• photo Pierre GazioÇ’aurait dû être un livre associant texte et photos. Pour finir, c’est un « roman » avec, en couverture, une seule photo, parmi celles que Denis Dailleux a consacrées aux « martyrs » de la révolution égyptienne de 2011 et qu’on peut admirer sur son site.

     

    Un roman ?... Voire. Gilles Sebhan nous surprendra toujours : autofiction, fiction tout court ( ?), récit de vie, essai, demain, qui sait ?... et aujourd’hui quelque chose qui tient peut-être de tout cela en y ajoutant le reportage et le récit de voyage en Orient. Cet entrecroisement des genres n’ayant d’autre fin, comme d’habitude, que de les mettre en crise pour mieux les dépasser.

     

    « J’ai été amoureux d’un martyr »

     

    Les chapitres, qui égrènent en guise de titres des noms de quartiers du Caire ou de ses environs, s’organisent en trois parties : 1) le narrateur, qui s’appelle Gilles, rend visite en Égypte à son ami photographe, qui s’appelle Denis ; il y tombe amoureux de Mohamed le taxi ; 2) Gilles revient quelques mois plus tard et trouve Le Caire en pleine révolution ; il perd Mohamed de vue mais voit un jeune inconnu tomber, victime des balles de la police, sur un pont enjambant le Nil ; 3) troisième voyage ; Gilles et Denis décident d’entreprendre un travail de mémoire consacré aux morts de janvier 2011 ; ils visitent leurs familles, Denis fait des photos ; on apprendra aussi ce qu’est devenu Mohamed.

     

    Ce plan d’une simplicité biblique est incessamment remis en cause par de rapides allées et venues dans le temps : comme toujours chez Sebhan, il s’agit de tracer les contours d’un objet central qui se dérobe et que le texte travaille à cerner au plus près. Cet objet, c’est d’abord en l’occurrence la ville elle-même, ce Caire tentaculaire qui se laisse appréhender à travers sa poussière et son « parfum subtil de pourriture et de jasmin ». Le narrateur est très conscient de descendre d’une longue lignée d’Occidentaux attirés par l’Orient, ses splendeurs, sa misère, la beauté de ses garçons. Plutôt que d’habiller cette fascination, il l’affronte. « J’allais pouvoir me faire mousser dans les salons, très loin d’ici », dit-il au moment du départ. Et il ajoute : « J’ai été amoureux d’un martyr. Au fond, il y avait quelque chose comme ça, qui stagnait en moi comme une vase nauséabonde ».

     

    « Une quête de la mort en moi de quelque chose… »

     

    Car, ici, et, malgré le finale de La Dette (Gallimard, 2006), c’est nouveau chez Gilles Sebhan, il y va d’un événement historique. Ne demandons pas à l’auteur ou au narrateur, qui semblent mettre Moubarak et Nasser un peu sur le même plan, ce qu’eux-mêmes ne voudraient pas nous donner : une analyse géo-politique rigoureuse. Leur approche de l’Histoire s’avoue radicalement individuelle : « On s’imagine qu’il faut une personnalité universelle pour aborder l’événement politique. Alors que les révolutions sont faites par une somme aussi déviante, atypique, imparfaite d’individus qui pourraient être nous. De garçons et de filles. De jeunes et de vieillards »… Cependant, aux yeux de celui que les Égyptiens nomment Guil, les héros sont avant tout « de jeunes hommes solitaires en rupture de ban ». Quand, au cours d’une scène de foule menée de main de maître, il choisit de se joindre à un cortège protestataire, « ce n’[est] pas par esprit révolutionnaire », mais pour emboîter le pas au garçon appelé à mourir quelques instants plus tard.

     

    Le désir comme médiation, donc, permettant d’accéder aux autres, à leur colère, à leur souffrance. Un désir capable par conséquent de muter pour se transformer en intérêt pour les morts, puis en empathie : « Je suis resté un étranger aussi longtemps que la douleur des familles et la mienne ne se sont pas rencontrées dans un salon où trônait l’autel aux photos multiples qui consacraient un jeune mort dans des cadres dorés sur un fond de mur vert amande ». En chemin, l’auteur-narrateur n’aura renoncé à rien de la volonté de lucidité qui est un de ses traits caractéristiques (« La recherche des martyrs était-elle une quête de la mort en moi de quelque chose, d’une idée, d’un désir. Peut-être, de ce point de vue, souhaitais-je que Mohamed soit mort »).

     

    À la rencontre de l’autre, à la rencontre de soi, au fil d’un approfondissement graduel : au mouvement circulaire que j’évoquais plus haut vient s’associer un jeu complexe entre surface et profondeur. Comme le narrateur, en effet, le note aussi, dans les logements miséreux des martyrs ou dans les salons de l’ambassade, il n’est « jamais à [sa] place (…). Toujours en visite ». Ne parlant pas l’arabe, ignorant du pays, il se trouve plongé dans un monde de signes qu’il s’agit en permanence pour lui, avec l’aide de Denis et de son assistant, Mahmoud, de décrypter. Et si le texte se laisse parfois aller à une abondance de détails matériels qu’on pourrait juger excessive, c’est que, comme dans le travail du photographe, mis en scène lors des récits de rencontres avec les familles qui constituent le cœur du livre, c’est à travers les apparences matérielles que l’essentiel doit peu à peu émerger pour se laisser saisir, dans toute sa dimension énigmatique. De la surface au plus profond, des séductions de l’exotisme à la proximité de la mort… C’est à un parcours initiatique que cette Semaine des martyrs invite et contraint.

     

    P. A.


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  • i13.servimg.com.jpgOn se demande d’abord si on va persévérer. À lire, avec l’inévitable distraction de qui voit passer dans ses mains beaucoup de livres, les premières pages de celui-ci, on craint en effet d’être tombé sur un ixième pastiche de roman policier avec portrait de la France profonde, écrit dans un style proche de la moyenne de chez Minuit. Puis, au bout de quelques chapitres, on se rend compte qu’on est toujours là. Et, sans savoir très bien pourquoi, mais avec un plaisir indéniable, on va jusqu’au bout. Qu’est-ce donc qui attache, dans ce petit livre à l’insolence tranquille ?

     

    On a volé l’enfant Jésus.

     

    France profonde, disions-nous. Plus précisément, fin fond du Grand Est : les signes d'alsacianité abondent pour qui sait les lire, à moins qu'ils ne soient de lorrainitude (Joël Egloff habite à Metz) : noms germaniques, neige abondante, « église en grès rose néogothique », colombages. Quand le narrateur arrive là dans la nuit, accueilli à la gare par deux personnages mystérieux, on comprend vite qu'il est détective privé (on apprendra plus loin qu'il a renoncé, pour embrasser cette profession, à celle, encore moins rémunératrice, pensait-il, de gardien de square). On comprend aussi dans quel genre d' « enquête » on s'embarque lorsque les deux clients se révèlent être le curé et le sacristain, et que le crime à élucider se précise : on a volé l'enfant Jésus de la crèche de Noël. Notre homme est chargé de découvrir le coupable.

     

    Que dire d'autre, sinon que, parti pour rester deux ou trois jours sur place, il va s'y attarder une semaine, puis deux, que sa femme, lassée de l'entendre au bout du fil remettre à plus tard son retour, le quittera pour le chauffagiste, et qu'il persistera néanmoins dans des recherches vouées, c'est bien le mot, au surplace, et, naturellement, à l'inefficacité la plus totale ? Que dire, sinon que le premier charme du roman d'Egloff est dans la rigueur janséniste avec laquelle il s'en tient au programme annoncé par son titre, sans s'autoriser le moindre rebondissement, la plus petite intervention extérieure, la plus mince esquisse de véritable « histoire ». Quand, à la page 266, le héros-narrateur lance un pavé dans la vitrine du chausseur qui lui a vendu des bottines trop petites (« Ce n'était pas juste ma main qui vengeait mon pied. C'était bien plus que cela »), on se dit, un brin déçu, que l'auteur nous annonce une chute authentique. Mais non. Il tient le cap jusqu'au bout.

     

    Un monde sans histoires ?

     

    Avec, bien sûr, la dose d'humour nécessaire (Joël Egloff a reçu le prix de l'Humour Noir en 2004 — Ce que je fais là assis par terre, éditions du Rocher). Il s'agit bien d'humour, et pas de l'ironie qu'on aurait pu craindre de voir s'exercer envers une galerie de provinciaux considérés de haut comme autant d'abrutis forcément fascisants. L'auteur ne fait pas dans la sociologie : paroissiens, hôtelière, tenancier de kebab, tous ne sont là que pour résister, comme autant de masses lisses et faussement inconsistantes, aux efforts d'un héros lunaire sur qui les petits malheurs ne cesseront pas de s'abattre avec une impassible infaillibilité. On est dans l'absurde, bien sûr, un absurde quotidien qui touche au poétique, pas très loin de Vialatte ou de Calet.

     

    Beckett serait trop dire. Mais, si la piste du monde sans Dieu (ou du moins sans enfant Jésus) ne peut être considérée que comme une plaisanterie au troisième degré, l'idée d'un monde où la foi dans les histoires et dans le pouvoir de les raconter a disparu mérite peut-être un peu plus d'attention. Une fois l'enquête, ou la quête, du titre privée de tout enjeu ou de tout but possible, que reste-t-il en effet au livre qui la raconte si ce n'est sa propre écriture en train de se faire ? Entre références littéraires (voir certaine tartine beurrée ressemblant fort à un quartier de tomate bien connu) et détails dérisoires (« Je me suis rendu compte que, dans la précipitation, j'avais fourré mon portefeuille dans l'une des poches extérieures de mon manteau. Je l'en ai ressorti pour le ranger à sa place habituelle »), elle se fait. Et si c'est avec le sourire et pour le plaisir du lecteur, c'est quand même sur fond de désespoir. Joël Egloff a trop bon goût pour le souligner. Mais son enquête sous la neige a des allures de douce catastrophe.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 14 mai 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • http-_wp.production.patheos.comHasard des lectures et des publications… : je parlais la semaine dernière du roman d’Alain Blottière, Comment Baptiste est mort, dans lequel le désert et ses grottes jouent un rôle essentiel. Il en va de même du livre de Jim Crace, à propos duquel on a pu aussi, à tort, parler de thriller. Mais là s’arrête le parallèle, tant les deux entreprises, remarquables l’une comme l’autre, sont différentes par ailleurs. Ancien ou Nouveau Testament, il existe une tradition du roman « biblique ». Pour le meilleur et pour le pire, de grands auteurs (Thomas Mann dans un de ses chefs d'œuvre, Joseph et ses frères), ou de moins grands (Lewis Wallace avec son Ben Hur, Louis de Wohl et son Témoin de la neuvième heure) se sont emparés du texte dit sacré et coulés dans ses plis avec des bonheurs divers. Le splendide et malicieux récit de Crace, paru en 1997 dans son édition anglaise puis, en traduction, d'abord chez Denoël l'année suivante, semble à première vue prendre leur suite. Mais l'écrivain britannique y joue avec les règles du genre et avec le lecteur de manière à déjouer les attentes de l'un et les pièges de l'autre.

     

    Le désert comme terrain de jeu

     

    Tout se présente bien, d'une certaine manière, comme un jeu : prenez le désert de Judée, entre Jérusalem et Jéricho, cadre d'un grand huis clos à ciel ouvert qui élimine d'emblée tout risque de pittoresque historicisant — on pourrait être à peu près n'importe quand ; mettez-y un marchand rusé et sa femme, égarés là ; ajoutez cinq pénitents diversement illuminés, venus faire retraite pendant quarante jours dans des grottes ; parmi eux, un Grec imbu de lui-même, un vieux juif malade, un villageois « venu des déserts du Sud », une femme stérile ; et un jeune Galiléen nommé Jésus, très exalté — « Il allait rencontrer Dieu ou mourir, point final. C'était pour ça qu'il était venu ». Question : que va-t-il se passer ?

     

    Parler, comme le fait la quatrième de couverture, de « roman d'aventures, aussi palpitant qu'un thriller » est un peu une tromperie sur la marchandise : le roman de Jim Crace est palpitant, mais beaucoup plus subtil qu'aucun thriller, même retors ; et cela se voit d'abord en ce qu'il est palpitant alors même qu'il ne s'y passe, contrairement aux lois générales du thriller, à peu près rien : tout ici est affaire de glissements et de feintes internes aux pensées et aux désirs de chacun des personnages, à leurs relations, à leur vision d'un monde qui joue lui-même à osciller entre surnaturel et réalité très concrète.

     

    « … le pour-toujours du monde » 

     

    En fin de compte, miracle ou pas ? Parabole ou pas parabole, que cette histoire qui met en scène le (peut-être) futur Christ, mais dont le héros possible est un marchand, lequel n'hésite pas à proclamer : « Le commerce est la plus grande épreuve de l'homme. C'est là qu'il montre sa force, sa valeur, sa piété. Acheter et vendre est tout aussi spirituel que prier ou se passer de nourriture »…? Si on ne peut pas répondre sans ambiguïtés à ces questions, c'est que Crace laisse en permanence du jeu entre les éléments de son dispositif, maintient avec son propre récit une distance qui n'est pas due seulement à la présence d'un humour pourtant indéniable. En rendant justice à tous ses personnages, l'auteur de Quarantaine interdit au lecteur d'opter pour l'un plutôt que pour l'autre et maintient son propos dans une espiègle incertitude. Le marchand Musa est brutal, cupide et manipulateur, mais, quand il « vend » Jésus aux autres, il est impossible de décider si son discours est pur « baratin » commercial : « "Ce n'est pas simplement quelqu'un qui cherche ses moutons ou ramasse des œufs. (…) C'est un guérisseur, et son troupeau est fait d'hommes. Ses œufs sont…" Non, aucune idée ne lui venait pour les œufs. "Il y a de la sainteté en lui". »

     

    De tout ce qui précède, il ne faudrait pas conclure que le roman de Jim Crace ait rien d'abstrait. Le corps, assoiffé, affamé, concupiscent, y tient une grande place. Les gestes de la survie y sont décrits avec une précision parfois hallucinante. Les animaux y jouent leur rôle comme les hommes, et le désert en est peut-être le personnage principal, qui manipule tous les autres : « Un ou deux élus, très rares, étaient récompensés de leur quarantaine par des révélations sacrées. Le désert les laissait passer sur des chemins raides et étroits, à travers les silhouettes attendries des collines, vers leurs dieux attentionnés. Et là, il étirait ses horizons gris pour révéler les armées lointaines qui approchaient avec leurs phalanges étincelantes de lances, les rois et les prêcheurs venus d'ailleurs, chargés de présents et de prophéties, la lenteur et le pour-toujours du monde ». Grâce à un usage récurrent et parfois désopilant de la personnification, tous les éléments de la nature prennent vie. Et le récit d'une tempête nocturne constitue un petit chef-d'œuvre en soi, posé dans un équilibre précis entre humour et grandeur épique.

     

    Avec un grand T

     

    Car ce texte inclassable joue aussi, et peut-être d'abord, avec les textes : mythes, épopées et, avant tout, le Texte avec un grand T, bien entendu : « Les anges s'envoleraient de leur aire dans le ciel et viendraient le prendre par les bras pour le ramener en Galilée. Grâce à leurs bons soins, il ne se cognerait même pas le pied contre une pierre »… Pour apprécier, notre lecteur pourra se reporter à Luc 4 (10) ou à Matthieu 4, et au récit de la fameuse tentation, dont on le laissera savourer lui-même la version qu'en donne Jim Crace. Il y verra combien « il est facile de faire des contes », pour citer un auteur bien différent. Car c'est aussi une morale possible à tirer de ce problématique apologue. Le marchand Mousa, pour l'art de captiver et de séduire un auditoire, ne doit rien à ceux des Mille et Une Nuits. On imagine, une fois revenu sur les places publiques, l'usage qu'il fera de l'histoire de Jésus. Mais peut-être le parti qu'il saura en tirer sera-t-il d'autant plus grand que, sans aucun doute possible, il y croit. Faut-il voir en lui un double du romancier ? Ce serait bien dans la manière, indécidable et ironique, de l'auteur de Quarantaine.

     

    P. A.

     

    Une première version de texte est parue le 11 juin 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • http-_www.larousse.frDans l'entretien qu’il accordait, voici quatre ans, à ce blog, Alain Blottière, questionné à propos de son intérêt pour les personnages d’adolescents, répondait : « Ils ne sont jamais des êtres domptés ». C’est encore un adolescent qui joue le premier rôle dans Comment Baptiste est mort. Et il se révèle peut-être encore moins domptable que tous les autres.

     

    Un thriller psychologique sans psychologie

     

    Le récit, qui brasse des thèmes habituels à l’auteur mais les approfondit encore en les réinscrivant dans un cadre plus que jamais contemporain, joue en permanence sur deux plans. Le plus apparent est aussi le plus marqué par l’actualité : Baptiste, ses parents et ses deux jeunes frères ont été enlevés par un groupe de djihadistes et retenus en otage dans un de ces déserts qui deviennent si facilement autant de prisons. Délivré, de retour en France, il est tenu de subir un « debriefing » face à un interrogateur dont on ne connaîtra que la voix. Car « dans sa mémoire se mêlent des moments clairs (…) et des moments plus noirs que la nuit, longs moments bizarrement perdus ». Parmi ces derniers gît un affreux souvenir, qui expliquera à la fois « comment Baptiste est mort » et pourquoi il semble le seul survivant de sa tragique aventure.

     

    Travail de la mémoire, donc, qui pourrait se lire comme un brillant thriller psychologique si le dispositif choisi par Alain Blottière ne déjouait pas habilement la psychologie : en alternance, les entretiens de l’adolescent avec son probable psychologue, réduits à de purs échanges de répliques, sans incises ni commentaires, et les plongées dans les souvenirs de Baptiste, souvenirs essentiellement factuels ; l’évolution du personnage et la remontée vers la lumière des scènes obscures seront portées par un jeu d’images et de motifs savamment entrelacés pour former un tissu de plus en plus serré.

     

    « … des choses si belles que je ne peux pas en parler »

     

    Une des forces du livre est de refuser non seulement les analyses attendues mais aussi tout l’humanisme moralisant qu’un tel sujet pouvait faire craindre. Au point que le lecteur distrait pourrait se sentir choqué de voir des geôliers pourtant dépeints sans complaisance se prendre pour leur prisonnier d’une sorte d’affection, et d’entendre celui-ci dire à propos de leur chef : « Amir m’a beaucoup appris (…), il m’a offert des choses si belles que je ne peux pas en parler ». Mais ce serait oublier que Baptiste a reçu de ses bourreaux le nouveau nom de Yumaï, qui désigne un renard du désert ; et qu’il est un de ces adolescents d’Alain Blottière que « personne, jamais, ne pourra (…) enfermer ». Comme les héros du Tombeau de Tommy (Gallimard, 2009), qui évoquait le jeune résistant Thomas Elek, ou de Rêveurs (Gallimard, 2012), qui mettait en scène deux garçons pendant la révolution égyptienne de 2011, Baptiste/Yumaï trace et insinue son parcours individuel dans les plis de l’histoire collective. Et ce parcours rejoint l’immémorial. Abandonné par ses ravisseurs, qui veulent faire de lui un guerrier, pendant des jours entiers dans une grotte en plein désert, le jeune héros y entre en communication avec un passé très lointain. « Déconnecté » au figuré comme au propre, seul dans « un paysage d’avant les hommes », à force de contempler les peintures rupestres ornant les parois de sa grotte, il finira « par voir » ces figures qui se répondent et s’opposent selon une géométrie énigmatique et pleine de sens.

     

    Au seuil de la caverne

     

    « Magie », que ce repli dans le passé qui est aussi une fuite et un refuge pour la mémoire de Baptiste, incapable d’affronter ce que lui-même a accompli pendant le temps de sa détention. Mais le beau et scandaleux paradoxe sur lequel se fonde le roman d’Alain Blottière réside en ceci : cette fuite est aussi une quête, qui aboutit à une forme de vérité. À lire les magnifiques descriptions du désert, où le jeu des couleurs déploie un imaginaire intensément visuel, comment ne pas comprendre que c’est une manière d’être au monde que Baptiste, devenu Yumaï, a découverte dans la grotte montagneuse au seuil de laquelle il contemple ces paysages ? Et que cette caverne, dont il ne parlera à aucun enquêteur, est la métaphore d’une descente au plus profond de soi ?...

     

    P. A.


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  • http-_frenchmorning.comIl est toujours fort instructif de lire les succès littéraires d'autrefois. Non seulement pour les enseignements qu'on en tire quant à l'évolution des goûts et des mœurs, mais parce qu'on s'aperçoit souvent que l'accueil qui leur a été réservé était loin de tout devoir aux caprices du temps et de la mode. Certains éditeurs s'attachent à nous faire ainsi redécouvrir les livres qui ont séduit et marqué nos aïeux. J'ai souvent évoqué la remarquable collection [vintage], chez Belfond. Et le Mercure de France n'est pas en reste, qui, après avoir publié récemment des Souvenirs d'un buveur d'éther, par Jean Lorrain, dont j'ai parlé, s'apprête à rééditer Sixtine, le chef-d'œuvre délirant de Remy de Gourmont.

     

    Délicieusement désuet

     

    C'est dans la Bibliothèque étrangère du même éditeur que paraît aujourd'hui un court roman publié anonymement en 1949 dans ses éditions anglaise et française. On sait à présent quel personnage était son auteure, Dorothy Strachey, sœur de Lytton et de James, le cofondateur du Bloomsbury Group. C'est pratiquement la seule œuvre de cette proche de Virginia Woolf, bisexuelle, épouse du peintre Simon Bussy qui fut élève de Gustave Moreau, amie et traductrice de Gide. Celui-ci n'était pas enthousiasmé par Olivia, dit-on. Découragée par son accueil, Dorothy Bussy attendit quinze ans avant de se décider à publier son roman quand même.

     

    L'auteur de Paludes avait tort, comme la suite l'a montré. Et comme le prouve encore la lecture de l'ouvrage. Certes, on lui trouve d'abord un charme délicieusement désuet, dans l'écriture (Roger Martin du Gard est un des traducteurs) et, à première vue, dans le propos. Comme Dorothy Bussy elle-même, Olivia, britannique, seize ans, part faire ses études secondaires en France, dans un pensionnat chic pour jeunes filles venues de partout. L'établissement est tenu par deux femmes, Mlle Julie et Mlle Cara (dans la vraie vie, Mlle Julie s'appelait Marie Souvestre, et Dorothy la suivra en Angleterre quand elle ira y fonder une autre école — ce qui, soit dit en passant, prouve qu'Olivia est bien un roman). Comme dans Les Feux de Saint-Elme, de Daniel Cordier, on plonge dans un monde à présent englouti. Monde tout masculin dans un cas, féminin, raffiné et plein de délicatesses dans l'autre : « L’une de nous était allée chercher le flacon d’eau de Cologne ; l’autre en avait imbibé un mouchoir ; l’une était chargée de l’éventer ; l’autre, d’arranger le châle qui s’était déplacé »… Mais le temps ne s’épuise pas en menus rituels. On lit les grands auteurs, aussi, et l’attention subjuguée avec laquelle ces jeunes filles écoutent Andromaque fera rêver plus d’un enseignant d’aujourd’hui.

     

    « Être aimée autrement… » 

     

    Tout ça n’explique évidemment pas le succès du livre à sa sortie, même si, l’auteure étant née en 1865, l’écart temporel était en 1949 déjà propice aux bonheurs du rétro. Mais l’essentiel n’était pas là. L’essentiel était, à l’évidence, le scandale. Car tout le livre tourne autour de quelque chose dont on ne parlait guère quand Dorothy Bussy avait seize ans, et sans doute à peine plus quand elle en avait quatre-vingts — hors du milieu affranchi et éclairé dont elle faisait partie. Le récit s’ouvre d’ailleurs sous le signe du non-dit : « Qui donc, à la maison, se serait jamais permis de risquer la moindre allusion à un sentiment secret, à plus forte raison d’en faire explicitement l’aveu ? » C’est d’amour qu’il s’agit, bien sûr, d’un amour différent et, pour la jeune fille qui l’éprouve aux alentours de 1880, incompréhensible. « Mlle Julie ne m’aime pas plus qu’elle n’aime Laura », monologue-t-elle. « Mais elle m’aime un peu, moi aussi. Et elle m’aime autrement… » Et d’ajouter : « Je compris soudain que c’était bien cela que je voulais : être aimée autrement … »

     

    « Est-ce que, vraiment, j’avais un joli corps ?... »

     

    La passion qui unit l’élève et la maîtresse ne sera jamais nommée plus clairement, ni avouée qu’à demi-mot (« Je t’aime bien, mon enfant (…). Plus que tu ne crois »). Et c’est justement ce refus de l’explicite qui, paradoxalement, fait tout l’intérêt du livre à l’heure actuelle. Car si la chose n’est pas nommée, c’est que la jeune narratrice l’ignore et n’en comprend pas les symptômes, sans que l’auteure intervienne après coup pour l’éclairer. Au lecteur de lire entre les lignes, et de suivre, au fil de ce qui apparaît comme un récit de formation, les perplexités de l’héroïne : « Quelle était cette curieuse locution française qu’elle avait employée ? "Un joli corps…" Est-ce que, vraiment, j’avais un joli corps ? C’était une pensée qui, jusque-là, ne m’avait jamais effleurée ».

     

    Bien entendu il ne se passera rien, à part des crises de larmes et quelques mains couvertes de baisers. Olivia ne saura même jamais ce qui aurait pu se passer, ni ce qui s’est vraiment produit lors du coup de théâtre final, auquel tout le roman mène en une progression très maîtrisée, mine de rien. Toute la tension qui habite et anime le livre vient d’un mystère persistant à se refuser car il ne peut pas être dit, et même si le lecteur le connaît, ce mystère, par la grâce d’un pur dispositif littéraire, devient la métaphore de toutes les choses indicibles. Plus qu’un sujet tabou, le véritable thème d’Olivia, en fin de compte, c’est l’instabilité du désir, de tous les émois, l’impossibilité de saisir autrement que de biais ce qui se dérobe au langage… Décidément, Virginia Woolf n’est pas très loin.

     

    P. A.


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