• http-_www.larousse.frDans l'entretien qu’il accordait, voici quatre ans, à ce blog, Alain Blottière, questionné à propos de son intérêt pour les personnages d’adolescents, répondait : « Ils ne sont jamais des êtres domptés ». C’est encore un adolescent qui joue le premier rôle dans Comment Baptiste est mort. Et il se révèle peut-être encore moins domptable que tous les autres.

     

    Un thriller psychologique sans psychologie

     

    Le récit, qui brasse des thèmes habituels à l’auteur mais les approfondit encore en les réinscrivant dans un cadre plus que jamais contemporain, joue en permanence sur deux plans. Le plus apparent est aussi le plus marqué par l’actualité : Baptiste, ses parents et ses deux jeunes frères ont été enlevés par un groupe de djihadistes et retenus en otage dans un de ces déserts qui deviennent si facilement autant de prisons. Délivré, de retour en France, il est tenu de subir un « debriefing » face à un interrogateur dont on ne connaîtra que la voix. Car « dans sa mémoire se mêlent des moments clairs (…) et des moments plus noirs que la nuit, longs moments bizarrement perdus ». Parmi ces derniers gît un affreux souvenir, qui expliquera à la fois « comment Baptiste est mort » et pourquoi il semble le seul survivant de sa tragique aventure.

     

    Travail de la mémoire, donc, qui pourrait se lire comme un brillant thriller psychologique si le dispositif choisi par Alain Blottière ne déjouait pas habilement la psychologie : en alternance, les entretiens de l’adolescent avec son probable psychologue, réduits à de purs échanges de répliques, sans incises ni commentaires, et les plongées dans les souvenirs de Baptiste, souvenirs essentiellement factuels ; l’évolution du personnage et la remontée vers la lumière des scènes obscures seront portées par un jeu d’images et de motifs savamment entrelacés pour former un tissu de plus en plus serré.

     

    « … des choses si belles que je ne peux pas en parler »

     

    Une des forces du livre est de refuser non seulement les analyses attendues mais aussi tout l’humanisme moralisant qu’un tel sujet pouvait faire craindre. Au point que le lecteur distrait pourrait se sentir choqué de voir des geôliers pourtant dépeints sans complaisance se prendre pour leur prisonnier d’une sorte d’affection, et d’entendre celui-ci dire à propos de leur chef : « Amir m’a beaucoup appris (…), il m’a offert des choses si belles que je ne peux pas en parler ». Mais ce serait oublier que Baptiste a reçu de ses bourreaux le nouveau nom de Yumaï, qui désigne un renard du désert ; et qu’il est un de ces adolescents d’Alain Blottière que « personne, jamais, ne pourra (…) enfermer ». Comme les héros du Tombeau de Tommy (Gallimard, 2009), qui évoquait le jeune résistant Thomas Elek, ou de Rêveurs (Gallimard, 2012), qui mettait en scène deux garçons pendant la révolution égyptienne de 2011, Baptiste/Yumaï trace et insinue son parcours individuel dans les plis de l’histoire collective. Et ce parcours rejoint l’immémorial. Abandonné par ses ravisseurs, qui veulent faire de lui un guerrier, pendant des jours entiers dans une grotte en plein désert, le jeune héros y entre en communication avec un passé très lointain. « Déconnecté » au figuré comme au propre, seul dans « un paysage d’avant les hommes », à force de contempler les peintures rupestres ornant les parois de sa grotte, il finira « par voir » ces figures qui se répondent et s’opposent selon une géométrie énigmatique et pleine de sens.

     

    Au seuil de la caverne

     

    « Magie », que ce repli dans le passé qui est aussi une fuite et un refuge pour la mémoire de Baptiste, incapable d’affronter ce que lui-même a accompli pendant le temps de sa détention. Mais le beau et scandaleux paradoxe sur lequel se fonde le roman d’Alain Blottière réside en ceci : cette fuite est aussi une quête, qui aboutit à une forme de vérité. À lire les magnifiques descriptions du désert, où le jeu des couleurs déploie un imaginaire intensément visuel, comment ne pas comprendre que c’est une manière d’être au monde que Baptiste, devenu Yumaï, a découverte dans la grotte montagneuse au seuil de laquelle il contemple ces paysages ? Et que cette caverne, dont il ne parlera à aucun enquêteur, est la métaphore d’une descente au plus profond de soi ?...

     

    P. A.


    votre commentaire
  • http-_frenchmorning.comIl est toujours fort instructif de lire les succès littéraires d'autrefois. Non seulement pour les enseignements qu'on en tire quant à l'évolution des goûts et des mœurs, mais parce qu'on s'aperçoit souvent que l'accueil qui leur a été réservé était loin de tout devoir aux caprices du temps et de la mode. Certains éditeurs s'attachent à nous faire ainsi redécouvrir les livres qui ont séduit et marqué nos aïeux. J'ai souvent évoqué la remarquable collection [vintage], chez Belfond. Et le Mercure de France n'est pas en reste, qui, après avoir publié récemment des Souvenirs d'un buveur d'éther, par Jean Lorrain, dont j'ai parlé, s'apprête à rééditer Sixtine, le chef-d'œuvre délirant de Remy de Gourmont.

     

    Délicieusement désuet

     

    C'est dans la Bibliothèque étrangère du même éditeur que paraît aujourd'hui un court roman publié anonymement en 1949 dans ses éditions anglaise et française. On sait à présent quel personnage était son auteure, Dorothy Strachey, sœur de Lytton et de James, le cofondateur du Bloomsbury Group. C'est pratiquement la seule œuvre de cette proche de Virginia Woolf, bisexuelle, épouse du peintre Simon Bussy qui fut élève de Gustave Moreau, amie et traductrice de Gide. Celui-ci n'était pas enthousiasmé par Olivia, dit-on. Découragée par son accueil, Dorothy Bussy attendit quinze ans avant de se décider à publier son roman quand même.

     

    L'auteur de Paludes avait tort, comme la suite l'a montré. Et comme le prouve encore la lecture de l'ouvrage. Certes, on lui trouve d'abord un charme délicieusement désuet, dans l'écriture (Roger Martin du Gard est un des traducteurs) et, à première vue, dans le propos. Comme Dorothy Bussy elle-même, Olivia, britannique, seize ans, part faire ses études secondaires en France, dans un pensionnat chic pour jeunes filles venues de partout. L'établissement est tenu par deux femmes, Mlle Julie et Mlle Cara (dans la vraie vie, Mlle Julie s'appelait Marie Souvestre, et Dorothy la suivra en Angleterre quand elle ira y fonder une autre école — ce qui, soit dit en passant, prouve qu'Olivia est bien un roman). Comme dans Les Feux de Saint-Elme, de Daniel Cordier, on plonge dans un monde à présent englouti. Monde tout masculin dans un cas, féminin, raffiné et plein de délicatesses dans l'autre : « L’une de nous était allée chercher le flacon d’eau de Cologne ; l’autre en avait imbibé un mouchoir ; l’une était chargée de l’éventer ; l’autre, d’arranger le châle qui s’était déplacé »… Mais le temps ne s’épuise pas en menus rituels. On lit les grands auteurs, aussi, et l’attention subjuguée avec laquelle ces jeunes filles écoutent Andromaque fera rêver plus d’un enseignant d’aujourd’hui.

     

    « Être aimée autrement… » 

     

    Tout ça n’explique évidemment pas le succès du livre à sa sortie, même si, l’auteure étant née en 1865, l’écart temporel était en 1949 déjà propice aux bonheurs du rétro. Mais l’essentiel n’était pas là. L’essentiel était, à l’évidence, le scandale. Car tout le livre tourne autour de quelque chose dont on ne parlait guère quand Dorothy Bussy avait seize ans, et sans doute à peine plus quand elle en avait quatre-vingts — hors du milieu affranchi et éclairé dont elle faisait partie. Le récit s’ouvre d’ailleurs sous le signe du non-dit : « Qui donc, à la maison, se serait jamais permis de risquer la moindre allusion à un sentiment secret, à plus forte raison d’en faire explicitement l’aveu ? » C’est d’amour qu’il s’agit, bien sûr, d’un amour différent et, pour la jeune fille qui l’éprouve aux alentours de 1880, incompréhensible. « Mlle Julie ne m’aime pas plus qu’elle n’aime Laura », monologue-t-elle. « Mais elle m’aime un peu, moi aussi. Et elle m’aime autrement… » Et d’ajouter : « Je compris soudain que c’était bien cela que je voulais : être aimée autrement … »

     

    « Est-ce que, vraiment, j’avais un joli corps ?... »

     

    La passion qui unit l’élève et la maîtresse ne sera jamais nommée plus clairement, ni avouée qu’à demi-mot (« Je t’aime bien, mon enfant (…). Plus que tu ne crois »). Et c’est justement ce refus de l’explicite qui, paradoxalement, fait tout l’intérêt du livre à l’heure actuelle. Car si la chose n’est pas nommée, c’est que la jeune narratrice l’ignore et n’en comprend pas les symptômes, sans que l’auteure intervienne après coup pour l’éclairer. Au lecteur de lire entre les lignes, et de suivre, au fil de ce qui apparaît comme un récit de formation, les perplexités de l’héroïne : « Quelle était cette curieuse locution française qu’elle avait employée ? "Un joli corps…" Est-ce que, vraiment, j’avais un joli corps ? C’était une pensée qui, jusque-là, ne m’avait jamais effleurée ».

     

    Bien entendu il ne se passera rien, à part des crises de larmes et quelques mains couvertes de baisers. Olivia ne saura même jamais ce qui aurait pu se passer, ni ce qui s’est vraiment produit lors du coup de théâtre final, auquel tout le roman mène en une progression très maîtrisée, mine de rien. Toute la tension qui habite et anime le livre vient d’un mystère persistant à se refuser car il ne peut pas être dit, et même si le lecteur le connaît, ce mystère, par la grâce d’un pur dispositif littéraire, devient la métaphore de toutes les choses indicibles. Plus qu’un sujet tabou, le véritable thème d’Olivia, en fin de compte, c’est l’instabilité du désir, de tous les émois, l’impossibilité de saisir autrement que de biais ce qui se dérobe au langage… Décidément, Virginia Woolf n’est pas très loin.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • cdn-europe1.new2.ladmedia.frNon, ce n’est pas Haruki, auteur surévalué de gros romans tendance new-age. Pas davantage Ryu, dont on connaît peut-être moins les petits livres secs et nerveux sur le désespoir de la jeunesse nippone… « Pendant vingt ans à Paris », dit Kazumiko Murakami elle-même dans sa postface, « j'avais transmis au Japon les superficielles informations d'une sorte de subculture ». Informations qu'elle était sans doute bien placée pour recueillir en tant que collaboratrice de différents magazines hexagonaux qu'on ne nommera pas ici. De retour à Tôkyô au moment du tsunami de 2011, elle s'est rendue dans les régions frappées, s'est investie dans le soutien aux victimes, et a écrit ce curieux petit récit.

     

    Poétique de l’écart

     

    Curieux en tout cas pour le lecteur occidental. On se prend à imaginer à quoi aurait ressemblé, sur le même sujet, un roman français par exemple (avec sa confrontation probable entre les représentants des différentes couches sociales) ou américain (avec sans doute son mélange d'ultra-violence et de réflexion sur le péché)… Le récit de Kasumiko Murakami est d'abord intéressant par la différence qui le sépare de ces choix. Yasuo, pêcheur vieillissant mais énergique, est à la tête du syndicat des récoltants de wakamés, ces algues comestibles qui poussent près des côtes. Le jour de la grosse vague, il prend l'initiative de conduire son bateau droit vers le large ; d'autres le suivent ; ce sera leur salut. De retour sur terre après la catastrophe, il retrouve sa femme saine et sauve dans un paysage ravagé. Tous deux vivront quelques semaines dans un centre d'hébergement, puis dans une habitation provisoire. Enfin, cinq mois après, il reprend la mer. Et voilà. Moins de cent pages.

     

    La notion d'écart est au cœur de ce livre et de l'art subtil dont y fait preuve son auteure. Écart, on l'a déjà suggéré, par rapport à ce qu'on aurait pu craindre en matière d'emphase, de grands sentiments et de grilles d'analyse. Écart aussi par rapport à tout ce qui pourrait être de l'ordre du morceau de bravoure : vue de la haute mer par Yasuo et ses compagnons, le cataclysme devient « un mur noir et luisant » « à l'endroit où s'étendait la plage un instant plus tôt » ; l'essentiel du roman se passe, comme l'annonce le titre, « après », et on n'en aura eu en définitive que les signes ­— flammes vues de loin, effets sur les survivants, récits faits par d'autres au personnage principal.

     

    « Un massif d'amaryllis rouges qui oscill[ent] dans le vent … »

     

    Et puis après s'éloigne aussi, résolument, de toute psychologie du traumatisme. Que raconte ce roman, en fait ? La culpabilité de Yasuo. Ses remords d'avoir conduit dans une maison de retraite située sur le rivage sa mère, dont il se souvient douloureusement que, enfant, « il lui arrivait de sortir le mamelon brun (…) et de le faire rouler dans sa bouche, comme un grain de raisin ». Ses interrogations à propos du réflexe qui l'a poussé à « fuir » vers le large pour sauver son bateau au moment crucial. Rien ne nous est caché de ces scrupules, et rien, d'une certaine manière, ne nous en est dit. Ils sont livrés comme des faits, aussi bruts et denses que les traces matérielles du désastre, ruines, gravats, abris de fortune. Quant au dépassement final du malaise qui, pendant des semaines, a condamné l'alerte Yasuo au marasme et à l'inactivité, on le comprendra en voyant celui-ci accepter de célébrer les funérailles de sa mère, dont on n'a pourtant pas retrouvé le corps, ou arrêter les yeux sur « un massif d'amaryllis rouges qui oscill[ent] dans le vent ».

     

    Plutôt que de chercher à montrer ce dont bien des auteurs feraient l'objet principal de leur récit, Kasumiko Murakami choisit de parler, à chaque fois, d'autre chose : de la voix de Yasuo, « en dysharmonie avec son apparence » et « comme pétrie de matériaux divers » ; des cheveux de sa mère « lorsqu'il les voyait onduler comme un serpent dans l'eau chaude et blanchâtre », et auxquels les algues « qu'il [voit] onduler élégamment au fond de la mer » lui font penser ; de la stridulation d'un insecte sous un tas de cordes, « petit être animé, vivant dans les ténèbres de la boue » qui lance son « appel solitaire ». Et ce sont ces notations apparemment secondaires qui, grossissant soudain des détails auxquels elles confèrent une mystérieuse intensité, portent en toute légèreté le poids de l'essentiel.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 7 avril 2016 sur le site du Salon littéraire.


    votre commentaire
  • http-_blog.zodio.fr_wp-contentUn cas d’école. Vous m’avez souvent entendu déplorer la passion funeste de l’époque pour les gros romans. Certains pensent peut-être que c’est là l’obsession particulière de quelqu’un qui, en tant qu’auteur, n’a jamais produit que du court. Eh bien, qu’ils lisent le livre d’Herman Koch. Ils verront, avec une certaine fascination, ce qui pourrait tenir en 200 pages proliférer jusqu’à occuper plus du double. Dommage, pour ce qui aurait pu être un petit récit teigneux et roublard. Mais l’auteur est, dans sa Hollande natale, un « journaliste réputé » et, qui plus est, nous dit-on, un « animateur télé » : il connaît les tendances. Hélas.

     

    Une affaire embrouillée

     

    Il est vrai que l’histoire est un peu compliquée. Le Monsieur M. du titre est un écrivain déjà âgé et dont l’étoile, encore vive, pâlit. Son voisin lui écrit des lettres mystérieusement hargneuses qu’il n’envoie pas. On saura par la suite pourquoi : ledit voisin, qui se prénomme Herman comme l’auteur, a été accusé dans son adolescence d’avoir assassiné son professeur d’histoire, lequel harcelait, après en avoir été l’amant, sa petite amie, la belle Laura. Or, Monsieur M. a fait de ce fait divers un roman, dans lequel il ne laissait aucune place au doute. Alors que, justement… Mais n’en disons pas trop, et laissons le lecteur patient aller jusqu’au bout de cet apparent thriller, qui sait en ses moments de grâce créer un vrai suspense, même si à la fin l’auteur ne sait plus très bien que faire de tous ses personnages et en laisse un ou deux en plan.

     

    Peu importe. L’essentiel est quand même de faire long. Pour y parvenir, Herman Koch complique encore son affaire déjà embrouillée, par les moyens conjugués de la polyphonie et de l’analepse. D’un chapitre à l’autre on change en effet de personnage central et, à cette occasion, de narrateur ou en tout cas de point de vue, ainsi que d’époque. À quoi s’ajoutent quelques effets de mise en abyme. Commentant les œuvres de Monsieur M., le Herman du livre se prend à l’occasion dans ses lettres pour le romancier : « Je me demande tout à coup ce que vous feriez dans mon cas. Je peux passer tout de suite au lendemain… » Au cours d’une interview, M. lui-même se livre à des considérations que son créateur aurait dû mieux écouter : « On lit parfois des livres sans pouvoir se défaire de l’impression que l’auteur a voulu en rajouter. Qu’il a pensé ne pas pouvoir se contenter d’un seul élément crucial ».

     

    Faisons gicler du Dreft…

     

    Tout cela ne va pas sans adresse, mais il y a des effets pervers. Les changements de focale encouragent aux redites. Nous projette-t-on un film d’amateur aux environs de la page 300, on le reverra sans pitié dans tous ses détails quand, 150 pages plus loin (eh oui !) un autre personnage devra le visionner. Vous me direz que ce que j’appelle effet pervers n’a rien de pervers aux yeux de l’auteur : la répétition a une grande vertu, elle génère des pages.

     

    Un autre moyen d’en produire, c’est de faire un sort à tout ce qui passe. Le moindre personnage secondaire a droit à son portrait psychologique en règle ; une comparaison lâchée en passant donne lieu à tout un paragraphe ; les faits et gestes les plus innocents sont grossis à des dimensions qui frôlent l’inquiétante étrangeté : « Stella, qui avait sorti de l’évier l’ensemble des assiettes, fourchettes, cuillères et couteaux pour les poser sur le plan de travail, a fait gicler du Dreft dans la bassine remplie d’eau chaude » (à mon avis, le Dreft est un liquide-vaisselle néerlandais).

     

    Pantalons bataves

     

    C’est intéressant de lire Cher Monsieur M., on développe sa capacité à sauter un paragraphe sur deux, ce qui n’est pas si simple : si on ne veut pas perdre le fil, il faut apprendre à distinguer dès le début le paragraphe qu’on peut passer de celui qu’il convient de lire. Quand on y parvient, on dépouille le roman d’Herman Koch de ses affûtiaux. Que reste-t-il, alors ? La peinture des adolescents et du groupe qui les rassemble. Là, il faut le reconnaître, Herman (Koch) sait y faire. On sent qu’il s’y connaît. Il se met même si facilement à leur place qu’on se demande si le roman écrit par Monsieur M. s’intitule Règlement de comptes par hasard. Koch et ses jeunes héros en ont en effet visiblement gros, passez-moi l’expression, sur la patate. Mettez-vous à leur place… Ils doivent (ou ont dû ?) supporter des parents (« dans l’ensemble, des créatures risibles ») et, pire que tout, des profs, autrement dit « des ratés. Ratatinés et frustrés », à la vie « vide et inutile » et qui, comble de l’horreur, portent « de vilains pantalons gris ou marron clair à plis, taillés dans un tissu synthétique indéfinissable ».

     

    À mes moments perdus il m’arrive de m’adonner moi-même à cette activité honteuse, l’enseignement, mais je tiens à proclamer ici bien haut que je ne porte jamais des pantalons pareils. Je ne peux rien certifier en ce qui concerne mes collègues bataves, évidemment… Mais il n’y a pas que les enseignants qui trinquent dans le livre d’Herman Koch. Celui-ci en veut aux adultes, dont, probablement, il s’exclut, en général, aux vieillards en particulier, plus encore quand ceux-ci sont écrivains. Et voilà d’ailleurs le second point fort de son livre. Les réflexions du vieil auteur, « qui, dans une librairie, vérifie toujours au centimètre près l’espace qu’occupent ses œuvres sur les étagères » sont, il faut l’avouer, fort réjouissantes. Fielleux et misanthrope à souhait, ce Monsieur M. : « S’il écrivait ce qu’il pensait vraiment, sous sa forme la plus crue et la plus fruste, ce serait terminé d’un seul coup. Les lecteurs, emplis de dégoût, se détourneraient de lui ». Cela s’applique-t-il aussi au vrai romancier, et sa fascination pour les gens jeunes provient-elle de ce qu’il se voit déjà en vieille gloire pleine de rancœur ? En tout cas, vieillard méchant, enfants cruels, il tenait là la matière d’un beau face-à-face. Dommage, décidément, qu’il ait fait sien l’adage qu’il prête à un de ses héros : « Tout livre entassé en grandes piles à côté d’une caisse est un chef-d’œuvre ».

     

    P. A.


    4 commentaires
  • uploads1.wikiart.orgIl y a deux ans, paru chez le même éditeur et déjà traduit par Jean-Marie Argelès, un premier roman, La Corde, avait attiré l'attention sur Stefan aus dem Siepen. J'avais dit à l'époque combien était troublante cette fable dans laquelle l'apparition jamais expliquée d'une corde traversant un village et disparaissant dans les bois venait tirer les individus de leurs habitudes et les éloigner de leur moi socialisé. On songeait autant à Kafka ou à Ramuz qu'aux frères Grimm.

     

    Le merveilleux démythifié

     

    Dans son deuxième livre, l'auteur allemand confirme son goût pour un fantastique issu de la tradition culturelle germanique mais revisité à la lumière d'interrogations contemporaines. Le père de Tilman est couvreur, ce qui le prédestine aux positions élevées. De fait, sorti de l'enfance, puis ayant dépassé l'âge où, raisonnablement, on cesse de grandir, il poursuit sa croissance sans relâche. Deux mètres, bientôt trois… Premier amour, premier emploi vite perdu, chômage… Tilman grandit toujours. Se résolvant pour finir à accepter son statut de phénomène et les revenus qui vont avec, il sortira, avec sa famille, du besoin, retrouvera une compagne et atteindra une certaine forme de sagesse : « J'ai trouvé un rôle dans lequel le public désire me voir (…). Sans doute ce rôle n'est-il pas le plus exaltant. Mais je me demande combien de rôles le sont vraiment ».

     

    Pas de véritable intrigue, on le voit, dans ce Bildungsroman d'un genre un peu spécial. Comme il suivait sa Corde dans le précédent récit, Stefan aus dem Siepen déroule ici une hypothèse de départ sans s'autoriser les moindres rebondissement, péripétie ou autres facilités romanesques. Et si on est dans une forme de merveilleux (« Toute cette histoire avait un peu l'allure d'un rêve »), il s'agit d'un merveilleux démythifié, sans objet magique ni transformation imprévue (« Même si Nina, prenant son courage à deux mains, l'embrassait (…), le corps horrible dont il était prisonnier ne disparaîtrait pas pour autant »).

     

    « Hommes prêts-à-porter » 

     

    Que deviennent les héros des contes dans la société de communication ? Telle est la question à laquelle l'auteur du Géant se donne pour tâche de répondre avec une logique impeccable et mêlée d'humour. La nature, dont les puissantes évocations faisaient en grande partie le charme de La Corde, n'est présente ici qu'occasionnellement. On peut le regretter. Mais son absence laisse toute la place à la peinture grinçante d'un monde très actuel. « Il n'y a plus de demandes pour les géants », déclare le médecin qui dispense Tilman de son service militaire ; « nous n'avons plus besoin que d'hommes prêts-à-porter ». Cependant, dans cet univers où « le papier imprimé et les écrans lumineux [ont] remplacé les baraques foraines », notre héros fascine d'autant plus qu'il constitue « un prodige qui, bien qu'ayant surgi dans la réalité, ne quitter[a] jamais le monde du rêve et du fabuleux ». Il s'y résigne, avec un élitisme réjouissant : ses admirateurs « peu familiarisés avec les plaisirs intellectuels (…), n'[ont] d'autre choix que d'aller chercher ailleurs leur divertissement ».

     

    Car ce prodige de foire est un homme délicat, sensible et raffiné, qui passerait bien son temps à lire et à jouer du piano si son statut de gloire nationale allemande et la nécessité de gagner sa vie ne le requéraient de temps à autre. Du contraste entre les exigences intellectuelles du personnage et son aspect exorbitant, entre son élégance de manières et la grossièreté des parents avides et des spécialistes de la communication en proie à la passion du frivole, l'auteur, relayé par un traducteur toujours aussi talentueux, tire des effets comiques légers mais efficaces. Alors que La Corde était centrée sur la notion de collectivité, Le Géant conte les malheurs de l'individu. Et de même qu'en suivant les méandres de la première on s'éloignait toujours plus de la vie sociale, le gigantisme exponentiel de Tilman fait de lui un être toujours plus différent.

     

    « L'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »

     

    Sauf que cette différence, inscrite en lui à l'origine, ne doit sans doute que très peu aux dysfonctionnements de son hypophyse. Dès son enfance, « il lui arrivait de tomber, d'une seconde à l'autre, dans une étrange inertie, et, le regard fixé sur un point dans le vide, d'écouter en lui-même ». Et le singulier devenir de son corps sera seulement l'occasion lui permettant, en l'isolant, d'être « réceptif à des joies » qui lui seraient sans cela « demeurées inaccessibles ». Telles celles de la musique, forme d'art où « la différence entre le grand et le petit (…) p[erd] toute signification ».

     

    On le constate, en explorant jusqu'au bout les possibilités de son récit, Stefan aus dem Siepen va assez loin dans une réflexion qui porte sur les rapports entre singularité et uniformité dans la société moderne, allemande ou pas. D'autant que, ultime paradoxe, son étrange géant n'étant après tout « rien d'autre qu'un couvreur, un comptable, un chômeur », tous peuvent se reconnaître en lui. Et garder ainsi entier leur rêve de pouvoir eux aussi « un jour s'extraire de l'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »…

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 mai 2016 sur le site du Salon littéraire .

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique