compléter les blancs, de Keiichirô Hirano (traduction Corinne Atlan, Actes Sud). Les « blancs » en question sont ceux des premiers souvenirs… et des derniers. Car voilà qu’au Japon comme ailleurs, tranquillement, sans crier gare, les défunts reviennent à la vie. On n’aura pas l’explication du phénomène, « similaire à une erreur dans un programme informatique » : « Les Ressuscités [sont] le résultat d’une sorte de bug ». Tetsuo Tsuchiya fait partie de ces miraculés très prosaïques, cependant son cas est particulier : il s’est suicidé en se lançant dans le vide depuis le toit de l’usine qui l’employait. Enfin, c’est ce qu’on lui dit. Car lui-même est persuadé d’avoir été assassiné, et essaye de savoir par qui en complétant les fameux « blancs ».

     

    L’intrigue épouse le récit de sa quête, dans une société où, c’est connu, la pression sur le salarié au sein de l’entreprise est forte, l’expression des émotions personnelles problématique et le rapport au suicide historique et complexe. Un roman-de-société, donc ? Ou un policier, un thriller psychologique, un conte fantastique, une fable ? Qu’est-ce, en définitive, que ce curieux et assez fascinant gros-livre, qui renouvelle avec aplomb le thème, lui aussi traditionnel dans la culture nippone, du fantôme ? Ce qui fait qu’on s’y attache, ce ne sont pas le cheminement un peu alambiqué de l’enquête ni les conversations philosophiques dignes d’un Dostoïevski new age. Le charme ou, si l’on préfère, le malaise, est dans les détails, dont l’accumulation crée petit à petit une atmosphère d’inquiétante étrangeté assez prégnante. Un chewing-gum est resté collé à une semelle ; la bave d’un chien malade dégage une odeur fétide ; « la lumière du soleil (…) sembl[e] s’être tapie au pied de la fenêtre comme un animal apprivoisé ». On ne sait pas pourquoi ces grossissements et autres arrêts sur image, mais leur caractère énigmatique finit par suggérer que la réalité, à l’image de ce lac parcouru par un cygne, pourrait à chaque instant s’ouvrir « comme une gigantesque fermeture Éclair ».

     

    P. A.


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  • http-_www.gaaminternational.comChristian Bourgois l’avait déjà republiée dans les années 1980 : La Douce Colombe est morte, Les Ingratitudes de l’amour… Curieux destin que celui de cette romancière qui multiplia les liaisons mais ne vécut jamais qu’avec sa sœur, et n’exerça que dans un bureau son métier d’ethnologue. Six romans parus entre 1950 et 1963 lui valurent un succès plus qu’honorable. Ensuite, tous ses textes, représentés à maintes reprises, avec d’autres titres et sous des noms d’emprunt, furent refusés par les éditeurs. Pourquoi ? Mystère. Enfin, en 1977, une enquête parue dans le Times Literary Supplement et portant sur « les écrivains sous-estimés » la remet en lumière. Quatuor d’automne marque son grand retour. D’autres succès suivront, jusqu’à sa mort, en 1980. Une histoire qu’il vaudrait certainement la peine de méditer...

     

    « Un mets parfait pour une femme éconduite… »

     

    Voilà en tout cas que Barbara Pym renaît encore une fois, par la grâce de Belfond et de sa collection [vintage], avec ce roman paru en 1952. Miss Lathbury (Mildred) en est la narratrice et « l’héroïne ». Dans le Londres de l’après-guerre, elle partage son temps entre la paroisse du quartier et « un organisme de secours aux dames dans le besoin », où elle travaille. Il y a trois hommes autour d’elle : Julian Malory, le pasteur anglican, qui vit avec sa sœur (mais les pasteurs peuvent se marier) ; Rocky Napier, le nouveau voisin, époux d’une jeune et jolie anthropologue (mais elle quitte bientôt le domicile conjugal à la suite d’une dispute) ; Everard Bone, collègue de la précédente, laquelle en est peut-être amoureuse (mais il ne l’aime pas). En dépit de quoi rien n’aura lieu avec personne, Mildred faisant partie de ces Excellent Women à qui on demande mille services et qui, animées d’une curieuse passion pour la vie des autres, se trouvent toujours prêtes à les rendre — mais, pour cette raison même, sont vouées à rester ce qu’on appelait alors des vieilles filles. Et elles le savent bien (« Il n’y a pas grand-chose à faire passé la trentaine […]. On est vraiment trop figée dans ses habitudes. Et puis, il n’y a pas que le mariage »).

     

    On serait tenté de donner dans le cliché, de parler scones, couvre-théière, d’évoquer l’atmosphère douillette et inconfortable des maisons anglaises ainsi que l’humour qu’on déguste comme d’onctueux marshmallows (« La morue me semblait constituer un mets parfait pour une femme éconduite » ; « Sans doute passe-t-on trop de temps à préparer du thé »). Cependant, la fascination pour les détails matériels et les petits riens de la vie va ici au-delà du naturalisme ou du pittoresque. On frôle l’inquiétante étrangeté avec cette paroissienne qui, pour la vente de charité, envoie tous les ans à l’église de pleins cartons d’oiseaux empaillés ; et certaines conversations entre dames d’œuvre nous mènent à la limite du Nouveau Roman, en plus drôle.

     

    Le vertige du dérisoire

     

    Car ce n’est pas un hasard si l’intrigue se passe en partie dans le monde des anthropologues, que Barbara Pym connaissait bien. Ces personnages tous plus anodins les uns que les autres sont observés avec une acuité et une distance qui font d’eux les membres d’une peuplade exotique aux usages dépaysants. L’objectivité la plus impitoyable est de rigueur, y compris du reste à propos de soi. « J’étais effacée et d’un physique ingrat qui plus est, qualités mises en valeur, si l’on peut dire, par un informe pardessus et une vieille jupe moutarde », dit d’elle-même la narratrice. Et d’ajouter : « Je déversais un flot de platitudes avec une aisance que je dois peut-être à mon expérience paroissiale qui me permet de faire face à la plupart des situations quotidiennes, voire des événements majeurs de la vie : naissance, mariage, mort, vente de charité réussie, réception de plein air gâchée par le mauvais temps… ».

     

    « Si je devais écrire un roman, ce serait un monologue intérieur qui raconterait une heure de la vie d’une femme devant son évier », déclare-t-elle aussi. Car cette Mildred qui veut « [s’] interdire toute émotion et [se] contenter d’en observer les effets sur les autres » pourrait bien être un avatar de la romancière, et peut-être de tous les romanciers, anglais ou pas. Elle ne sera pas la Virginia Woolf des ménagères sans époux, mais, arpentant un univers si étriqué qu’il en devient vertigineux, elle a parfois « le sentiment d’être Alice au pays des merveilles ». Et si on lit non seulement avec jubilation mais aussi avec un soupçon d’angoisse ses histoires de vaisselles à faire, de rendez-vous sans lendemains et de réunions paroissiales, c’est que l’auteure anglaise, en grande romancière du dérisoire, sait faire naître chez son lecteur le sentiment que quelque chose est là entre les lignes, dissimulé au cœur de l’évidence et ne demandant qu’à être vu. « Les petits désagréments plus que les grandes tragédies, les dérisoires petites envies plus que les grands renoncements et les tragiques passions amoureuses de l’histoire ou des romans », voilà son programme, tel que l’annonce son héroïne. Mais elle sait bien que sous le quotidien se cache le vide, et sous l’humour le désespoir. Elle est simplement trop polie pour aller le crier sur les toits.

     

    P. A.


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  • Le Nord serait-il tendance ? Après le remarquable Gens de Bergen, du Norvégien Tomas Espedal, voici deux autres romans tournés franchement vers le septentrion le plus extrême.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    D’abord, La Petite Fille sami, de Maren Uthaug, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud (Actes Sud). Comme le titre l’indique, ça se passe dans la communauté sami. Le territoire des Sames traverse le nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie. On les appelait jadis Lapons, mais ce mot, apprend-on, est péjoratif. On apprend beaucoup de choses sur les mœurs et coutumes des Sames. De ce point de vue-là, le livre est très intéressant. Par ailleurs, enfance, inceste, mémoire, tolérance… des ingrédients devenus classiques.

     

    La Disparition d’Heinrich Schlögel, de Martha Baillie, traduit de l’anglais par Paule Noyart (Jacqueline Chambon), nous invite à suivre le héros éponyme au fond du Grand Nord canadien. Martha Baillie, en effet, est canadienne, même si son héros, son nom le suggère, est allemand. Il a une sœur à laquelle un rapport à la réalité problématique interdit les voyages d’exploration mais qui l’a lancé plus ou moins malgré elle sur les traces de l’authentique voyageur Samuel Hearne (1745-1792). Une « archiviste » mène l’enquête sur le cas étrange du jeune Heinrich, lequel, parti, lui semble-t-il, quelques semaines, revient inchangé trente ans plus tard. Tout ça est un peu compliqué. On peine à trouver de l’intérêt aux interventions de l’archiviste, ainsi qu’aux récits de rêve, interminables et nombreux. Mais enfin, page 100, on est dans le Grand Nord, et le livre trouve son vrai sujet : la magnificence des paysages, la densité de la solitude. L’idée, belle, profonde, et qu’on aurait souhaité voir se dessiner plus tôt, est que le rapport à l’espace influe sur le rapport au temps. D’où l’effet science-fiction de la fin, par lequel on se laisse prendre.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel (Minuit), ne se passe pas vraiment dans le Nord. Mais le dernier roman de l’auteur de Paris-Brest fait partie lui aussi de ces livres dont on dirait volontiers quelques mots mais dont on n’irait pas non plus parler pendant des heures. Tanguy Viel s’essaie chaque fois à un autre sous-genre. Après le polar (Insoupçonnable), l’autofiction (Paris-Brest), le roman américain (La Disparition de Jim Sullivan, encore une disparition, dont j’ai dit en son temps le bien que j’en pensais), le nouvel opus s’inscrit dans la tradition de la confession chez le juge, croisée ici avec celle du roman qui donne la parole à ceux qu’on n’écoute jamais. En l’occurrence, Martial Kermeur, ancien ouvrier des chantiers navals de Brest, séparé, un fils. Victime d’un promoteur immobilier véreux qui a ruiné, on ne comprend pas très bien comment, toute la petite commune finistérienne qui sert de cadre. Kermeur l’a tué, il explique pourquoi.

     

    « Nous autres, on reste tous bien rangés dans la catégorie "gens ordinaires" », précise-t-il. En conséquence de quoi l’auteur le fait s’exprimer exclusivement par images (« Le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée (…) préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable »…). C’est un peu indigeste toutes ces images s’accumulant page après page, ce serait même comme des gouttes qui tomberaient une à une dans un vase, au point que celui-ci finirait par déborder. Surtout que l’ensemble fleure bon la fausse empathie et la véritable condescendance, tout en prétendant, naturellement, à l’inverse. Le renversement final et la chute, dérapages inattendus hors d’une ornière jusqu’alors rectiligne, sont plaisants. Mais, là aussi, ils arrivent, par définition, un peu tard.

     

    P. A.


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