• http-_images.lpcdn.caC’est le dernier livre de Thornton Wilder. Deux ans avant sa mort en 1975, l’écrivain aux trois Pulitzer avait voulu retourner au temps de sa jeunesse, et peut-être laisser de lui un autoportrait rêvé et testamentaire en forme de kaléidoscope.

     

    Combien de livres, en effet, dans ce livre dont les chapitres pourraient se lire comme autant de nouvelles s’ils n’obéissaient pas à un double projet : construire par touches successives l’image du romancier lui-même et le portrait d’une société américaine divisée en classes résolument étanches.

     

    Les vocations de Théophile

     

    Soit donc Mr. North… Il a la petite trentaine qu’avait Wilder lui-même au milieu des années 1920 et vient de quitter l’enseignement — activité que l’auteur exerça toute sa vie. Le voici à Newport, dans l’État de Rhode Island, station chic qui abrita de nombreux écrivains, dont Henry James et Edith Wharton. Pour subvenir à ses besoins, North y enseignera le tennis aux enfants du gratin et y jouera les lecteurs à domicile pour leurs grands-parents. Mais, très vite, sa réputation croissant dans ce petit monde cloisonné, on lui demandera bien d’autres services… Et, de chapitre en chapitre, explorant les milieux sociaux et familiaux de cette Amérique du temps de la Prohibition, le romancier va laisser son personnage déployer toute la palette de ses innombrables talents.

     

    C’est qu’il en a, des dons, ce Theophilus dont le prénom figure dans le titre original ! Plutôt que d’aimer Dieu, il semble surtout avoir été gâté par Lui. Au cours de son enfance et de son adolescence, nous dit-il dans les premières pages, il a successivement voulu être saint, anthropologue, détective, magicien, amoureux, j’en passe… Cette énumération est une annonce. Qu’on en juge : monsieur North ramène à la raison une fille de famille qui allait se faire enlever ; il met fin à la mauvaise réputation d’une maison prétendument hantée ; délivre un vieux monsieur de la tyrannie de sa fille ; disperse une bande de faussaires ; libère un adolescent de ses complexes ; rabiboche un couple qui battait de l’aile ; rend service à la femme d’un sous-officier de marine en lui faisant enfin l’enfant que son époux espérait en vain depuis des années… Quel Fregoli ! Et, à chaque fois, on le remercie, on le loue, lui-même ne manquant pas de souligner au passage l’adresse et la pénétration dont il a su faire preuve. Au point qu’on en vient rapidement à se demander s’il ne se paie pas notre tête, ce héros-narrateur qui remarque incidemment : « Le lecteur n’aura pas manqué d’observer que moi, Theophilus, je n’hésitais pas à affabuler pour mon propre amusement ou pour le bénéfice d’autrui » ; et, plus loin, enfonçant le clou : « Je [ne suis] pas étranger à l’imposture, mais j’entends n’y recourir que lorsque cela me chante ».

     

    Homère et le Bottin mondain

     

    Bref, North nous raconte des histoires. D’ailleurs les références livresques abondent dans le roman de Thornton Wilder : Gulliver, Berkeley, Homère… et, dans la chambre d’amis, chez une dame assez peu vertueuse, « sur chaque table de nuit, un exemplaire du Bottin mondain et un autre de Gatsby le Magnifique ». Chaque chapitre, dirait-on, explore un genre littéraire différent, nouvelle policière, conte fantastique, mini-roman d’amour, portrait psychologique…, le tout tenant du journal intime et, peu ou prou, du récit d’éducation. Pas de doute, l’auteur de Notre petite ville voulut finir sa vie et sa carrière en feu d’artifice, sous le signe de la liberté, brandi dès les premières lignes (« C’est au printemps 1926 que je démissionnai. Dans les jours qui suivent une telle décision, on se sent comme au sortir de l’hôpital »).

     

    Une liberté peut-être plus grande encore qu’il n’y paraît : et si tous les chatoiements et le brio de surface n’étaient là que pour laisser pointer de temps à autre des thématiques plus discrètes ?... À propos de ses jeunes élèves, le North professeur de tennis affirme sur un ton péremptoire, on se demande bien pourquoi : « Je ne ressentais nul désir de caresser tous ces enfants ». Mais il avoue être fort sensible au charme des très jeunes filles qu’il invite à manger des glaces au chocolat — « Elle (…) glissa sa main dans la mienne, cela en pleine Bellevue Avenue, étonnant jusqu’aux chevaux, choquant les vieilles dames à bord de leurs phaétons électriques ». La société que peint Thornton Wilder est pleine de scandales et de secrets plus ou moins honteux qu’il déplie pour nous au grand jour. Mais son livre, sous une apparente transparence, est semé de trompe-l’œil et de chausse-trappes. Pour celui qui reste surtout connu pour son théâtre, c’était une belle sortie de scène.

     

    P. A.


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  • https-_i20.servimg.com« Quand on m’aura tué à la guerre, je deviendrai une alouette. Parole », pense Petka. Dans l’immédiat, il élève clandestinement un louveteau dans la grange de ses grands-parents.

     

    On ne sait auquel des deux animaux ce petit garçon russe des années 1940 ressemble le plus. Il a la sauvagerie de l’un, sait se battre, mord ses adversaires au sang et se montre irrémédiablement rétif à toute contrainte. Mais il est toujours prêt à s’envoler dans des rêveries échevelées et son infatigable énergie fait de lui un être essentiellement vibrionnant, dominé tout entier par le démon de la vitesse : si une idée noire le trouble, c’est « l’affaire d’une seconde, à peu près l’instant qu’il faut à une toile d’araignée avec une araignée sautillant dessus pour glisser, par une journée venteuse et monotone proche de l’automne, sur une vitre et disparaître immédiatement sans laisser aucun souvenir » ; il court la steppe, « soulevant la poussière et criant des mots totalement incompréhensibles. Une minute plus tard, il ne rest[e] de lui qu’un point sombre à l’horizon, qui saut[e] et oscill[e] de droite à gauche comme une mouche ivre de joie, réveillée par la chaleur du soleil ».

     

    En quête d’un père

     

    Entre terre et ciel, réalisme et poésie, farce paysanne endiablée et sentiment russe du tragique, tout le livre d’Andreï Guelassimov semble se placer sous ce double totem de l’alouette et du loup. Il a pour cadre un village de Sibérie, région où l’auteur lui aussi est né (en 1965) et a commencé ses études. Les Bouriates et leurs chamanes ont déserté l’endroit, qu’ils estiment maudit. Mais les Russes, qui le peuplent, y ont installé un camp pour les Japonais faits prisonniers en 1939 lors de l’incident frontalier de Khalkhin Gol. Ces captifs meurent en quantité anormalement élevée dans la mine où ils travaillent et près de laquelle les fleurs présentent de bien étranges mutations. À la fin du roman, une bombe tombera sur Nagasaki.

     

    Cependant la guerre, pas plus que l’écologie ou le totalitarisme, ne sont les vrais sujets d’un récit où ils ne constituent qu’une toile de fond pour ainsi dire naturelle. Certes, Petka rêve d’avoir pour père le camarade Staline mais, en somme, comme tout le monde. Surnommé par tout le village « fils de pute », ce petit héros habite avec sa très jeune mère, laquelle a été « traînée derrière les buissons » une dizaine d’années plus tôt par un voyou local à présent sous les armes. Le roman conte sa quête d’un véritable père. Celui des peuples n’étant, pour des raisons évidentes, pas disponible, le caporal Sokolov, le lieutenant chef Odinstsov, le commandant Balandine lui offriront successivement des solutions de remplacement. Car Petka est fasciné par l’Armée rouge et s’entraîne dans la grange « à saluer les chèvres de sa grand-mère », en observant, faute de miroir, son ombre. Pourtant, c’est en fin de compte un ennemi, le médecin militaire Hirotaro, qui constituera pour lui la plus convaincante incarnation de l’image paternelle.

     

    Écriture des confins

     

    Ce personnage, manière de vieux sage expert en herbes médicinales, est le second héros du récit, où les aventures de Petka alternent avec les pages du journal que le prisonnier destine à ses fils, convaincu qu’il est de ne pas les revoir (et ce sera le cas : ils vivent à Nagasaki). Mais on trouverait bien plus de deux livres au sein de ce roman qui, dans le huis clos paradoxal de la steppe immense et à partir d’un matériau de départ apparemment restreint, tresse de multiples fils narratifs, où viennent se lover mille histoires annexes qui tiennent parfois en quelques lignes. À travers ce cheminement capricieux, tout en parenthèses et retours en arrière, une progression insensible mais ultra-précise se dessine, qui rassemblera toutes les perspectives ouvertes en cours de route dans un superbe finale poético-mystique.

     

    Entre-temps on aura vu se déployer le tableau d’un monde fascinant. Patriotisme et progressisme soviétiques y cohabitent sans problèmes avec superstitions et sorcellerie. Une violence extrême et générale y règne : tout le monde bat tout le monde, le sang coule à chaque page, la misère et la famine font des ravages. Mais tous, animaux et hommes, y paraissent possédés par le désir frénétique et jubilatoire d’être en vie. Et l’écriture d’Andreï Guelassimov, gonflée d’énergie et d’inventivité, servie par une belle traduction, mêlant, pour ce récit aux confins de l’Occident et de l’Orient, les tonalités et les cultures, rend ce désir communicatif.

     

    P. A.


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  • http-_doudou.gheerbrant.comVoilà un livre qui aurait pu beaucoup m’énerver : plus de quatre cents pages, longs remerciements à la fin, « playlist » au début, où s’égrènent les noms de personnes totalement inconnues de moi mais dont la seule mention est visiblement censée susciter les cris d’approbation de beaucoup d’autres… De façon générale, style jeune : la Canadienne Emily Schultz est, nous dit-on, « très active sur la scène littéraire et artistique émergente » ; il faut sans doute la considérer comme une écrivaine en voie de développement.

     

    Ça commence comme ce qu’il faudrait sans doute appeler, pour rester dans le ton, « un truc girly » légèrement mâtiné de « trash », entre comédie sentimentale et roman de campus. Hazel Hayes est venue de Toronto à New York pour y rencontrer une directrice de thèse ; mais, résultat d’une liaison rapide avec son prof au Canada, elle se trouve enceinte ; comment va se débrouiller cette jeune femme d’aujourd’hui, entre désir d’avorter et restes de passion déçue ? On avance dans les premières pages avec une indulgence amusée en se demandant combien de temps on va tenir. Et puis on tient, et on se rend compte qu’on s’enfonce même avec un vrai plaisir dans ce gros roman aimablement foutraque.

     

    Fable sociétale

     

    Deux histoires s’y croisent et s’efforcent avec plus ou moins de bonheur de s’y mêler. La bluette contemporaine évoquée plus haut se complique en effet d’une intrigue de SF avec un grand F comme fantaisie : une épidémie peut-être répandue par les puces frappe soudain, sur toute la planète, les femmes blondes. Prises de rage, celles-ci sont capables par exemple de balancer sans sourciller une inconnue sous le métro ou de fracasser le crâne d’un cycliste innocent contre la rambarde d’un pont. « La Furie blonde affecte les femmes sans distinction de race, qu’elles aient les cheveux blonds naturels, peroxydés ou décolorés par des professionnels », faut-il préciser. On est donc clairement dans le conte philosophique ou, pour ceux qui préfèrent, la fable sociétale. Doctorante en « esthétologie », Hazel écrit « sur l’apparence des femmes et la manière dont on les perçoit » ; dans un monde où Hollywood et la publicité ont inventé le culte de « l’icône blonde », elle a compris que « les belles femmes sont habitées par une colère qui leur vient des avantages dont elles jouissent ».

     

    Rousse, donc un peu à part et objet de méfiance à toutes fins utiles, elle se révèle une observatrice sagace de modes et de tics d’époque que l’auteure, en fin de compte, met en scène plus qu’elle n’y cède. Son héroïne, pour regagner leur Canada natal, traversera un pays sens dessus dessous, dans lequel des femmes au crâne rasé sont parquées dans de quasi-camps. Au terme de cette épopée un brin picaresque, elle échoue dans le chalet de son ancien amant, où, seule et bloquée par les neiges, elle lutte contre l’angoisse en racontant son histoire à l’enfant (une fille, forcément) qui grandit en elle.

     

    « Donnez-moi la fessée… »

     

    Réflexion sur le genre, protestation sociale, comique (entre farce rabelaisienne et humour noir), tragique s’entrecroisent dans un livre à la construction volontairement chaotique et qui a le charme du trop-plein. Mais ce qui fait qu’on s’y attache et qu’on suit jusqu’au bout le réjouissant méli-mélo qu’il propose, c’est le personnage principal. Emily Schultz sait imposer sa petite grosse pas très dégourdie mais qui, au moment crucial, n’hésite pas à déclarer à celui qu’elle veut séduire : « Allez-y. donnez-moi la fessée, professeur Mann ». Aussitôt dit, aussitôt fait — « Ma grosse croupe dessinait un arc au-dessus de ses maigres hanches. J’aimais ce que je voyais ». Après ce début torride mais prophétique, tous les malheurs du monde s’abattent sur Hazel avec une infaillibilité jubilatoire sans qu’elle perde ni son humour ni l’optimisme de son âge. Car les bons sentiments qui sont aussi le propre (d’une partie au moins) des jeunes générations finiront par s’imposer et par triompher, dans l’histoire de l’attendrissante rouquine comme dans le livre. Au fond, ils sont gentils, ces jeunes… Et Emily Schultz, une fois qu’elle aura émergé des naïvetés caractéristiques de son âge, deviendra sûrement la véritable écrivaine qu’elle est déjà.

     

    P. A.

     

    Illustration : Degas, Femme se peignant


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  • https-_www.oeuvresouvertes.netUne fois n’est pas coutume, ce n’est pas un roman. Mais quelles exceptions ne serait-on pas prêt à faire quand il s’agit de Thomas Bernhard ? C’est le titre, je l’avoue, qui m’a retenu : quand on est lecteur enthousiaste du grand écrivain autrichien, on ne peut pas ne pas s’être interrogé sur l’absence d’amour et de sexe dans ses œuvres — de même que, selon toute apparence, dans sa vie. La bonne biographie de Hans Höller (Thomas Bernhard, une vie, traduction Claude Porcell, L’Arche, 1994) est trop indulgente pour aborder le sujet autrement que de loin. Le livre de Pierre de Bonneville, spécialiste de Céline, semblait donc devoir remplir un blanc.

     

    Et il le remplit, autant que faire se peut, avec une retenue dont il faut lui rendre grâce. En courts chapitres ayant chacun pour titre une citation, et qui suivent la chronologie avec ce qu’il faut de nonchalance. À l’arrivée, on aura parcouru l’essentiel d’une existence placée sous le triple signe de la souffrance, de la solitude et de l’écriture.

     

    « Une forme encore plus épatante de sexualité… »

     

    La souffrance. « Si l’enfer existe, et naturellement l’enfer existe (…), alors mon enfance a été l’enfer ». Après quand même quelques années de « paradis » auprès du grand-père bien-aimé. Mais la mère ne cessera d’humilier et de battre l’enfant naturel en qui elle voit « un crime contre elle, puis un crime commis par elle ». Ce sera ensuite l’exil dans un foyer national-socialiste en Allemagne, et enfin, peu après le retour en Autriche, les hôpitaux et les sanatoriums où le retient captif pendant des années l’affection pulmonaire dont il finira par mourir.

     

    Le sentiment d’abandon dont l’auteur d’Un enfant a toujours souffert s’est retourné, on le sait, en haine des autres. Et tout spécialement des géniteurs, quels qu’ils soient, « qui produiront vraisemblablement durant des décennies et peut-être encore des siècles des millions et des milliards de débiles mentaux ». Ce qui ne veut pas dire que la sexualité en tant que telle soit considérée par Bernhard comme un phénomène secondaire : « On a tout cela en soi, parfois on peut l’utiliser, lorsqu’on en a envie. Les gens croient toujours que ce qui n’est pas exprimé directement fait défaut, c’est certes bien une ineptie. Un vieillard de quatre-vingts ans, qui gît on ne sait où et n’a pas connu cet amour depuis cinquante ans, il est bien lui aussi en plein dans sa vie sexuelle. Au contraire, c’est une forme encore plus épatante de sexualité que le comportement primaire ».

     

    Aporie

     

    Ce qui n’empêche que la solitude sera la grande affaire de Thomas Bernhard, et le sujet d’un perpétuel dilemme : « Je me suis persuadé que je n’avais besoin de personne, je m’en persuade encore aujourd’hui. Je n’avais besoin de personne. Mais nous avons naturellement besoin de quelqu’un… ». La « solution » à cette aporie sera la relation hors-norme entretenue avec celle qu’il appelait sa « tante » mais aussi son « être de vie » : Edwig Stawianiczek. Cette femme bien plus âgée (de trente-cinq ans) et fortunée que lui sera sa protectrice, son mentor, sa lectrice, et l’entretiendra jusqu’à ce que le succès (considérable) vienne. Bernhard a demandé à être enterré avec elle.

     

    L’autre issue, ce fut, évidemment, l’écriture. Compensation apportée à la solitude, elle en est aussi, dans le cas de Bernhard, l’expression. Pierre de Bonneville note que ce n’est sans doute pas un hasard si elle prend, chez celui qui fut aussi auteur de théâtre, la forme privilégiée du monologue. Je serais tenté de me demander si l’usage de cette forme, chez l’auteur du Souffle, n’a pas à voir aussi, comme les longues phrases de Proust, avec la difficulté de respirer. Mais c’est plutôt à Beckett qu’on pense quand on cherche à qui comparer Thomas Bernhard : Beckett, son seul rival en matière d’intensité et de cohérence radicale.

     

    Bref, l’ouvrage de Pierre de Bonneville donne à penser, en suggérant des pistes qu’il n’impose pas. Il a également le mérite de se fonder sur une multitude de citations ­— j’en ai reproduit ici quelques-unes — tirées d’entretiens et d’œuvres, dans les belles traductions qui en ont été faites en français. Il est d’autant plus regrettable que l’auteur n’ait pas fait traduire aussi dans cette langue, qui est pourtant censée être la sienne, son propre texte. Ou, au moins, que l’éditeur, une fois de plus, ne l’ait pas fait relire par un correcteur digne de ce nom. Cela nous aurait évité, par exemple, les « puis ensuite », les « fusse-t-il » (une spécialité de la maison : que je fusse, que tu fusses, qu’il fusse…) et l’usage original que fait Bonneville des tel et tel que, qu’il affectionne. Ça donne, par exemple : « Dans Le Neveu de Rameau de Diderot tel dans Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard, les femmes sont exclues des débats de l’esprit ». Radical, là aussi. Mais dommage : au-delà d’un certain seuil, la faute de français est une gêne pour la lecture.

     

    P. A.


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  • https-_criminocorpus.revues.orgLe sujet a de quoi séduire les personnes nées assez tôt. Seraient-elles, comme moi, de ces anciens trotskistes que la tentation du travail en usine, Dieu merci, n’effleura jamais : l’établissement est resté une spécialité des « maos », dont certains, avant 68 et après, allèrent s’embaucher comme O. S. afin d’orienter les masses, spontanément révolutionnaires, vers le marxisme-léninisme. Sur ce thème, nous avons déjà le beau récit de Robert Linhart, L’Établi (Minuit, 1978-81, réédité en 2006).

     

    Le livre de Chloé Thomas vient bien après. C’est, à tous les points de vue, un livre de l’après. D’abord, parce qu’elle a trente ans. Ensuite parce que ses héros, Bernard et Marie, se sont établis vers la fin du mouvement, en 1976. Ils ont eu un fils nommé Pierre, élevé entièrement par son père, Marie s’étant, sans qu’on sache exactement pourquoi, éloignée très tôt. Adulte, ce fils rencontre une certaine Jeanne, et c’est elle plutôt que lui qui sera curieuse de connaître l’histoire de ses beaux-parents, qu’elle ira chacun questionner. Leurs propos forment l’essentiel de la première partie (Eux), les états d’âme de leur fils et surtout de la compagne de celui-ci seront surtout la matière de la seconde (Nous).

     

    Haro sur le roman

     

    Mais s’il s’inscrit dans un après, c’est en ce sens aussi que le premier roman de Chloé Thomas est un ouvrage revenu de tout. Et, d’abord, des genres. Ce ne sera ni un témoignage, ni une enquête, ni, oh surtout pas, un roman — malgré ce que dit la couverture. Il faut accorder cela à l’auteure, elle refuse le genre romanesque avec une remarquable opiniâtreté. Le début au conditionnel (« On commencerait, en premier tableau, par l’usine ») annonce clairement la couleur. Et, à chaque fois que le texte approche, même de loin, le genre honni, la narratrice est prise, on le sent, de panique. Voyez-la par exemple stigmatiser les images mêmes qu’elle vient à l’instant de convoquer : « Qu’est-ce qu’on peut bien ajouter à cela, sinon qu’évidemment elle fumait une cigarette, le vent dans les cheveux (…), et que son regard est mélancolique (…). C’est joli, avec cette odeur de sel, cet air iodé, c’est comme ça qu’on dit : le ballet incessant des grues dans l’air iodé. Et pourquoi pas un coucher de soleil ».

     

    Je serais mal venu de reprocher à quiconque de prendre des distances avec quelque genre que ce soit. Cependant, à force d’entendre Chloé Thomas répéter qu’elle ne fait pas un roman, sans que son livre par ailleurs parvienne vraiment à être autre chose, on se lasse un peu. Pourquoi une telle obstination, en vient-on à se dire. On avait pourtant été tenté, dans un premier temps, de croire au caractère radical de cette quête d’une vérité qui échappe à tous les lieux communs. Quête, autrement dit, d’un langage qui permette, en communiquant cette vérité aux autres, d’en faire le lieu commun d’un partage possible. Que pareil Graal soit hors d’atteinte, la vérité ne pouvant être approchée que tendanciellement, aurait ajouté encore au panache de l’entreprise. Mais plutôt que de frôler l’essentiel en le ratant (définition éventuelle de la littérature), Chloé Thomas n’en finit pas de mettre en scène avec délectation son inévitable échec à s’en saisir. Et ce sont des avalanches de guillemets et de parenthèses où, dans un incessant pas de côté, elle souligne ironiquement ses propres procédés (« Alors, avec la grâce inespérée du personnage secondaire, silencieuse et fonctionnelle, la compagne de Bernard, si insignifiante, en dehors des quelques mots qu’on lui laissera, […] lit sa réplique ») ou épingle les clichés dont elle ne peut s’empêcher complètement de faire usage (« Au reste elle ne resta guère, elle s’éternisa à peine, "s'éternisa à peine" »).

     

    Miroir, mon beau miroir…

     

    Elle se regarde écrire, Chloé, en son miroir, avec une répulsion qui confine à l’extase. Nous autres, peu concernés, on attend poliment qu’elle ait fini. Parfois en proie à un léger malaise… À force de se méfier de tout, on glisse facilement dans une condescendance généralisée que l’apparente autodépréciation autorise et cautionne.

     

    Mais c’est qu’elle a peur, notre primo-romancière ! On sent, chez cette jeune femme qui a certainement fait de brillantes études, une vraie terreur à l’idée de pouvoir passer, même un tout petit peu, pour naïve. On ne la lui fait pas, à elle. Seulement est-on écrivain sans s’exposer, au moins légèrement, à ce qu’on vous la fasse ? Y a-t-il littérature sans un minimum de naïveté, et ne faut-il pas une dose de naïveté proportionnelle à l’amplitude de son génie pour intituler une œuvre, par exemple, À la recherche du temps perdu ?

     

    On n’aura pas de doute, en refermant Nos lieux communs : l’auteure a, pour user d’un de ces stéréotypes qu’elle abhorre, « oublié d’être bête ». Si le but recherché était de nous le démontrer, il est atteint, la réussite est totale de ce point de vue-là. Mais c’est le seul, hélas.

     

    P. A.


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