• https-_s-media-cache-ak0.pinimg.comCe qui est bien avec le livre de Gaëlle Obiégly, c’est qu’on peut l’ouvrir n’importe où pour en lire un fragment au hasard. Très pratique quand on doit sauter beaucoup de fragments. Comme c’est le cas. Car lire de a à z ce texte de 300 pages ne saurait être sérieusement envisagé.

     

    Bouclée dans les lieux

     

    Le dispositif, alléchant, pouvait pourtant laisser l’espoir d’y parvenir, et y autoriserait peut-être s’il était exploité un tant soit peu. Celle qui ici dit je se trouve par accident enfermée pour tout un week-end dans les WC de l’entreprise où elle est hôtesse d’accueil ; elle n’a à sa disposition qu’un Bic et le papier qu’on trouve d’habitude en pareil lieu ; elle écrit. Ce qui lui vient, dans un désordre qui, d’après la quatrième de couverture, n’est qu’apparent. Et on lui fera confiance sans creuser d’avantage, car quand on saute beaucoup il est difficile de se faire une idée sur ce point précis. Mais même comme ça on remarque qu’en effet, quand elle a parlé par exemple de mobylette, eh bien, un peu plus loin, elle reparle de mobylette.

     

    De quoi parle-t-elle ? Il y a trois ingrédients dans ce qui ne s’intitule pas roman mais se place sans manières sous le patronage de Montaigne, cité en exergue. D’abord, ce que j’appellerai des saynètes : dans l’avion ; au travail ; la sieste aux cabinets ; portrait du demeuré Gigi… On regrette qu’il n’y ait pas que cela, ces petits morceaux nerveux, charnus, chargés d’humour, auxquels les courtes phrases donnent une énergie sèche. Mais hélas…

     

    Il y a aussi, Montaigne oblige, sans doute, les réflexions. Et ce sont, au présent de généralité, l’index levé, des flots de considérations sur les enfants inévitablement plus intéressants que les adultes, les Africains plus beaux que les autres, « les personnes qui fonctionnent dans la société… moins intelligentes que celles qui ne fonctionnent pas ». Original, n’est-ce pas ? Gaëlle aime les maximes : « Être jeune, cela signifie être en mutation, incomplet, dans l’ébauche » ; « Tout ce qui est écrit est fiction » ; « La vie de chacun est une restitution du monde »… Vous en voulez encore ?

     

    Être quelqu’un

     

    Elle vous en donnera. Elle en a en réserve, et est visiblement persuadée du prix qu’ont ses opinions personnelles. Comme tout ce qui vient d’elle, sans doute, ainsi que l’attestent les souvenirs et éléments d’autoportrait qui sont le troisième filon où puise sa prose inlassable. Vous êtes malvenu, me dira-t-on, de reprocher aux autres de parler d’eux. Mais c’est qu’il y a la manière… Savoir parler aux autres en parlant de soi suppose peut-être de ne pas avoir de soi une trop bonne opinion. Or, le titre est une antiphrase, tant celle qui parle ici est sûre, ça saute aux yeux, d’être quelqu’un, et pas n’importe qui. Un écrivain, d’abord (elle le répète assez). Qui a vécu à Vienne et à Moscou (mazette). Qui se place en dehors des conventions et en marge de la vie sociale (ainsi qu’il sied). Et a les idées qu’il convient d’avoir en pareil cas (voir plus haut). Tout cela devrait la rendre intéressante, c’est sûr, ou alors il y a de quoi y perdre son latin.

     

    Mais ne soyons pas négatif : en sautant, avec un peu de chance et d’adresse, on reconstituera un autre livre, où n’entrera que l’ingrédient numéro 1 (saynètes). Il sera très lisible. Et, de surcroît, trois fois moins gros. Souhaitons que Gaëlle Obiégly l’écrive directement, la prochaine fois.

     

    P. A.


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  • huffpost.comIl y a quelques années (2012, eh oui, ce blog existait déjà), j’avais eu l’occasion de parler de Mistero doloroso, beau récit d’Anna Maria Ortese, magnifiquement traduit par Marguerite Pozzoli. C’est la même traductrice qui nous offre aujourd’hui, toujours chez Actes Sud, la version française d’un livre au titre singulier dû à l’écrivaine italienne disparue en 1998.

     

    Ce n’est pas une fiction, cette fois. Sur les trente-six courts textes qui composent l’ouvrage, treize étaient parus, du vivant de l’auteure, dans la presse. Les autres, inédits, proviennent du Fonds Anna Maria Ortese, qu’administrent les Archives nationales de Naples. L’ensemble est accompagné de notes et suivi d’une postface d’Angela Borghesi.

     

    Le combat d’une vie

     

    Sous-titre : « En défense des animaux et autres écrits ». Car ce sont eux, les animaux, ces « petites personnes », pourvues elles aussi d’un « visage » (« deux yeux suprêmement beaux et bons, un nez, une bouche et un front »). Et ces pages qui s’échelonnent entre 1940 et 1997 illustrent ce qui fut, pour l’auteure de La Douleur du chardonneret, le combat de toute une vie.

     

    Pages qui n’étaient pas écrites pour être lues d’affilée. À les juxtaposer ainsi, si on donne à voir la cohérence des réflexions d’Anna Maria Ortese sur le sujet, on court aussi le risque de susciter chez le lecteur un peu de lassitude. Les vitupérations de l’écrivaine italienne ont tendance à se répéter, sans parler de son enthousiasme pour Brigitte Bardot ou, plus étrange, de son admiration pour Diana Spencer, censée ressembler à un cerf (« C’était sa manière de sourire en inclinant un peu la tête, avec une malice et une douceur presque humaine »)…

     

    Il faut cependant reconnaître qu’après ce qui nous a été révélé récemment du fonctionnement des abattoirs, les protestations d’Anna Maria Ortese contre le sort réservé par l’homme aux animaux apparaissent d’une sinistre actualité. Surtout, elle n’encourt jamais aucun des deux reproches qui lui ont été faits, dit-elle, si souvent : le sentimentalisme, d’une part, un engagement disproportionnée dans une cause somme toute secondaire, de l’autre.

     

    Un arbre fatigué

     

    Car réfléchir à la situation des animaux, c’est revendiquer et formuler un certain rapport au monde, loin du culte de « l’utile » qui « constitue la loi » de nos sociétés. Tout part, chez Ortese, d’une impression de sidération devant la vie et son absence complète de sens. « La Terre, et l’Univers, et leurs lois très secrètes et leurs comportements en tout genre, NE CONNAISSENT PAS L’HOMME, et l’homme — face à tout cela — est seul ». Aussi partage-t-il avec la nature tout entière « je ne sais quelle tristesse profonde », l’obscur sentiment d’une absence, d’un manque, ce que l’auteure appelle « le souvenir d’une séparation ».

     

    « Il y a des moments où un arbre se montre subitement humain, fatigué ». Et dans cette fatigue commune, dans cette absence à soi fondée sur le regret mystérieux « d’un Pays commun » s’enracine le lien fondamental (et toujours nié) entre les créatures, parmi lesquelles l’homme n’est en fin de compte pas si important que cela (« Je n’ai plus été très favorable à l’humanité »). Lien où il en va de l’être, et qui ne peut se renouer que dans le rapport au « petit », au « secret », à l’apparemment dérisoire, plus précieux et plus essentiel que l’« important », le « désiré » ou le « coûteux ».

     

    « Gonflés de ciel »

     

    Voilà pour les causes prétendues secondaires. Pour ce qui est du sentimentalisme, trouve-t-on Tchekhov ridicule, ou le Dostoïevsky des Frères Karamazov quand il évoque le sort d’un cheval maltraité ? L’auteure italienne cite ces deux écrivains, et ce n’est pas étonnant. Il y a quelque chose de profondément et d’admirablement russe dans l’empathie qu’elle exprime pour les créatures les plus humbles, dans ce sentiment d’universelle « compassion » sans lequel, dit-elle, « l’homme (…) n’est rien ».

     

    Semblable conception des choses interdit à l’évidence tout anthropomorphisme : ce n’est pas l’animal qui ressemble à l’homme mais l’homme qui reconnaît en lui une parenté originelle. Cette conscience d’une origine insaisissable, cette « mélancolie » commune à laquelle Anna Maria Ortese consacre des pages admirables, est au principe de ses évocations des animaux, de leur originalité et de leur poésie. Il faudrait ici parler de minuscules papillons de nuit sauvés de la noyade dans une bassine d’eau, du geste furtif d’un enfant caressant, dans une boucherie, le corps d’un agneau dépecé. Ou, bien sûr, de l’aérienne description des oiseaux, « ces êtres gonflés de ciel » (« menues ailes jaunes, poitrines rouges, fin plumage sur lequel jou[ent] le violet et le bleu d’un ciel d’orage »). Ces chardonnerets de son enfance, dont le souvenir amène la grande écrivaine italienne à s’interroger : « D’où sont-ils venus ? » ; « Que signifie ce chant ? ».

     

    P. A.


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  • http-_www.teetravel.comImaginons qu’il y ait vraiment des écrivains de la vision et des écrivains de la voix. Si une telle distinction, fabriquée à l’emporte-pièce et qui trouverait vite ses limites, pouvait tenir, Abdellah Taïa appartiendrait sans conteste à la seconde catégorie. Car ce sont bien les voix, haletantes, précipitées, en proie à une permanente et inguérissable urgence, qui, en phrases saccadées et brèves, portent son livre et lui donnent son rythme unique.

     

    Les voix de la passion

     

    Elles disent, ces voix, ce dont elles sont possédées : la colère, l’amour, la rancœur, la nostalgie… Ce que l’on appelait, autrefois, les passions. Et, comme dans les plus grands romans classiques de la passion, c’est par lettres qu’elles s’expriment. Il y a, d’abord, la lettre qu’Ahmed écrit, par-delà la mort, à sa mère qui vient de disparaître. Puis celle que lui écrit Vincent, avec qui il a partagé une journée et une nuit, qu’il a abandonné ensuite et qui demeure épris et inconsolable. Celle, ensuite, que le même Ahmed écrit à Emmanuel, son amant, pour lui annoncer qu’il le quitte. Enfin, celle de Lahbib, l’ami de son enfance, dont le nom donne son titre au roman et qui s’adresse à lui au moment où Gérard vient de le quitter lui aussi.

     

    Toutes ces missives, on est sûr qu’elles n’atteindront jamais leurs destinataires. Aussi bien, plutôt que de lettres, s’agit-il de monologues ressassés dans la solitude et empreints du besoin furieux d’entrer en contact avec l’autre (de nos jours, on n’ose plus employer le verbe communiquer). On n’entrera pas dans les détails, ce qui aurait pour effet de désamorcer les surprises d’où le livre tire en partie sa force. Ce qui se joue ici, entre les deux rives de la Méditerranée, c’est le destin de jeunes homosexuels marocains que des amants issus de la bourgeoisie intellectuelle française ont transformés à leur image et qui ne savent plus à quel monde ils appartiennent : « Je vis dans une nostalgie étrange », dit Ahmed à Emmanuel ; « Dans le manque de cet autre que j’étais censé devenir avant de te rencontrer et qui n’est jamais advenu ».

     

    L’abîme des causes

     

    Cette angoisse de l’identité donne lieu par moments, il faut bien le reconnaître, à un pathétique qu’on peut juger un peu encombrant. C’est le mouvement du livre qui rattrape le lecteur et revient le prendre, le relançant dans la boucle temporelle qu’il dessine et qui, au-delà, au-delà de son habileté, l’ouvre sur des profondeurs assez vertigineuses. Car si, d’une certaine manière, on part du plus ancien (la mère, la famille…) pour descendre ensuite le cours du temps, on part aussi, d’une certaine façon, du plus récent pour remonter loin en arrière : Ahmed a quarante ans quand, dans la première « lettre », il parle à sa mère défunte ; dans la dernière, l’histoire de Lahbib, son compagnon d’adolescence, préfigure la sienne, qui se déroulera ensuite et que le lecteur a reconstituée entre-temps grâce aux deux monologues centraux et successifs. Ce court-circuit temporel ouvre, on l’a dit, un abîme : celui des causes. Faut-il les chercher dans l’histoire personnelle et la structure familiale ou dans une histoire coloniale qui n’en finit pas de se répéter ? Comme le suggèrent les multiples échos entre les quatre parties du livre, l’une influe sur l’autre et réciproquement, toutes deux dessinant un nœud indécidable.

     

    Le champ où jouent ces forces opposées et complices, c’est le corps. Il est au cœur du roman d’Abdellah Taïa. Source de jouissance, il est aussi territoire à conquérir et contrôler. Le thème de la sorcellerie parcourt tout le livre : la mère d’Ahmed a « jeté un sort diabolique » à son mari ; pour faire disparaître l’enfant qu’elle attendait, elle projetait de « boire un breuvage sorcier qui [le] fe[rait] sortir de son ventre » ; « Étais-je ensorcelé ? » se demande Vincent ; et Ahmed, après sa rencontre avec Emmanuel, de se réjouir, bien à tort : « Ma sorcellerie avait marché. Tu étais à moi ». Par des charmes réels ou supposés, chacun cherche à s’assurer, sur l’autre et sur son corps, un pouvoir. L’enjeu de cette guerre, là encore, est indistinctement personnel ou historique — la guerre des colonisés contre les colonisateurs, des femmes contre les hommes, des filles et des fils contre les mères « dictatrice[s] » se poursuivant sans fin sur ce terrain où chair et affects s’entremêlent… pour engendrer quoi ? Les passions, décidément. Ces chimères incontrôlables…

     

    P. A.


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  • http-_cache.magicmaman.comLe roman russe se porte bien. Quelques semaines après la parution, chez Actes Sud, du livre d’Andreï Guelassimov, Les Dieux de la steppe, dont j’ai dit tout le bien qu’il fallait en penser, ce Volia Volnaïa vient confirmer la singularité et la force d’une littérature qui n’a pas peur de ses grands ancêtres.

     

    Le roman russe se porte bien, et la Sibérie, cadre des deux ouvrages, paraît décidément lui réussir. Nous sommes près de la mer d’Okhotsk, laquelle baigne, au nord du Japon, l’Est le plus reculé de l’espace russe. La taïga s’étend, sans limites. Des chasseurs de zibelines y parcourent, d’isba en isba, des terrains de 80 000 hectares. Au bord de cet espace quasi vierge il y a « le bourg », où leurs familles les attendent et où veillent les forces de l’ordre, qui organisent le fructueux commerce des œufs de saumon extraits de manière illégale. Dans ce bout du monde vit une foule de personnages « d’une taille au-dessus de la moyenne », « avec de grandes mains », « forts comme cinq hommes » (une liste figure en tête de l’ouvrage). On en perd quelques-uns de vue en cours de route mais ce n’est pas grave, il y en a tant, et une certaine profusion exubérante et truculente à l’occasion fait aussi le charme de ce gros livre.

     

    « Y sont plus pareils… »

     

    Un incident somme toute minime et un coup de feu intempestif y sont le déclencheur de réactions en chaîne : putsch dans la police locale, où le relativement humain Tikhi est évincé par l’infâme Gnidiouk, qui a des appuis à Moscou (on dit carrément « sur le continent »). Intervention d’un corps d’élite national. Chasse à l’homme, final palpitant et rebondissement ultime.

     

    « Ce n’étaient pas ces salauds de miliciens qui avaient inventé le monde », songe un des héros, « ils n’avaient pas le pouvoir sur ces rivières et ces montagnes ». Selon un schéma en apparence peu nouveau mais dont Victor Remizov tire des possibilités inédites, une nature d’une sauvagerie extrême, espace dangereux de la liberté, s’oppose ici à une société que ravagent, en ces années 2010, la corruption et l’oppression des individus, Au-dessus de la police locale il y a celle de la région, puis celle de l’État, l’OMON, qui tient à la fois, dirait-on, du RAID, du GIGN et du gang de truands. Et si tout devient pire à mesure qu’on se rapproche du pouvoir, tout va aussi de plus en plus mal au fil de l’Histoire : « Autrefois les flics étaient de vrais flics, aujourd’hui y sont plus pareils. Ils se sont lancés dans les affaires ». Le narrateur et ses héros n’ont pas l’air, c’est une litote, de beaucoup apprécier les dirigeants actuels de l’ex-immense empire, ni son nouveau visage. Mais, vieux sujet, le Russe désire-t-il réellement autre chose ?...

     

    L’Est ultime

     

    Si l’ancien journaliste qu’est Remizov (et géologue, et géomètre, et professeur de littérature russe…) trace un portrait précis, déprimant et qu’on sent documenté de la Russie actuelle, la grande héroïne de son roman ne doit rien aux hommes : c’est la taïga. À coups d’incessantes et rapides notations, l’auteur en fait un personnage à part entière, doté d’une présence obsédante. Les humains la parcourent inlassablement, longeant et traversant ses innombrables rivières, errant parmi ses mélèzes et ses pins nains, ses coqs de bruyère et ses loups, tant il est vrai que la solitude y est « une drogue accrocheuse ». Et le lecteur cède lui aussi à la fascination, empoigné par ces récits de chasse à l’ours qui peuvent le tenir en haleine pendant tout un chapitre ; oubliant, comme les chasseurs eux-mêmes, l’intrigue et les intrigues, dans ces moments qui ne servent à rien sur le plan, si cher à certains, de l’action, mais donnent pour une grande part au livre non seulement son souffle et sa grandeur, mais son sens.

     

    Car bien sûr, on pense, en cet Est ultime, au Far West. Et on en vient à se demander, à côté d’évidents points communs (grands espaces, individus en rupture avec la société, importance des détails matériels et des gestes…), ce qui, de façon tout aussi évidente, différencie ce grand roman russe de romans américains d’égale qualité (on pense par exemple à Thomas Savage ou à Annie Proulx). Deux caractéristiques apparemment contradictoires, dira-t-on peut-être : la présence de l’Histoire et l’interrogation constante sur les effets qu’elle a produits sur la terre et sur l’homme russe, d’une part ; de l’autre, le goût, très russe aussi, des questions les plus universelles — pourquoi nous, que faire de nos vies, la passion de l’émotion et de ces longs débats arrosés de vodka et baignés de fumée qu’on mène dans les isbas où le poêle ronfle. Or, à de telles questions, le roman de Victor Remizov apporte à sa manière une farouche réponse, à travers ses héros arc-boutés, aux limites d’un monde extrême et en une paradoxale harmonie avec lui, dans l’affirmation passionnée de leur liberté. Le titre trouve ici, dans les toutes dernières pages, sa justification. Mais on ne vous la donnera pas. Allez-y voir vous-mêmes : vous ne risquez pas d’être déçus.

     

    P. A.

     

    Victor Remizov sera le vendredi 27 janvier à 20 heures à la Librairie du Globe,

    67, boulevard Beaumarchais, 75003 Paris.


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  • photo Pierre Ahnne« Inspiré d’une histoire vraie », nous dit-on. Et on serait d’abord tenté de penser : dommage… On aimerait en effet qu’Oscar Coop-Phane ait inventé la situation à la fois tellement et si peu romanesque du baron Stefano, lequel, pour avoir tué d’un coup de fusil le neveu d’un chef de la Mafia, se voit assigné à résidence dans un hôtel passablement luxueux de la région, avec interdiction d’en sortir sous peine de mort.

     

    Plus d’un récit possible

     

    Mais l’important, on le sait, ce n’est jamais les histoires. L’usage qu’on en fait compte seul, et l’auteur de Mâcher la poussière s’emploie habilement à éviter que celle-ci ne devienne le roman que la couverture nous promet. Oh, on en voit passer plusieurs, des romans — tous ceux sans doute auxquels les données initiales pouvaient servir de prétexte : l’histoire d’amour avec la (très) jeune femme de chambre ; les trafics du barman drogué et revendeur ; les fêtes dans la suite avec des voyageurs douteux ; tout cela sous l’épée toujours suspendue de l’éventuelle sortie fatale…

     

    Des récits possibles s’esquissent ainsi, traversent le livre et disparaissent. Une fois que les voilà fermement et ironiquement écartés, que reste-t-il ? D’abord, une réflexion sur la modernité. Car tout cela se passe quand ? Le narrateur, qui est parfois le baron lui-même, donne, à travers le langage des personnages et les détails du quotidien, des indices contradictoires. Il semble cependant que le twist succède paresseusement au blues, les shorts aux costumes de lin blanc dans le hall de l’hôtel et, dans la rue qu’il borde, le goudron aux pavés. Séparé de « ce qui [le] faisait vivre, les arbres et les champs, les étoiles et les couleurs », Stefano, dans sa prison dorée, guetté par l’homme de main qui monte la garde à la porte et surveillé par les multiples employés à l’intérieur, offre une image crédible de l’homme d’aujourd’hui. Et la modernisation (« la vicieuse »), dans ce roman que son auteur de moins de trente ans, ex-Berlinois, ci-devant pensionnaire à la Villa Médicis, place sous le patronage de Foucault, fait figure d’ennemie vaguement paradoxale.

     

    Un mode d’emploi roussellien

     

    D’ailleurs, c’est un personnage ambigu, à la fois symbole d’un certain passé et figure de proue d’une forme de la modernité littéraire, qu’Oscar Coop-Phane fait surgir dans son récit à la temporalité hasardeuse au moment où on commençait à se demander comment il allait en sortir. Si le nom de Roussel n’apparaît jamais, Raymond, voyageur richissime qui « a senti la gloire en écrivant ses premiers vers » puis dont les livres sont « passé[s] tout à fait inaperçu[s] » ressemble à s’y méprendre à l’auteur de Locus solus. Avant de mourir dans la chambre d’un hôtel qu’on suppose situé à Palerme comme celui où son modèle s’est suicidé, il traverse Mâcher la poussière, non tant pour en précipiter le dénouement que pour en délivrer, par sa seule présence, le mode d’emploi. Grâce à lui, la situation de départ apparaît en effet comme ce qu’elle est, un procédé au sens roussellien du terme, autrement dit une machine à générer de possibles histoires. Et celle du véritable Roussel est utilisée ici comme Raymond n’utilisera pas celle de Stefano (« Les histoires des autres ne m’intéressent jamais au point de vouloir les travailler »), mais comme Oscar utilise l’ « histoire vraie » que mentionne la quatrième de couverture.

     

    Cependant, quand l’auteur, le vrai, cite ses lectures constitutives, ce sont d’autres noms qu’il évoque : Bove, Calet, Dabit… les grands artistes du quotidien. L’intérêt principal de son récit ne tient en fait ni à une roublarde mise en abyme ni à une vision somme toute classique de l’homme moderne. En refusant la tentation du roman, Oscar Coop-Phane choisit d’abord d’écrire un livre des menus faits et gestes, « ces choses minuscules, les foulées d’une nuée dans le ciel, le souffle de l’automne, la ronde lascive des automobiles ». Stefano « observe l’usure de [ses] vêtements, celle de [ses] draps ». « Le temps passe ainsi », constate-t-il, « en petits accrocs sur le lin ». Et c’est bien un roman du temps et de ce qui le fait passer — alcool, drogue, écriture (car bien sûr le baron tient un journal) —, que l’auteur de Mâcher la poussière nous offre. Certes il feint quelquefois de s’intéresser à autre chose. Mais en réalité il s’en tient là, et réussit, du coup, à faire de son grand hôtel une vraie allégorie de l’humaine condition.

     

    P. A.

     


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