• L’un parle d’un peintre, l’autre d’un écrivain. Mais tous deux, malgré de grandes différences, prolongent l’œuvre qu’ils évoquent par une écriture qui, plutôt que de la décrire, explore les effets qu’elle produit. Ce qui incite à rapprocher ces deux ouvrages parus chez le même éditeur, et d’autant plus séduisants qu’ils sont inclassables.

     

    fr.wikipedia.orgStéphane Lambert, Visions de Goya

     

    Ce n’est pas un essai sur Goya. Ou alors, c’en est un dans le sens où Montaigne parlait d’essai : le fruit et le récit d’une expérience. Quelque chose, au fond, qui ne serait pas sans rapport avec la fiction.

     

    Ici, celle-ci prendrait la forme d’un récit d’initiation. Certes, Stéphane Lambert, ou celui qui, sans prétendre être un autre, dit je dans ce petit livre, connaît déjà les « peintures noires », ces œuvres dont Goya, entre 1819 et 1823, couvrit les murs de sa maison, et qui furent ensuite transférées (sauf une), au musée du Prado. Mais, au moment de les revoir, il s’impose, comme dans un souci d’acclimatation, un détour par les autres tableaux de l’artiste exposés dans le musée madrilène, puis par ceux de l’Académie royale. Avant d’en venir aux 14 peintures de « la maison du sourd », observées une par une (et reproduites, comme presque toutes celles dont il est question, au fil du texte). En contrepoint, l’auteur-narrateur parle de ses réveils à Madrid, des rêves de ses nuits, de son agacement devant le flot des touristes, du plat de seiches d’un « noir intense » qu’il déguste avant de repartir, comme un antidote.

     

    À travers ses textes sur Nicolas de Staël, Rothko, Monet (ou, autrement, avec ceux qu’il a consacrés à Beckett ou Melville), Lambert est-il en train d’inventer un genre littéraire ? Ni autofiction ni histoire de l’art, il s’agirait, par l’écriture, de « prolonger [le] trouble » que la peinture suscite en lui et, ainsi, de s’acheminer vers le « point de ralliement avec l’autre » que constitue à ses yeux le tableau. Il disait déjà, dans l’entretien accordé à ce blog : « J’essaye d’écrire sur la zone d’interférence entre moi et les autres ».

     

    Peindre l’invisible

     

    Avancer, donc, avec les mots, dans une zone obscure, commune à tous mais où certains artistes, comme, ici, Goya, se sont plus profondément aventurés. Qu’y trouve-t-on ? Une « part manquante de moi », répond le peintre, par la bouche de l’auteur, dans la très belle lecture que celui-ci fait de l’Autoportrait à l’atelier. Quelque chose, donc, qui se dérobe au miroir et se situe au-delà de l’apparence. Et c’est « un peu comme si la fausseté de la représentation se décomposait progressivement sous nos yeux ». Si bien que l’on en arrive à ce paradoxe, dont la vérité éclate dans l’œuvre intitulée Le Chien et reproduite sur la couverture du livre : le grand artiste peint « ce que la vue obstrue par son trop grand flamboiement ». Regarder ses tableaux, c’est scruter l’invisible.

     

    À travers les géants combattants, les sorcières, les vieillards grimaçants issus des angoisses de Goya, porté par ces images remontées d’un fond obscur, c’est à nous ouvrir, par l’écriture, un chemin vers ce qui excède les images et les mots que travaille Stéphane Lambert. Profond et salutaire exercice d’émulation.

     

     

    Michel Crépu, Beckett 27 juillet 1982 11 h 30www.hippostcard.com

     

    Ce n’est pas un essai sur Beckett. À moins, là aussi, de parler d’expérience. Au centre du livre, il y a celle, concrète, d’un rendez-vous avec l’auteur d’En attendant Godot qui lui donne son titre. Au jour et à l’heure dits, donc, Michel Crépu, alors étudiant, et travaillant à un mémoire de maîtrise sur Bram van Velde et Beckett, rencontre ce dernier dans un café du boulevard Saint-Jacques. « Surprise : l’aigle Beckett est doux. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis ».

     

    Ce bref entretien n’occupe donc que peu de place dans le court ouvrage qui feint de s’y consacrer. En fait d’expérience, c’est surtout une expérience de lecture qu’il relate. Lecture de Beckett, évidemment, et on y trouve de soudaines et lumineuses réflexions à propos de la surface beckettienne (« un endroit élémentaire où tout est absolument ») ; ou de l’interminable, qui « fait corps avec le temps », et que l’auteur oppose à l’attente kafkaïenne.

     

    Oncles d’Amérique et d’ailleurs

     

    Le but du livre n’est cependant pas de donner les résultats ou de tirer les conclusions d’une fréquentation ou d’une méditation de l’œuvre. Il s’agit plutôt ici de revivre une passion de la lecture et du livre dont Beckett n’a été en somme que le centre et peut-être le point de départ. « Le démon de la comparaison auquel je me voue si facilement trouve ici matière à un divertissement d’espèce supérieure », écrit Crépu. Et de se lancer aussitôt dans un parallèle entre l’auteur de L’Innommable et Saint-Exupéry, comme, ailleurs, il le rapprochera et le distinguera de Joseph de Maistre, Bloy, Dante, bien entendu, ou, naturellement, Proust.

     

    Mais « le démon de la comparaison », ou de l’association, explique ici bien des choses… L’humour, qui fait de Godot « une sorte d’oncle d’Amérique dont on se souvient qu’il venait autrefois, comme Swann à Combray, les soirs de juin », ou réunit, dans la même page, Bossuet, Fénelon, Pascal et l’oncle Podger de Trois hommes dans un bateau. La construction, aussi, à sauts et à gambades, comme aurait dit Montaigne, toujours lui. Et viennent se mêler aux figures surgies des textes le grand-père de l’auteur, les souvenirs de sa propre vie d’étudiant, le récit, inattendu et émouvant, de la tentation monastique qu’à l’apogée de son obsession pour la Lettre il a connue, et de ses discussions au sujet de Beckett avec un bénédictin qui ne l’avait pas lu (mais lui prête, en échange, un livre de Guitton, le professeur d’Althusser).

     

    Bref, Michel Crépu nous entraîne à sa suite sur les traces non de Beckett, mais de la lecture qu’il en fit — sur les traces, multiples et croisées, qu’a laissées en lui cette lecture. Cela fait un livre bondissant, rieur et grave, plein d’échos et de correspondances, et où, pourtant, tout est « simplement là », comme sur le même plan. La surface, décidément…

     

    P. A.

     

    Illustrations : Goya, Autoportrait à l’atelier (1790-1795), et Tom Browne, Uncle Podger plays elephants (vers 1910)

     

     


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  • photo PIerre AhnneAinsi qu’il l’expliquait dans l'entretien qu’il a accordé à ce blog, il a deux manières : subtil et passionnant écrivain voyageur (voir, par exemple, Dans les pas d'Alexandra David-Néel), Éric Faye pratique aussi, et depuis longtemps, le fantastique. Quelquefois, comme dans Éclipses japonaises, les deux sources d’inspiration se mêlent. Mais c’est la seconde qui se déploie sans conteste dans le recueil de quatorze nouvelles que l’auteur publie en ce printemps chez Corti, un de ses éditeurs habituels. Toutes mettent en scène, dans un cadre essentiellement urbain, de ces personnages transparents, quasi anonymes, déjà un peu fantomatiques, dont Dostoïevski, puis Kafka ont fait les cibles privilégiées du surnaturel quand celui-ci s’immisce dans le cadre trop rationnel des sociétés modernes. Le ton détaché d’Éric Faye, son phrasé lisse, élégant, ne dédaignant ni l’humour ni l’alexandrin blanc (« Puis vint le temps des pluies d’automne et des nuages ») leur convient bien.

     

    Au pays des miroirs

     

    Le titre l’annonce, ce sont des histoires d’ombres et de reflets. On serait d’abord tenté de les répartir en deux catégories : celles que domine le thème classique du double (« J’avais vu passer dans la rue un type qui avait tout l’air d’être moi-même »), et celles où, « par une sorte de trappe ouverte dans le cours des choses », on passe, sans s’en apercevoir, de ce monde-ci dans l’autre (ou l’inverse). Mais cette classification se révèle vite illusoire. Ce grand patron dont on a faussement annoncé le décès sent se libérer en lui un autre lui-même, délivré des responsabilités et des contraintes. Et ces fantasmes soudain réalisés, cette révolte des ombres contre ceux qui les projettent, ces coups de téléphone de l’au-delà n’attestent-ils pas l’existence, toute proche, d’une autre réalité redoublant la première ?

     

    On est donc bien dans l’univers de Narcisse, héros baroque s’il en est, et les miroirs, sous des formes multiples, pullulent. Doit-on quitter précipitamment, pour cause d’ « événements », la maison de son enfance ?... « Cela signifiait laisser les vitres sur lesquelles tant de gouttes de pluie et de cristaux de neige s’étaient écrasés, laisser les glaces dans lesquelles tant de visages s’étaient reflétés ». Éric Faye est trop rusé pour que ce motif du miroir ne contamine pas l’écriture elle-même (à moins, au contraire, qu’il n’en soit l’effet). Ses personnages, qui vont et viennent d’un monde à l’autre, sortant du sommeil alternativement dans leur réalité habituelle ou dans celle qui vient parfois les envahir, ne font que mimer ainsi la célèbre hésitation qui, si l’on en croit les spécialistes (Todorov), est caractéristique du genre fantastique.

     

    Un écrivain et son double

     

    Mais c’est surtout dans l’architecture du recueil que se révèle le goût de son auteur pour les mises en abyme et autres trompe-l’œil. Ces Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse ne sont pas, en effet, une simple juxtaposition de récits. D’abord, parce qu’on discerne, malgré le retour, parfois, à une fantaisie proche de Gogol, une progression d’ensemble vers l’angoisse et la folie. Mais, surtout, quand on lit, dans deux nouvelles différentes, les mêmes phrases, soulignant le retour de situations identiques, c’est le livre lui-même qui se dédouble, comme ceux dont il nous raconte les aventures. Se crée alors une tension interne au recueil, qui fait éclater les limites entre les nouvelles qui le composent, et ouvre, pour le lecteur, un troublant espace où le voilà, comme les personnages, prêt à guetter et traquer les correspondances.

     

    Cette mise en scène de l’écriture par l’écriture elle-même culmine dans un texte étonnant, intitulé Anamorphose, où l’on voit un écrivain en panne d’inspiration décider d’écrire une nouvelle composée entièrement de phrases d’autres auteurs… et le faire. La nouvelle d’Éric Faye se termine par cette nouvelle, agrémentée de notes renvoyant aux ouvrages tirés de la bibliothèque de l’écrivain imaginaire. Et de celle de l’écrivain réel, bien entendu. Qu’on y trouve, à la place d’honneur, Emmanuel Bove, Julien Gracq, Kadaré, naturellement (1), ou Modiano, n’étonnera pas. L’hommage que leur rend ainsi notre auteur est bien à l’image de son élégante modestie. Ou bien faudrait-il y voir la manifestation d’une discrète insolence ? Pareille ambiguïté serait bien dans son style…

     

    P. A.

     

    (1) Éric Faye a publié Ismaïl Kadaré, Prométhée porte-feu, et Entretiens avec Ismaïl Kadaré (les deux chez Corti, 1991).


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  • www.bedetheque.com/.jDisons-le tout de suite : ce n’est pas du tout un roman. Sans doute faut-il considérer le titre comme un hommage à Aragon, dont François Taillandier est, comme moi, un admirateur déclaré (1). Mais Le Roman inachevé était une autobiographie fragmentaire, poétique, versifiée, placée sous le signe du mentir-vrai cher au poète des Yeux d’Elsa. François, roman, dominé par un souci d’exhaustivité et d’éclaircissement, appartient au domaine de l’autobiographie pure et simple. D’ailleurs, pas de sous-titre en tête du livre. Si le mot roman figure dans le titre, c’est sans doute qu’il fallait quand même à tout prix le caser quelque part.

     

    Caroline et de Gaulle

     

    Des souvenirs, donc, et qui sont ceux d’une génération. Comme l’auteur et moi sommes, à un an près, du même âge, j’ai tout reconnu. L’enfance dans une grande ville de province (lui, c’était Clermont-Ferrand) ; « Caroline, la petite blonde des albums de Pierre Probst », les lettres OAS sur les murs, l’émission Salut les copains, de Gaulle (« Il était là comme était là le Puy de Dôme »), les chansons d’Hugues Aufray et celles de Jean Ferrat. Plus tard, une adolescence comme on n’en fait plus, ouverte par l’apparition des filles et conclue en apothéose par celle de Freud, de Marx et de Lénine. Certes, je n’étais pas catholique comme François l’était et, ainsi qu’il le signale crânement à plusieurs reprises, l’est redevenu. Mais j’ai moi aussi appris un jour que j’étais pourvu d’une âme, que je me figurais sans doute également « comme une sorte de berlingot translucide ». Et, surtout, vocation oblige, j’ai moi aussi vibré en lisant Cyrano, suis passé sans guère de transition de Bob Morane à Balzac, me suis dès lors vu, dans l’avenir, « en auteur de théâtre, comme Rostand ou Anouilh ; en romancier de la société (…) ; en poète ».

     

    Tout cela, qui plongerait sans doute dans une stupeur incrédule bien des jeunes lecteurs d’aujourd’hui, pourrait être émouvant. Et l’est parfois, du reste, quand il s’agit de l’enfance, « le temps du c’est-comme-ça », où on éprouve soudain, « à travers les choses qu’ils [ont] laissées (…) la proximité des morts ». D’où vient cependant que, plus on avance, plus il arrive que nous traverse l’esprit la question la plus inquiétante pour un (auto)biographe : qu’est-ce que tout ça peut bien nous faire ?...

     

    Triste époque

     

    Sans doute faut-il incriminer ce qui pourrait être le point fort de l’ouvrage, et qui constitue, on le sent bien, sa plus grande originalité aux yeux de l’auteur. François, roman se présente comme un long face-à-face entre première et troisième personne, narrateur de 63 ans et héros de 7 à 14 ans. Le premier sait qu’il « reste redevable de tout » à ce « frère jumeau » qu’il contemple et avec lequel il renoue à travers le filtre des années. Car tous deux ont, pendant longtemps, perdu le contact. La faute à, comme on aime le dire maintenant, l’époque, la prétendue révolution sexuelle, l’idéologie, qui ont éloigné le grand adolescent puis le jeune adulte de la pureté intransigeante de l’enfant et du préado. Mais, heureusement, François, un jour, est revenu, ramenant Taillandier à la vérité de son être et, on le devine, de sa foi. Fort bien.

     

    Seulement ce dispositif astucieux et naïf ouvre la porte à un intrus redoutable : le commentaire. D’autant plus à craindre quand il prend la forme permanente du jugement de valeur. Tout est ici placé sous le signe de l’évaluation, alternativement positive et négative quand il s’agit des adultes autour de l’enfant, exclusivement et opiniâtrement négative à propos de l’adulte débutant considéré au point de vue retrouvé de l’enfant d’autrefois. Ça donne, dans une longue seconde moitié, un interminable lamento à la fois hargneux et masochiste. Car tout le monde en prend pour son grade : les militants, les profs, l’église après Vatican II… et, bien entendu, l’auteur lui-même, qui bat sa coulpe, se réjouit en sous-texte d’en être sorti, plaint, sans le dire, les pauvres égarés qui seraient tentés de ne pas regretter à ce point leurs péchés de jeunesse.

     

    De Jean-Jacques à François

     

    Il y a du Rousseau, bien sûr, dans cette autoflagellation justificatrice. Mais Rousseau inventait un genre — l’autobiographie moderne. Et puis, Rousseau, comment dire… c’était Rousseau. Certes, il émaillait ses Confessions de réflexions fréquentes et diverses. Et Taillandier fait de même : « On ne devrait jamais perdre de vue que la jeunesse, c’est de l’énergie : elle cherche des terrains et des buts » ; « L’idéologie est un travestissement, au lieu que la poésie est une présence » ; « Savons-nous vraiment de quoi est composée la vie, celle qui passe en nous et entre nous ? » … Oui. On aura beau dire, Rousseau reste Rousseau.

     

    P. A.

     

    (1) Voir son essai, paru en 1997 chez Stock, Aragon, 1897-1982 « Quel est celui qu’on prend pour moi ? »

     


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  • photo Pierre AhnneJean-Paul Honoré est linguiste, poète, universitaire spécialiste du discours poétique. En 2016, il embarque, en tant que passager, sur le porte-conteneurs Bougainville : la pontée, c’est l’ensemble des conteneurs qui constituent ici la « cargaison arrimée sur le pont » du vaisseau. En trente-huit jours, ce dernier va transporter le narrateur de Chine en Malaisie, à travers la mer Rouge, le long du Canal de Suez, puis, passé Gibraltar, à Hambourg via Southampton, et retour au Havre. Parlant de lui tantôt à la deuxième personne (vous), tantôt à la troisième (le PAX = passager, sur la liste des « crew-members »), l’auteur va nous faire le récit de son voyage.

     

    Sauf que ce n’est pas un récit. Et pas davantage un journal de bord. Qu’est-ce que c’est ? C’est un livre qui, comme il arrive souvent, se recommande d’abord par ce qu’il n’est pas, et par les écueils qu’il évite : pas de pensum socio-économique ou de cours de géographie ; et pas non plus d’émois lyriques face à l’immensité — l’absence de la première personne a ici valeur de programme. Le vocabulaire abstrait est aussi presque entièrement banni d’un ouvrage où, sous le systématique désordre chronologique et topologique, se dessine une organisation par thèmes, aux enchaînements subtilement dissimulés. Les courts chapitres qui se succèdent pourraient s’intituler Cabine, Cloisons, portes et échelles, Dimensions, Passerelle

     

    Le parti pris des choses

     

    Bref, on l’aura compris, c’est un peu le parti pris des choses. Et, de fait, on pense à Ponge, en lisant le portrait de la machine à laver du bateau, ou le récit du combat qu’y livrent « les produits détergents contre les hydrocarbures ». Car, ici, on ne trouve ni crevettes ni huîtres, mais des objets fabriqués traditionnellement honnis, et bannis du discours littéraire : appareils de mesure, radars, grues (« Il y a de l’élégance et de la sauvagerie dans la relation du grutier au bloc qu’il maîtrise »), moteur (« Son échine vert et or supporte des harnais en chrome et onze têtes remplies de feu »)…

     

    La mer n’est guère qu’à l’arrière-plan, d’où elle surgit parfois à la faveur de brèves notations, quand, au crépuscule, « l’azur se débilite », ou lorsque la pleine lune répand sur l’eau « les flaques de blancheur et d’encre grasse qui plongent le cargo dans une lithographie romantique ». Mais, la plupart du temps, elle est réduite à ce qu’on en aperçoit « entre deux murailles de conteneurs », ou au « concert de grondements, de chocs plats, de gifles liquides et de pétillements » qui révèle sa présence, comme celle d’un autre moteur. Car elle aussi tient sa partie dans la grande usine qu’est le cargo, et, « dans une certaine lumière blanche damassée par le clapot, ressemble à une lame bien entretenue, fourbie avec un chiffon gras ».

     

    Certes, il est aussi question des hommes, et l’auteur évoque finement les rapports entre officiers français et matelots philippins. Ce n’est cependant pas un hasard si un long et désopilant passage est consacré à l’usage des langues à bord du Bougainville : les individus eux-mêmes constituent ici les pièces d’un mécanisme, où chacun doit jouer au mieux, en interaction avec les autres.

     

    « Savoir ce que je vois »

     

    Notre PAX, là-dedans, c’est « Candide au pays des machines ». Découvrant des objets, des codes, des inscriptions mystérieuses, telle celle qui figure sur l’horloge de la passerelle, où « sont encastrés côte à côte (…) le cadran MASTER et le cadran SLAVE » (« Ce vocabulaire à la fois simple et philosophique détonne »). Deux citations figurent en exergue du livre. L’une est tirée des Travailleurs de la mer, où l’on se rappellera qu’un chapitre superbe est constitué d’une longue énumération de noms d’outils. L’autre, de Giacometti, livre une des clés de l’entreprise : « Si je copie un modèle comme je le fais (…) c’est pour la curiosité de savoir ce que je vois ». Plongé dans un environnement profondément déconcertant, le PAX doit se livrer à « une conversion difficile ». Éduquer son regard, « accoutumé à la taille imposante des falaises, à l’horizon immensément vide, à l’abîme insondable », mais qui « se scandalise de voir, dans un grand port (…), tout ce métal manufacturé qui s’étend loin sous les nuages pour se confondre avec le ciel, à perte de vue ». Éduquer tout son corps, dont « le centre de gravité se déplace dans l’abdomen de façon imprévisible », où « les muscles du pied et de la jambe (…) s’alarment de ce que le sol de la cabine ou de la coursive n’adopte pas l’inclinaison attendue ».

     

    Et, surtout, trouver des mots pour dire tout cela. Explorer, par le langage, ce qui, dans un moment de trouble, se dérobe à lui, et révèle ainsi l’étrangeté fondamentale du réel. N’est-ce pas là l’essence même de la poésie ? Qu’elle trouve à s’incarner dans les conteneurs, le fioul et les sabords, cela ajoute, suprême élégance, les vertus de l’humour à ce que Hugo, pour revenir à lui, aurait peut-être appelé un grand petit livre.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneEst-ce un roman ? Pas tout à fait. Ce qui, en soi, ne serait pas un défaut — au contraire. Mais, à vouloir être autre chose sans pourtant renoncer aux prérogatives du genre, on prend des risques.

     

    Mo et Jo sont frères. D’où viennent-ils ? Mystère. Ce qui est sûr, c’est que, le premier, un peu plus âgé, portant l’autre, ils ont tous deux marché longtemps. Un soir, ils trouvent refuge dans une grange en ruine, pour découvrir, le matin venu, qu’elle se dresse au bord d’un fleuve. Ils vont passer un an sur ses rives, dans ses eaux, sur ses îles ou au fond des grottes qui le bordent. Un an de rencontres : celle de Vive, petite fille aussi inexplicablement seule qu’eux, celles d’adultes inquiétants ou protecteurs. Un an de découvertes et de transformations, au cours duquel la voix de Mo se métamorphose, et qui les voit gagner enfin la mer au terme de ce qui pourrait constituer une sorte de roman de formation.

     

    Mythes et songes

     

    Au loin, le monde réel et actuel existe bien : il y a des maraîchers, des bûcherons, des démolisseurs, et même une famille traditionnelle, installée dans une grande maison, et qui en refuse l’entrée à nos jeunes héros. Mais tout cela demeure au loin, dans une sorte de nébuleux arrière-plan, car tout est vu à travers le prisme de consciences enfantines, immergées dans un perpétuel présent et prêtant à tout une dimension quasi mythologique. Une « pieuvre aux mille bras » n’était pour finir qu’une « minuscule femme malingre dont l’interminable chevelure frisée s’enroulait, en une myriade de torsades aussi noires et luisantes que des serpents d’eau, sur la poitrine dénudée ». Une jeune mère égarée elle aussi sur ces rivages mystérieux devient une déesse nourricière. Une vieille femme dans une cabane isolée est une sorcière. Un couple surpris un jour au lit est une bête aux nombreux bras.

     

    De ce procédé naît une forme singulière de fantastique, qui contraint le lecteur à deviner ou décrypter ce qui se cacherait entre les lignes ou au-delà du regard des personnages. Restituer ce regard enfantin sur le monde, l’espace et le temps : beau projet. Qui prête, plutôt qu’à un véritable récit, à une rêverie poétique à partir d’un thème gros d’infinies variations. « En changeant de couleur, le fleuve chang[e] de rythme ». Il « bouillonne en cascades (…) dont le débit violent contraste avec l’écume blanche », puis sa voix « mu[e], plus rauque, moins cristalline. Et [son] odeur jaune pre[nd] une teinte aigre, marron et verte ». Les perceptions se croisent en synesthésies, les éléments et les dimensions parfois s’inversent, « la proue [d’une barque] fend doucement le ciel et l’on voudrait pêcher les bancs d’étoiles », « le ciel (…) perc[e] à travers un entrelacs veineux de racines, comme si les arbres étaient plantés la tête en bas ».

     

    Calme plat et abîmes

     

    D’où vient qu’on peine à se laisser prendre à pareille fantasmagorie ?... Affaire de dosage, peut-être, et d’équilibre — je veux dire, d’excès d’équilibre. Dans une histoire que les deux frères se racontent, il est question d’un fleuve qui coule simultanément dans les deux sens. Le lecteur a un peu l’impression de voguer sur ses ondes, parfois, et de faire du surplace. Les jeux, les expéditions et les découvertes se succèdent sans qu’on discerne une progression quelconque entre eux. Et on cesse vite de penser à Mark Twain, sur cette eau perpétuellement changeante, si changeante qu’on ne sait jamais très bien où on en est d’un cours dont l’auteur s’évertue cependant à suggérer qu’il va quelque part.

     

    On flotte, suspendu entre onirisme et réalisme, entre poésie et roman. Ah, si la barque d’Hélène Frappat avait penché, ne serait-ce qu’un peu, d’un côté ou de l’autre !... Elle aurait aussitôt trouvé l’infime déséquilibre qui lui aurait donné une assiette véritable. Et son texte aurait échappé à ce qui reste, malgré tout, un assez beau naufrage.

     

    P. A.


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