• www.ohmymag.comOn le sait depuis Flaubert, et je l’ai rappelé souvent : il n’y a ni beaux ni vilains sujets. Ou, pour parler comme le maître lui-même, « Yvetot vaut Constantinople ». À condition, sans doute, de parler de Constantinople comme s’il s’agissait d’Yvetot, et inversement.

     

    Le titre, le thème, annoncé par l’argumentaire, de la famille recomposée, laissaient le lecteur innocent que je suis imaginer un petit roman drôle et vachard, qui taillerait en pièces quelques bons sentiments. Et les premières lignes, dans lesquelles un jeune garçon, la première fois qu’il voit sa future belle-mère et le fils de celle-ci, s’empare d’un couteau et menace de les tuer, était prometteur.

     

    Scannons l’espace

     

    Mais l’innocent avait oublié Flaubert. Avec Émilie Frèche, on est à Yvetot, pas de doute, et c’est d’Yvetot qu’on parle, comme on parle à Yvetot. Notre Yvetot à nous, s’entend, situé dans un triangle approximatif gare du Nord-République-Bastille. On n’y prend jamais de taxis, toujours des Uber. On y ouvre des « pages Safari », car on y possède un iPhone. Il y a les attentats de Paris, après lesquels on se demande : « Comment font-ils, tous ces gens, pour marcher au même rythme que la semaine dernière ? ». Puis, ceux de Nice, après lesquels on n’a « plus goût à rien ». Deborah, qui est juive, a un fils de Driss, qui est musulman. Et ils l’ont laissé choisir sa religion (Leo a opté pour celle de sa mère). Elle réalise pour la télé des documentaires sur la radicalisation des jeunes ou la violence des enfants. Son nouveau compagnon, avec qui elle emménage, Pierre, est avocat, et s’implique beaucoup auprès des migrants, à Calais. Tous deux pensent des choses comme : « Les corps ne trichent pas », ou : « S’il est bien une chose dont les hommes ne pourront jamais se passer, c’est aimer et être aimés ».

     

    Pour dire les désirs et les craintes de ces personnes si comme-il-faut, il fallait une langue digne d’eux. Elle est bien là. Les situations, ici, sont « explosives » ; on est « dévasté », mais on essaie de « créer du lien » ; et, après avoir « scanné l’espace d’un rapide coup d’œil », on « passe à la vitesse supérieure » puis on va voir un film qui « fait un carton plein ». Et quelques abus de langage originaux viennent subtilement compenser ce que l’expression pourrait avoir parfois d’un tout petit peu trop prévisible : « un trousseau bourré de clefs », « le jet d’un sortilège », une femme qui « charrie du malheur »…

     

    Le bobo parisien a du souci

     

    On est tenté un temps de croire au second degré, mais non. Et il y a quelque chose d’assez fascinant dans une adhésion aussi systématique et privée de réserve au stéréotype sous toutes ses formes. En proie à cette fascination, on avance dans le récit.

     

    Celui-ci parle du vivre-ensemble. Gadget idéologique dont on nous fera l’histoire en marge d’une soirée élections garantie comme-si-vous-y-étiez. Il est question bien sûr des migrants, de l’intolérance, de l’incurie des pouvoir publics, c’est dur de vivre ensemble dans notre société. Et puis c’est dur aussi dans les familles, surtout quand elles sont recomposées. Il faut dire qu’avec Salomon, le fils de Pierre, Deborah et Léo sont assez mal tombés ; quoique gratifié d’un Q. I. d’exception, « il a des phobies qui le tétanisent, il ne veut pas lâcher son cartable même les jours où il ne va pas à l’école, il ne supporte pas la frustration, il n’a pas d’amis, il passe son temps à lire et il prétend qu’il aurait préféré ne pas exister ». Signalons à sa décharge que sa mère « ne support[e] pas les traces », compte les Kleenex usagés de son compagnon, « laiss[e] tout pourrir dans son frigo, ne [veut] rien jeter » et dort « avec une peluche cachée sous son oreiller ». Pour finir, le jeune génie perturbé, contrairement à ce qu’il avait annoncé à la première page, ne tuera cependant personne… sauf un petit chien tout mignon, nommé Peace. Sans rire : à part peut-être une soirée apocalyptique dans un restaurant chinois, tout ça est sérieux.

     

    Et le pire est que cette petite fable n’est pas si mal agencée, et qu’il ne lui manque peut-être qu’un peu d’ironie et de distance… Mais, pour manquer, elles manquent. Et c’est d’autant plus regrettable que tout dans ce livre s’éclaire dès qu’apparaissent les enfants. Ça, Émilie Frèche les a bien observés. Attitudes, façons de parler… Ah, si on entrait un peu plus souvent dans leur point de vue ! Mais, bien qu’on passe d’un personnage à l’autre sans trop de gêne, l’auteure évite prudemment de se glisser dans les pensées de Salomon. Dommage. En consultant sa biographie, on voit qu’elle a publié plusieurs romans pour la jeunesse. Voilà donc le domaine où, certainement, elle excelle. Pourquoi ne s’y est-elle pas tenue ?

     

    P. A.


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  • fr.wikipedia.orLà où les chiens aboient par la queue, c’est-à-dire où ? Eh bien… la seule expression française qui me vienne comme équivalent de cette formule traduite du créole, évoquant le fondement des hommes plutôt que celui des canidés, est trop grossière pour les pages de ce blog. Dans le roman d’Estelle-Sarah Bulle, il s’agit d’un bourg guadeloupéen au nom autrement enchanteur : Morne-Galant. Mais « Morne-Galant », dit un des personnages, « n’est nulle part, autant dire une matrice dont je me suis sortie comme le veau s’extirpe de sa mère : pattes en avant ».

     

    « Nom de brousse »

     

    Voilà le point de départ d’un récit qui nous mènera à Pointe-à-Pitre, puis à Paris, ce déplacement dans l’espace accompagnant un cheminement à travers l’histoire de la Guadeloupe contemporaine, des années 1950 à nos jours. Ça débute à l’époque où « le commerce des containers gav[e] les habitants d’une identité nouvelle », et où « le roi béton commenc[e] à s’installer », tandis que reculent les cultures et les modes de vie traditionnels. Puis, ce sont les visites de De Gaulle et l’arrivée d’objets nouveaux : « télévisions, radios, lampes électriques ». Tout cela sur fond d’exploitation féroce des plus pauvres, lesquels sont souvent les plus noirs. Aussi « les quelques gamins noirs qui sort[ent] du lycée de Pointe-à-Pitre » se mettent-ils à « affich[er] leur éloquence et leurs grandes idées pour le peuple, à coups de Montesquieu et de Diderot, de trotkisses et de communisses ». Le point culminant de ce mouvement de révolte sera constitué par les événements de mai 1967, au cours desquels la police tire à balles réelles et fait de nombreux morts. En métropole, on n’en entendra guère parler.

     

    Mais nous ne sommes pas dans un ouvrage historique. Autant que le destin d’une île et de son peuple, c’est celui de trois personnages que nous conte Estelle-Sarah Bulle. Sa narratrice est née, comme elle, vers le milieu des années 1970, d’un Guadeloupéen ayant quitté, comme tant d’autres, son île pour la banlieue parisienne, et d’une mère originaire du nord de la France. Comme elle le fit peut-être elle-même, cette porte-parole, pour reconstituer l’épopée familiale, recueille les confidences et les souvenirs de son père et de ses deux tantes, Lucinde et Antoine (oui, elle s’appelle comme ça, mais c’est un « nom de brousse », il « peut ramasser toutes les mauvaisetés de la vie » tandis que « le vrai nom donné par ta maman reste caché »).

     

    Anges et fantômes

     

    C’est elle l’héroïne, « cette grande femme arborant un sourire plein d’assurance », « belle comme un soleil, irradiante dans son délire », mais, de l’avis de ses proches, « une fatigante », voire, carrément, « un monstre calme et déterminé ». Figure flamboyante, pleine d’une énergie indomptable, elle donne sa couleur et son souffle au récit, dont elle relie l’actualité à un monde de croyances et de superstitions ancestrales (« Si tu avais vu tous ces anges qui me tendaient les bras, me susurraient des secrets. Chaque fois que je sentais un picotement au bout de mes doigts, je savais qu’ils étaient présents »).

     

    Bref, un personnage de roman. Car, si le livre d’Estelle-Sarah Bulle a pour matériau de départ le récit de vie, il le transporte sans hésiter dans le domaine du romanesque. Et pas seulement parce qu’il est traversé de fantômes issus du roman d’aventures, tel Armand, ancien bagnard de Cayenne, amant d’Antoine, puis revenant occasionnel. Ce qui confère sa dimension proprement et profondément littéraire au texte, c’est le dispositif singulier qu’il invente.

     

    « Terre à chimères »

     

    Dispositif en apparence simple. Trois voix alternées se complètent, s’opposent, et présentent trois visions des mutations et des contradictions guadeloupéennes : celle, rationnelle et progressiste, de Petit-Frère, le père de la narratrice ; celle de Lucinde, fascinée par les Blancs et la réussite sociale ; celle d’Antoine, enfin, individualiste, anarchisante et exaltée. Cependant, l’originalité tient ici d’abord à un ton et à un phrasé qui se déploient sans efforts entre voix et récit, oralité et littérature. Qui, en effet, racontant ses souvenirs à sa nièce ou à sa fille, parlerait des « épaules vertes des mornes », de la « flamme dansante »  de sa jeunesse ? Qui dirait, évoquant un compagnon de passage : « Il s’est endormi en me caressant les seins ; par la fenêtre, je voyais deux albatros planer » ?... Ces images, ces façons de dire et de voir, semblent toutes naturelles dans la bouche de personnages qui racontent pourtant leur vie ordinaire et usent aussi, en créole ou en français, du langage le plus quotidien.

     

    Étonnante alchimie que ce mélange de tonalités et de voix divergentes, pour faire le portrait douloureux et sensuel d’une « terre à chimères », placée elle-même sous le signe du mélange et de l’entre-deux, paradis à fuir autant qu’à regretter. Faut-il voir dans cette écriture particulière, comme le fait l’auteure elle-même, le résultat de sa sensibilité à un « créole diffus », jamais pratiqué mais toujours présent autour d’elle dans son enfance ? En tout cas, elle constitue, à elle seule, sans blabla, un bel éloge du métissage.

     

    P. A.


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  • rarehistoricalphotos.comD’abord, c’est, bien sûr, un document. Paru en 1947, réédité en 2015 à l’initiative de Fritz Raddatz, ancien directeur de la rubrique littéraire de Die Zeit, inédit en France jusqu’à cette traduction publiée par Belfond dans sa collection [vintage], si souvent célébrée ici. L’auteur : né en 1906, employé de banque, puis journaliste ; interdit de publication en 1935 ; arrêté par la Gestapo, condamné aux travaux forcés. C’est dans le secteur soviétique de Berlin qu’il publie ce qui restera sa grande œuvre, et un des premiers best-sellers de l’après-guerre. Au début des années 1950, Rein passe à l’Ouest. Il meurt en 1991, peu après la chute du mur.

     

    20 jours

     

    Voici donc, écrit immédiatement après les événements, un roman-reportage sur les derniers jours de Berlin. Et peut-être plus que cela. Mais il est vrai qu’on suit, du 14 avril au 2 mai 1945, jour après jour, presque heure par heure, les derniers soubresauts de la capitale du Reich, au fil d’un récit qu’entrecoupent des extraits de discours de Goebbels ou de communiqués de la Wehrmacht. Pour l’essentiel, les événements sont vus par Joachim Lassehn, jeune déserteur honnête, que sa passion pour la musique a partiellement préservé du lavage de cerveau subi lors de son passage obligatoire par les Jeunesses hitlériennes, puis par l’armée. Errant en clandestin dans la ville déjà en morceaux, il a la chance assez improbable d’être recueilli et éclairé par les membres d’un groupe d’anti-nazis de l’intérieur, et se joindra à eux dans leurs actions de sabotage et démoralisation. Presque tous survivront jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge, après mille péripéties et plusieurs récits enchâssés. Car les personnages secondaires pullulent, qui surgissent et occupent un temps le devant de la scène avant de rentrer dans l’ombre.

     

    Contrairement à ce que prétend Raddatz dans la postface, l’auteur n’idéalise pas l’armée soviétique, dont il évoque, serait-ce par allusions, les pillages et les viols. Le seul vrai marxiste du groupe n’a pas toutes ses sympathies, et « on n’a (…) pas besoin d’être socialiste pour devenir un combattant actif contre les bandits hitlériens ». Tout au plus peut-on reprocher à Rein de faire la part un peu belle à la résistance intérieure — édification de la future RDA oblige.

     

    On ne saurait pourtant passer sous silence les faiblesses réelles. On n’est ni chez Döblin ni même chez Fallada. Les interminables dialogues, souvent prétextes à de longs débats idéologiques et moraux, sont, il faut l’avouer, assez redoutables. Mais il n’y a pas que cela dans Berlin finale. Un livre pareil, c’est un monde. Les fameux dialogues alternent avec de saisissants panoramiques au point de vue omniscient, et avec la narration pure, traversée d’accélérations soudaines, de scènes d’action étourdissantes, de suspens qui ne dépareraient pas le plus haletant des polars.

     

    Désapprentissage

     

    Et puis, le livre est porté par un projet qui en fait peut-être, en 1946, la plus grande originalité : réaliser l’étude approfondie de la psychologie du nazisme et du citoyen sous le nazisme. Sonder « le sentiment d’existence allemand », qui « a toujours oscillé entre le mépris de soi et la suffisance ». Étudier la manière dont a été insufflée « l’obsession de l’ordre [donné] », dont la jeunesse a « appris à appréhender tous les concepts qui ne correspondent pas au national-socialisme avec un regard biaisé et déformé ». Non sans aller jusqu’à effleurer la question de la contamination de la langue, dont « beaucoup de mots ont été dépouillés de leur contenu noble ». Tout cela, sans quitter, autant que possible, le terrain du récit. Et c’est toute une galerie de portraits que nous offre le défilé des personnages secondaires : celui qui « courbe l’échine dès qu’un autre serre les poings » ; celui que « la sensation voluptueuse de brimer et de mener la vie dure à d’autres (…) ne conduit à un orgasme extrême que lorsqu’on se sait couvert par en haut » ; tous ceux qui, en proie à « la schizophrénie de l’Allemand lambda », nient « l’unité entre l’être social et l’être individuel ». Et Heinz Rein invente peut-être le roman de désapprentissage, avec son jeune musicien de bonne foi, qui rejette l’idéologie qui lui a été inculquée mais n’en a « pas d’autre », et que nous verrons devenir lui-même au fil des pages, sous la bienveillante influence des ses mentors plus âgés.

     

    Le goût de l’apocalypse

     

    À l’heure où l’on parle de plus en plus, pour de tristes raisons, hélas, des années 1930, ce serait aller vite en besogne que de déclarer ces thèmes inutiles car déjà connus. Sont-ils pourtant la raison principale pour laquelle on s’attache au roman de Rein au point de tenir la distance de ses 800 pages ?... Ce qui lui donne sa force et son unité, c’est son côté halluciné. La ville y est, on s’en doutait, le personnage principal, ce Berlin fantomatique des derniers jours, « Pompéi habitée » où la vie tente de se poursuivre au rythme des alertes aériennes et des descentes dans les caves. La nuit, quand « les quelques maisons habitées sont comme d’énormes boîtes sombres », elle prend des allures fantastiques. À mesure que l’offensive russe se poursuit malgré une résistance absurde et fanatique, ce sont des visions d’apocalypse, « des voitures et des tramways broyés, des chevaux et des hommes écrasés, des morceaux de corps et des restes de cadavres, des têtes sans corps, des corps sans têtes »…

     

    En longues phrases où des énumérations emballées miment le chaos, Heinz Rein décrit l’agonie d’une cité qu’il connaît par cœur, comme l’attestent les multiples noms de rue et la précision des itinéraires. On sent sa désolation, sa fureur,… peut-être aussi autre chose. Une étrange fascination, voire une obscure volupté, à dire le désastre — du nazisme, ou de l’humanité ? Ce roman positif a sa part d’ombre. C’est sans doute ce qui en fait, à sa manière, un grand roman.

     

    P. A.


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  • comprendrelapeinture.comC’est un ensemble de fragments ayant survécu à l’autodafé qu’Aragon fit en 1927 de La Défense de l’infini. La seule partie du texte que l’auteur ait publiée, d’ailleurs ; en 1928, anonymement. Par la suite, il en a toujours nié officiellement la paternité. Il y eut quelques autres éditions, et l’œuvre figure dans celle où Gallimard reprend tout ce qu’on possède et dit tout ce qu’on sait de la grande œuvre disparue (La Défense de l’infini, Gallimard, 1997). Aujourd’hui, le Mercure de France republie le texte séparément, sous la forme d’un mince volume de sa collection Le petit Mercure.

     

    Tristesse de l’érotisme

     

    C’est l’Aragon d’avant Elsa et le PCF. Sollers y insiste, dans la préface, écrite à sa manière habituelle, j’ai-tout-compris. Contrairement à lui, je ne pense pas (voir ici mon billet sur Aragon) que ce qu’il nomme « la régression "poétique" ou "réaliste" » qui viendra plus tard en soit vraiment une. La tentation du vers régulier est déjà là : octosyllabes et alexandrins blancs abondent, ils appelaient le poète, dirait-on, comme une façon de parler qui lui aurait été naturelle. Quant au grand jeu avec et contre le réalisme, il commence déjà aussi. Chapitre 1 : « Ne me réveillez pas », monologue halluciné qui met tout le livre sous le signe du sommeil, donc du rêve. Après quoi, on tombe, au chapitre 2, dans la tradition naturaliste la plus affirmée : voici un narrateur, « la mauvaise condition de [ses] affaires » et un chagrin d’amour l’ont contraint à se réfugier dans sa famille, en Lorraine, à C. (Commercy, pensent les spécialistes). Peinture au vitriol de « la province française », et scène finale au bordel trop délirante pour ne pas être parodique. Du reste, « quelle sacrée tristesse dans toutes les réalisations de l’érotisme ! (…) Tout ça retombe toujours dans le même poncif architectural. Quand ils ont bâti une pyramide avec leurs corps, ils sont au bout de leur imagination ». Cela posé, on passe au chapitre 3, où l’auteur, selon toute apparence, s’adresse directement à nous : « Je ne pense pas sans écrire, je veux dire qu’écrire est ma méthode de pensée ». Application pratique : la naissance d’Irène, vers la fin du même chapitre. « Elle apparut dans la conque d’une période, soudain ».

     

    Une histoire pour les cons

     

    Tout est en place, le récit joué et déjoué, l’érotisme introduit et dénoncé, nous voilà prévenus : les événements, ici, seront exclusivement de l’ordre de l’écriture, c’est-à-dire de la pensée (et inversement). On suit bien une vague histoire. Elle met en scène un paralytique pour cause de vérole, image probable de l’écrivain (« Dans le silence et la quiétude mes yeux dansaient pour émouvoir. Une marée d’images y montait, elle s’interposait peu à peu entre le monde et moi. Corps, corps, corps de tous les gens à la ronde, mes mains clouées vous arrachaient aux vêtements… »). Cet homme a une femme, une fille, Victoire, qui préfère les filles, une petite-fille, Irène, qui aime mieux l’autre sexe. Ça se passe dans une ferme, avec des valets de ferme. Les femmes dominent les hommes, elles règnent sur le pays. Elles y sont celles qu’on dit reines. Mais l’auteur remet par avance à leur place, en toute ambiguïté, ceux qui seraient tentés de se laisser prendre à cette ébauche de fiction : « Il paraît (…) que tout ceci finira par faire une histoire. Oui, pour les cons. Il faut dire qu’ils voient partout des romans, des romances ».

     

    En effet, nous n’assistons pas ici au déroulement d’un récit, nous le regardons s’écrire sous nos yeux, sortir des phrases à mesure qu’elles se nouent, et sombrer sans cesse à nouveau, emporté par leur flux. Ce n’est pas l’écriture qui représente le désir et les corps. C’est plutôt l’inverse : le sexe devenu la simple métaphore d’une écriture hantée par le vertige de son érotisme propre, et s’acharnant à faire naître, sous des formes toujours nouvelles, un objet sans cesse fuyant — « Poissons poissons c’est moi, je vous appelle : jolies mains agiles dans l’eau ».

     

    Pessimisme des conques

     

    Et Irène, dans tout ça ? Sa conque ? Un chapitre particulièrement éblouissant lui est tout entier consacré : « Ne crains pas d’en approcher ta figure, et déjà ta langue, la bavarde, ne tient plus en place, ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme ».

     

    Du pessimisme, oui, car la pensée-écriture d’Argon n’est pas uniquement ironique et joueuse. Elle est, en profondeur, tragique. Il l’a assez dit et redit : « Il n’y a pas d’amour heureux ».

     

    P. A.


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  • paese-di-lava.comOn le sait depuis ce Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud, prix Goncourt 2012), qui l’a fait connaître : Jérôme Ferrari a le goût des rites et des pompes. Ceux, surtout, de l’Église catholique et romaine. Un goût que l’on retrouve dans ce roman-ci, lequel est, à y bien regarder, le récit d’un enterrement. Antonia est encore jeune, elle est photographe, elle est corse. Un soir, à Calvi, elle retrouve, devenu légionnaire, un ancien combattant de la guerre de Yougoslavie, qu’elle a couverte. Ils passent la nuit à parler de l’absurdité du conflit, de la violence, des pièges de l’Histoire. Le matin, elle prend le volant pour rejoindre son village natal et sa famille. Accident ? Suicide ? Le roman laisse le choix : « Les premiers rayons vinrent illuminer le visage d’Antonia. Elle se laissa éblouir un instant et ferma les yeux ».

     

    « Vous avez enfin réussi à vous entretuer »

     

    Le prêtre qui célèbre les obsèques est son parrain et a toujours été son confident. À mesure que le service se déroule, le passé, par bribes, lui revient, ainsi qu’à d’autres assistants. La vie d’Antonia, sa passion pour la photo, ses amis d’enfance, devenus plus tard des amants et dont beaucoup sont tombés lors des convulsions intestines qu’a connues le nationalisme corse, tout cela alterne avec des retours au présent, à l’église écrasée de chaleur, aux paroles des prières et au texte du sermon.

     

    Dispositif simple mais solennel, qui n’a rien d’une astuce décorative. Il impose et justifie tout à la fois le ton aussi bien que l’exigence qui sont ceux du livre de Ferrari. Le sujet les requiert : c’est la mort. Accidentelle et, si l’on ose dire, quotidienne. Ou, plus probablement, historique et, dans ce cas, soit tragique soit dérisoire (mais n’est-elle pas toujours à la fois l’un et l’autre) ? Toute l’histoire du nationalisme corse, de ses dérives et de ses violences se déploie à l’arrière-plan de l’existence d’Antonia et vient s’y mêler. « Voici l’apothéose », crie-t-elle un jour, en larmes, à son plus ancien compagnon, « vous avez enfin réussi à vous entretuer, comme vous en rêviez depuis des années, au fond, vous devez tous être bien contents, maintenant, d’avoir enfin l’occasion de tuer et de mourir ». Mais il est aussi question, dans ce livre, si baigné de lumière méditerranéenne et pourtant si sombre, de tous les grands conflits, récents ou plus anciens, du vingtième siècle, avec leurs massacres et leurs monceaux de cadavres (« Elle écrit à son parrain : Ce n’est pas vrai que ça ressemble à un film »).

     

    « Sans retour possible »

     

    La photo, sans cesse présente, est encore un prétexte pour parler du même thème. D’abord parce que son développement et son usage systématique ont épousé la courbe des guerres qui, des prémices de 1914-18 à l’Irak, en passant par la Seconde Guerre mondiale et le Vietnam, ont émaillé le vingtième siècle — des biographies de photographes réels, nommés en appendice, viennent de temps en temps couper l’histoire imaginaire d’Antonia. Mais, plus profondément, dans son principe même, la photographie a partie liée avec la mort : « Elle tranche le cours du temps comme la Moire implacable et cela, elle seule a le pouvoir de le faire » ; en effet, ce qu’elle fige et représente a, par définition, toujours déjà disparu. « À chaque fois que se déclenche l’obturateur, la mort est déjà passée », dit le narrateur ». Ce qui explique peut-être que, pour la plupart, les photographies, « manquant d’innocence », confèrent au sujet une signification artificielle, trompeuse ; que, d’une manière ou d’une autre, elles le mettent en scène.

     

    Échec de la photographie, triomphe de la littérature ?... Ce récit dense et nerveux est aussi, ou d’abord, une méditation sur le temps, la fragilité de la vie, le mal. Et le personnage principal en est peut-être, plutôt qu’Antonia, son parrain, qui, un beau matin, bien que peu certain de croire même en Dieu, s’est senti la proie « d’un ravissement brutal, sans retour possible, la brûlure du charbon ardent sur les lèvres ». Si tout le roman, qui commence après la mort d’Antonia, est, d’une certaine manière, une photographie, à son image, de sa vie arrêtée, il est surtout un chant funèbre célébrant et pleurant sa disparition. L’écriture de Ferrari, avec son alternance de phrases sèches, à l’intensité minérale, et de longues périodes, y invente de bouleversants accents de requiem.

     

    P. A.


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