• https-_patertaciturnus.files.wordpress.comÀ tout seigneur, tout honneur… À force d’exhumer les trésors de son fonds, le Mercure de France devait tôt ou tard en venir à celui qui fut un des fondateurs de la revue d’où cette maison d’édition est née, comme la collection blanche est issue de la Nouvelle Revue française. On était en 1889. Un an après paraissait Sixtine, réédité en 1910 par le Mercure, justement.

     

    Remy de Gourmont avait trente-deux ans. Quelques années plus tôt, il avait eu le choc de sa vie en découvrant le symbolisme, auquel il devait adhérer au point d’en devenir une figure dominante avant de s’en écarter. À moins qu’il n’ait mené les deux opérations de front. Car il y a bien des contradictions savamment cultivées chez cet anarchiste antidémocrate, auteur d’une œuvre surabondante (théâtre, poésie, romans, contes, articles, ouvrages de vulgarisation pour la jeunesse…), qui devint un personnage essentiel du paysage littéraire entre fin de siècle et Belle Époque.

     

    « Je ne sais pas vivre »

     

    La fin du siècle, on y est bien et, dès la première phrase, le ton est donné : « Sous les sombres sapins sexagénaires dont les branches s’alourdissaient vers les pelouses jaunies, côte à côte, ils allaient ». Tous les tics de « l’écriture artiste » se retrouvent dans ce gros roman, adjectifs perpétuellement antéposés, néologismes — souvenir « amertumé », « aure glacée du spleen ». Tous les traits du héros fin de siècle, aussi, chez cet Entragues, cousin des Des Esseintes et autres Durtal nés de la plume d’un Huysmans à l’influence revendiquée. Notre homme, assez fortuné pour pouvoir se dispenser d’exiger le succès, écrit. Le reste du temps il flâne chez les bouquinistes ou parle littérature avec des amis peu nombreux. En bon disciple de Schopenhauer, il sait bien que le monde n’est que la représentation qu’on en a. D’où le primat affirmé de « la vie cérébrale » : « Loin d’être le but de [la] vie, la sensation en est l’accident » ; « L’on ne peut rien connaître en dehors de soi » ; « Vouloir ? Vouloir quoi ? »… Conclusion du héros : « Cela est hors de doute, je ne sais pas vivre ». Mais il ne paraît pas s’en plaindre.

     

    Jusqu’au jour où… Certes, « aimer, à quoi bon ? ». D’ailleurs, chez Entragues, « après les tumultuaires divagations de l’amoureux, le romancier venait, artiste ou fossoyeur, qui les recueillait, les attifait de la verbalité, comme d’un linceul aux plis chatoyants »… Mais, quand même : pour commencer, les « tumultuaires divagations » se font sentir. Et Entragues de déplorer « le commandement de la chair, [qui l’] accroupit à des adorations sexuelles ».

     

    « Cela vous fera un roman sans conclusion, à la moderne »

     

    « Du moment que la conclusion physique s’évoque, immédiat but, n’est-il pas bien indifférent que ce soit telle ou telle fornicatrice qui prête ses indispensables organes ? » On peut toujours dire ça. N’empêche que notre idéaliste, fort amoureux de la belle et mystérieuse Sixtine, peine à se convaincre par des discours dont lui-même, en artiste du dédoublement, sait l’inanité. Et toute « l’intrigue » de ce « roman » à la paradoxale saveur (c’est contagieux) est là : Sixtine veut-elle ? ne veut-elle pas ? Entragues est-il bien certain de vouloir ? D’atermoiements en occasions manquées, on s’achemine vers une fin « sans conclusion », mais non sans chute, la belle ayant choisi de fuir à Nice avec un Russe plus résolu, nommé Moscowitch (« La fleur appartient à qui la cueille », commentera-t-elle).

     

    Pas d’intrigue, donc. Et est-ce un roman ? Entre les tête-à-tête avec Sixtine s’intercalent des chapitres qui tiennent de l’essai (réflexions philosophiques ou conversations littéraires), des poèmes, des contes, et l’histoire des Adorants, où Entragues transpose dans une Naples de songe son (absence d’) aventure avec l’insaisissable créature. Constante mise en abyme qui n’est qu’une des multiples formes que prend l’ironie de Remy de Gourmont. Car, dans ce livre (aussi) autobiographique, il se moque, on l’aura compris, de lui-même, d’un idéalisme que simultanément il revendique, du prétendu détachement et de l’impossible impassibilité d’un héros qui lui ressemble (les lettres à sa muse, Berthe de Courrière, ont été publiées sous le titre de Lettres à Sixtine).

     

    Ainsi, Vincent Gogibu peut bien dire, dans sa préface, de ce « roman manifeste du symbolisme » qu’il « en est aussi le roman critique ». Mais pouvait-il en aller autrement ? Un « roman symboliste » est-il possible, et le mouvement n’était-il pas appelé à trouver, de Baudelaire à Mallarmé et jusqu’à Henri de Régnier, son mode naturel d’expression dans la poésie ? Si bien que procéder à une critique du symbolisme par le roman ne pouvait conduire qu’à mettre le roman lui-même, comme il advient ici, en crise. Proust peut venir.

     

    P. A.

     

    Illustration : Tentation de Saint Hilarion, par Dominique Papety


    votre commentaire
  • http-_i2.cdn.turner.comPourquoi des faits divers ? Vieille histoire : Stendhal, Flaubert, Maupassant… dès les origines de la modernité, la complicité entre faits divers et roman était patente. Depuis, elle n’a jamais cessé. Mais, aujourd’hui, elle tourne à l’amour fusionnel. L’attribution du quatrième prix littéraire du Monde à Ivan Jablonka pour Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil) est encore venue récemment confirmer la passion des critiques et des lecteurs pour la chose qui s’est vraiment passée.

     

    Il y a un côté vaguement obscène dans ce besoin obsessionnel du vrai, probablement symptomatique d’une époque de moins en moins capable de se détacher du réel le plus immédiat pour y revenir plus lucidement par la médiation de l’imaginaire. D’autant que le fait divers n’est pas seulement révélateur des climats et des craintes dont il est le contemporain ; la plupart du temps, il offre aussi, dans sa brutalité perverse, une image possible du mal.

     

    « Ma première confrontation au mal », dit justement Simon Liberati à propos du meurtre, en août 1969, de Sharon Tate et de plusieurs de ses amis par quelques membres de la « famille Manson », qui constitue le sujet de California Girls. L’auteur de Jane Mansfield 1967 (Grasset, 2011) y raconte un peu moins de quarante-huit heures dans la vie chaotique des membres de la secte ; pendant cette journée et demie ils assassinent la jeune épouse de Roman Polanski, enceinte, trois autres personnes présentes dans sa villa, puis, le lendemain et ailleurs à Los Angeles, un autre couple, pris au hasard.

     

    Banalité du mal ?

     

    Le choix d’un pareil sujet est certes, pour une part, caractéristique de la fascination dont nous parlions plus haut. Il y échappe pourtant dans la mesure où l’auteur respecte strictement le programme annoncé par le nom de la collection où l’ouvrage paraît et que Jérôme Béglé dirige chez Grasset : « Ceci n’est pas un fait divers ». Si le livre de Simon Liberati a en effet quelque chose à nous dire, c’est parce qu’il mobilise, pour raconter son histoire vraie, les moyens les plus efficaces du roman.

     

    À commencer par les silences. On est loin ici de l’enquête, qui voudrait restituer avec un soin maniaque les moindres détails d’une affaire. Ainsi, de l’arrestation et du procès des criminels, on ne saura rien ou il faudra se contenter de quelques prolepses très allusives. La justice n’est pas le propos. Il faudrait également parler de la construction virtuose, qui, tout en feignant d’obéir aux hasards de la chronologie, dessine le cercle rigoureux des pièges parfaits. Mais le roman, on le sait depuis La Chartreuse de Parme au moins, c’est d’abord le gros plan. Le narrateur de Liberati travaille au plus près de ses personnages et entre tranquillement dans les replis de leur conscience délirante ou épouvantée. Le mal est-il banal ou pas ? Vaste question. En tout cas, vu de près, il l’est toujours. Voici des filles paumées et un gourou minable, ancien taulard et musicien raté de 1,54 mètre dont les théories fumeuses « ne paraissaient à l’époque ni pires ni plus bizarres que celles de beaucoup de chapelles locales ». Comment est-il parvenu à rassembler autour de lui, dans un ranch déglingué, des adeptes, surtout féminines, prêtes à tout pour lui complaire ? Si « la puissance de leurs hormones, la capacité d’amour et d’abnégation des jeunes filles d’alors (…) confluaient autour de cet homme divin », c’est qu’ « elles avaient trouvé en Charlie [Manson] l’époux idéal, celui que cherchent les religieuses mystiques et les jeunes héros de toute les guerres depuis l’Antiquité ». La drogue, évidemment, explique bien des choses. Sous son influence permanente, « un moteur, un meurtre au couteau, la manille d’un puits de pétrole », tout semble « égal, aussi insignifiant, aussi vide de sens et d’émotion qu’un tableau abstrait (…) ou un tas d’ordures jetées au hasard ».

     

    « Autant rester flamboyante »…

     

    Les détails les plus horribles (dont aucun ne nous est épargné) prennent tous ce caractère de banalité, en conservant entière, et c’est là un tour de force, leur horreur. Charlie, Sadie, Katie, Linda nous deviennent proches sans éveiller pourtant la moindre sympathie : humains, ils restent détestables — et sont d’autant plus dérangeants. Mais le livre de Simon Liberati est une œuvre authentiquement littéraire en cela encore qu’elle nous épargne, Dieu merci, les bons sentiments. En guise d’indignation vertueuse, un faux cynisme : « Elle n’avait pas envie de trucider un vieux schnoque en pyjama rayé ou une toupie en pantalon corsaire aux dessous armaturés (…). Quitte à finir à la chambre à gaz de San Quentin, autant rester flamboyante »…

     

    Cet humour grinçant et, pour le moins, noir, n’a pas tant pour effet de créer une distance salutaire. Il accroît plutôt l’impression d’absurdité généralisée que les discrètes esquisses d’explications politiques ne font qu’accentuer encore. C’est l’envers délirant d’une période fleurie que le récit explore, sans en minimiser les charmes : « Qui n’a pas connu cette époque ne peut savoir jusqu’où pouvaient aller l’hospitalité et la gentillesse des gens naïfs que l’utopie du Summer of love avait convertis », rappelle le narrateur. Mais, ajoute-t-il, dans « l’air délicieux, parfumé par le plantes aromatiques » de la Californie de l’été 69, il y a « quelque chose de corrompu ». Fidèle à sa vocation, le fait divers livre donc bien ici une certaine vérité du moment historique où il advient. Mais, au-delà, l’atmosphère de violence et de folie qui imprègne le livre est peut-être celle de tous les temps hors de leurs gonds, et de toutes les vies emportées au-delà de leurs limites.

     

    P. A.


    6 commentaires
  • http-_sites.univ-provence.frIl s’écrit tant de « romans biographiques » et autres « récits de vie » que l’intérêt spécial qu’ils semblent susciter s’émousse. On éprouve le besoin de produits de plus en plus forts. Et il ne faut pas s’étonner si, dans cette course à la vie la plus susceptible d’attirer le lecteur, les auteurs en viennent à la Vie par excellence, celle qui a déjà tant fait parler depuis deux mille ans. Cela étant, qu’il reste à son propos des choses à dire et, plus encore, des manières de dire les choses, c’est ce que prouvent deux romans anglo-saxons récents.

     

    J’ai déjà parlé du remarquable Quarantaine, où l’Américain Jim Crace évoquait, de manière pour le moins personnelle, le séjour dans le désert d’un jeune Galiléen qui n’était jamais nommé. C’est la mère de ce personnage qui parle dans Le Testament de Marie, de l’Irlandais Colm Tóibín, paru en France en 2015 et que 10-18 republie à l’occasion de la sortie, chez Laffont, de la version française d’un nouveau roman, Nora Webster.

     

    Pour en revenir à l’héroïne du Testament de Marie, cette femme qu’on ne nomme jamais non plus vit retirée dans une maison à Éphèse, où deux hommes qui ont connu son fils viennent la harceler quotidiennement pour qu’elle leur raconte en détail ce qu’elle a vécu. Mais elle résiste, se dérobe, et nous livre en un long monologue une version bien différente des attentes de ses visiteurs et de ce qui deviendra le récit officiel.

     

    « Cela n’en valait pas la peine… »

     

    Gageons que dans l’encore très catholique Irlande on aura moyennement apprécié l’image donnée, par l’un des plus célèbres enfants du pays, d’une figure qui y fait l’objet d’un culte spécialement fervent. D’abord, adieu Pietà : la mère du Sauveur n’était pas là pour la mise au tombeau ; sur les conseils des disciples, elle a fui discrètement le Golgotha pour ne pas être arrêtée elle-même — souvenir accablant dont elle ne peut se consoler. Ensuite, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’apparaît pas comme une chrétienne très convaincue : « J’accompagne Farine à l’autre temple (…). Je m’adresse à elle, la grande déesse, la très prodigue Artémis aux mains ouvertes, aux seins innombrables attendant de nourrir ceux qui viennent à elle. Je lui dis combien j’aspire à dormir dans la terre sèche »…

     

    Du vivant de son fils déjà elle ne rêvait que d’une chose : le « faire rentrer à la maison ». Il est vrai qu’il avait « réuni autour de lui une bande d’égarés qui n’étaient que des enfants comme lui », « des idiots, des bègues, des contorsionnés et des malcontents ». Lui-même parlait « par énigmes, avec des phrases ampoulées et des mots pleins d’orgueil pour décrire sa propre personne et sa place dans le monde ». Et quant au sens de sa mission, la Sainte Vierge ne mâche pas ses mots : « Vous affirmez qu’il a sauvé le monde, mais moi, je vais vous dire ce qu’il en est. Cela n’en valait pas la peine ».

     

    Comment se racontent les histoires ?

     

    N’allons pas croire que Colm Tóibín se laisse aller à la dérision. Il y a au contraire quelque chose de profondément émouvant dans l’énergie de cette femme farouchement décidée à rester humaine, et qui déclare : « S’il est possible que l’eau soit changée en vin et si les morts peuvent ressusciter, alors je veux pouvoir remonter le temps. Je veux revivre avant la mort de mon fils, avant qu’il n’ait quitté la maison. Je veux revivre le temps où il était encore un bébé, où son père était en vie et où il y avait de la douceur dans le monde ».

     

    Mais les morts peuvent-ils ressusciter et l’eau se transformer en vin ? Le texte entretient subtilement le doute. Si Lazare sort bien du tombeau, il n’a pas l’air tout à fait remis ni très content de l’aventure, et le Fils lui-même ne revient après sa mort qu’en songe. Pour ce qui est des noces de Cana… : « Au milieu du tumulte et de la confusion, personne ne pouvait réellement voir ce qu’il en était jusqu’à ce que des cris s’élèvent, proclamant qu’il avait changé l’eau en vin ».

     

    Comment se racontent les histoires, et comment devraient-elles se raconter ? Cette question constitue le vrai sujet du livre de Colm Tóibín. Et non seulement parce que le « C’était écrit » qui préside à ce qu’il relate s’y voit donner une double interprétation, religieuse et policière (« Pilate est au courant. Le Temple a tout prévu… »), ambiguïté qu’une phrase résume : « Tout cela n’était qu’une mise en scène confuse destinée à des temps futurs ». Plus profondément encore le problème est peut-être celui de tous les récits : « Ils s’intéressent à ma douleur », dit la narratrice, « uniquement si elle vient sous la forme du mot "douleur" ou du mot "peine". Bien que l’un d’eux ait été témoin de la scène au même titre que moi, il ne veut pas qu’elle soit consignée en termes de confusion, de détails étranges, de ciel qui s’assombrit ou s’éclaircit brusquement (…). Ils ne veulent pas entendre parler de l’âcre fumée des feux qui nous piquait les yeux, car il ne soufflait aucun vent sur la colline ce jour-là ». Au-delà d’une profonde réflexion sur les croyances et sur les propos qui les fondent, le livre de Colm Tóibín offre, on le voit, quelques judicieux conseils pour les romanciers.

     

    P. A.

     


    votre commentaire
  • http-_p7.storage.canalblog.comDans Faux Nègres (Fayard, 2014), Thierry Beinstingel racontait l’enquête menée par deux journalistes dans un village anonyme de la France du Nord-Est, où un parti d’extrême droite qui n’était pas nommé avait réussi son plus beau score. Le récit, mariant curieusement fiction et sociologie, peignait la province dite profonde avec une vigueur qui n’excluait pas la subtilité.

     

    On pouvait donc être curieux de voir ce que le même auteur aurait fait de la vie de Rimbaud, à laquelle le titre promettait de mystérieux prolongements. De fait, l’idée de départ ne manque pas d’aplomb ni d’humour : le poète n’est pas mort à Marseille en novembre 1891, on a pris un mort pour un autre, erreur sur les cadavres, on enterre à la place du vrai un faux Rimbaud, l’autre pendant ce temps se rétablit par miracle, un peu de sorcellerie africaine par là-dessus, le tour est joué ­— parfaitement invraisemblable, mais peu importe.

     

    Que va faire Arthur, une fois ressuscité sous le nom de Nicolas ? Je vous le donne en mille… Disparaître. Le lecteur est prié de suivre sur 400 pages la fugue du faux Nicolas, laquelle réitère celle déjà accomplie par le vrai Rimbaud. À ce stade, qui arrive très tôt, ledit lecteur commence à avoir quelques doutes sur l’intérêt de cette affaire, mais il attend de voir.

     

    Arthur le minuscule

     

    D’abord, « l'ex-poète s'est laissé aller à imaginer son retour en Afrique ». Seulement le risque d'être reconnu est trop grand, sa fuite sera donc une « fuite (…) française ». Et même ardennaise, tant il est vrai qu' « on n'échappe pas à son passé, à son enfance ». Ainsi, Nicolas, à travers, il faut le dire, d'assez beaux paysages, va rejoindre le cadre des premières expériences d'Arthur, renouer (discrètement) avec sa sœur Isabelle étonnée, et même, lors d'un passage à Charleville, aller contempler incognito sa vieille maman, ce qui lui cause l'impression « que son cœur [se déchire] dans sa poitrine comme un tissu trop ancien ». Par ailleurs, il dirige l'exploitation d'une carrière, crée de l'emploi dans la région, se marie, devient père, puis veuf, bref, comme le dit le narrateur lui-même, toute une « petite saga ». Le lecteur se sent soulagé. Ouf, même Rimbaud a sa petite saga, comme tout le monde, car « chaque homme doit trouver sa place, chaque société doit lui laisser sa chance ». En même temps il est un peu déçu, le lecteur. Certes, Thierry Beinstingel s'est « lancé dans une quête inlassable : révéler la poésie de chaque activité humaine », c'est la quatrième de couverture qui le dit. Mais si chaque activité est poétique, pourquoi ne pas avoir fait de l'ex-poète maudit un banquier ou un archevêque ? C'est ça qui aurait eu du panache.

     

    Seulement voilà, l'auteur veut concurrencer Michon, qu'il cite, sur deux plans : combiner à l'histoire d'une vie (devenue) minuscule celle d'une œuvre bientôt mythique. Arthur doit donc rester caché sous l'apparence de Nicolas, et l'histoire, littéraire ou non, suivre son cours en parallèle, en un agréable documentaire ponctué de clichés (Proust auteur de « badineries… de bon goût », Verlaine inévitablement moins grand qu'Arthur, puisqu'il a été élu « prince des poètes », donc reconnu).

     

    Sur trois pattes

     

    Ce n'est cependant pas tout : « les poètes ne meurent jamais », comme le narrateur le répète en refrain, sans doute heureux d'avoir trouvé une formule aussi puissamment originale. Ça lui revient quand même de temps à autre, à Nicolas, le souvenir de l'ancien Arthur. « Il remarque un bosquet au soleil et aussitôt c'est un trou de verdure » ; il passe une nuit avec un amant de rencontre, aussi sec voilà « la circulation des sèves inouïes » qui se déclenche. Là-dessus, la guerre, heureusement, éclate. Celle de 14 — eh oui, le temps passe. Ça s'anime un peu. Peinture détaillée et assez vigoureuse du cataclysme. Nicolas perd tout, famille et possessions, tant mieux : voici venir sa troisième (ou quatrième) vie. Elle consiste à retourner à Harar pour y mourir. Mais comme « les poètes ne meurent jamais », au même moment naît Georges Brassens, cet immense poète du XXe siècle, lequel mettra en musique Jean Richepin, autre géant des lettres, qui a fait le portrait de l'artiste en « oiseau de passage ». Le livre se clôt sur un quatrain tiré de ce texte. Voilà le lecteur soulagé derechef, doublement, d'avoir retrouvé son Arthur tel qu'on lui avait appris à l'imaginer et d'être arrivé au bout de l'histoire.

     

    Parce que, quand même, 400 pages… À balancer entre roman et essai, éloge de la réussite individuelle et révolte, réalisme et grandiloquence pontifiante — mais c'est exprès ! Enfin, sûrement… Nicolas, amputé, se déplace avec des béquilles, si bien que le livre boite, c'est normal. Et, comble de raffinement, la langue aussi. Sérieusement. Phrases bancales (« Il entendit le pas de sa logeuse lui déposer un bol de soupe »), impropriétés (une pupille « cligne », les pensées sont toujours, curieusement, « intérieures »), sans compter les « opportunités » qui sont des occasions, les « options » venant s'ajouter à ce qui est « incontournable », et, je n'invente rien, « le côté obscur de la force »… Tout cela à pleines pages, par pur et simple amour de l'art, c'est courageux. Les correcteurs de la maison Fayard, ayant visiblement bien compris le sens de l'entreprise, se sont gardés d'y rien changer, rendons-leur hommage à eux aussi.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 17 août sur le site du Salon littéraire.

     


    2 commentaires
  • http-_www.actionfrancaise.netDans Tristesse de la terre (Actes Sud, 2014), déjà sous-titré « récit », Éric Vuillard montrait en Buffalo Bill, le prétendu héros des guerres indiennes, un des inventeurs de la société du spectacle. C’était assigner à l’écriture une fonction doublement archéologique : remonter aux origines de la modernité et, ce faisant, revenir en les déconstruisant sur ses mythes fondateurs.

     

    Ces préoccupations se retrouvent dans 14 juillet, ironiquement résumé en son titre. Car c’est bien d’un mythe national et originel qu’il s’agit, et une première manière de le désacraliser consiste ici à partir des prémices de l’événement lui-même : premières émeutes, ouverture des états généraux, discours enflammé d’un inconnu nommé Camille Desmoulins (« C’est inouï le nombre de bègues devenus orateurs, et le nombre de cancres devenus écrivains »).

     

    Les vrais héros du jour de gloire…

     

    Cependant, très vite, le récit de Vuillard en vient à ce qui en constitue le cœur : la fameuse journée. Et ce récit s’inscrit d’emblée contre tous les récits édifiants qui en ont été faits, y compris celui de Michelet, « sublime tour de passe-passe » auquel est rendu en passant un hommage ambigu. Comme les photos d’époque constituaient le matériau de base sur lequel s’édifiait Tristesse de la terre, l’auteur s’est ici plongé dans les témoignages obscurs et les archives de la police. Il y a trouvé, entre autres, des noms propres et des noms de métiers : « Boelher, charron, Bouin, corroyeur, Branchon, dont on ne sait rien du tout, Bravo, menuisier, Buisson, tonnelier, Cassard, tapissier, Delâtre, buraliste »…

     

    « C’est étrange, les noms », commente-t-il, «  on dirait qu’on touche quelqu’un ». Et rêver sur ces noms d’hommes, parfois de villages, sur ces professions souvent disparues, c’est arracher aux « mâchoires du temps » les figures oubliées des vrais héros du jour de gloire. Ces héros sont des gens du peuple, c’est-à-dire, avant tout, des pauvres. Le livre d’Éric Vuillard s’efforce de leur rendre toute leur place, ce qui le conduit à une dialectique permanente du collectif et de l’individuel. Le peuple, c’est d’abord la foule, « le très grand nombre muet, masse aphasique ». Cette masse humaine, le texte, dans un style précipité, où les phrases brèves alternent avec les longues accumulations, en restitue les mouvements irraisonnés, les hésitations et les fureurs, comme vues du ciel. Mais à ces plans généraux répondent les images soudain grossies de personnages dont on nous esquisse l’histoire et dans les émotions desquels nous nous insinuons parfois, comme ce Louis Tournay, le premier à sauter dans l’avant-cour de la Bastille : « Qu’est-ce que je fais là ? se dit-il. Il fait quelques pas sur les gravillons. Peut-être que malgré le bruit, il entend crisser la plante de ses pieds sur le sol des rois ».

     

    Comment en vient-on à prendre la Bastille ?

     

    Ces « petits bonshommes de Breughel, ces patineurs que l’on voit de loin depuis l’enfance, ombres familières aperçues au fond d’un tableau, sur la glace » pourraient faire autant de personnages de roman. Et il y a bien des romans possibles dans 14 juillet, lovés dans les plis de l’Histoire, d’où Vuillard les extrait pour nous les montrer un instant avant de les laisser s’effacer (« Et là, ils disparaissent, on les abandonne définitivement, on ne les reverra plus jamais »). C’est en effet en refusant le roman aussi bien que l’histoire comme elle s’écrit d’habitude que se construit ce livre singulier. Son objet n’est ni l’aventure individuelle ni le destin collectif mais le point, difficile à cerner, où l’une s’articule à l’autre : comment en vient-on à prendre la Bastille ? quels gestes minuscules ou décisifs, quels basculements ont-ils dû s’engrener pour produire l’énorme événement ? Se poser ces questions revient à essayer de ressaisir ce qu’il y a, dans la Révolution, de révolte. Et c’est bien, tendresse pour les humbles, haine des puissants, colère, la révolte qui parle par la plume d’Éric Vuillard. Son lyrisme tantôt contenu, tantôt exacerbé en fulgurances brutales, échappe-t-il toujours à la tentation du « morceau de bravoure », à laquelle il critique Michelet d’avoir cédé ? Les mythes sont retors : pour mieux les défaire, on s’y frotte, au risque d’en rebâtir d’autres. L’ambiguïté était déjà présente dans le précédent « récit » de Vuillard, celui-ci ne l’évite pas. Mais tout l’intérêt de son entreprise est justement d’entraîner le lecteur dans l’espace incertain où naissent les grandes concrétions imaginaires. Et de lui faire partager un peu du stimulant inconfort qu’on trouve à s’y aventurer.

     

    P. A.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique