• Il y a toujours des livres dont on n’a pas le loisir de parler à temps ou qui parviennent trop tard à bon port. Pourtant ils mériteraient bien qu’on en parle. Pendant quelques semaines, en parallèle à mes découvertes de la rentrée de janvier, j’évoquerai donc des titres parus avant la fin de l’année dernière, quelquefois même avant l’été. Et les ouvrages les plus instructifs ne sont pas nécessairement les plus réussis. Exemple…

     

    http- www.dvdclassik.com

     

    Ce qu’on pourrait appeler le roman d’entreprise constitue sans doute un lointain successeur du roman de bureau inventé par Courteline et bien d’autres à l’époque où, avec le développement de l’administration et de l’économie, l’employé allait devenir une des incarnations de l’anti-héros moderne. Mais si le monde des ronds-de-cuir se prêtait volontiers à une forme de comique absurde susceptible de virer à l’inquiétude métaphysique, celui des open spaces et des machines à café paraît moins favorable à la littérature. Pourquoi ? Le discours technique, la critique convenue du système, l’abus de personnages et de situations stéréotypés sont autant de dangers évidents, qui n’épuisent pas la liste des explications possibles… Mais il est toujours permis d’espérer. Olivier Chantraine, pour son premier roman, choisit une thématique risquée, c’est audacieux.

     

    Serge, à quarante-quatre ans, habite avec sa sœur, a un frère ministre des finances, souffre d’une aphasie qui le prend dans les moments cruciaux et cultive une prédilection étrange pour les pharmacies, « ces havres de paix délicieusement aseptisés ». Cela fait beaucoup pour un seul personnage mais il devait être clair dès le départ que celui-là, qui, nous dit-il, n’a « jamais nourri de grandes attentes envers quoi que ce soit », était, dans l’existence en général et dans la vie professionnelle, un « élément », sinon déjà « perturbateur », au moins atypique. Il exerce, étrangement, la profession d’analyste financier, dans une boîte d’optimisation fiscale où l’a fait entrer son frère ministre. Et celui-ci avait bien tort, le connaissant : en travaillant sur un dossier particulièrement embrouillé, Serge découvre un montage destiné à amener, par des voies peu légales, des fonds au parti que ledit ministre vient de créer, et qui s’appelle « La France qui avance ». Oui, parce qu’entre-temps le frère s’est déclaré candidat à la présidentielle, passant ainsi devant le président actuel, peu populaire en fin de mandat, et à qui il devait pourtant tout… Bref. Nous assistons à la libération de Serge, laquelle passe par la conquête de la belle Laura, jeune collègue pleine d’ambition qui lui trouve, on ne sait pourquoi, un charme fou, et, parallèlement, par la découverte progressive de la vérité, qui conduira notre héros, ainsi qu’on s’en doutait, à devenir le « perturbateur » du titre.

     

    Intarissable

     

    Tout cela pourrait par moments être assez drôle si seulement ça ne cherchait pas tant à l’être. Une recherche qui nous fait parfois plonger dans les abysses du comique — on est ainsi prié de s’amuser d’un monsieur qui a mauvaise haleine. Et pas qu’une fois : chaque fois que le personnage apparaît, une fine plaisanterie vient nous rappeler cette particularité désopilante. Mais on a bien d’autres occasions de rire. Les comparaisons, par exemple, incessantes aussi, donnent lieu à un vrai feu d’artifice verbal : « rester près d’elle une minute de plus serait aussi intelligent que de jouer avec un petit fil de fer barbelé sous un grand pin au milieu d’une prairie en plein orage » ; « face à une femme, la majorité des hommes sont aussi vulnérables que des soldats de l’ONU engoncés dans leur gilet pare-balles face au lance-roquettes d’un combattant de l’État islamique posté à cinq mètres d’eux » ; « … dit-il en fixant Laura avec la même lueur dans les yeux qu’un labrador devant une tranche de jambon ibérique abandonnée à l’apéritif sur une table basse de salon ». Comme dit le classique : « Ah, de l’esprit partout ! Cela ne tarit pas ».

     

    L’art du kit

     

    Mais alors, on est obligé de l’avouer, c’est mal écrit. Je sais tout ce qu’on pourrait trouver de problématique à cette expression, et je m’explique. Je ne parle pas de tous les « espace dédié au petit déjeuner » et autres « il m’arrive (…) d’observer ses lèvres bouger ». Mais ces phrases qu’on dirait en kit, faites de « tentatives désespérées », de « vide intellectuel intersidéral » et de « semblant d’avis sur le monde »… De temps à autre, il est vrai qu’en se prenant les pieds dans ses formules toutes faites l’auteur produit des monstres assez réjouissants. Il est ainsi question de flocons qui « s’effondr[ent] les uns à côté des autres », de pieds trop chaudement chaussés et qui « suffoqu[ent] », d’une odeur de café qui « irradie paisiblement [des] narines ».

     

    Tout cela ne serait rien. Il y a aussi le message. Non seulement on pourrait trouver quelque chose d’assez déplaisant à la haine des hommes politiques et au credo du tous pourris partout étalé. Mais fallait-il vraiment nous dire, en toutes lettres, avec componction, que « notre société se noie dans un océan de bavardages » » ; que « leur système est basé sur le fait d’empêcher les fourmis travailleuses de s’asseoir et de prendre le temps de réfléchir au sens de leur action » ; que « le running représente la victoire ultime du capitalisme »… ? Enfin, il paraît que la volonté de réparer le monde avec les vivants qui l’habitent fonde une des tendances actuelles de la littérature. Et on nous avait bien prévenu que le héros, qui est aussi le narrateur, aimait beaucoup les pharmacies…

     

    P. A.

     

    Illustration : photo du film Le Procès, d'Orson Welles (1962)


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  • http-_www.beyond-the-pale.org.ukDrôle de livre, dont l’intérêt se mesure à l’aune des contradictions dont il est bourré et qui le fondent. Cécile Ladjali est d’origine iranienne et c’est, comme chacun sait, en Perse qu’est née l’hérésie manichéenne. Puisque la jeune écrivaine revendique cet héritage au point de diviser son roman en deux parties intitulées respectivement Blanc et Noir, n’hésitons pas à nous montrer, dans notre article, un tantinet manichéen à notre tour.

     

    Des contradictions, disions-nous. Pas toutes délibérées. L’auteure le proclame fièrement en quatrième de couverture, elle est « agrégée de lettres modernes » et « enseigne la littérature dans le secondaire » (ce qui sonne mieux, on l’avouera, que : être prof de français dans un lycée). Cela ne l’empêche pas d’écrire : « Elle enjoint Bénédict d’aller faire cours », « Vous nous serinez les oreilles avec Mallarmé », « Il observe Angélique grignoter » ; ou de parler d’un « petit placard » qui « scelle » des secrets honteux. Et ainsi de suite, je pourrais continuer longtemps.

     

    Style

     

    Ce serait déjà moins gênant si la dame ne faisait pas, à l’évidence, dans le genre style. Une prose brûlante, comme on dit. Ponctuée à tout bout de champ par ce vieux tic des années 1960, censé exprimer quelque chose comme l’intensité : la phrase elliptique, nominale, de préférence. Ça n’arrête pas : « Jet. Éjacule » (il s’agit de pompiers qui déroulent leur lance) ; « Élévation » (là, quelqu’un prend un téléphérique) ; « Cilice. Cellule. Cierge et cire » (on ne sait pas trop pourquoi). Et les images, donc ! « La chair brûlante des mots » ; « les amandes brunes de ses yeux » ; « On s’enfonce dans une ville comme on entrerait dans un sexe de femme »… Elle ne recule devant rien.

     

    Dans aucun domaine… Bénédict, affligé d’une « chromatopsie cérébrale » qui l’empêche de voir les couleurs, enseigne à l’Université de Lausanne, au pays de son père. Avec ses allures ambiguës, il fascine ses étudiants, surtout le jeune Iranien Nadir, et son amie helvétique, Angélique. C’est l’hiver. Neige. Lac gelé. (Blanc) En été, il retourne en Iran, pays de sa mère et, dans l’avion, coiffe son hidjab (Noir) pour redevenir la Bénédicte qu’il/elle n’a jamais cessé d’être, enseigner à l’Université de Téhéran et y choquer les âmes pieuses. Mais, la nuit, elle/il s’habille en homme, pour arpenter les rues et hanter les bas-fonds. C’est là qu’on retrouvera Nadir.

     

    Genre

     

    On le voit, Cécile Ladjali fait aussi dans le style genre. Son roman est drôlement genré. Ben (autant l’appeler comme le font ses amis) est un personnage double, qui « a toujours été à la frontière ». Cela en fait-il un être divisé ou, au contraire, plus complet que les autres ? Les deux. Enfant, « elle était Bénédict(e) et elle était tout : le ciel, la terre, l’eau, le feu, les hommes, les femmes, le monde entier ». Mais, l’adolescence arrivée, « le regard des autres lui [a] dit qu’elle était fille ». Clivé(e) pour cause de conventions (« le sexe est affaire de fluctuation, en vérité »), elle tend à retrouver son unité première, ce qui arrivera, d’une certaine façon, dans le dénouement (lequel s’intitule, bien entendu, « Couleurs »).

     

    Le thème de la dualité se retrouve partout, décliné jusqu’à l’obsession : voile et neige, père et mère, Orient et Occident, Apocalypse de Jean et sagesse soufie, Baudelaire et Abû-Nuwâs. Dans cette tentative de « tout dire : le jour, la nuit, l’eau, le feu, le ciel, la terre, la vie, la mort », on verra, au choix, un enchevêtrement kitschissime de motifs frénétiquement ressassés et tous soulignés quatre fois, ou (car nous sommes en train, vous l’avez bien compris, de glisser sur l’autre versant de notre article) un puzzle assez vertigineux, comme composé de fragments de miroirs. De fait, c’est sans doute un audacieux autoportrait qui se cache dans ce livre où la figure de l’androgyne n’est peut-être que l’allégorie d’une dualité culturelle, redoublée par celle d’un pays tout entier : « Elle n’est pas la seule à être double. Toute la jeunesse iranienne l’est ».

     

    Métaphysique

     

    L’Iran : il est rare d’en entendre parler en littérature. Et une des originalités de Bénédict réside dans le tableau très évocateur qui nous y est donné de la vie quotidienne au pays des mollahs, de Téhéran, ville fascinante et, bien sûr, double, pour le moins. Le grand mérite de Cécile Ladjali tient à ce que ce tableau, poétisé sans être dépolitisé, ne tombe pas pourtant dans le documentaire : elle se situe, crânement, dans une perspective d’abord métaphysique. Pour le pire comme pour le meilleur… Mais ce choix courageux est ce qui donne à son propos une dimension vraiment universelle. Dans son « espoir d’une réconciliation entre ce qu’il n’est pas permis de confondre », Bénédicte est en quête d’une « chose qu’[elle] ne peu[t] nommer ». Or cette chose « invisible », toujours dérobée, qui rassemblerait les contraires dans une continuité impossible est, on le sait, l’affaire de tous.

     

    Alors, Bénédict, de Cécile Ladjali : oui et non ? Non : plutôt, non mais oui.

     

    P. A.


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  • Il y a toujours des livres dont on n’a pas le loisir de parler à temps ou qui parviennent trop tard à bon port. Et pourtant ils mériteraient bien qu’on en parle. Pendant quelques semaines, en parallèle à mes découvertes de la rentrée de janvier, j’évoquerai donc des titres parus avant la fin de l’année dernière, quelquefois même avant l’été. C’est le cas du troublant et par conséquent séduisant roman d’Antoine Bréa.

     

    http-_www.free-attraction-reviews.com

     

    Pour introduire l’affaire criminelle qui sert de point de départ à son Récit d’un avocat, Antoine Bréa se livre au rapide commentaire d’un roman de Richard Millet. Cet incipit déconcertant annonce, si j’ose dire, la couleur : on n’est pas, malgré la collection, dans un roman noir ordinaire, avec ce livre qui pratique dès le départ l’art insidieux du décalage.

     

    Pourtant, on s’y laisse prendre : efficacité d’une narration lisse et nerveuse, méandres d’une intrigue qui, partie d’un meurtre horrible sur fond de conflit familial, va plonger dans les marges de la guerre menée par le PKK aussi bien contre l’État turc que contre l’État islamique. Tout le monde, dans l’affaire, semble manipulé. À commencer par le héros-narrateur, l’avocat du titre. On a évoqué, à propos du récit d’Antoine Bréa, aussi bien Kafka que John Le Carré, et les déboires de son personnage anonyme au cœur de la machine judiciaire et carcérale rappellent bien ceux d’un Joseph K. L’auteur est, sous un autre nom, avocat comme son héros : c’est dire s’il s’y connaît en matière de monde judiciaire — et de romanesque.

     

    Couteaux dissimulés et belles hémiplégiques

     

    Mais le vrai sujet réside-t-il bien dans ces péripéties pleines de couteaux qu’on dissimule dans son anus, de crimes d’honneur, de crimes tout court et de services secrets ? Le texte, bourré de citations cachées (et avouées en fin de volume — mais le sont-elles toutes ?) glisse à tout moment dans les marges de l’histoire, où se joue, peut-être, l’essentiel. Il y est question de bourgades provinciales par temps pluvieux, de mésaventures absurdes, de nuits passées près de belles hémiplégiques, des malaises d’un narrateur lui-même en permanent décalage avec la réalité dans son ensemble, sa propre personne comprise (« On parle, dans ce que j’ai lu, de phobie sociale »).

     

    Comment ne pas douter de tout ce que nous dit celui qui déclare benoîtement : « Il n’est pas rare qu’après coup des épisodes de ma vie m’aient paru empreints d’équivoque, entièrement irréels même, au point de ne les évoquer qu’avec appréhension devant ceux censés y avoir pris une part… » ? À mesure que le roman progresse, on se sent pris soi aussi d’un étrange vertige. Qu’il s’empare de nous à la lecture d’un texte en apparence si profondément ancré dans l’actualité la plus immédiate est révélateur quant à sa véritable nature : plutôt qu’une fiction politico-policière, ce Récit d’un avocat est une réflexion élégante et matoise sur les pouvoirs et les pièges de la parole littéraire.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneQuelques rappels… Il était né dans le Morbihan, à Carnac (« Ne pas dire / Que les pierres ne savent rien. / La preuve : / Depuis des et des millénaires / Elles savent comment faire / Pour tenir… » (1)). Il ne parlait pas le breton, mais savait l’alsacien car il avait, adolescent, vécu à Ferrette, où l’on raconte que jadis des nains amis des hommes habitaient dans des grottes. Puis il avait étudié à Altkirch (Haut-Rhin aussi). Il fut fonctionnaire au ministère des Finances, et poète : publications clandestines pendant la guerre, rencontre avec Éluard, adhésion au PCF, où il resta jusqu’en 1960. Il mourut trente-sept ans plus tard.

     

    Paru en décembre 2017, Ouvrir est le troisième tome d’une « trilogie posthume », explique en préface Lucie Albertini-Guillevic, veuve du poète et auteure de cette édition. Les deux volumes précédents, Relier et Accorder, composés également par elle, avaient été publiés par Gallimard respectivement en 2007 et 2013.

     

    Que trouve-t-on dans ce livre sous-titré « poèmes et proses » ? Des textes, vers ou prose, dédiés à d’autres poètes, anciens (Baudelaire, Corbière, Valéry…) ou plus récents (Michaux, Ponge, Adonis, Éluard bien sûr…) ; d’autres, nombreux, consacrés à des peintres (Léger, Bazaine, Manessier, bien d’autres, dont beaucoup furent des amis) ; Les Chansons d’Antonin Blond et Les Chansons de Clarisse, inspirées par des personnages de romans d’Elsa Triolet, et qui furent mises en musique (2) ; divers poèmes.

     

    Relier, Ouvrir…, c’est bien trouvé, pour ce poète dont tout l’effort vise à briser, par les mots, simultanément l’enfermement sur soi et l’opacité des choses — manière de frayer un espace d’entre deux qui soit une place possible au monde. Dans cette conception de l’écriture « comme moyen d’accroître [la] relation avec la vie réelle », « pas d’éloquence, pas de romantisme » (3) : la poésie de Guillevic est une poésie de la brièveté, de la massivité, rocheuse et rugueuse. Dans le très beau texte intitulé Ponge raconté par la crevette et qui parle de l’auteur du Parti pris des choses, dont on l’a souvent — à raison et à tort — rapproché, Guillevic assigne à leur art commun cette étrange mission : mettre en mots « la vie physiologique ». Soit « ce que nous percevons (…), ce qui se passe dans nos tissus, dans leurs communications téléphoniques, urbaines et inter, dans leurs jeux et leurs bagarres électroniques ».

     

    Ou, pour dire autrement la même chose :

    « D’abord,

    Écarter.

     

    Chacun, pour son usage,

    Doit savoir quoi

     

    Afin que reste

    Ce qui fait parler l’espace

     

    Et que se casse le besoin

    D’aller ailleurs.

     

    Alors l’espace

    Voit celui qui le regarde

     

    Et lui donne

    À toucher ce qu’il cherche.

     

    À toucher ici,

    Dans l’en-deçà du plus lointain. » (4)

     

    P. A.

     

    (1) Douze quantas choisis pour André Clerc.

    Toutes les citations sont tirées du volume Ouvrir.

     

    (2) On peut entendre, par exemple en cliquant ici ou , certaines des Chansons de Clarisse interprétées par Jeanne Moreau.

     

    (3) Propos prêtés à Léger dans le texte qui lui est consacré.

     

    (4) Poème de 1972, dédié à la peintre Véra Pagava.

     


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  • photo Pierre Ahnne« Je ne crois pas aux biographies, qui sont des reconstitutions figées de ce qui, en réalité, est insaisissable », disait Stéphane Lambert au cours de l'entretien qu’il a accordé, en 2014, à ce blog. Et d’ajouter : « C’est justement à cause de ma méfiance à l’égard des biographies que j’écris sur d’autres artistes ». Il annonçait aussi son intention de se lancer dans un cycle sur des écrivains, « en commençant par Nathaniel Hawthorne ». En fait, ç’aura d’abord été Beckett (Avant Godot, Arléa, 2016). Puis ce seront Hawthorne et Melville. Et, en fin de compte, plutôt Melville.

     

    Leur relation est un épisode bien connu dans l’histoire des lettres américaines. Quand ils se rencontrent, en 1850, celles-ci n’en sont qu’à leurs débuts. Le succès de La Lettre écarlate vient de placer Hawthorne en tête de ces écrivains qui commencent à donner aux  États-Unis leur indépendance littéraire par rapport à l’ancien colonisateur anglais. Melville, plus jeune de quinze ans, n’a publié que quelques récits d’aventures, très remarqués. Il a déjà en tête l’idée d’une histoire de baleine…

     

    Promenades croisées

     

    Même s’ils vont être voisins pendant un certain temps, ils ne se verront au total qu’assez peu. Leurs rapports gagneront en intensité par l’effet de la distance, de la correspondance, de l’exaltation du plus jeune, dont nous avons les lettres sans disposer de celles de l’aîné. Suivons les quatre parties du livre de Lambert… Été : nos deux héros escaladent de conserve Monument Moutain (Massachusetts) et font connaissance. Automne : ils devisent en se promenant autour d’un lac. Hiver : chacun reste chez soi ; neige ; Melville travaille à Moby Dick. Hors-saison (des années plus tard) : ils marchent ensemble le long de la mer et tirent, chacun à sa façon, le bilan d’une histoire manquée.

     

    La logique de la « déambulation », revendiquée, habite et anime un texte qui avance lui-même par circulation et approfondissement plutôt que selon une progression linéaire. Circulation d’abord d’un personnage à l’autre. « Au départ (…) c’était à Hawthorne que je m’identifiais », écrit l’auteur. Mais il glissera à Melville tandis que le trajet des deux carrières s’inverse : Hawthorne devenant écrivain officiel et oubliant un peu la fièvre créatrice qui l’animait, alors que l’échec de Moby Dick constitue pour Melville le début d’une descente dans la solitude et l’oubli, d’où ne le tirera qu’une gloire posthume.

     

    Vers l’essentiel

     

    C’est donc le croisement de deux itinéraires, inverses et symétriques sur les plans de la réussite artistique et sociale. Qu’est-ce qui rapproche ces deux hommes, « l’un [Melville], exalté, toujours prompt à se jeter dans le feu de l’action, et l’autre [Hawthorne], réservé, plutôt enclin à l’introspection » ? Sans gommer « l’ambivalence » d’une relation où, « à l’attirance intellectuelle se mêlait un attrait physique indéniable », l’auteur de Fraternelle mélancolie met plutôt l’accent sur la « fêlure secrète », « le fond sombre » et le sentiment d’essentielle « solitude » qu’ils ont en commun. Selon son habitude, Stéphane Lambert va donc au cœur des choses… L’écriture, pour lui, ne saurait être qu’ « exploration de l’être », « questionnement obsédant », « quête d’absolu », et ces formules qu’il prête à Melville caractériseraient aussi bien son propre projet littéraire : atteindre la région obscure où le destin personnel rejoint l’humaine condition.

     

    Rien d’étonnant, alors, que, par un mouvement en quelque sorte inverse, il en vienne à entrer lui-même dans le récit. Constatant que, dans l’enquête approfondie qu’il a menée sur les deux auteurs américains, il a cherché « partout, sauf en [lui]-même ». Et en venant, après avoir admis qu’il « [se] tromp[ait] de voie », à se mettre en jeu personnellement et à parler de sa relation, parallèle à l’écriture de l’ouvrage que nous découvrons, avec un garçon nommé « Ben », et de l’échec de cette autre ( ?) histoire.

     

    Bref, on l’aura compris, autant que par son propos, Fraternelle mélancolie vaut par sa singularité. D’abord, bien qu’évoquant de vraies personnes, et célèbres, ce n’est pas un roman, ce qui suffirait aujourd’hui à en faire un objet profondément atypique. Affrontant, du coup, sans détour les problèmes du biographique, Lambert ne cède pas pour autant aux pièges de la biographie. « Les études littéraires », écrit-il, « passent toujours un peu à côté du sujet qu’elles traitent ». En conséquence de quoi il n’hésite pas, parfois, à « se risquer à imaginer ce qui s’est passé ». Son livre se tient ainsi constamment sur une ligne de crête, en équilibre heureusement instable.

     

    Au bord de quoi ? Circulant entre Melville et Hawthorne, entre le couple Melville-Hawthorne et lui-même, entre Ben et lui, il vise, par-delà ces figures singulières, le point où elles fusionnent pour se lier à l’universel. Point toujours dérobé, à traquer de livre en livre, à l’image de cette baleine blanche qui apparaît, dans une très belle scène, à Hawthorne mourant, pour s’évanouir aussitôt « au fond des grandes eaux du mystère ».

     

    P. A.


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