• i.skyrock.netAprès avoir elle-même suivi des cours à l’École d’arts de Cergy, dont elle est diplômée, Claire de Colombel est pour ainsi dire passée de l’autre côté du chevalet : depuis plusieurs années, elle exerce l’étrange profession de « modèle vivant ».

     

    Les Yeux nus est le récit de ce quotidien qui mène l’auteure-narratrice d’un atelier à l’autre, semaine après semaine. De novembre à juin, le livre se présente comme une sorte de journal, apparemment fragmentaire et aléatoire, mais dont la construction subtile creuse et approfondit insensiblement une expérience singulière.

     

    Quand on l’interroge sur les auteurs qui l’ont influencée, Claire de Colombel cite Annie Ernaux comme une évidence. Sans doute pas pour la mise au jour et l’analyse des rapports de classes, auxquelles travaille l’auteure de La Place et de La Honte. Mais on retrouve bien dans Les Yeux nus le souci d’une écriture lisse et précise, et l’absence d’effets qui laisse toute la place à une volonté opiniâtre de vérité.

     

    Vérité de quoi ? Qu’est-ce qui se joue dans le fait d’aller montrer son corps dénudé, plusieurs heures par semaine, à des artistes, confirmés ou, plus souvent, en devenir ? Le texte de Claire de Colombel se construit sur un jeu de tensions comparables à celles qui habitent le corps figé du modèle, et d’oppositions. Nu/habillé, bien sûr, on y pense d’abord. Mais la première surprise est ici de découvrir que là n’est pas l’essentiel : « Silencieuse, immobile et nue, je ne montre que ce qu’expriment mes poses. Elles ne révèlent rien de mon intimité. C’est en écrivant que je me déshabille ». N’empêche que cette nudité invisible hante le récit — et l’esprit du lecteur – à la manière d’un irritant fantôme.

     

    Mais, au fond, qu’est-ce qu’être nu ? La narratrice déplace la question en la complexifiant, et ce sont des dichotomies plus inattendues qu’elle explore. Celle, d’abord, du mouvement et de l’immobilité (« J’alterne les stations debout, assises et allongées, tourne sur moi-même, fais face aux élèves à qui je montrais le dos (…). Ces variations dynamisent la séance autant qu’elles me permettent de conserver un équilibre : si j’installe plus de poids sur un bras en m’y accoudant, je lui offre ensuite un complet relâchement »). Celle, surtout, de l’intérieur et de l’extérieur. Car, justement, « l’immobilité complète (…) n’existe pas ». Le corps qui semble figé est en réalité incessamment parcouru de vibrations et de douleurs que celle qui l’habite est seule à percevoir, et dont pourtant  la présence passe mystérieusement de l’espace de l’intime à celui du papier ou de la toile : « Toutes ces actions qui se cachent derrière l’immobilité de la surface, je pensais en être la seule témoin. Je comprends maintenant que ce sont elles qui habitent les poses, les rendent vivantes ».

     

    Cette descente contrainte dans l’espace intérieur du corps, Claire de Colombel la décrit comme la découverte d’une qualité spéciale de silence. Le mot ni le thème ne lui viennent par hasard, évidemment. Le silence, c’est aussi celui de l’écriture, lequel a ceci de particulier d’être parole, comme l’immobilité des signes sur la page est aussi mouvement. Pour avoir mis en résonance les tensions internes propres à la littérature et celles du corps auquel elle se confronte, la jeune auteure, pour son premier livre, va pourrait-on dire droit au cœur du sujet.

     

    P. A.


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  • http-_annesofi-bijoux.marcadet.frLes transpositions ont-elles leur intérêt ? J’ai déjà dit ma perplexité devant la collection « Remake », chez Belfond, qui « propose à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire ». Le Retour de Bouvard et Pécuchet, de Frédéric Berthet, inaugurait l’entreprise sans dissiper mes doutes. Ensuite nous avons eu d’autres ouvrages, puis, récemment Leurs Contes de Perrault, par divers auteurs. Après avoir parcouru ce dernier livre, j’ai eu envie de lire le texte d’Emmanuelle Pagano, toujours talentueuse, et qui, de surcroît, a eu l’originalité de choisir Grisélidis. Pas les autres.

     

    Mais, quand même, Des petites filles modèles… Qui, parmi les gens de mon âge, n’a vibré, en ses jeunes années, à la prose de la Comtesse ? Grands parcs, promenades à âne, pantalons ornés de dentelles, petites filles fessées à tour de bras, quoi de plus charmant ? Et comment résister à l’envie d’aller voir ce que Romain Slocombe en aurait fait ?

     

    Palimpseste

     

    On est d’emblée bien disposé en constatant qu’il ne s’agit d’une transposition qu’à demi. On échappera à « Camille et Madeleine en boîte », alors qu’on n’avait pas coupé à « Bouvard et Pécuchet au sauna gay ». En situant son roman en 1909, l’auteur le place matoisement à une distance temporelle suffisante de nous pour que, sans être de son époque originale (le Second Empire), il se trouve éloigné de la nôtre au point de nous apparaître dans le même flou couleur sépia. Des obsessions le scandent qui sont bien de son nouveau temps : l’hygiène, la médecine, les esprits, les mystères de la féminité et le sang, surtout menstruel. Ce livre obsédé par l’idée de contamination se laisse en permanence envahir  par des fragments de textes et de discours empruntés à l’époque où il se situe : livres édifiants, clés des songes, manuels de civilité, recettes de cuisine et descriptions de toilettes issues de la presse féminine des années 1900. Mais Slocombe va plus loin : jouant avec l’idée de « modèle », il dispose tout un réseau de références littéraires qui mettent l’œuvre de madame de Ségur en résonance avec bien d’autres. Au premier chef, celle que Valentine Penrose a consacrée à Erzsébet Bathory, La Comtesse sanglante. Mais on croise aussi, dans ou entre les lignes, le James du Tour d’écrou, Fénelon, Mirbeau, Boyer d’Argens ; et Sade, bien sûr, en embuscade.

     

    Cet effet « palimpseste », qui déjoue adroitement les pièges de l’adaptation ou de la transposition traditionnelles, est le premier charme de ces nouvelles Petites filles modèles. Il constitue aussi un commentaire oblique de l’œuvre qui les a inspirées, dont il révèle la perversité inconsciente ( ?) et met en évidence les fondements idéologiques (« Une bonté pleine de condescendance, mais sans familiarité, voilà quel est le devoir des supérieurs envers les inférieurs »).

     

    Gothique

     

    Ce n’est pas là, évidemment, le plus original du livre. Et le plaisir qu’on éprouve à le lire vient davantage du décalage entre la prose élégante, pleine de componction (beau pastiche), et le vrai propos, qui ne se révèle que peu à peu. Ici pas de Sophie ni de fouet, mais un général Dourakine surgi au moment opportun pour précipiter le dénouement d’une intrigue complexe. Elle mêle madame de Rosbourg et sa fille Marguerite à madame de Fleurville et aux siennes, Camille et Madeleine, comme de juste. Les deux premières, victimes d’un accident de la route, sont recueillies par les trois autres en leur château, à partir de là il se passe des choses bizarres. Je me garderai bien d’en donner le détail, ne voulant pas priver le lecteur potentiel des détours d’une construction assez retorse, lesquels le mèneront des belles pièces de la demeure des Fleurville jusque dans des caves dignes du roman noir le plus gothique. Le tout avec un sens réel de la narration, du suspense, et imprégné d’un érotisme permanent quoique enveloppé, l’essentiel étant raconté au point de vue de la cruche de service, j’ai nommé Marguerite. D’où quelques passages qui ne manquent pas de sel : « Pendant que les mains pétrissaient son corps, retroussant sa robe et ses jupons, que des doigts brutaux profanaient son intimité, Marguerite se récita en elle-même les litanies de saint François de Sales »…. Elle les récite, et irait jusqu’au bout si, au dernier moment, un événement inattendu ne venait, etc.

     

    On l’aura compris, ce « remake » est plein d’humour, d’érudition, de finesse et d’habileté. Va-t-il plus loin ? Soyons franc : non. J’attends toujours qu’on me fasse lire un ouvrage conçu sur le même principe et qui soit marqué au coin de la nécessité. Mais celui-ci, au moins, l’est à celui de l’intelligence. C’est déjà ça.

     

     P. A.


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  • be.france.fr/sitesIl fallait bien que je finisse par le lire. Le tapage autour d’En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), l’unanimité suspecte et l’excès des éloges (un Faulkner français, rien de moins), la polémique agaçante lors des Rendez-vous de l’histoire à Blois (« C’est nous les rebelles »), tout cela me rebutait. Mais, même quand ils s’efforcent de rester aussi à l’abri que possible de la mode, les blogueurs ont de ces devoirs… Voilà en gros dans quel esprit j’abordais Histoire de la violence.

     

    Malaise

     

    L’intrigue a été résumée ad nauseam dans toute la presse, rappelons-la quand même, pour ceux qui y auraient échappé. C’est le soir de Noël, Édouard rentre chez lui, « pas saoul » quoique ayant « peut-être bu une bouteille de vin ou deux », premier détail à me le rendre sympathique, voilà un garçon qui tient l’alcool. Dans les rues désertes il se fait draguer par un jeune Kabyle, Réda, qu’il emmène chez lui. Tout commence bien, sexe, tendresse, confidence, mais au moment du départ Édouard se rend compte que Réda lui vole deux ou trois choses. Algarade, tentative de strangulation, viol.

     

    D’abord, on est légèrement mal à l’aise. Édouard Louis s’est fait brutaliser, voler et violer par un garçon de rencontre qui lui demandera pardon ensuite. Cela l’autoriserait donc à faire l’Histoire de la violence et à citer longuement Kertész, qui a tant et si magnifiquement parlé d’Auschwitz, où il a été… Laissons chaque lecteur en décider. Il est en revanche permis de trouver un peu pénible la façon qu’a le narrateur, ou Louis lui-même, de répéter à tout bout de champ entre les lignes, le doigt tendu, « Voyez d’où je viens », comme si son enfance et son adolescence dans le monde ouvrier, « loin des centres, loin des grandes villes », lui conférait une sorte d’autorité intellectuelle et morale.

     

    Voix

     

    Car des évocations de sa vie antérieure se mêlent sans cesse au récit de l’épisode évoqué plus haut et de ses suites (hôpital, dépôt de plainte…). Étant allé se ressourcer quelques jours dans sa province et sa famille honnies, curieuse idée, Édouard s’est confié à sa sœur. Tout le long du roman, debout derrière une porte, il entend celle-ci redire à son mari, dans sa propre version, ce que lui-même a dit. Au début, on ne peut s’empêcher de trouver un peu condescendant le monologue de cette sœur qui ne s’exprime qu’à coups de « pis », de « si ils », voire de « il buvra ». Mais plus on avance plus on est, à son corps défendant, emporté. Quel personnage, avec son énergie, ses phrases interminables et sa sagesse brutale ! « Ta petite vie elle intéresse pas plus l’humanité qu’une autre vie, faut pas rêver, les gens ils croient sans arrêt que leur vie est plus passionnante que celle des autres, et ils savent que tout le monde le pense mais ils se disent que les autres s’trompent, mais non ». Pas de doute, cette femme est une voix. Et, il faut l’avouer dans un mélange de satisfaction et de mauvaise grâce, Édouard Louis s’inscrit brillamment dans la tradition de ces écrivains que j’affectionne car ils travaillent sur les voix, pluriel qui le rapprocherait peut-être plus de Jelinek que de Bernhardt ou d’Angot (eh, oui) à qui on pense d’abord.

     

    Vertige

     

    Car le dispositif narratif de cette Histoire de la violence est plus complexe que celui du « simple » monologue : il y a les propos de la sœur, donc ; mais aussi les commentaires qu’en fait parfois entre parenthèses Édouard lui-même, lequel les rapporte également de temps à autre au style indirect ; son propre récit des événements, et le commentaire qu’il en fait par moments, en italique ; les voix et les propos des amis, des médecins, des policiers… On en arrive ainsi à des moments de vertige où Édouard dit par exemple ce que la sœur dit qu’il lui a dit que les flics ont dit, etc. « Et alors il était là devant moi hier à la même place que toi aujourd’hui. Il était là presque dans la même position que toi et pis il s’imitait lui-même en train de dire à l’infirmière : Non, non merci, non merci ça ira… », raconte ainsi la sœur.

     

    À quoi tout cela tend-il ? Si l’on en croit la bonne presse, il s’agirait pour l’auteur/narrateur de se libérer du discours des autres, toujours prêts à capturer et réduire l’histoire singulière des individus. Se défaire, comme le dit un critique élégant, du « bavardage du monde ». Mais s’en défait-il ? Lui-même dit : « Plus je me souviens et plus je me dissous dans les images qu’il me reste, moins j’en suis le centre ». Ce qui, à mon avis, n’est pas tout à fait la même chose qu’une libération. Par l’effet du dispositif mis en place et de sa roublardise, la vérité de l’événement, tirée, distordue, reflétée en tout sens, se perd, plutôt. Reste une énigme, dont la seule « vérité » réside dans le déploiement même des mots et des discours qui la trahissent en la disant. Reste, en somme, qu’on le veuille ou non, une œuvre.

     

     P. A.


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  • http-_img41.xooimage.comDisons-le d’entrée de jeu et sans faire de manières : voici l’un des livres les plus drôles qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps. Et je ne place pas le rire en tête des valeurs littéraires, on l’aura sans doute remarqué. Mais cela ne veut pas dire que je le prenne pour un art facile, et puis, après avoir bien ri, je trouverais peu honnête de faire la fine bouche. C’est pourquoi je le répète : le livre de William Kotzwinkle, dont un autre roman, Docteur Rat, vient d’être traduit (Cambourakis 2015), vaut bien qu’on prenne quelques risques — la perception du comique étant chose personnelle et très peu partagée.

     

    C’est donc l’histoire d’un ours qui trouve une mallette contenant le manuscrit d’un roman : « De la nourriture pour les termites, songea-t-il, et il faisait déjà volte-face quand une ligne de la première page retint son attention ». Ayant trouvé l’ouvrage « pas mal du tout », l’astucieux plantigrade force la fenêtre d’un magasin pour se procurer des vêtements, trouve un nom sur des emballages, Donut Flakes, vite retouché en Dan Flakes, et se rend à New York chez un agent littéraire (« Personne ne vous a jamais dit à quel point vous ressemblez à Hemingway ? »). Dès lors, la machine est lancée, qui fait les succès de librairie aux Etats-Unis et ailleurs : édition, vente des droits à Hollywood, talk-shows, tournées promotionnelles… Jusqu’à ce que le véritable auteur du manuscrit, humain, intente à la nouvelle coqueluche des médias un procès dont je vous laisse découvrir le verdict.

     

    « Vous faites référence à Platon ?... »

     

    Si l’on peut trouver un peu mécanique la transformation progressive de cet écrivain spolié en ours à mesure que son voleur s’adapte au monde des humains, William Kotzwinkle tire de cette adaptation elle-même des effets parfaitement désopilants. Le processus est évidemment imparfait : Flakes garde quelques habitudes qui étonnent dans les salons, où il lui arrive de se jeter inopinément sur le sol pour se gratter le dos d’un air d’extase. Mais il se montre vite capable de s’accoupler avec des attachées de presse, hors saison de surcroît, (« sa technique sortait tellement de l’ordinaire ») et en vient même à apprécier certains charmes propres à la femelle humaine (« Il aimait les jambes sans poils (…). N’était-ce pas le signe de son humanité grandissante ? »).

     

    Au-delà de la fantaisie pure et de l’inventivité inépuisable en matière de situations, Kotzwinkle fait bien sûr la satire du monde littéraire américain (mais, encore une fois, pas seulement). Personne n’a lu le livre de Flakes, cela va de soi ; tout le monde est cependant persuadé d’avoir affaire à un de ces écrivains de la nature, un brin frustes, qui crèvent le plafond des ventes en célébrant les vraies valeurs. Car le langage, dans le monde où pénètre notre ours, tourne en circuit fermé comme il tourne peut-être dans le monde des hommes en général. Chacun renvoie à l’ours le message qu’on s’attend à recevoir de lui, ce qui donne des échanges de ce type : « Vous avez vraiment vécu, dit-elle. — Dans une caverne. (…) — Vous faites référence à Platon ? »

     

    Le pop-corn et les petites culottes

     

    Satire d’une société qui ne pense que par clichés, dans laquelle l’université aussi en prend au passage pour son grade. Mais, au fond, n’est-ce pas le genre humain dans son ensemble qui devrait se reconnaître au miroir que l’ours lui présente ? Celui-ci s’enthousiasme pour ces créatures ayant su amasser de si grandes quantités d’aliments et inventer le room-service dans les hôtels. Et, en fin de compte, le plus bel éloge que puisse faire de nous un mammifère sans idées préconçues, le voici : « L’humanité (…) était capable de s’unir dans un objectif commun. C’était comme ça qu’ils avaient découvert le pop-corn et les petites culottes ». Le narrateur, en ce qui le concerne, le précise : si les hommes ne savent pas voir l’ours dans l’ours, c’est « parce qu’ils [sont] des êtres humains ».

     

    Car, en effet, à quoi ressemble-t-il, Dan Flakes, dans son costume de tweed, avec sa casquette de base-ball ? Le texte, qui nous dépeint l’aspect, notamment pileux, du pauvre auteur humain en train de devenir plantigrade, ne nous montre jamais le plantigrade devenu en partie homme. Ce dernier voit sa « patte » là où les autres voient une « main », et tout le texte tourne en fait autour d’un blanc que chacun comblera à sa guise. Ce qui confirme bien ce que l’on soupçonnait : L’ours est un écrivain comme les autres, sous ses airs de farce, est une fable retorse sur le langage articulé, propre de l’homme comme le rire. Du reste, on nous l’avait bien dit : « Les ours sont des êtres profonds ».

     

    P. A.


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  • bruges-la-morte.netDans la préface, Antoine de Baecque, sur le mode du quasi pastiche, le décrit ainsi : « Corseté, fardé, parfumé, les yeux soulignés de khôl, les poches de veston fleuries, Lorrain arrive aux fêtes du Paris 1900 dans un halo d'éther, portant beau sa réputation de "dandy de la fange" ». Et Rémy de Gourmont, son contemporain : « Jean Lorrain use d'un style nerveux, agité, capricant, pareil aux gestes de ces petites femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras sans répandre une odeur malsaine à la vertu ».

     

    On voit tout de suite le personnage… Et le climat de cette longue agonie du XIXe, qui, entre fin de siècle et Belle Époque, relie à Proust les derniers feux du naturalisme comme du symbolisme. Sous l'œil du vieux Goncourt, autour de la figure tutélaire de Huysmans, tout un monde s'agite, qui revendique sa « décadence ». Lorrain en est certainement une des figures les plus caractéristiques.

     

    Cet homme n’est pas sobre.

     

    Le volume que le Mercure de France fait paraître dans sa collection « Le Temps retrouvé » regroupe plusieurs ensembles de courts textes dus à ce romancier, poète, critique d'art et, surtout, chroniqueur de la vie mondaine et de la vie nocturne : Sensations et souvenirs, Souvenirs tout court, que leurs titres résument, de « Cloches de Pâques » à « Propos de jour de vernissage » ; Une femme par jour, constitué essentiellement de portraits de courtisanes, splendides ou, plus souvent, misérables ; enfin ces Contes d'un buveur d'éther qui donnent leur titre à l'ensemble et sont un recueil de visions cauchemardesques provoquées par l'abus du produit en question. L'adjectif, ainsi que l'exige « l'écriture artiste », est souvent employé comme nom (« cette propriété dont le clair-obscur et le mystérieux m'intriguaient » ; « l'impondérable et le flou de légères robes de nuance mauve »). Le discours indirect libre est de rigueur, conformément à la tradition naturaliste (« Ah ! c'est qu'elle l'avait dans le sang, son beau médaillé du Tonkin… »). Le style, de façon générale, n'est pas sobre. C'est plein de « Salomés ruisselantes de pierreries », de « Muses porteuses d'exsangues têtes coupées » et autres créatures « aux fronts diadémés, s'érigeant, un lys à la main ».

     

    Mais rien n'est sobre chez Lorrain, antidreyfusard, antisémite, patriote, mais anarchisant, fasciné par les beaux voyous qui hantent le soir les « fortifes » mais chantant les « pierreuses » comme les « cocottes » et autres demi-mondaines de haut vol.

     

    Ruine et marécages

     

    En fait il est fasciné par tout ce qui excède la norme. Avec, il est vrai, un goût décidé pour le lugubre et le morbide. Les monstres grouillent, avec leurs « paupières membraneuses », « leurs cuisses nues », « l'ignoble pesanteur de leur arrière-train », sentant « le marécage et la ruine, la feuille morte et le sabbat ». Le crime rôde, « le bestial assassin de campagne, équivoque chemineau ou gars de charrue cupide, va droit à la maison solitaire et fermée de la vieille dame qui passe pour avoir du bien ». Et le sexe, bien sûr, est partout, « l'immondice en émoi de l'homme » ne demande qu'à surgir au passage de « la fleur malsaine aux écœurants relents de crasse et de pommade, (…) fleur de prostitution sur fumier de gravats ». Mais les excès les plus attirants chez Lorrain, ceux qu'il faut remercier l'éditeur de nous avoir fait redécouvrir, ce sont, chacun l'a bien compris, ceux de la phrase.

     

     P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 13 novembre 2015 sur le site du Salon littéraire.

     


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