• http-_www.bookine.netÀ l’heure où j’écrivais cet article il était encore très possible qu’elle ait le Goncourt. Pour finir, elle n’a eu que le Médicis. Un prix, quoi qu’il en soit, à la fois significatif et paradoxal. Pour une part, bien dans l’air d’un temps étrangement fasciné par les grands classiques et, à travers eux, qu’on le veuille on non, par l’institution scolaire. Représentatif, aussi, de ce souci obsédant d’inscrire sa vie dans d’autres vies, fameuses, si possible, qui s’exprime à travers tant d’œuvres dont des gens connus sont les héros. Et, en même temps, n’y a-t-il pas quelque anachronisme à couronner un livre qui, sur des pages entières, fait hésiter ses personnages quant à la traduction d’un vers latin, à l’heure où la langue de Virgile s’apprête à disparaître de l’enseignement secondaire ? Le ministère de l’Éducation nationale serait en droit de protester. Sans compter que consacrer un roman au plus notoire auteur d’alexandrins tient de la gageure à une époque où pratiquement plus personne ne sait en dire un correctement.

     

    Masculin/féminin

     

    C’est déjà quelque chose, ces contradictions et ces paradoxes. Quel que dût être le verdict final de nos jurys, ça encourageait à y aller voir de plus près. On m’avait décrit Titus n’aimait pas Bérénice comme un entrelacement de la vie de Racine et du récit d’un amour malheureux vécu par un personnage contemporain, probablement la narratrice. Au début, j’attendais en m’impatientant cette alternance. Puis, quand elle a eu lieu, je me suis réjoui qu’elle ne soit que ponctuelle. « Titus ne peut pas quitter Roma » et ses enfants, la pauvre Bérénice s’accroche en vain à son portable… Oublions. Retenons seulement l’idée justifiant que l’auteur de Bérénice (la tragédie) prenne toute la place : « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. C’est absurde, illogique, mais elle devine en Racine l’endroit où le masculin s’approche au plus près du féminin, rocher de Gibraltar entre les sexes ».

     

    Le verbe plaire

     

    Donc, un roman biographique, comme on dit à présent, dont le héros est Jean Racine. Très documenté, très précis, notamment sur les débuts jansénistes. On suit pas à pas la vie du grand homme, sans noms de famille, snobisme charmant de normalienne (Boileau est tout simplement Nicolas, ainsi de suite). L’existence de Jean progresse par cercles concentriques depuis le « rond » de Port Royal. On le voit passer du latin au français, puis aux vers, découvrir sa propre ambition (« Le verbe plaire entre dans son vocabulaire »), les femmes, les actrices, Du Parc et Champmeslé. On suit les échelons de la carrière et enfin la mue du poète en historiographe du roi. Tout cela serait linéaire, un peu répétitif, scolaire, pour le dire d’un mot, si le livre tout entier n’était pas habité par deux grands thèmes qui en font toute la force et l’originalité.

     

    Le premier, c’est la langue. Nathalie Azoulai a l’immense mérite de ne mettre au cœur des préoccupations de son héros ni l’amour ni, le Ciel nous en préserve, l’émotion, mais la passion du français, qui a « ce que les autres [langues] n’ont pas, ce lit de voyelles rocailleuses que les hiatus révèlent dans les vers comme l’été dans le fond des rivières ». Comparaison bancale, mais passion dévorante, qui va jusqu’à l’identification complète : « De cette nation, il sera la langue ». D’où la seconde idée, laquelle donne leur intensité aux moments où le plus grand poète de son temps rencontre le plus grand des rois : celle d’une complicité, voire d’une complémentarité entre le pouvoir absolu du monarque et la pureté extrême de la langue forgée par celui qui cherche par là à « donner à son règne l’éclat du diamant ».

     

    Monuments nationaux

     

    On n’est donc, une fois n’est pas coutume, ni dans le fantasme romantique de l’expressivité ni dans le mythe du poète artisan. Nathalie Azoulai attribue à son Racine la volonté pleinement assumée de dire l’inouï. Elle le montre tournant obsessionnellement autour de ce qu’il sent être sa propre vérité et qui lui échappe, « cette tonalité qui commence à gagner ses vers », ce « troisième niveau » qu’il ne parvient pas lui-même à définir, « comme privé de toute parole articulée », cette « violence dont il est capable » et qui a rapport, comme l’auteure le suggérait au début, avec la différence des sexes. Pour avoir montré notre dramaturge national poursuivant avec acharnement ce vide toujours dérobé, Nathalie Azoulai, malgré ses maladresses, aurait bien mérité notre prix national.

     

    P. A.


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  • a141.idata.over-blog.comSon premier livre traduit (Tanta Vita, Belfond, 2014) m’était tombé des mains. Mais parfois les livres se présentent au mauvais moment, et on fait si grand cas de cet auteur né en 1983, tout à la fois romancier, homme de théâtre et journaliste… Antonio Tabucchi va jusqu’à le sacrer « jeune prodige des lettres italiennes » : un tel parrainage valait bien que je me penche sur cet Où étiez-vous tous, qui nous arrive, sans point d’interrogation, déjà tout couvert de lauriers.

     

    Comment ne pas comprendre cet homme ?

     

    D’ailleurs, il se lit jusqu’au bout, ce roman-ci, et même avec un peu d’amusement de temps à autre. Le père du jeune narrateur est un enseignant retraité depuis peu, qui, passant en voiture devant son ancien établissement, quelle idée, se voit interpellé et moqué par le pire de ses ex-élèves. Dans un mouvement d’humeur bien compréhensible, il le renverse d’un coup de pare-chocs. Ce n’est sûrement par moi qui lui jetterais la pierre. Et le récit de ses démêlés avec les parents du cancre comme la description des bouleversements que provoque l’incident dans la vie familiale (fugue de la mère à Berlin, réminiscences et perplexités du fils devant la figure paternelle…) n’est pas toujours privé d’humour ni de justesse. S’il n’y avait que cela, ça irait.

     

    Du danger d’avoir des idées

     

    Mais, hélas, Paolo Di Paolo a une grande idée, dont son héros, étudiant en histoire et subtilement prénommé Italo, peine à faire un sujet de master : « Dans le mémoire (…) que j’écrirai un jour, j’ai l’intention », dit-il, « de faire un travail à la fois d’historien et d’écrivain (…). C’est-à-dire de comprendre comment l’Histoire et les vies privées s’entrecroisent ». Car elles s’entrecroisent, figurez-vous, et, tout en déroulant paresseusement le fil de son intrigue à base d’adolescents, de profs, de pères et de fils, l’auteur du roman s’efforce de faire œuvre d’écrivain et d’historien. C’est-à-dire qu’il s’interrompt à tout bout de champ pour se livrer à des considérations navrées sur le temps qui passe et les années Berlusconi, ponctuées de pensées profondes et de questions originales : « Ce n’est pas pour toujours, rien ne l’est » ; « Est-il possible d’interroger son père ? » ; « Où se situe la vérité sur quelqu’un ? ». Puis, délaissant pour un temps la haute philosophie, il revient aux individus et à leurs déboires sentimentaux, adoptant aussitôt un style poétique digne des chansons de variété les mieux venues : « Connaître quelqu’un ! Lui demander son numéro de téléphone, son adresse… Commencer à imaginer les espaces qu’on n’a jamais vus… ».

     

    C’est, paraît-il, ce qu’on appelle « un roman générationnel ». La génération dont il s’agit est celle de l’auteur, qui a donc grandi sous le règne de Berlusconi. D’où la seconde grande idée du livre : pour dire ces années de confusion, placées sous le signe de la superficialité et du zapping, seul serait adéquat un roman-puzzle, fait de ruptures, de fragments, d’alternances entre les époques, les fils conducteurs et les types de discours. C’est à un tel roman que s’applique visiblement Paolo Di Paolo. Il a réussi : l’ouvrage mime si bien ce qu’il dénonce qu’il en viendrait presque à y ressembler.

     

    P. A.


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  • http-_files1.structurae.de_filesDéjà dans On ne tue pas les gens (Flammarion, 2011), les lieux jouaient un rôle essentiel, au point qu'on aurait presque pu considérer comme le personnage principal du roman la petite ville bretonne qui lui servait de décor. Ici, tout se passe à Paris, plus précisément dans le XIXe arrondissement, avec ses rues « laides, hétéroclites, si insignifiantes qu'elles pourraient ne pas exister, qu'elles se laissent rêver ». La première originalité d'Alain Defossé est peut-être là, dans la manière dont il fait naître une atmosphère quasi onirique de la description la plus minutieuse du quotidien. Ce mystère du quotidien réside aussi dans les objets, dans les gestes, que l'écriture précise et toute en vibrations restitue avec une exactitude frôlant l'inquiétante étrangeté. Et le récit de ressusciter, non sans humour, certaines reliques qui joueront le rôle de madeleines de Proust, tel le « porte-clefs Esso, un petit bonhomme en caoutchouc dont la tête figure une goutte d'huile » et que l'héroïne revoit « se balanc[er] en souriant entre les branches beiges du volant de la Dauphine ».

     

    « Des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent… »

     

    Car, comme toujours chez Defossé, le temps et la mémoire tiennent aussi une place centrale. À soixante-dix ans, Anne Rivière, qui porte un nom limpide, a tout effacé de sa jeunesse. Mais un cambriolage, l' « effraction » du titre, sera l'élément déclencheur qui va la tirer de cette amnésie peut-être volontaire et faire progressivement ressurgir le passé. « On ne sait pas pourquoi ». « Peut-être est-ce un simple accroc dans une vie très lisse, qui dévoile, comme une déchirure sur un canapé montre au-dessous quel tissu le recouvrait avant, qu'il était rouge et doré avant d'être beige et neutre ». Dans le passé de cette femme vieillissante et « pleine de rituels » il y a donc des couleurs, « des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent ». Prise d'une fascination irraisonnée pour son voleur, elle se lance sur ses traces entre canal de l'Ourcq et avenue Jean-Jaurès. À la suivre dans cette parodie d'enquête policière on s'approche très progressivement, jusqu'à l'accélération finale, d'un secret fait de passion, de souffrance et d'exotisme, tout comme dans les vrais romans. Seulement, Alain Defossé n'étant pas tout à fait un romancier comme les autres, ce secret ne nous sera livré que par fragments, dérobé en même temps que dit. La rivière, c'est aussi le courant et la fuite. Vouloir saisir le passé, c'est étreindre l'absence : comme l'ancien amant, le jeune cambrioleur et l'héroïne elle-même s'évanouissent, peut-être pour d'autres cieux, dans ce roman de la disparition dont la dernière phrase se clôt sur l'image d' « une vitre brisée sur du vide ».

     

    Du passé : quoi d’autre ?...

     

    « Je pourrais être une héroïne de roman (…). Quelqu'un vous prend, un écrivain, ou il vous invente, et fait de vous, de moi, une héroïne de roman. Ça s'appellerait "Anne Rivière", ou juste "Rivière", c'est pas mal ». Ainsi parle Anne. Une solitaire, comme l'était le narrateur d'On ne tue pas les gens, dont le prénom aussi commençait par un A. Et si Alain Defossé, dans ce roman-ci, oscille savamment entre première et troisième personne, monologue intérieur et propos rapportés, c'est peut-être que cette « héroïne » qui passe son temps à observer les autres, à s'observer elle-même et à rêver sa vie ou la leur, est aussi bien, à sa façon, une romancière. Devant son ordinateur, on la voit qui « se concentre, se demande quelle musique va apparaître sur l'écran, quelle musique du passé, car elle le sait à présent, c'est du passé qui va apparaître sous ses doigts : quoi d'autre ? » À reconstituer non seulement un peu de la matière fragile et lacunaire dont est fait le temps, mais aussi le travail toujours inachevé de qui s'efforce de le recomposer, l'auteur d'Effraction réussit, en plus du reste, une belle méditation sur l'écriture.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2015 sur le site du Salon littéraire

     


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  • Tony Duvert par Gilles SebhanÀ l’heure où j’écrivais cet article, le nouveau livre de Gilles Sebhan était sur la première sélection du Renaudot « essais ». À présent le voilà sur la sélection « essais » du Médicis. C’est donc un essai, pas de doute. Mais qu’est-ce qu’un essai ? Ce genre aux contours incertains, ondoyant entre autobiographie, réflexion personnelle et théorie pure, est aussi souple que le roman, autour duquel l’auteur de Fête des pères (Denoël, 2009) et de Salamandre (Le Dilettante, 2013) rôde en se gardant bien d’y entrer pour de bon. Et si l’essai se fait biographique, rien de vraiment étonnant à ce qu’il tente un écrivain que le récit des vies fascine, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle des autres (cf Mandelbaum ou le rêve d'Auschwitz, Les Impressions Nouvelles, 2014).

     

    Que de romans dans cet essai…

     

    Mais enfin ce ne serait pas un livre de Gilles Sebhan si c’était un essai biographique comme un autre. Drôle d’objet. Sur une couverture un brin kitsch, dans des bleus de hammam, un portrait de Duvert au regard étonnamment intense dont l’auteur n’est autre, si j’ose dire, que l’auteur. À l’intérieur, tout ce qu’il faut au lecteur sérieux : gros livre dense, cahier photos, résumé biographique, deux contes de Duvert en prime. Cependant dans les titres des courts chapitres, en forme de litanie, on retrouve bien Gilles Sebhan. Et puis que de romans dans cet essai, que de vies venues frôler cette vie dont le final lui-même, réclusion dans une maison de village et mort solitaire, évoque, entre grotesque et tragique, Huysmans associé à Thomas Bernhard…

     

    « Après la sortie de mon livre, beaucoup de gens ont commencé à se manifester », écrit Sebhan. Et d’évoquer ces « missives de solitaires qui peuplaient la campagne française et qui [le] prenaient tout à coup pour confesseur et pour confident, parce qu’il leur semblait avoir une vie semblable à celle de Duvert — une vie de paria ». Car il y a eu, faut-il le rappeler, un premier livre. Et que Retour à Duvert paraisse cinq ans après Tony Duvert, l’enfant silencieux (Denoël, 2010) n’est pas la moindre étrangeté de l’entreprise. Pourquoi un « retour » ? Parce que le premier ouvrage a spectaculairement ouvert la boîte aux souvenirs : après sa parution, les nouveaux témoignages et les nouveaux documents, photos et surtout lettres, ont afflué. Devant ces morceaux d’existence arrachés au silence, Gilles Sebhan, qui se mettait en scène dans L’Enfant silencieux, s’efface. Si dans tous ses livres il parle toujours de lui comme je l’affirmais récemment sur ce blog, il faudra, pour ce livre-ci, chercher au-delà de ce qui fait l’objet apparent du récit le point qui le relie à son auteur.

     

    Qu’est-ce qui se cache derrière les mots ?

     

    Donc, une biographie de Duvert. Une vie serrée au plus près, un portrait en gros plan qui restitue les contradictions du personnage, misanthrope violent à l’occasion mais « aimant bien recevoir » et se montrant parfois plein de « douceur et gentillesse » ; les erreurs et certaines prudences du premier opus sont rectifiées ; enfin, et surtout, les citations abondent, qui nous font découvrir le « dernier Duvert », cet extraordinaire épistolier dont les lettres font dire à son biographe, à propos de « cette écriture-là, qui s’adresse intimement à un autre qui serait soi-même, dans le secret et le silence » : « Peu d’œuvres ont cette exigence et cette radicalité ».

     

    Radicalité, solitude : les deux mots s’imposent à propos de celui que Gilles Sebhan compare à Diogène. Mais c’est aussi l’auteur de l’essai lui-même qui, sa « lampe torche de biographe en main », endosse le costume du philosophe cynique cherchant en plein jour, une lanterne au poing, « un homme ». Que cherche à cerner Gilles Sebhan dans l’existence de Duvert ? Quelle vérité s’y dérobe, comme dans celle de Mandelbaum et comme dans tous les livres d’un auteur qui paraît poursuivre d’ouvrage en ouvrage la même quête ? La vérité, d’abord, d’une sexualité qui chez Duvert est le thème central de l’œuvre. Pédophile, dit-on. Mais qu’est-ce qui se cache derrière les mots ? Plutôt que de contourner le problème ou de l’édulcorer, Sebhan le donne à voir, autant qu’il est possible, dans toute sa complexité. Rappelant le propos fondamentalement politique de celui qui, tout en refusant de se reconnaître dans une « communauté pédophile » qui se dessinait de son temps, « imaginait l’amour des enfants (…) comme une remise en cause de la société et de ses fonctionnements » et gardait la nostalgie de « ce jardin d’Eden d’où l’homme-enfant est ensuite constamment exclu ». « La sexualité n’[y] serait venue que comme un couronnement ou un serment de gosses, comme on mêle son sang dans les camps scouts des dessins de Joubert ».

     

    Condamné au silence

     

    Cependant Duvert n’est pas seulement un de ces solitaires qui hantent donc, paraît-il, les campagnes françaises, en proie, comme lui-même le dit, à « une fièvre de prédateur » inavouable. Chez lui, le désir se noue intimement à l’écriture. C’est ce point de jonction, bien sûr, que Sebhan poursuit, lui qui en a fait le cœur et l’impossible objet de toute son œuvre. Il met au centre de son livre, en toutes lettres, l’écriture de Duvert, cette écriture du refus, tout entière vécue et élaborée, en raison même des choix sexuels où elle s’origine, dans l’affirmation d’une liberté impossible. Par là même il donne clairement à voir les raisons du silence auquel la société a fini par condamner l’auteur de Quand mourut Jonathan. Et renouvelle à sa manière l’exigence qui a guidé, pour le pire et le meilleur, sa vie. Essai ou pas essai, c’est bien un livre de Gilles Sebhan.

     

    P. A.

     

    Retour à Duvert sera en librairie le 14 octobre. L'illustration de cet article montre un détail d'un portrait de Duvert par Gilles Sebhan, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


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  • https-_s-media-cache-ak0.pinimg.comD'abord on pense qu'il se publie vraiment de bien étranges choses… Voici un roman autrichien de 500 pages, au titre incompréhensible, écrit par une jeune femme de vingt-quatre ans, et qui se donne à première vue comme la chronique grotesque d'un village isolé des Alpes tyroliennes. Le récit proprement dit alterne avec un pastiche d'Hérodote – l'auteure, dont c'est le premier roman, est étudiante en philologie – relatant depuis les origines l'histoire de ces « barbares des montagnes ». Le tout est précédé d'un plan du village et suivi d'une table des personnages principaux puis de deux pages de remerciements.

     

    Seules la curiosité ou l'abnégation du chroniqueur fidèle incitent au départ à jeter un coup d'œil sur cet objet déconcertant. Mais ce serait une erreur de ne pas leur céder. À le faire, on se demande en effet assez vite si un emballage aussi effrayant ne cache pas en réalité une bonne surprise.

     

    C'est-y qu'tu consens à dev'gnir ma femelle ?...

     

    D'abord, il faut bien l'avouer, c'est drôle. Vea Kaiser, en bonne philologue, a imaginé pour les habitants de Saint-Peter un patois auquel Corinna Gepner, en traductrice remarquable, a su trouver des équivalents français qui en restituent toute la force comique. Cela donne, par exemple, d'un amoureux fervent à sa fiancée : « Ilse, c'est-y qu'tu consens à dev'gnir ma femelle ? » ; ou encore, à propos du premier Africain à s'aventurer dans le village : « Oué, mé quand la nuit, on s'réveille près d'lui, hein, c'est-y qu'on l'voit ? – Ben, dis, t'as d'ces pinsées, hein ! » Je suis un garçon simple : j'avoue que ça me fait rire. On s'en lasserait pourtant peut-être si le procédé ne participait pas de la peinture satirique d'un lieu qui, pour être préservé, par la géographie et la méfiance de ses habitants, du reste de l'Autriche, n'en peut pas moins être vu comme la métaphore du pays tout entier, lequel en prend ainsi pour son grade – conformément à une tradition littéraire nationale bien établie. « Les barbares des montagnes de Saint-Peter ont développé au fil des siècles des us et coutumes que le lecteur civilisé se doit de connaître », nous dit le nouvel Hérodote. « Ailleurs dans le monde, les choses se développent grâce au changement. À Saint-Peter-sur-Anger, en revanche, c'est la continuité qui domine et tout reste comme il est ». Ou, ainsi que l'explique un des vieillards qui dirigent le village au jeune Johannes, candidat malheureux au baccalauréat:  « Ça fait des centaines d'années, hein, qu'on s'bat cont' les péteux, alors c'est ben qu'tu nous ayes montré qu't'es pô un péteux ». Cette critique de l'immobilisme et de l'esprit de clocher tire cependant toute son efficacité de l'extrême inventivité narrative dont fait preuve Vea Kaiser, laquelle éprouve visiblement une vraie et contagieuse jubilation à susciter des enchaînements et des rebondissements incessants comme à décrire les situations les plus loufoques. Le match de foot opposant Saint-Peter au F. C. Saint-Pauli (Hambourg), au cours duquel le titre s'éclaire enfin pour le lecteur germanophone, est à cet égard un sommet.

     

    Bildungsroman

     

    Car on n'est pas seulement dans la chronique, pour finir. Le héros ne voit le jour qu'au bout d'une centaine de pages, et il faut un moment pour le comprendre mais Blasmusikpop est bien un Bildungsroman, un de ces romans de formation dont le monde germanique s'est fait, de Goethe à Musil, Thomas Mann et au-delà, une spécialité. Rejeté par le village car trop intellectuel (autrement dit, « péteux »), le jeune Johannes s'épanouit au lycée situé « dans la vallée ». Mais c'est en intégrant le « club Digamma », constitué par quelques élèves férus de grec ancien et contempteurs de la modernité – l'ordinateur et le téléphone portable apparaissant comme des objets particulièrement abominables. Sans en être conscient il a donc quelques points communs avec les frustes montagnards qui le rejettent et qu'il méprise. Raison peut-être pour laquelle, renvoyé parmi eux par son échec imprévu, il s'intégrera à son corps défendant à une communauté qu'il aura ouverte pour finir au monde extérieur, non sans trouver au passage l'âme sœur en la personne d'une fille ultra-branchée, lui qui ignorait délibérément tout de Facebook. Cela ne l'empêche d'ailleurs pas de se faire in fine l'historien du village dans le style de son maître Hérodote.

     

    Une  découverte

     

    On l'aura compris, entre les lignes de ce roman comique se déploient des questions complexes. Elles portent sur l'identité et la différence, le conformisme et la marginalité, la modernité et le passéisme. Plutôt que d'y apporter des réponses, l'auteure esquisse dans l'espace qu'elles ouvrent une réflexion souple, subtile et sans condescendance pour personne. Le seul personnage résolument antipathique est un politicien « ultra-conservateur », qui, élu directeur du lycée de Johannes, prône… « de grands changements » dans l'organisation des études.

     

    « Il arrive (…) que la rencontre avec l'étranger soit un moyen de voir plus clair en soi-même ». Telle est la conclusion que Vea Kaiser, par la plume de son jeune héros, donne à son roman. Une conclusion que les lecteurs pourront tirer pour eux-mêmes de ce voyage au pays des « barbares des montagnes », lequel se révèle en fin de compte, plus qu'une heureuse surprise, une sacrée découverte.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 septembre 2015 sur le site du Salon littéraire.


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