• http-_cache.magicmaman.comLe roman russe se porte bien. Quelques semaines après la parution, chez Actes Sud, du livre d’Andreï Guelassimov, Les Dieux de la steppe, dont j’ai dit tout le bien qu’il fallait en penser, ce Volia Volnaïa vient confirmer la singularité et la force d’une littérature qui n’a pas peur de ses grands ancêtres.

     

    Le roman russe se porte bien, et la Sibérie, cadre des deux ouvrages, paraît décidément lui réussir. Nous sommes près de la mer d’Okhotsk, laquelle baigne, au nord du Japon, l’Est le plus reculé de l’espace russe. La taïga s’étend, sans limites. Des chasseurs de zibelines y parcourent, d’isba en isba, des terrains de 80 000 hectares. Au bord de cet espace quasi vierge il y a « le bourg », où leurs familles les attendent et où veillent les forces de l’ordre, qui organisent le fructueux commerce des œufs de saumon extraits de manière illégale. Dans ce bout du monde vit une foule de personnages « d’une taille au-dessus de la moyenne », « avec de grandes mains », « forts comme cinq hommes » (une liste figure en tête de l’ouvrage). On en perd quelques-uns de vue en cours de route mais ce n’est pas grave, il y en a tant, et une certaine profusion exubérante et truculente à l’occasion fait aussi le charme de ce gros livre.

     

    « Y sont plus pareils… »

     

    Un incident somme toute minime et un coup de feu intempestif y sont le déclencheur de réactions en chaîne : putsch dans la police locale, où le relativement humain Tikhi est évincé par l’infâme Gnidiouk, qui a des appuis à Moscou (on dit carrément « sur le continent »). Intervention d’un corps d’élite national. Chasse à l’homme, final palpitant et rebondissement ultime.

     

    « Ce n’étaient pas ces salauds de miliciens qui avaient inventé le monde », songe un des héros, « ils n’avaient pas le pouvoir sur ces rivières et ces montagnes ». Selon un schéma en apparence peu nouveau mais dont Victor Remizov tire des possibilités inédites, une nature d’une sauvagerie extrême, espace dangereux de la liberté, s’oppose ici à une société que ravagent, en ces années 2010, la corruption et l’oppression des individus, Au-dessus de la police locale il y a celle de la région, puis celle de l’État, l’OMON, qui tient à la fois, dirait-on, du RAID, du GIGN et du gang de truands. Et si tout devient pire à mesure qu’on se rapproche du pouvoir, tout va aussi de plus en plus mal au fil de l’Histoire : « Autrefois les flics étaient de vrais flics, aujourd’hui y sont plus pareils. Ils se sont lancés dans les affaires ». Le narrateur et ses héros n’ont pas l’air, c’est une litote, de beaucoup apprécier les dirigeants actuels de l’ex-immense empire, ni son nouveau visage. Mais, vieux sujet, le Russe désire-t-il réellement autre chose ?...

     

    L’Est ultime

     

    Si l’ancien journaliste qu’est Remizov (et géologue, et géomètre, et professeur de littérature russe…) trace un portrait précis, déprimant et qu’on sent documenté de la Russie actuelle, la grande héroïne de son roman ne doit rien aux hommes : c’est la taïga. À coups d’incessantes et rapides notations, l’auteur en fait un personnage à part entière, doté d’une présence obsédante. Les humains la parcourent inlassablement, longeant et traversant ses innombrables rivières, errant parmi ses mélèzes et ses pins nains, ses coqs de bruyère et ses loups, tant il est vrai que la solitude y est « une drogue accrocheuse ». Et le lecteur cède lui aussi à la fascination, empoigné par ces récits de chasse à l’ours qui peuvent le tenir en haleine pendant tout un chapitre ; oubliant, comme les chasseurs eux-mêmes, l’intrigue et les intrigues, dans ces moments qui ne servent à rien sur le plan, si cher à certains, de l’action, mais donnent pour une grande part au livre non seulement son souffle et sa grandeur, mais son sens.

     

    Car bien sûr, on pense, en cet Est ultime, au Far West. Et on en vient à se demander, à côté d’évidents points communs (grands espaces, individus en rupture avec la société, importance des détails matériels et des gestes…), ce qui, de façon tout aussi évidente, différencie ce grand roman russe de romans américains d’égale qualité (on pense par exemple à Thomas Savage ou à Annie Proulx). Deux caractéristiques apparemment contradictoires, dira-t-on peut-être : la présence de l’Histoire et l’interrogation constante sur les effets qu’elle a produits sur la terre et sur l’homme russe, d’une part ; de l’autre, le goût, très russe aussi, des questions les plus universelles — pourquoi nous, que faire de nos vies, la passion de l’émotion et de ces longs débats arrosés de vodka et baignés de fumée qu’on mène dans les isbas où le poêle ronfle. Or, à de telles questions, le roman de Victor Remizov apporte à sa manière une farouche réponse, à travers ses héros arc-boutés, aux limites d’un monde extrême et en une paradoxale harmonie avec lui, dans l’affirmation passionnée de leur liberté. Le titre trouve ici, dans les toutes dernières pages, sa justification. Mais on ne vous la donnera pas. Allez-y voir vous-mêmes : vous ne risquez pas d’être déçus.

     

    P. A.

     

    Victor Remizov sera le vendredi 27 janvier à 20 heures à la Librairie du Globe,

    67, boulevard Beaumarchais, 75003 Paris.


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  • photo Pierre Ahnne« Inspiré d’une histoire vraie », nous dit-on. Et on serait d’abord tenté de penser : dommage… On aimerait en effet qu’Oscar Coop-Phane ait inventé la situation à la fois tellement et si peu romanesque du baron Stefano, lequel, pour avoir tué d’un coup de fusil le neveu d’un chef de la Mafia, se voit assigné à résidence dans un hôtel passablement luxueux de la région, avec interdiction d’en sortir sous peine de mort.

     

    Plus d’un récit possible

     

    Mais l’important, on le sait, ce n’est jamais les histoires. L’usage qu’on en fait compte seul, et l’auteur de Mâcher la poussière s’emploie habilement à éviter que celle-ci ne devienne le roman que la couverture nous promet. Oh, on en voit passer plusieurs, des romans — tous ceux sans doute auxquels les données initiales pouvaient servir de prétexte : l’histoire d’amour avec la (très) jeune femme de chambre ; les trafics du barman drogué et revendeur ; les fêtes dans la suite avec des voyageurs douteux ; tout cela sous l’épée toujours suspendue de l’éventuelle sortie fatale…

     

    Des récits possibles s’esquissent ainsi, traversent le livre et disparaissent. Une fois que les voilà fermement et ironiquement écartés, que reste-t-il ? D’abord, une réflexion sur la modernité. Car tout cela se passe quand ? Le narrateur, qui est parfois le baron lui-même, donne, à travers le langage des personnages et les détails du quotidien, des indices contradictoires. Il semble cependant que le twist succède paresseusement au blues, les shorts aux costumes de lin blanc dans le hall de l’hôtel et, dans la rue qu’il borde, le goudron aux pavés. Séparé de « ce qui [le] faisait vivre, les arbres et les champs, les étoiles et les couleurs », Stefano, dans sa prison dorée, guetté par l’homme de main qui monte la garde à la porte et surveillé par les multiples employés à l’intérieur, offre une image crédible de l’homme d’aujourd’hui. Et la modernisation (« la vicieuse »), dans ce roman que son auteur de moins de trente ans, ex-Berlinois, ci-devant pensionnaire à la Villa Médicis, place sous le patronage de Foucault, fait figure d’ennemie vaguement paradoxale.

     

    Un mode d’emploi roussellien

     

    D’ailleurs, c’est un personnage ambigu, à la fois symbole d’un certain passé et figure de proue d’une forme de la modernité littéraire, qu’Oscar Coop-Phane fait surgir dans son récit à la temporalité hasardeuse au moment où on commençait à se demander comment il allait en sortir. Si le nom de Roussel n’apparaît jamais, Raymond, voyageur richissime qui « a senti la gloire en écrivant ses premiers vers » puis dont les livres sont « passé[s] tout à fait inaperçu[s] » ressemble à s’y méprendre à l’auteur de Locus solus. Avant de mourir dans la chambre d’un hôtel qu’on suppose situé à Palerme comme celui où son modèle s’est suicidé, il traverse Mâcher la poussière, non tant pour en précipiter le dénouement que pour en délivrer, par sa seule présence, le mode d’emploi. Grâce à lui, la situation de départ apparaît en effet comme ce qu’elle est, un procédé au sens roussellien du terme, autrement dit une machine à générer de possibles histoires. Et celle du véritable Roussel est utilisée ici comme Raymond n’utilisera pas celle de Stefano (« Les histoires des autres ne m’intéressent jamais au point de vouloir les travailler »), mais comme Oscar utilise l’ « histoire vraie » que mentionne la quatrième de couverture.

     

    Cependant, quand l’auteur, le vrai, cite ses lectures constitutives, ce sont d’autres noms qu’il évoque : Bove, Calet, Dabit… les grands artistes du quotidien. L’intérêt principal de son récit ne tient en fait ni à une roublarde mise en abyme ni à une vision somme toute classique de l’homme moderne. En refusant la tentation du roman, Oscar Coop-Phane choisit d’abord d’écrire un livre des menus faits et gestes, « ces choses minuscules, les foulées d’une nuée dans le ciel, le souffle de l’automne, la ronde lascive des automobiles ». Stefano « observe l’usure de [ses] vêtements, celle de [ses] draps ». « Le temps passe ainsi », constate-t-il, « en petits accrocs sur le lin ». Et c’est bien un roman du temps et de ce qui le fait passer — alcool, drogue, écriture (car bien sûr le baron tient un journal) —, que l’auteur de Mâcher la poussière nous offre. Certes il feint quelquefois de s’intéresser à autre chose. Mais en réalité il s’en tient là, et réussit, du coup, à faire de son grand hôtel une vraie allégorie de l’humaine condition.

     

    P. A.

     


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  • https-_perezartsplastiques.files.wordpress.comIl me faut l’avouer tout de suite : je ne savais pas que Vila-Matas existait. Honte à moi, sans doute. Les écrivains hispanophones ne font pas vraiment partie de mes lectures de chevet. Je me suis renseigné, naturellement… J’ai appris qu’Enrique Vila-Matas était bien connu (honte à moi) ; que la difficulté d’écrire était au centre de son œuvre ; qu’il mêlait, expert en manipulation, personnages de fiction et personnages réels, dans une tradition baroque espagnole et latino-américaine à laquelle se rattacherait aussi, par exemple, Bolaño.

     

    Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, étant donné qu’il n’est nul besoin d’avoir lu Vila-Matas ni même de connaître son existence pour pénétrer dans le livre d’Anne Serre, pas plus que d’avoir lu ou de connaître les innombrables écrivains réels ou, encore moins, fictifs qu’elle cite à qui mieux mieux au long de ce qu’on hésite à appeler, au contraire d’elle, un roman. La référence à l’auteur barcelonais contribue surtout à produire le dispositif singulier qui s’y déploie.

     

    « Cinq cents pièces… »

     

    Dispositif à première vue assez simple : 1) l’écrivaine-narratrice se rend en train à Montauban pour y participer à une rencontre avec des lecteurs et y passer ensuite la nuit ; au cours du voyage, elle converse en imagination avec Vila-Matas, dont la lecture la stimule ; 2) l’auteur espagnol fait lui-même le récit un brin vertigineux d’un harcèlement par courriel dont il est victime ; 3) revenant, lors d’un autre déplacement, toujours en train, d’Auvergne, où elle vient d’écrire les deux textes précédents, la même écrivaine s’efforce de se déprendre de Vila-Matas afin de « passer à autre chose ».

     

    Rien de plus inexact qu’un tel résumé, lequel gomme tout ce qui fait l’essentiel du livre d’Anne Serre : la parodie d’hésitation fantastique (« Vila-Matas […] s’était carrément assis dans le fauteuil à ma droite dans la voiture du TGV »), l’incessant va-et-vient entre réalité ( ?) et fiction, les retours, coïncidences et multiples jeux de miroirs, la réflexion exigeante et profonde sur l’écriture comme art de la séparation et de la fugue. Parler de mise en abyme serait ici peu dire, même si la narratrice est bien celle qui projette « un nouveau roman qui s’appellerait : Voyage avec Vila-Matas ». Ce qui se tisse et se construit sous nos yeux, c’est un lieu intérieur qui serait celui de la littérature. Et le geste d’Anne Serre entrecroisant inlassablement les fils qui relient les différents plans de son récit est celui même par lequel sa narratrice travaille à se rassembler dans l’acte d’écrire : « Il y avait en moi, chaque fois que j’essayais de réécrire, une quantité de lambeaux, de parcelles, de fragments (…). On eût dit un puzzle, comme celui que j’avais acheté de cinq cents pièces, en septembre, et qui achevé montrerait agrandie une image d’un album de Tintin ».

     

    Nombrilisme ?

     

    Comme cette dernière citation le suggère, tout cela n’a rien d’aride mais, marqué au coin permanent de l’humour, provoque souvent chez le lecteur une jubilation indéniable. Et parfois un peu de lassitude, surtout dans la seconde partie, quand le sentiment soudain s’installe qu’on a compris le truc. Mais dès que l’écrivaine reprend la parole, le charme revient. Car même si celle-ci n’est pas l’auteure, ce roman qui tient de l’essai compose aussi, dans la lignée de l’autofiction, un magnifique autoportrait en profil perdu. Portrait de l’écrivain d’aujourd’hui, en perpétuel voyageur condamné à se mettre en scène devant des lecteurs qui le confondent avec sa personne publique. Portrait d’une personne habitée tout entière par la littérature et pour qui la réflexion sur la littérature ne se distingue donc pas de celle qu’elle mène sur elle et sur sa propre vie. Et ce sont de belles ouvertures sur d’anciennes histoires d’amour ou des images de l’enfance, et d’une « vallée riante et verte mais solennelle aussi » qui lui fut un décor fondateur.

     

    Ce livre qui commence et finit dans le train confirme aussi le caractère toujours mouvant et insaisissable de l’œuvre d’Anne Serre, laquelle se joue des genres et fait sans cesse jouer leurs limites, comme c’était le cas dans Qu'est-ce qu'une femme ?, court texte paru en ligne dont j’ai parlé ici. Se confirme aussi le côté tranquillement provocateur de cette œuvre qui ne s’embarrasse pas des oukases de l’air du temps, le célèbre nombrilisme de la littérature française s’y trouvant à la fois assumé avec une rieuse insouciance et battu en brèche, puisque l’auteure, pour mieux nous démontrer que ce nombrilisme prétendu n’est pas plus français et donc pas plus nombriliste que cela, va jusqu’à écrire elle-même et placer au cœur de son livre la nouvelle fictive d’un écrivain espagnol bien réel. Tout cela nous change agréablement de l’actuelle obsession du sujet, de la tyrannie des grands problèmes et de leur accablant cortège de bons sentiments.

     

    P. A.

     

    Illustration : plafond de l’église Saint-Ignace, à Rome


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  • http-_matt.my.tripper-tips.comC’est le premier livre d’elle que je lis. Je m’étais fait de l’auteure galloise l’image d’une sorte d’ « icône lgbt » ­— une amie anglaise s’était même étonnée de la voir publiée en France dans des collections destinées au grand public. Honte à moi, je ne me sentais concerné qu’en partie. Et puis, l’éditeur a eu l’amabilité de m’adresser l’ouvrage, j’ai constaté qu’il était traduit par Alain Defossé, dont les qualités de traducteur n’ont d’égal à mes yeux que ses dons de romancier… Bref, je me suis lancé dans la lecture de ce pavé dont le titre français joue sur les associations que j’évoquais plus haut, tandis que l’anglais (The Paying Guests) met l’accent sur ce qui pourrait être considéré comme un personnage essentiel de l’histoire : la maison où elle se déroule.

     

    Le roman en majesté

     

    Cette maison est celle de Frances et de sa mère, dans un quartier plutôt élégant du sud de Londres. La jeune femme sort d’une histoire d’amour compliquée avec Christina. Ses frères ont péri pendant la Première Guerre mondiale, laquelle vient de s’achever. Son père est mort il y a peu de temps après avoir gaspillé le patrimoine en spéculations hasardeuses. Pour pouvoir continuer d’habiter la vaste demeure, il faut y accueillir des locataires : ce seront Leonard et Lilian, un jeune couple… Ce dont on se doute bien que ça doit advenir arrive : liaison clandestine Frances-Lilian, meurtre de l’encombrant Leo ; après quoi le roman bascule dans une intrigue plus judiciaire que policière mais irréprochablement haletante.

     

    Et pourtant, 700 pages… Mes lecteurs habituels mesureront, venant de moi, l’éloge, quand j’aurai dit qu’il les faut bien. Ce qui révèle un tour de force, compte tenu du fait que tout se passe en quasi huis clos et au point de vue de la seule Frances. Mais Sarah Waters possède à fond l’art des temps forts et des temps faibles, connaît celui des rebondissements, sait ménager des gradations psychologiques pratiquement insensibles en leur subtilité. Bref, c’est le roman classique dans toute sa splendeur, à tous les sens que cette dernière expression pourrait prendre. L’arrière-plan historique (les bouleversements qui font suite à la guerre, dans les esprits et dans les mœurs) est bien là, précis sans devenir pesant. Comme toujours chez les Anglais, les différences sociales, finement dessinées, jouent un grand rôle. Le premier revenant, bien sûr, à la condition faite aux femmes.

     

    Morale revigorante

     

    Cela étant, on serait à la limite du pastiche s’il n’y avait, il faut bien le dire, les scènes de sexe. Car enfin on est en train de lire quelque chose qui pourrait, à peu de chose près, avoir été écrit au moment où se situe l’action, et voilà qu’on tombe sur : « Leurs ventres, leurs seins trempés de sueur glissaient l’un contre l’autre comme lubrifiés » ; ou encore : « La nudité ne leur suffisait plus : elle aurait voulu traverser la peau de Lilian, la posséder de l’intérieur, avec ses mains, ses lèvres, sa langue » ; ou enfin : « Mes ongles vous réclament. Les cheveux sur ma nuque se hérissent dès que vous apparaissez. Les plombages de mes dents se languissent de vous ». Ça fait un choc.

     

    Bien entendu, il s’agit de restituer au lecteur l’effet qu’aurait pu produire la découverte d’une telle relation dans le contexte de l’époque, le décalage entre le classicisme général et la soudaine crudité de certains passages matérialisant le scandale que peut représenter la sexualité féminine dans une société dominée par les hommes. Les deux héroïnes se débattent en effet sans cesse contre le poids de la norme sociale. Ce poids est d’abord celui des choses : dans ce roman d’une passion, il est question d’un chauffe-eau capricieux, d’un carrelage qu’il faut nettoyer au vinaigre (« Le savon laiss[e] des traces blanches sur les carreaux noirs ») ; des « taches d’un beau jaune et [des] frisottis roux et mouillés qui constell[ent] le rebord de la cuvette »… Frances entretient la fameuse maison, et ses tâches quotidiennes sont décrites avec une précision qui suggère qu’on est plus loin que le réalisme, aux confins d’un quasi fantastique chargé de sens. Ainsi le corps inerte de Leonard, péniblement descendu par l’escalier, semble la somme de toutes les pesanteurs auxquelles ses deux meurtrières tâchent désespérément d’échapper. Mais toute la subtilité du roman de Sarah Waters réside en ceci : pour mieux faire partager leur effort au lecteur, la narratrice, si ce n’est l’écrivaine, se bat elle-même contre des normes d’écriture romanesque auxquelles elle a choisi dans le même temps, et avec quel talent, de se plier, pour mieux les subvertir et les saper de l’intérieur.

     

    À cet égard, on appréciera notamment l’audace du « happy end » final, presque incongru dans ce genre de récits généralement empreints de fatalisme judéo-chrétien, et qui voit les deux rebelles accepter l’idée que, décidément, elles « ne peuvent pas » regretter quoi que ce soit. Amoralisme tranquille et plutôt réconfortant, par les temps qui courent. Ou par tous les temps.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneL’auteur d’Œdipe sur la route et du Boulevard périphérique (Actes Sud, 1990 et 2008) avait publié une première fois ce court texte en 1936, sous le pseudonyme de Jean Remoire, où l’on entend vaguement mémoire. Tirage limité, édition de luxe avec trois gravures sur bois de Claire Pâques, dont l’une figure, reproduite, en tête du petit volume réédité par Actes Sud en 2012 et qui sort aujourd’hui dans la collection Babel. 2012 : l’année de la mort de l’écrivain. Il y a en soi quelque chose d’assez émouvant à imaginer cet homme de quatre-vingts ans relire et préfacer, en ce dernier livre, son premier récit, écrit à vingt ans, pendant son service militaire. Et plus encore quand on découvre le sujet de ce récit de 1933 : « Je sortais à ce moment-là d’un grand amour brisé, et c’est peut-être pour cesser d’y penser que j’ai revécu ces jours où j’avais onze ans et où j’ai vécu mon premier grand amour. J’avais onze ans et elle sept. Nous n’avons joué ensemble qu’une seule fois, mais d’une façon qui m’a illuminé et elle aussi ».

     

    Bauchau âgé relit et republie le récit dans lequel Bauchau jeune cherchait à oublier un passé récent en se replongeant dans le souvenir déjà lointain d’une première expérience où s’annonçait celle qu’il venait de vivre. Étrange boucle temporelle. C’est en partie elle qui donne son intensité et son charme à l’évocation de cette unique journée passée par Billy en compagnie d’Inngué. Été, complicité, cachettes (« Nous restons un instant blottis l’un près de l’autre aux aguets dans l’odeur forte, la chaude humidité des sapins ») ; jalousies et premiers émois (« Je vous consacre mes yeux, mes oreilles… non pas cela, ça fait sale (…). Je vous consacre tout moi-même ») ; sentiment d’être seul au monde (« Que pouvaient-ils comprendre à mon cœur (…) avec leur cruelle curiosité d’enfants, leur lourde assurance de grandes personnes »).

     

    Au cours de ce seul jour, Billy découvre « un monde nouveau ». Celui de l’amour, pressenti, mais aussi et peut-être surtout, comme le suggère le titre, celui du rêve. Car l’univers, après Inngué, est « tout coloré d’une absence », et dans cette béance soudain révélée va s’engouffrer l’imaginaire d’un enfant déjà nourri de maintes lectures.

     

    Est-ce cette absence présente au cœur des choses qui leur confère une mystérieuse densité, ou la simple magie de l’enfance… En tout cas la nature, peut-être personnage principal de ce roman d’amour en 70 pages, y est toute habitée par « une obscure attente ». Et l’étang qui s’y dissimule, d’autant plus attirant qu’un autre enfant s’y est noyé un peu plus tôt, « sous l’exultante soleillade (…) reste morne, d’un gris de fer parcouru d’aucun souffle, sans une ride ; parfaitement hermétique, impénétrable, hostile »…

     

    P. A.


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