• http-_www.grandpalais.frLe bandeau reproduit un tableau d’Edward Hopper intitulé Compartiment (Compartment C, car 293, 1938) : une femme seule, assise dans un train, retirée sous l’abri d’un grand chapeau et dans la lecture d’un livre ou d’une revue ; banquette confortable, petite lampe murale ; par la fenêtre on aperçoit un pont, peut-être une forêt, un crépuscule qui rougeoie. La solitude, la fuite présumée du wagon, l’évasion dans la lecture ou le rêve, le contraste entre un intérieur chaleureux et un environnement mélancolique, voire inquiétant, tout, dans cette image, semble renvoyer aux thèmes les plus profonds du recueil de nouvelles que Marie Sizun Marie Sizun publie moins d’un an après son roman La Gouvernante suédoise. C’est ce qu’on appelle une illustration bien choisie.

     

    Femmes en fuite

     

    Car les personnages principaux de ces vingt courts récits sont tous des femmes, et des femmes en fuite. Que fuient-elles ? Leurs maris. On les comprend. Scènes, humiliations, à l’occasion violences, voilà le quotidien de leur vie conjugale. Le sommet étant peut-être atteint quand un de ces époux, par déplacement pourrait-on dire et faute de pouvoir en faire autant de sa compagne, lance les deux hamsters des enfants contre le mur. Un mouvement d’humeur… Et lorsque l’homme, conjoint ou amant, n’est pas cruel, il est faible, finissant toujours par abandonner celle qu’il prétendait aimer pour retourner chez l’autre. Il y a dans cette systématicité quelque chose, on doit l’avouer, d’un peu lassant. Le lecteur, comme Diogène avec sa lanterne, cherche désespérément un homme (digne de ce nom), un couple serein, ou cette Violette, peut-être, que le titre annonçait et qui, dans le dernier récit, vient offrir enfin l’image d’un amour heureux — entre le mari et l’amant, c’est peut-être pour ça.

     

    En effet, à y mieux regarder, ce recueil qui parcourt tout le genre de la nouvelle (portraits, instantanés, récits à chute…) nous conduit de l’enfer conjugal à des tableaux plus nuancés, même si toujours assez sombres (« Et je pensai qu’elle l’aimait (…), cet homme prétendument terrible. Et que lui aussi l’avait aimée, sinon il serait parti… »). Il n’empêche : dans l’ensemble, les hommes sont méchants ou lâches, les femmes fragiles ; pas question de lutter, pour elles, l’évasion est le seul autre choix, au sens propre ou dans le monde des rêves. C’est un peu simple, évidemment, on en vient à se demander pourquoi, d’abord, elles les ont épousés, et, d’autre part, si ce navrant tableau méritait vraiment d’être décliné en tant de variantes.

     

    Le goût de l’intime

     

    Mais, bien sûr, il y a autre chose. L’enfance, d’abord. Dès que Marie Sizun y touche, elle retrouve la vérité déchirante et la simplicité efficace qui faisaient la grâce de La Femme de l’Allemand ou, plus récemment, de La Maison-Guerre. D’ailleurs, le seul homme vraiment complètement aimable dans ce recueil est, évoqué dans deux beaux récits, le père de la narratrice. On interprétera si on veut…

     

    Quant à nous, revenons au tableau de Hopper. Avec son personnage plongé en lui-même, isolé dans un endroit pourtant public, posé dans un décor auquel sa solitude même confère la densité et le mystère que revêtent parfois les choses, le peintre américain ne saisit-il pas l’essence d’un certain rapport à soi, et de ces moments où chacun de nous éprouve sa propre et fugace présence au monde ? Avant que Barbe-Bleue ne revienne au logis et ne se mette à lancer les hamsters contre les murs, les héroïnes de Marie Sizun profitent souvent de son absence pour éprouver et savourer un tel sentiment. L’auteure d’Un léger déplacement apparaît alors une fois de plus comme un grand peintre de l’intime. « Il [a] neigé toute la journée et le jardin [est] blanc, blanche aussi l’orée de la forêt et tout [est] parfaitement silencieux »… En quelques lignes, Marie Sizun crée l’atmosphère dans laquelle ses héroïnes rentrent en elles-mêmes, non pour méditer, mais pour simplement être là. Délaissant pour un moment la psychologie et la physiologie du mariage, elle retrouve alors sa vraie musique, celle qu’on a envie d’entendre.

     

    P. A.


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  • https-_ciaovivalaculture.files.wordpress.comParmi les innombrables livres qui s’annoncent aujourd’hui en couverture comme des romans, les plus réussis doivent peut-être se ranger dans deux catégories que tout semble opposer : ceux qui ne finassent pas, acceptant délibérément d’être romanesques (les auteurs russes actuels en donneraient peut-être les meilleurs exemples) ; et ceux qui tournent insolemment mais paisiblement le dos à tout ce que le mot de roman a longtemps paru signifier. L’ouvrage de Fabrice Gabriel fait partie de ceux-ci. Aura-t-il le succès qui, dans un monde idéal, serait le sien ? On peut, hélas, en douter, pour les raisons même que je viens de dire. Mais le pire n’est jamais sûr.

     

    « L’arrière-cour d’un pays… »

     

    Janvier, comme son nom l’indique, regarde autant vers le passé que vers l’avenir. Quand il se réveille dans un hôtel de la côte normande par un matin de l’automne 2011, il repense à la Tunisie. Cela s’explique : la « révolution de jasmin » suit son cours ; et, exactement vingt ans plus tôt, notre héros-narrateur faisait son service militaire comme coopérant à Sidi Bouzid, petite ville tunisienne de l’intérieur où Mohamed Bouazizi devait, en décembre 2010, s’immoler par le feu, déclenchant le soulèvement que l’on sait. Vingt ans plus tôt, cela nous fait 1990-91. C’était la première guerre du Golfe.

     

    Affirmer qu’Une nuit en Tunisie est le récit de ce séjour de jeunesse dans une Afrique du Nord bouleversée par l’invasion lointaine du Koweit et l’intervention des puissances coalisées, dont la France, serait à la fois vrai et parfaitement trompeur. Certes, Janvier se rappelle « l’ennui des cafés entre hommes, les terrasses jonchées de mégots de cigarettes fumées longuement, le plus lentement possible » ; il se souvient de Serge, le camarade d’exil, pianiste aux nerfs fragiles, des figures locales, qu’il dépeint avec humour et tendresse, des amitiés, de tout ce qui faisait le fond d’une « vie sociale de provinciaux en exil, relégués dans l’arrière-cour d’un pays lui-même tout petit ». Avec en arrière-plan une guerre lointaine et comme désincarnée, dont la présence suspendue donne au récit un petit air de Désert des Tartares. Mais en refusant de faire advenir la moindre péripétie, de provoquer une seule véritable rencontre ou l’ébauche d’une quelconque histoire, l’auteur indique clairement que l’intérêt de son livre est ailleurs que dans son contenu le plus apparent.

     

    Piano-jazz

     

    Le titre dit bien ce décentrage : Une nuit en Tunisie, c’est aussi un morceau de Dizzy Gillespie, dont la version pianistique par Bud Powell (1) fait le fond sonore de l’année passée par Janvier au fond de son exil exotique. Or, à partir du motif tunisien, Fabrice Gabriel compose à son tour une partition capricieuse et superbement nonchalante. Le principe, si l’on veut, en est l’association d’idées : le père de Janvier parlait peu de sa guerre à lui, en Algérie, « laissant ce soin à sa propre mère (…), née en 1914, presque à la date où partait de Marseille un bateau baptisé le Carthage (…), qui conduirait Paul Klee en Tunisie », comme Flaubert s’y était rendu en son temps « avec son copain Max (le peu sympathique Du Camp) » ; à Sidi Bouzid, Serge et Janvier habitent une maison surnommée « le Château », ce qui leur évoque Moulinsart et Le Secret de La Licorne où interviennent les frères Loiseau, Maxime et G. (Gustave ?)… Chaque souvenir en évoque d’autres, en arborescence étoilée. Ancien attaché culturel, Fabrice Gabriel, qui dirige l’institut français de Berlin, est un homme cultivé, pas de doute. Mais rien de pédant ni d’abstrait dans le jeu de ses références : leur multiplicité même et leur entrecroisement les réduit à la fonction de purs motifs musicaux.

     

    « Une sorte de Böcklin arabe… »

     

    Des thèmes circulent et s’éclipsent, pour revenir, de façon obsédante : la musique elle-même, la peinture, avec la figure récurrente de Klee ; la guerre, l’Histoire, bien sûr, y compris ancienne et latine (pour des raisons encore, quoique pour peu de temps, professionnelles, je ne peux que me sentir en phase avec un homme qui sait ce qu’est un « adjectif verbal »). Les souvenirs se télescopent, ceux de Janvier, de ses parents, de Franz Marc, ami de Klee, et de sa guerre de 1914… Ce qui aurait pu être un huis clos dans le désert s’ouvre ainsi progressivement sur un espace bien plus vaste — celui, en définitive, de la mémoire.

     

    Car la musique, revenons-y, c’est le temps, qui constitue peut-être le sujet véritable de ce petit livre discrètement ambitieux. Temps mort, temps pur, « instants en suspens, quand [on] regard[e] le soir venir, traînant dans les rues et parcs peu fréquentés » de Tunis ; temporalité trans-personnelle des générations qui se succèdent, le livre en venant pour finir à l’évocation légère et pudique de la vieillesse et de la disparition des parents de son narrateur… Et révélant alors le vrai centre autour duquel tournait son entêtante mélodie : « comme le trou au cœur d’un microsillon d’antan », Bouzid « n’appartenait plus à l’autrefois, dans quelque chronologie trop banale, mais devenait l’île paradoxale d’une sorte de Böcklin arabe », « figuration possible (…) de la mort même ».

     

    P. A.

     

    (1) Pour l'écouter, cliquez par exemple ici.

    Illustration : Kairouan, aquarelle de Paul Klee, 1914.

     


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  • https-_s-media-cache-ak0.pinimg.comC’était ce qu’on appelle un personnage, dans cette époque fin de siècle qui en compte pourtant quelques-uns, et que le Mercure, après Lorrain, après Gourmont, persiste avec bonheur à nous rendre accessible. Époque « amincie et spiraliforme, comme la queue d’un porc », que Bloy détestait, comme tous les écrivains fin de siècle.

     

    Mais peut-être encore un peu plus. Le romancier du Désespéré (1887), de La Femme pauvre (1897), s’était surtout acquis en son temps une réputation de pamphlétaire, et Remy de Gourmont résume le sentiment général à son endroit d’un mot : « M. Bloy n’a qu’une arme, le balai ». Arme dont il fit grand usage avant tout contre ses confrères. À propos de Barrès : « Il est difficile d’être rien du tout avec plus de perfection ou de profondeur » ; de Daudet : « Les livres des autres sont les grands chemins par lesquels il rôde et sa besace est toujours pleine quand il a fini sa tournée » ; de Huysmans : « Il devint catholique avec la très pauvre âme et la miséreuse intelligence qu’il avait, gardant comme un trésor l’épouvantable don de salir tout ce qu’il touchait ». On imagine qu’à ce train-là Bloy se fit de nombreux amis et que sa vie semée de polémiques ne fut pas des plus confortables. Mais Octave Mirbeau, cité également dans les Annexes du livre dont nous parlons, esquisse des perspectives sans doute plus profondes : « Léon Bloy n’est pas quelqu’un de notre temps », écrit-il. « Il est dépaysé dans ce siècle qui ferme ses oreilles à la parole ardente des vieux prophètes, aux anathèmes des vieux moines ».

     

    La passion de l’ornement

     

    C’est bien de cela qu’il s’agit : l’auteur du Salut par les juifs éleva la détestation universelle au niveau d’une quasi mystique, et cette contradiction n’est qu’une parmi celles dont notre homme abonde. Ainsi, ce « religieux anticlérical » dont parle Sandrine Fillipetti dans sa préface fut-il en fin de compte plutôt philo- qu’antisémite ? Ce n’est pas très clair, semble-t-il. On l’a qualifié d’ « anarchiste de droite », mais certains doutent qu’il fût de droite. Cependant, à voir ses fréquentations littéraires, de Barbey, qui fut son mentor, à Bourget, Coppée ou Drumont, on hésite…

     

    Ce caractère contradictoire se retrouve dans les Histoires désobligeantes dont il s’agit ici, recueil de ces « contes cruels » (et comment !) que Villiers de L’Isle-Adam avait mis à la mode, publié en 1894, puis, avec quelques ajouts et une préface de l’écrivain lui-même, vingt ans plus tard. L’humour (très noir) l’y dispute à l’horreur pure dans de brefs récits à la construction savamment déséquilibrée, où une longue mise en place se rabat soudain sur une chute foudroyante (exemple : « Le père s’enfuit en poussant des cris, vagabonda comme un insensé pendant trois jours, et le soir du quatrième, s’étant penché sur le berceau de son fils, l’étrangla en sanglotant »).

     

    L’action, censée constituer l’essentiel, se trouve de la sorte réduite quelquefois à peu de phrases. Tout est dans l’entrée en matière et les considérations périphériques. Si bien que le portrait du personnage principal d’une histoire ironiquement intitulée Un homme bien nourri sonne comme une mise en abyme. Ce moderne enlumineur a découvert sa vocation en se livrant « à des ornementations hétéroclites dont il surchargeait (…) les billets d’un laconisme surprenant qu’il écrivait à ses amis ou à ses maîtresses ». L’ornementation, tout est là.

     

    « Il ressemblait à une vieille mouche… »

     

    Elle se donne libre cours, évidemment, dans la phrase, tout en méandres Belle Époque, en mots rares et en adjectifs. Mais elle donne surtout lieu, chez Léon Bloy, à l’invraisemblable floraison des images, qui annoncent parfois, dans leur bizarrerie débridée, Maldoror et le surréalisme. Le portrait des charmants héros de nos Histoires leur est un terreau spécialement favorable. Quelques exemples : « On avait, en le regardant, la sensation de manger de la moelle de veau » ; « Il ressemblait à une vieille mouche qui n’aurait pas la force de voler sur les excréments et dont les araignées elles-mêmes ne voudraient plus » ; « Extérieurement, il tenait à la fois du blaireau et de l’estimateur d’une succursale de mont-de-piété, dans un quartier pauvre » ; « Par le visage, elle ressemblait à une pomme de terre frite roulée dans de la raclure de fromage »…

     

    Ainsi de suite. On ne s’en lasse pas. L’ornement, c’est ce qui excède, et Bloy pousse l’excès à l’extrême, il est de la race des grands exagérateurs, ancêtre des Céline, des Bernhard. Dans sa fureur jubilatoire, il va, comme eux-mêmes le feront, toujours trop loin. Son génie, comme le leur, est dans ce trop, dans cette rage du débordement qui le projette même parfois au-delà de sa propre hargne, jusqu’aux régions secrètes de l’âme qu’il prétendait aussi hanter. Et c’est par exemple la figure étonnamment rayonnante d’une jeune fille à qui sa mère, « vieille chenille du Purgatoire », interdit « rigoureusement les plaintes », et qui se réfugie dans les églises « pour y sangloter à son aise » : « Elle se souvenait d’avoir senti la Douceur même, et quand elle fondait en pleurs, c’était comme une impression très lointaine, infiniment mystérieuse, un pressentiment anonyme d’avoir étanché des soifs inconnues »… Oui, les contradictions de Léon Bloy valent d’être explorées.

     

    P. A.


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  • http-_md1.libe.comQu’écrira-t-il après ? Telle était la question que je me posais à la fin de mon article sur le premier roman de Didier Castino. Roman d’une intelligence et d’une profondeur qui faisait, disais-je, à la fois « souhaiter » et « redouter » le suivant. Un peu plus de deux ans plus tard, le voici, ce deuxième roman, alors que d’autres livres sont venus entre-temps nous rappeler tous les risques qu’entraîne pour la suite une réussite initiale (voir, par exemple, ici). Ce second livre après Après le silence, fallait-il en définitive le redouter ou le souhaiter ? Un peu les deux.

     

    « Quelle idée de courir »

     

    Il commence au pas de course, à tous les sens du mot : sur le rythme fiévreux, scandé de répétitions, qui caractérise la prose de l’auteur, et par une longue ouverture consacrée à cette activité à laquelle nombre de nos contemporains s’adonnent de manière quasi obsessionnelle, vêtus de tenues fluo et les oreilles obturées par des écouteurs : courir. « Au collège déjà », le narrateur n’aimait pas ça. Peut-être parce que, dès l’adolescence, il était taraudé par « l’impression d’être né quand tout a déjà eu lieu » et de se trouver lancé dès le départ à la poursuite de l’Histoire. Ou de l’identité, que semblait lui refuser son prénom passe-partout, « exempt d’ambassadeur illustre que les siècles auraient reconnu » (« Si je vous dis Hervé très rapidement, que répondez-vous ? Hervé Vilard »). Mais courir après l’Histoire c’est déjà courir dans l’Histoire, et bientôt il est question de toutes les courses que des hommes, au fil des siècles, ont dû mener pour échapper à la mort : juifs, Algériens, bien d’autres, jusqu’à Malik Oussekine, dont le livre de Castino constitue une manière de tombeau.

     

    « Les soubresauts de l’Histoire »

     

    Pas seulement. Car, comme dans Après le silence, qui, en faisant le portrait d’un père, brossait aussi celui d’une époque et d’une classe sociale, l’auteur se propose ici de lier histoire personnelle et Histoire tout court. En 1986, Hervé a, comme ce fut le cas de Castino, une vingtaine d’années. Comme lui aussi, sans doute, il s’engage avec enthousiasme dans le mouvement contre le projet Devaquet de réforme des universités. Manifs, « montée » à Paris, amitiés, premières amours : ce roman d’une jeunesse est aussi, comme on dit, « le roman d’une génération ».

     

    L’écrivain marseillais y confirme son goût pour les dispositifs narratifs singuliers. Trois parties, ici : dans la première, Hervé, la cinquantaine, se rappelle et raconte ; dans la deuxième, il se glisse (mais est-ce encore lui ?) dans la peau et la tête des différents acteurs du drame Malik Oussekine, distendant sur une cinquantaine de pages le quart d’heure de l’événement (« Entre le point d’origine et le point d’arrivée se trouvent nichés les soubresauts de l’Histoire, les mots que personne n’a entendus… »). La troisième partie revient à Hervé jeune pour la fin du mouvement, puis actuel et adulte pour un finale en forme d’élargissement méditatif (« Malik Oussekine m’entraîne au Palais des sports, au stade Pierre-de-Coubertin, au Parc des expositions, où étaient parqués les Algériens appréhendés, certains morts, certains qui allaient l’être, certains torturés »).

     

    C’est cette troisième partie qu’on n’aurait pas eu complètement tort de redouter, avouons-le. L’indignation et l’empathie sont souvent justifiées et même obligatoires, mais rarement bonnes conseillères en littérature sauf à tomber dans le pathos et un brin de grandiloquence : il y a des choses qu’on n’écrit pas sans précautions dans un roman.

     

    « Que ça aille plus vite… »

     

    Le roman, il faut le chercher dans la première partie, moins ambitieuse et plus classique, serait-on tenté de croire d’abord, à tort. Car des récits d’éducation, Dieu sait s’il y en eut beaucoup, mais qui, en fin de compte, a su marier l’évocation de la jeunesse à celle des luttes étudiantes auxquelles, pour tous ceux d’entre nous nés, disons, avant 1970, elle est indéfectiblement associée ? L’auteur de Rue Monsieur-le-Prince, en se coulant dans les creux de l’événement, en fouillant et développant les sensations passagères ou tues sur le moment, parvient à restituer avec une exceptionnelle intensité l’atmosphère de ces journées où « les corps se serrent les uns contre les autres, se gênent, et les convenances tombent par la force des choses » ; où on se sent « comme aspiré par un phénomène qu’[on] ne s’expliqu[e] pas, quelque chose d’exclusif à côté de quoi tout (…) sembl[e] bien fade ».

     

    « Je voulais que ça aille plus vite, être déjà au lendemain », note son narrateur. Et sa longue phrase haletante dit parfaitement cette course après le temps, à venir ou perdu, qui est peut-être l’essence même de la jeunesse. De quoi nous faire espérer sans faiblir le troisième roman de Didier Castino.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneL’habitude est venue d’outre-Atlantique et je l’ai déjà évoquée plus d’une fois. Aucun livre atteignant l’épaisseur désormais réglementaire de 300 pages minimum ne saurait plus s’en passer : les remerciements ; une bonne page, avec un mot gentil pour les amis proches et lointains et l’obligatoire mention des parents, des frères et des sœurs. Étonnant de voir à quel point les auteurs actuels ont l’esprit de famille et besoin d’aide.

     

    À cette première liste, Patrick de Witt en ajoute une seconde, laquelle, qui sait, deviendra peut-être aussi inévitable : celle des écrivains dans les œuvres desquels il s’est « plongé » alors qu’il écrivait Heurs et malheurs du sous-majordome Minor. À dire vrai, on ne pense à aucun de ces auteurs en le lisant, sauf, par moments, à Robert Walser — le sous-majordome du romancier américain ayant un peu de la candeur peut-être fausse et de la fondamentale virginité du Commis inventé par le grand écrivain de langue allemande.

     

    Les joies du pastiche

     

    On ne peut évidemment pas placer pour autant De Witt au même niveau que Walser ou qu’aucun des autres auteurs auxquels on pense bel et bien en lisant l’histoire de son Minor : Thomas Mann (celui des Confessions du chevalier d’industrie Felix Krull), Bram Stoker, Lewis Carroll ou, cela va sans dire, Kafka. Mais qu’on pense à eux est déjà considérable. Et ne boudons pas, air connu, une lecture de vrai plaisir : voici un roman plein de vitalité, de drôlerie et d’adresse, qui se lit d’une traite malgré ses 390 pages.

     

    Plaisir, tout d’abord, du pastiche. Tous les romanciers nommés ci-dessus, d’autres encore, sans parler de bien des souvenirs cinématographiques, traversent l’esprit du lecteur « plongé » dans le roman de De Witt, en un joyeux méli-mélo de concrétions imaginaires. On est dans un pays étrange, où l’on s’appelle Lucy ou Olderglough aussi bien que Memel ou Klara ; à l’ouest il y a la mer, à l’est des montagnes, de la neige, du « gâteau aux graines de pavot ». Il y a un château « colossal », « menaçant », habité par un baron fou qui « dort le jour », et où le jeune Minor du titre vient s’engager comme « sous-majordome ». Non loin se trouve le « Très Grand Trou », dans lequel on disparaît mais d’où, en suivant un saumon tenu en laisse le long d’une rivière souterraine, on remonte, pour se trouver dans « un champ plat d’herbes hautes avec en son centre un pommier », sous lequel on s’endort. Auparavant on aura croisé bien des personnages bizarres, vécu une histoire d’amour et de fugitives orgies sadiennes, au cours desquelles les participants se giflent avec des morceaux de tarte et se flagellent au moyen de saucissons. Beaucoup de conversations d’une réjouissante absurdité se seront menées.

     

    Fable sans morale

     

    Mais nous étions prévenus, et dès le début du livre : « Lorsque Lucy [Minor] se décidait, il devenait un menteur accompli, capable de rapporter une information totalement contraire à la réalité avec une conviction et une sincérité exemplaires ». La conviction, le narrateur d’Heurs et malheurs… n’en manque pas non plus, et son inlassable inventivité en matière de rebondissements et de détours multiples rendrait toute tentative de résumé vaine et quasiment impossible. De tout cela ressort cependant l’impression d’une logique qui pour être parfois absurde n’en reste pas moins irréfutable. Où conduit-elle ? Quelle morale tirer de ce qui se donne comme une fable initiatique semée de symboles probables dont on ne voit pas très bien ce qu’ils symbolisent exactement ? « Comédie de mœurs » glisse, sans se mouiller, la quatrième de couverture, certes, mais on se demande de quelles mœurs il s’agit. Si la violence, le vol et la tromperie se rencontrent à tous les coins de l’univers calmement loufoque de De Witt, ils ne sont pas non plus systématiques au point de faire croire à quelque allégorie moralisatrice sur la vilenie des humains en société.

     

    Revenons au texte proprement dit, fort bien traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson. (Ce qui rend d’autant plus déplorables les fautes de français qui le déparent : quelqu’un aurait dû expliquer à ce couple sympathique que, pour réclamer plus de fromage, on ne s’écrie pas : « D’autre fromage », et que personne « n’observ[e] le sang couler ». Passons.) Le pastiche, par définition, fait de tout écrit une allusion à d’autres textes. Et ici, l’écriture, détachée, ironiquement méticuleuse, le refus de l’analyse psychologique, grâce auxquels le narrateur se maintient à la surface de ses héros et de leurs aventures, achèvent de donner l’impression que le récit désigne, entre ses lignes, autre chose que ce qu’il dit. Mais en se gardant d’indiquer quoi, n’est-ce pas le fonctionnement même de la littérature en général qu’il met en évidence et qui devient l’objet d’une longue et rocambolesque périphrase ? Dans sa profondeur en trompe l’œil, le roman de Patrick de Witt n’est peut-être en définitive qu’un petit mais réjouissant monument élevé à cette divinité perverse.

     

    P. A.


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