• https-_artimeless.files.wordpress.comClaudie Hunzinger compose des livres d’herbe, des bibliothèques de cendres et des romans qui ne ressemblent pas à des romans. Si la plasticienne et écrivaine feint de se couler dans le moule du genre dominant, ses récits aux intrigues fugaces ne cessent de s’en échapper pour inventer une écriture singulière qui n’est ni narration ni poème mais tient des deux, et ne parle que de l’essentiel : la présence parmi les êtres et les choses.

     

    Son ouvrage le plus romanesque est sans doute Elles vivaient d’espoir (Grasset, 2010), où, d’après la correspondance et les cahiers d’Emma, sa mère, elle racontait l’amour qui avait uni celle-ci, avant son mariage avec un Alsacien qui fut membre du parti nazi, à Thérèse, résistante héroïque morte dans les geôles de la Gestapo. Paradoxe. Mais « la vie voudrait toujours ressembler à un roman », affirme la narratrice de ce livre-ci, qui revient aux lettres et autres écrits trouvés dans l’armoire d’Emma pour en tirer ce qui se donne comme le deuxième volet d’une trilogie.

     

    « … dans le roman comme dans un bateau de pêche… »

     

    Car avant Marcel, le mari alsacien resté en 1940 dans sa région d’origine, avant Thérèse, il y a eu, dans la vie d’Emma, Marcelle (« Cela ne s’invente pas. La vie l’avait pourtant inventé »). Coup de foudre adolescent, fascination réciproque. Puis les deux jeunes filles seront séparées, l’une enthousiasmée par la littérature et par ses études de lettres en ces années 1920 puis 1930, l’autre atteinte de tuberculose et contrainte à de longs séjours en altitude.

     

    « J’ai voulu quitter le cycle terrifiant de l’Histoire » écrit celle qui affirme avoir échafaudé le « roman » de « Marcelle, 2 ailes E (…) tel un plan d’évasion ». De fait, on semble d’abord loin des convulsions du siècle, dans ce récit dont l’héroïne s’identifie parfois aux Enfants terribles de Cocteau et qui commence dans une ambiance à la Colette : « village ancien en Côte-d’Or », « de vastes portails, des cours intérieures (…). Des vignes au loin qui tremblaient de chaud. Une école aux volets fermés ». Mais, plutôt qu’à un besoin de diversion, l’auteure-narratrice répond ici à un appel : il s’agit de ramener du passé « ces jeunes filles stoppées net », de « les hisser dans le roman comme dans un bateau de pêche, [de] les convoyer d’un rivage à l’autre ». Ce n’est pas un hasard si le chant de l’Odyssée consacré à la descente d’Ulysse chez les morts est une de leurs lectures de chevet, mentionnée à plusieurs reprises.

     

    « Ordonner l’étoffe d’une vie », donc, « en assembler les parcelles, à bords vifs et sans coutures, comme au laser ». Une activité que Claudie Hunzinger connaît bien. Et qui la ramène, inévitablement, à sa propre vie, à son enfance, au fantôme de ce père ambivalent qui devrait être au cœur du troisième livre qui s’annonce. Si, sans cesse présente dans ce récit où elle réécrit les lettres de Marcelle à Emma, elle parle de son propre travail au passé, c’est que le sujet du livre n’est pas vraiment la vie des deux amies mais la mise en mots de cette vie et les effets qui en ont résulté sur celle de la narratrice.

     

    « Du côté de la vie qui circule »

     

    Quels effets ? L’écriture, chez Claudie Hunzinger, est toujours ce geste qui consiste à se déporter au bord de soi, dans l’espace d’un entre-deux. Celle qui parle ici se sent souvent pareille à Marcelle devant Emma, mais de temps en temps c’est l’inverse. Et dans cette oscillation se dessine le double portrait de deux jeunes femmes que tout oppose : l’une, Emma, s’efforce au contrôle, à la concentration, tente « de toutes ses forces de rejoindre le royaume des adultes » ; l’autre, Marcelle, cherche à « ne pas y entrer » et revendique la « dépossession », la « dispersion » ; l’une est toute verticalité, l’autre se situe « du côté de la vie qui circule » et, comme les couleuvres, qu’elle aime, se coule « horizontalement, dans le monde, les herbes, les eaux, les parfums, les couleurs ». Comment Emma ne serait-elle pas ensorcelée par Marcelle comme par « sa joueuse de flûte », comment ne voudrait-elle pas fuir « cet amour impossible » ?

     

    Le roman raconte, en sept parties, sa fuite. C’est-à-dire peu de chose, à l’aune d’une époque obsédée d’événements. C’est bien un « roman » de Claudie Hunzinger, en fin de compte… D’ailleurs, pouvait-elle ne pas se reconnaître en Marcelle, elle qui se dit d’un pays « où tout est encore lié » ? Avec elle, Novalis n’est jamais bien loin. Les fleurs, dont il est souvent question dans L’Incandescente, « ont beaucoup de personnalité » et « les corolles sont des visages », tandis que le corps d’une jeune fille devient « un iris bleu, très pâle, qui se défroisse lentement ».

     

    Mais ces mystérieuses correspondances horizontales, c’est l’écriture de Claudie Hunzinger qui les fait exister. Et cette écriture qui n’en finit pas de tisser les liens d’une unité secrète entre les choses est, étrangement, toute de ruptures ­— phrases brèves, courts paragraphes séparés par des blancs, éclats de poésie que viennent déjouer l’humour et les références au très contemporain (Batman surgissant sans complexes au bord des prairies d’asphodèles). Pas d’illusion lyrique, ici, ni de confort de lecture ; mais le déséquilibre toujours retrouvé d’un impossible et essentiel rapport au monde.

     

    P. A.


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  • http-_media.paperblog.fr.jpgTous les romans de Marie Sizun s’ancrent dans l’enfance. Et ici, comme souvent, c’est de la sienne qu’il s’agit. Mais l’auteure du Père de la petite sait toujours s’enfoncer assez profondément dans le souvenir pour atteindre ce point où il échappe à l’histoire personnelle d’un individu.

     

    D’ailleurs, en l’occurrence, les images d’enfance évoquées dans les premières pages ne serviront que de point de départ à un travail de mémoire plus inhabituel et peut-être, d’une certaine façon, encore plus ambitieux. Au départ, donc : un secret de famille, qui a la complexité romanesque qu’affecte parfois la réalité en pareil cas ; les récits d’une vieille tante ; les photos sépia d’aïeux franco-suédois, « cheveux et moustache blancs » ou « visage de porcelaine sous une mousse de cheveux blonds » ; et, surtout, « un petit livret de maroquin noir » dont « les dernières pages ont été arrachées » — le journal de Hulda, l’arrière-grand-mère de celle qui dans ces pages-ci dit je.

     

    Dans l’intimité des morts

     

    « Rien n’est si proche de nous que ce qui nous a fait rêver enfant », remarque cette narratrice. Et, la rêverie de l’adulte relayant celle de la petite fille qu’elle a été, elle entre peu à peu dans une curieuse familiarité avec ces morts dont l’ombre tutélaire et énigmatique la « faisait doucement frissonner » jadis : « Au cimetière, enfant, j’avais toujours froid » ; à cette belle première phrase répondra plus loin celles qui évoquent l’image à présent « étrangement réelle et comme amicale » des disparus. Entre-temps, que s’est-il passé ?

     

    Marie Sizun, ou son double littéraire, s’est glissée dans les lacunes et les interstices du récit originel, fait des informations données par sa mère, des demi-mots de la vieille tante et des feuilles du fameux carnet. On n’entrera pas ici dans le détail de cette affaire somme toute banale, qui voit le mari de Hulda et arrière-grand-père de l’auteure céder à son attirance pour la gouvernante de ses enfants, Livia, fille d’un acteur déchu de l’Opéra royal de Stockholm ; liaison dont naîtra un enfant secret, et qui précipitera le basculement dans la folie et peut-être la mort de la fragile Hulda, émigrée à Meudon avec cet époux français. L’essentiel n’est pas là, mais dans le travail singulier qu’accomplit l’écrivaine à partir de ce prétexte. Le carnet noir de Hulda lui ouvre l’accès à l’autre femme, rivale mais amie de la première, cette Livia cultivée, indépendante et énergique, vraisemblablement plus proche des idéaux de Marie Sizun. Mais celle-ci n’abandonne pas pour autant le personnage exalté et délicat de l’épouse légitime, et le glissement continu du point de vue passant de l’une à l’autre construit un double portrait qui s’enrichit à mesure que s’approfondit l’intimité croissante entre toutes deux et celle qui les tire de l’oubli.

     

    Des images et des mots

     

    Dans ce travail d’invocation et de résurrection d’un passé qu’elle n’a pas connu, Marie Sizun s’aide d’autres images : celles qu’elle emprunte aux peintres de la vie intime du XIXe siècle, remerciés en fin de volume ; celles des films de Bergman — l’évocation d’un Noël lumineux doit beaucoup à Fanny et Alexandre. D’autres textes, aussi : ceux des romanciers de la période qu’elle revisite, notamment Stendhal et Flaubert ; mais surtout, bien sûr, ceux d'auteurs scandinaves : « Dans le grand salon, ce matin baigné de soleil, ils sont là tous les trois, Léonard Sèzeneau, sa femme, et elle, Livia, un peu comme trois acteurs sur une scène, encore ignorants de leurs rôles » — et il est vrai que les personnages de cette histoire qui glisse lentement mais sûrement vers le tragique le plus sombre pourraient appartenir aux drames de Strindberg ou d’Ibsen.

     

    Et puis, bien sûr, il y a l’écriture de Marie Sizun elle-même. Il faudrait parler de ce style, sans souci des modes mais habité par une tension intérieure reconnaissable aux premiers mots. Des énumérations à trois termes en fin de phrase, du rythme sinueux, de tout ce qui fait cette syntaxe nerveuse et sensitive qui subjugue discrètement et place le lecteur dans le même état d’empathie que la narratrice elle-même entrant en communication avec ses défunts. C’est là, à n’en pas douter, le véhicule le plus efficace dans ce voyage vers des contrées englouties.

     

    P. A.

     

    N. B.:

    Le 13 septembre, à 20h30, dans le cadre des Mardis littéraires de Jean-Lou Guérin, j'animerai une rencontre avec Marie Sizun autour de La Gouvernante suédoise (Café de la Mairie, 8, place Saint-Sulpice, 75006 Paris, 1er étage).


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  • photo Pierre GazioÇ’aurait dû être un livre associant texte et photos. Pour finir, c’est un « roman » avec, en couverture, une seule photo, parmi celles que Denis Dailleux a consacrées aux « martyrs » de la révolution égyptienne de 2011 et qu’on peut admirer sur son site.

     

    Un roman ?... Voire. Gilles Sebhan nous surprendra toujours : autofiction, fiction tout court ( ?), récit de vie, essai, demain, qui sait ?... et aujourd’hui quelque chose qui tient peut-être de tout cela en y ajoutant le reportage et le récit de voyage en Orient. Cet entrecroisement des genres n’ayant d’autre fin, comme d’habitude, que de les mettre en crise pour mieux les dépasser.

     

    « J’ai été amoureux d’un martyr »

     

    Les chapitres, qui égrènent en guise de titres des noms de quartiers du Caire ou de ses environs, s’organisent en trois parties : 1) le narrateur, qui s’appelle Gilles, rend visite en Égypte à son ami photographe, qui s’appelle Denis ; il y tombe amoureux de Mohamed le taxi ; 2) Gilles revient quelques mois plus tard et trouve Le Caire en pleine révolution ; il perd Mohamed de vue mais voit un jeune inconnu tomber, victime des balles de la police, sur un pont enjambant le Nil ; 3) troisième voyage ; Gilles et Denis décident d’entreprendre un travail de mémoire consacré aux morts de janvier 2011 ; ils visitent leurs familles, Denis fait des photos ; on apprendra aussi ce qu’est devenu Mohamed.

     

    Ce plan d’une simplicité biblique est incessamment remis en cause par de rapides allées et venues dans le temps : comme toujours chez Sebhan, il s’agit de tracer les contours d’un objet central qui se dérobe et que le texte travaille à cerner au plus près. Cet objet, c’est d’abord en l’occurrence la ville elle-même, ce Caire tentaculaire qui se laisse appréhender à travers sa poussière et son « parfum subtil de pourriture et de jasmin ». Le narrateur est très conscient de descendre d’une longue lignée d’Occidentaux attirés par l’Orient, ses splendeurs, sa misère, la beauté de ses garçons. Plutôt que d’habiller cette fascination, il l’affronte. « J’allais pouvoir me faire mousser dans les salons, très loin d’ici », dit-il au moment du départ. Et il ajoute : « J’ai été amoureux d’un martyr. Au fond, il y avait quelque chose comme ça, qui stagnait en moi comme une vase nauséabonde ».

     

    « Une quête de la mort en moi de quelque chose… »

     

    Car, ici, et, malgré le finale de La Dette (Gallimard, 2006), c’est nouveau chez Gilles Sebhan, il y va d’un événement historique. Ne demandons pas à l’auteur ou au narrateur, qui semblent mettre Moubarak et Nasser un peu sur le même plan, ce qu’eux-mêmes ne voudraient pas nous donner : une analyse géo-politique rigoureuse. Leur approche de l’Histoire s’avoue radicalement individuelle : « On s’imagine qu’il faut une personnalité universelle pour aborder l’événement politique. Alors que les révolutions sont faites par une somme aussi déviante, atypique, imparfaite d’individus qui pourraient être nous. De garçons et de filles. De jeunes et de vieillards »… Cependant, aux yeux de celui que les Égyptiens nomment Guil, les héros sont avant tout « de jeunes hommes solitaires en rupture de ban ». Quand, au cours d’une scène de foule menée de main de maître, il choisit de se joindre à un cortège protestataire, « ce n’[est] pas par esprit révolutionnaire », mais pour emboîter le pas au garçon appelé à mourir quelques instants plus tard.

     

    Le désir comme médiation, donc, permettant d’accéder aux autres, à leur colère, à leur souffrance. Un désir capable par conséquent de muter pour se transformer en intérêt pour les morts, puis en empathie : « Je suis resté un étranger aussi longtemps que la douleur des familles et la mienne ne se sont pas rencontrées dans un salon où trônait l’autel aux photos multiples qui consacraient un jeune mort dans des cadres dorés sur un fond de mur vert amande ». En chemin, l’auteur-narrateur n’aura renoncé à rien de la volonté de lucidité qui est un de ses traits caractéristiques (« La recherche des martyrs était-elle une quête de la mort en moi de quelque chose, d’une idée, d’un désir. Peut-être, de ce point de vue, souhaitais-je que Mohamed soit mort »).

     

    À la rencontre de l’autre, à la rencontre de soi, au fil d’un approfondissement graduel : au mouvement circulaire que j’évoquais plus haut vient s’associer un jeu complexe entre surface et profondeur. Comme le narrateur, en effet, le note aussi, dans les logements miséreux des martyrs ou dans les salons de l’ambassade, il n’est « jamais à [sa] place (…). Toujours en visite ». Ne parlant pas l’arabe, ignorant du pays, il se trouve plongé dans un monde de signes qu’il s’agit en permanence pour lui, avec l’aide de Denis et de son assistant, Mahmoud, de décrypter. Et si le texte se laisse parfois aller à une abondance de détails matériels qu’on pourrait juger excessive, c’est que, comme dans le travail du photographe, mis en scène lors des récits de rencontres avec les familles qui constituent le cœur du livre, c’est à travers les apparences matérielles que l’essentiel doit peu à peu émerger pour se laisser saisir, dans toute sa dimension énigmatique. De la surface au plus profond, des séductions de l’exotisme à la proximité de la mort… C’est à un parcours initiatique que cette Semaine des martyrs invite et contraint.

     

    P. A.


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  • i13.servimg.com.jpgOn se demande d’abord si on va persévérer. À lire, avec l’inévitable distraction de qui voit passer dans ses mains beaucoup de livres, les premières pages de celui-ci, on craint en effet d’être tombé sur un ixième pastiche de roman policier avec portrait de la France profonde, écrit dans un style proche de la moyenne de chez Minuit. Puis, au bout de quelques chapitres, on se rend compte qu’on est toujours là. Et, sans savoir très bien pourquoi, mais avec un plaisir indéniable, on va jusqu’au bout. Qu’est-ce donc qui attache, dans ce petit livre à l’insolence tranquille ?

     

    On a volé l’enfant Jésus.

     

    France profonde, disions-nous. Plus précisément, fin fond du Grand Est : les signes d'alsacianité abondent pour qui sait les lire, à moins qu'ils ne soient de lorrainitude (Joël Egloff habite à Metz) : noms germaniques, neige abondante, « église en grès rose néogothique », colombages. Quand le narrateur arrive là dans la nuit, accueilli à la gare par deux personnages mystérieux, on comprend vite qu'il est détective privé (on apprendra plus loin qu'il a renoncé, pour embrasser cette profession, à celle, encore moins rémunératrice, pensait-il, de gardien de square). On comprend aussi dans quel genre d' « enquête » on s'embarque lorsque les deux clients se révèlent être le curé et le sacristain, et que le crime à élucider se précise : on a volé l'enfant Jésus de la crèche de Noël. Notre homme est chargé de découvrir le coupable.

     

    Que dire d'autre, sinon que, parti pour rester deux ou trois jours sur place, il va s'y attarder une semaine, puis deux, que sa femme, lassée de l'entendre au bout du fil remettre à plus tard son retour, le quittera pour le chauffagiste, et qu'il persistera néanmoins dans des recherches vouées, c'est bien le mot, au surplace, et, naturellement, à l'inefficacité la plus totale ? Que dire, sinon que le premier charme du roman d'Egloff est dans la rigueur janséniste avec laquelle il s'en tient au programme annoncé par son titre, sans s'autoriser le moindre rebondissement, la plus petite intervention extérieure, la plus mince esquisse de véritable « histoire ». Quand, à la page 266, le héros-narrateur lance un pavé dans la vitrine du chausseur qui lui a vendu des bottines trop petites (« Ce n'était pas juste ma main qui vengeait mon pied. C'était bien plus que cela »), on se dit, un brin déçu, que l'auteur nous annonce une chute authentique. Mais non. Il tient le cap jusqu'au bout.

     

    Un monde sans histoires ?

     

    Avec, bien sûr, la dose d'humour nécessaire (Joël Egloff a reçu le prix de l'Humour Noir en 2004 — Ce que je fais là assis par terre, éditions du Rocher). Il s'agit bien d'humour, et pas de l'ironie qu'on aurait pu craindre de voir s'exercer envers une galerie de provinciaux considérés de haut comme autant d'abrutis forcément fascisants. L'auteur ne fait pas dans la sociologie : paroissiens, hôtelière, tenancier de kebab, tous ne sont là que pour résister, comme autant de masses lisses et faussement inconsistantes, aux efforts d'un héros lunaire sur qui les petits malheurs ne cesseront pas de s'abattre avec une impassible infaillibilité. On est dans l'absurde, bien sûr, un absurde quotidien qui touche au poétique, pas très loin de Vialatte ou de Calet.

     

    Beckett serait trop dire. Mais, si la piste du monde sans Dieu (ou du moins sans enfant Jésus) ne peut être considérée que comme une plaisanterie au troisième degré, l'idée d'un monde où la foi dans les histoires et dans le pouvoir de les raconter a disparu mérite peut-être un peu plus d'attention. Une fois l'enquête, ou la quête, du titre privée de tout enjeu ou de tout but possible, que reste-t-il en effet au livre qui la raconte si ce n'est sa propre écriture en train de se faire ? Entre références littéraires (voir certaine tartine beurrée ressemblant fort à un quartier de tomate bien connu) et détails dérisoires (« Je me suis rendu compte que, dans la précipitation, j'avais fourré mon portefeuille dans l'une des poches extérieures de mon manteau. Je l'en ai ressorti pour le ranger à sa place habituelle »), elle se fait. Et si c'est avec le sourire et pour le plaisir du lecteur, c'est quand même sur fond de désespoir. Joël Egloff a trop bon goût pour le souligner. Mais son enquête sous la neige a des allures de douce catastrophe.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 14 mai 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • http-_wp.production.patheos.comHasard des lectures et des publications… : je parlais la semaine dernière du roman d’Alain Blottière, Comment Baptiste est mort, dans lequel le désert et ses grottes jouent un rôle essentiel. Il en va de même du livre de Jim Crace, à propos duquel on a pu aussi, à tort, parler de thriller. Mais là s’arrête le parallèle, tant les deux entreprises, remarquables l’une comme l’autre, sont différentes par ailleurs. Ancien ou Nouveau Testament, il existe une tradition du roman « biblique ». Pour le meilleur et pour le pire, de grands auteurs (Thomas Mann dans un de ses chefs d'œuvre, Joseph et ses frères), ou de moins grands (Lewis Wallace avec son Ben Hur, Louis de Wohl et son Témoin de la neuvième heure) se sont emparés du texte dit sacré et coulés dans ses plis avec des bonheurs divers. Le splendide et malicieux récit de Crace, paru en 1997 dans son édition anglaise puis, en traduction, d'abord chez Denoël l'année suivante, semble à première vue prendre leur suite. Mais l'écrivain britannique y joue avec les règles du genre et avec le lecteur de manière à déjouer les attentes de l'un et les pièges de l'autre.

     

    Le désert comme terrain de jeu

     

    Tout se présente bien, d'une certaine manière, comme un jeu : prenez le désert de Judée, entre Jérusalem et Jéricho, cadre d'un grand huis clos à ciel ouvert qui élimine d'emblée tout risque de pittoresque historicisant — on pourrait être à peu près n'importe quand ; mettez-y un marchand rusé et sa femme, égarés là ; ajoutez cinq pénitents diversement illuminés, venus faire retraite pendant quarante jours dans des grottes ; parmi eux, un Grec imbu de lui-même, un vieux juif malade, un villageois « venu des déserts du Sud », une femme stérile ; et un jeune Galiléen nommé Jésus, très exalté — « Il allait rencontrer Dieu ou mourir, point final. C'était pour ça qu'il était venu ». Question : que va-t-il se passer ?

     

    Parler, comme le fait la quatrième de couverture, de « roman d'aventures, aussi palpitant qu'un thriller » est un peu une tromperie sur la marchandise : le roman de Jim Crace est palpitant, mais beaucoup plus subtil qu'aucun thriller, même retors ; et cela se voit d'abord en ce qu'il est palpitant alors même qu'il ne s'y passe, contrairement aux lois générales du thriller, à peu près rien : tout ici est affaire de glissements et de feintes internes aux pensées et aux désirs de chacun des personnages, à leurs relations, à leur vision d'un monde qui joue lui-même à osciller entre surnaturel et réalité très concrète.

     

    « … le pour-toujours du monde » 

     

    En fin de compte, miracle ou pas ? Parabole ou pas parabole, que cette histoire qui met en scène le (peut-être) futur Christ, mais dont le héros possible est un marchand, lequel n'hésite pas à proclamer : « Le commerce est la plus grande épreuve de l'homme. C'est là qu'il montre sa force, sa valeur, sa piété. Acheter et vendre est tout aussi spirituel que prier ou se passer de nourriture »…? Si on ne peut pas répondre sans ambiguïtés à ces questions, c'est que Crace laisse en permanence du jeu entre les éléments de son dispositif, maintient avec son propre récit une distance qui n'est pas due seulement à la présence d'un humour pourtant indéniable. En rendant justice à tous ses personnages, l'auteur de Quarantaine interdit au lecteur d'opter pour l'un plutôt que pour l'autre et maintient son propos dans une espiègle incertitude. Le marchand Musa est brutal, cupide et manipulateur, mais, quand il « vend » Jésus aux autres, il est impossible de décider si son discours est pur « baratin » commercial : « "Ce n'est pas simplement quelqu'un qui cherche ses moutons ou ramasse des œufs. (…) C'est un guérisseur, et son troupeau est fait d'hommes. Ses œufs sont…" Non, aucune idée ne lui venait pour les œufs. "Il y a de la sainteté en lui". »

     

    De tout ce qui précède, il ne faudrait pas conclure que le roman de Jim Crace ait rien d'abstrait. Le corps, assoiffé, affamé, concupiscent, y tient une grande place. Les gestes de la survie y sont décrits avec une précision parfois hallucinante. Les animaux y jouent leur rôle comme les hommes, et le désert en est peut-être le personnage principal, qui manipule tous les autres : « Un ou deux élus, très rares, étaient récompensés de leur quarantaine par des révélations sacrées. Le désert les laissait passer sur des chemins raides et étroits, à travers les silhouettes attendries des collines, vers leurs dieux attentionnés. Et là, il étirait ses horizons gris pour révéler les armées lointaines qui approchaient avec leurs phalanges étincelantes de lances, les rois et les prêcheurs venus d'ailleurs, chargés de présents et de prophéties, la lenteur et le pour-toujours du monde ». Grâce à un usage récurrent et parfois désopilant de la personnification, tous les éléments de la nature prennent vie. Et le récit d'une tempête nocturne constitue un petit chef-d'œuvre en soi, posé dans un équilibre précis entre humour et grandeur épique.

     

    Avec un grand T

     

    Car ce texte inclassable joue aussi, et peut-être d'abord, avec les textes : mythes, épopées et, avant tout, le Texte avec un grand T, bien entendu : « Les anges s'envoleraient de leur aire dans le ciel et viendraient le prendre par les bras pour le ramener en Galilée. Grâce à leurs bons soins, il ne se cognerait même pas le pied contre une pierre »… Pour apprécier, notre lecteur pourra se reporter à Luc 4 (10) ou à Matthieu 4, et au récit de la fameuse tentation, dont on le laissera savourer lui-même la version qu'en donne Jim Crace. Il y verra combien « il est facile de faire des contes », pour citer un auteur bien différent. Car c'est aussi une morale possible à tirer de ce problématique apologue. Le marchand Mousa, pour l'art de captiver et de séduire un auditoire, ne doit rien à ceux des Mille et Une Nuits. On imagine, une fois revenu sur les places publiques, l'usage qu'il fera de l'histoire de Jésus. Mais peut-être le parti qu'il saura en tirer sera-t-il d'autant plus grand que, sans aucun doute possible, il y croit. Faut-il voir en lui un double du romancier ? Ce serait bien dans la manière, indécidable et ironique, de l'auteur de Quarantaine.

     

    P. A.

     

    Une première version de texte est parue le 11 juin 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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