• http-_blog.zodio.fr_wp-contentUn cas d’école. Vous m’avez souvent entendu déplorer la passion funeste de l’époque pour les gros romans. Certains pensent peut-être que c’est là l’obsession particulière de quelqu’un qui, en tant qu’auteur, n’a jamais produit que du court. Eh bien, qu’ils lisent le livre d’Herman Koch. Ils verront, avec une certaine fascination, ce qui pourrait tenir en 200 pages proliférer jusqu’à occuper plus du double. Dommage, pour ce qui aurait pu être un petit récit teigneux et roublard. Mais l’auteur est, dans sa Hollande natale, un « journaliste réputé » et, qui plus est, nous dit-on, un « animateur télé » : il connaît les tendances. Hélas.

     

    Une affaire embrouillée

     

    Il est vrai que l’histoire est un peu compliquée. Le Monsieur M. du titre est un écrivain déjà âgé et dont l’étoile, encore vive, pâlit. Son voisin lui écrit des lettres mystérieusement hargneuses qu’il n’envoie pas. On saura par la suite pourquoi : ledit voisin, qui se prénomme Herman comme l’auteur, a été accusé dans son adolescence d’avoir assassiné son professeur d’histoire, lequel harcelait, après en avoir été l’amant, sa petite amie, la belle Laura. Or, Monsieur M. a fait de ce fait divers un roman, dans lequel il ne laissait aucune place au doute. Alors que, justement… Mais n’en disons pas trop, et laissons le lecteur patient aller jusqu’au bout de cet apparent thriller, qui sait en ses moments de grâce créer un vrai suspense, même si à la fin l’auteur ne sait plus très bien que faire de tous ses personnages et en laisse un ou deux en plan.

     

    Peu importe. L’essentiel est quand même de faire long. Pour y parvenir, Herman Koch complique encore son affaire déjà embrouillée, par les moyens conjugués de la polyphonie et de l’analepse. D’un chapitre à l’autre on change en effet de personnage central et, à cette occasion, de narrateur ou en tout cas de point de vue, ainsi que d’époque. À quoi s’ajoutent quelques effets de mise en abyme. Commentant les œuvres de Monsieur M., le Herman du livre se prend à l’occasion dans ses lettres pour le romancier : « Je me demande tout à coup ce que vous feriez dans mon cas. Je peux passer tout de suite au lendemain… » Au cours d’une interview, M. lui-même se livre à des considérations que son créateur aurait dû mieux écouter : « On lit parfois des livres sans pouvoir se défaire de l’impression que l’auteur a voulu en rajouter. Qu’il a pensé ne pas pouvoir se contenter d’un seul élément crucial ».

     

    Faisons gicler du Dreft…

     

    Tout cela ne va pas sans adresse, mais il y a des effets pervers. Les changements de focale encouragent aux redites. Nous projette-t-on un film d’amateur aux environs de la page 300, on le reverra sans pitié dans tous ses détails quand, 150 pages plus loin (eh oui !) un autre personnage devra le visionner. Vous me direz que ce que j’appelle effet pervers n’a rien de pervers aux yeux de l’auteur : la répétition a une grande vertu, elle génère des pages.

     

    Un autre moyen d’en produire, c’est de faire un sort à tout ce qui passe. Le moindre personnage secondaire a droit à son portrait psychologique en règle ; une comparaison lâchée en passant donne lieu à tout un paragraphe ; les faits et gestes les plus innocents sont grossis à des dimensions qui frôlent l’inquiétante étrangeté : « Stella, qui avait sorti de l’évier l’ensemble des assiettes, fourchettes, cuillères et couteaux pour les poser sur le plan de travail, a fait gicler du Dreft dans la bassine remplie d’eau chaude » (à mon avis, le Dreft est un liquide-vaisselle néerlandais).

     

    Pantalons bataves

     

    C’est intéressant de lire Cher Monsieur M., on développe sa capacité à sauter un paragraphe sur deux, ce qui n’est pas si simple : si on ne veut pas perdre le fil, il faut apprendre à distinguer dès le début le paragraphe qu’on peut passer de celui qu’il convient de lire. Quand on y parvient, on dépouille le roman d’Herman Koch de ses affûtiaux. Que reste-t-il, alors ? La peinture des adolescents et du groupe qui les rassemble. Là, il faut le reconnaître, Herman (Koch) sait y faire. On sent qu’il s’y connaît. Il se met même si facilement à leur place qu’on se demande si le roman écrit par Monsieur M. s’intitule Règlement de comptes par hasard. Koch et ses jeunes héros en ont en effet visiblement gros, passez-moi l’expression, sur la patate. Mettez-vous à leur place… Ils doivent (ou ont dû ?) supporter des parents (« dans l’ensemble, des créatures risibles ») et, pire que tout, des profs, autrement dit « des ratés. Ratatinés et frustrés », à la vie « vide et inutile » et qui, comble de l’horreur, portent « de vilains pantalons gris ou marron clair à plis, taillés dans un tissu synthétique indéfinissable ».

     

    À mes moments perdus il m’arrive de m’adonner moi-même à cette activité honteuse, l’enseignement, mais je tiens à proclamer ici bien haut que je ne porte jamais des pantalons pareils. Je ne peux rien certifier en ce qui concerne mes collègues bataves, évidemment… Mais il n’y a pas que les enseignants qui trinquent dans le livre d’Herman Koch. Celui-ci en veut aux adultes, dont, probablement, il s’exclut, en général, aux vieillards en particulier, plus encore quand ceux-ci sont écrivains. Et voilà d’ailleurs le second point fort de son livre. Les réflexions du vieil auteur, « qui, dans une librairie, vérifie toujours au centimètre près l’espace qu’occupent ses œuvres sur les étagères » sont, il faut l’avouer, fort réjouissantes. Fielleux et misanthrope à souhait, ce Monsieur M. : « S’il écrivait ce qu’il pensait vraiment, sous sa forme la plus crue et la plus fruste, ce serait terminé d’un seul coup. Les lecteurs, emplis de dégoût, se détourneraient de lui ». Cela s’applique-t-il aussi au vrai romancier, et sa fascination pour les gens jeunes provient-elle de ce qu’il se voit déjà en vieille gloire pleine de rancœur ? En tout cas, vieillard méchant, enfants cruels, il tenait là la matière d’un beau face-à-face. Dommage, décidément, qu’il ait fait sien l’adage qu’il prête à un de ses héros : « Tout livre entassé en grandes piles à côté d’une caisse est un chef-d’œuvre ».

     

    P. A.


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  • uploads1.wikiart.orgIl y a deux ans, paru chez le même éditeur et déjà traduit par Jean-Marie Argelès, un premier roman, La Corde, avait attiré l'attention sur Stefan aus dem Siepen. J'avais dit à l'époque combien était troublante cette fable dans laquelle l'apparition jamais expliquée d'une corde traversant un village et disparaissant dans les bois venait tirer les individus de leurs habitudes et les éloigner de leur moi socialisé. On songeait autant à Kafka ou à Ramuz qu'aux frères Grimm.

     

    Le merveilleux démythifié

     

    Dans son deuxième livre, l'auteur allemand confirme son goût pour un fantastique issu de la tradition culturelle germanique mais revisité à la lumière d'interrogations contemporaines. Le père de Tilman est couvreur, ce qui le prédestine aux positions élevées. De fait, sorti de l'enfance, puis ayant dépassé l'âge où, raisonnablement, on cesse de grandir, il poursuit sa croissance sans relâche. Deux mètres, bientôt trois… Premier amour, premier emploi vite perdu, chômage… Tilman grandit toujours. Se résolvant pour finir à accepter son statut de phénomène et les revenus qui vont avec, il sortira, avec sa famille, du besoin, retrouvera une compagne et atteindra une certaine forme de sagesse : « J'ai trouvé un rôle dans lequel le public désire me voir (…). Sans doute ce rôle n'est-il pas le plus exaltant. Mais je me demande combien de rôles le sont vraiment ».

     

    Pas de véritable intrigue, on le voit, dans ce Bildungsroman d'un genre un peu spécial. Comme il suivait sa Corde dans le précédent récit, Stefan aus dem Siepen déroule ici une hypothèse de départ sans s'autoriser les moindres rebondissement, péripétie ou autres facilités romanesques. Et si on est dans une forme de merveilleux (« Toute cette histoire avait un peu l'allure d'un rêve »), il s'agit d'un merveilleux démythifié, sans objet magique ni transformation imprévue (« Même si Nina, prenant son courage à deux mains, l'embrassait (…), le corps horrible dont il était prisonnier ne disparaîtrait pas pour autant »).

     

    « Hommes prêts-à-porter » 

     

    Que deviennent les héros des contes dans la société de communication ? Telle est la question à laquelle l'auteur du Géant se donne pour tâche de répondre avec une logique impeccable et mêlée d'humour. La nature, dont les puissantes évocations faisaient en grande partie le charme de La Corde, n'est présente ici qu'occasionnellement. On peut le regretter. Mais son absence laisse toute la place à la peinture grinçante d'un monde très actuel. « Il n'y a plus de demandes pour les géants », déclare le médecin qui dispense Tilman de son service militaire ; « nous n'avons plus besoin que d'hommes prêts-à-porter ». Cependant, dans cet univers où « le papier imprimé et les écrans lumineux [ont] remplacé les baraques foraines », notre héros fascine d'autant plus qu'il constitue « un prodige qui, bien qu'ayant surgi dans la réalité, ne quitter[a] jamais le monde du rêve et du fabuleux ». Il s'y résigne, avec un élitisme réjouissant : ses admirateurs « peu familiarisés avec les plaisirs intellectuels (…), n'[ont] d'autre choix que d'aller chercher ailleurs leur divertissement ».

     

    Car ce prodige de foire est un homme délicat, sensible et raffiné, qui passerait bien son temps à lire et à jouer du piano si son statut de gloire nationale allemande et la nécessité de gagner sa vie ne le requéraient de temps à autre. Du contraste entre les exigences intellectuelles du personnage et son aspect exorbitant, entre son élégance de manières et la grossièreté des parents avides et des spécialistes de la communication en proie à la passion du frivole, l'auteur, relayé par un traducteur toujours aussi talentueux, tire des effets comiques légers mais efficaces. Alors que La Corde était centrée sur la notion de collectivité, Le Géant conte les malheurs de l'individu. Et de même qu'en suivant les méandres de la première on s'éloignait toujours plus de la vie sociale, le gigantisme exponentiel de Tilman fait de lui un être toujours plus différent.

     

    « L'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »

     

    Sauf que cette différence, inscrite en lui à l'origine, ne doit sans doute que très peu aux dysfonctionnements de son hypophyse. Dès son enfance, « il lui arrivait de tomber, d'une seconde à l'autre, dans une étrange inertie, et, le regard fixé sur un point dans le vide, d'écouter en lui-même ». Et le singulier devenir de son corps sera seulement l'occasion lui permettant, en l'isolant, d'être « réceptif à des joies » qui lui seraient sans cela « demeurées inaccessibles ». Telles celles de la musique, forme d'art où « la différence entre le grand et le petit (…) p[erd] toute signification ».

     

    On le constate, en explorant jusqu'au bout les possibilités de son récit, Stefan aus dem Siepen va assez loin dans une réflexion qui porte sur les rapports entre singularité et uniformité dans la société moderne, allemande ou pas. D'autant que, ultime paradoxe, son étrange géant n'étant après tout « rien d'autre qu'un couvreur, un comptable, un chômeur », tous peuvent se reconnaître en lui. Et garder ainsi entier leur rêve de pouvoir eux aussi « un jour s'extraire de l'ennuyeux costume de monsieur Tout-le-Monde »…

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 mai 2016 sur le site du Salon littéraire .

     


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  • http-_www.serial-records.deLe titre est alléchant : il promet les surpattes, le plastique, les amours adolescentes sur fond de guerre d'Algérie, avec si possible une réflexion désabusée sur la perte de la jeunesse et les déceptions de l'Histoire.

     

    Drôles d'années 1980

     

    Mais ce n'est pas au temps des yé-yé que se situe le roman de Mark Greene. Quand ses deux personnages principaux, Franck et Richard, écrivent par hasard et désœuvrement une chanson appelée à devenir un succès planétaire, on est en 1985. Première déception. Vite compensée : pour Greene, les années 1980 ressemblent à s'y méprendre aux années 1960. On roule en Jaguar jaune (« à l'époque, ce genre de couleurs ne surprenait guère »), on fume des Gitanes (« il y avait encore des fumeurs de Gitanes, en ce temps-là »), et « les Champs-Élysées », c'est dire, « [sont] encore les Champs-Élysées » (« il y flottait encore un parfum particulier, un air d'insouciance et de nouveauté, hérité de la Libération et de l'après-guerre »). À croire que l'auteur a confondu deux périodes ou, regrettant de n'avoir pas vécu l'une, décidé de faire tout bonnement de l'autre la première. Comme aucun repère purement historique ne vient par ailleurs jalonner le récit, ça peut passer. Voilà pour le portrait d'une époque, que vante comme de juste la quatrième de couverture.

     

    "...son museau dans les fourrés de l'âme"

     

    Restent les deux autres ingrédients prévisibles du récit : histoire d'une amitié et méditation sur le temps et la mémoire. Ils y sont, c'était prévisible. Des années après que les feux de la rampe ont saisi puis abandonné nos deux héros, Franck, le narrateur, retiré dans une province campagnarde que Mark Greene dépeint comme un curieux mélange de Moyen Âge et de vaste quartier résidentiel bobo, se rappelle les temps glorieux, qui semblent aussi avoir été, on ne comprend pas très bien pour quelle raison, des temps malheureux. Nous assistons donc alternativement, en flash-back, à la fabrication technique et commerciale du « tube » (ce qui est, chacun le reconnaîtra, d'un vif intérêt) et, en direct, au travail de mémoire effectué par son coauteur. Celui-ci rôde la nuit dans les rues du village, plongées dans d'opaques ténèbres car les réverbères ne marchent pas. Dans ces moments-là, il transporte dans ses poches de petits sacs de terre dont il se barbouille aussi le corps, la faisant tenir avec du vin. Ne me demandez pas pourquoi. Mais pendant tout ce temps, sa mémoire travaille, « une mémoire que rien n'arrête. Qui fouille sans cesse, dans la nuit. Qui promène son museau dans les fourrés de l'âme », carrément. Tout cela dans l'espoir de « faire la rencontre d'un peu de sens ». Et, à la fin, cette rencontre a sûrement eu lieu. La preuve : Franck décide de recontacter Richard et de l'inviter à venir faire lui aussi un petit séjour au vert pour se remettre à composer en sa compagnie, « trente ans après. Comme au premier jour » (habile construction circulaire, à l'image de l'objet autour duquel tout tourne).

     

    Car c'est aussi, ne l'oublions pas, un grand roman de l'amitié. Celle qui a failli unir Franck à Wilfried, le producteur du disque, mais ça n’a pas pu se faire car ainsi va la vie. Celle qui a effectivement uni Franck et Richard, gros garçon prétentieux et antipathique, lequel, « malgré tout, [a] un air sensible, un regard vif, un peu inquiet, des mains longues, assez belles ». Chez cet artiste raté, il y a, nous dit le narrateur, « une démesure » qui « le rapproch[e] de l'artiste ». « À un détail près », ajoute-t-il un peu perfidement, « les huit petites notes [du tube], c'était moi ». Pourquoi lui ? Pourquoi l'autre ? Pourquoi ce livre, en fin de compte ? Autant de mystères. Mais cet objet énigmatique offre décidément, il faut le reconnaître, la parfaite image de celui qui lui donne son titre : circulaire (voir plus haut) et plat.

     

    P. A.

     

    Une première version de ce texte a été publiée le 24 avril 2016 sur le site du Salon littéraire.


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  • http-_www.eternels-eclairs.frL'une chante (en yiddish) et a déjà enregistré de nombreux disques. L'autre est, sous un autre nom, l'auteure de pièces de théâtre et, tout récemment, d'un roman. Mais Astrid Ruff et Doris Engel sont toutes les deux spécialistes d'une langue qui nous vient d'un monde disparu.

     

    Sholem Aleykhem, dont elles proposent ici la traduction de plusieurs nouvelles, appartenait à ce monde. Celui du shtetl, cette bourgade à majorité juive de l'ancien empire russe. Né en Ukraine en 1859, mort à New York en 1916, il est l'auteur d'une œuvre considérable et très partiellement traduite en français jusqu'à présent. Œuvre qui a connu en son temps un immense succès dans le monde yiddishophone d'Europe et d'Amérique, et dont émerge peut-être seul pour bien des contemporains le roman de Tévié le laitier, métamorphosé en comédie musicale dans les années 1970 sous le titre d'Un violon sur le toit.

     

    Du particulier à l'universel

     

    Les textes choisis par Doris Engel et Astrid Ruff ont tous pour cadre une fête du calendrier juif, qui s'égrène ainsi au fil du recueil, de Yom Kippour (le Grand Pardon) à Pessah (Pâques). L'ouvrage va au-delà du seul travail de traduction : illustrés de tableaux de Soutine reproduits en couleurs, précédés d'une introduction et d'une biographie, suivis d'un lexique, les contes sont accompagnés chacun d'une notice qui introduit le texte, le commente et donne tous les éclaircissements nécessaires au lecteur ignorant des traditions judaïques.

     

    Ce serait cependant une erreur de voir dans ces Récits sur les fêtes juives qu'annonce le sous-titre une sorte d'ouvrage d'ethnographie. On peut parfaitement les lire en négligeant les à-côtés, quelque précis et éclairants soient-ils. Car la traduction restitue une écriture qui, au-delà de l'intérêt historique et de l'émotion à découvrir une civilisation appelée à connaître quelques années plus tard le sort que l'on sait, permet à Sholem Aleikhem d'atteindre, comme l'écrivent Doris Engel et Astrid Ruff, « l'universel ».

     

    Certes, ces textes sont autant de tableaux colorés de la vie des humbles, artisans, petits commerçants, des traditions et des coutumes qui la rythment. Mais ils ne composent pas pour autant la peinture idéalisée d’une communauté fusionnelle qui échapperait aux rapports de classes traversant la société dans son ensemble. Mariages impossibles, tromperie et exploitation, tout est là, surtout que, la plupart du temps, le narrateur est un enfant, dont la vision faussement naïve expose avec d’autant plus de netteté les contradictions des adultes qu’il ne les distingue qu’à demi. Ce qui n’empêche pas ce regard pseudo-enfantin d’apporter toute leur magie à des situations quotidiennes transformées par sa grâce en fantaisies étourdissantes. Sholem Aleykhem ne s’interdit d’ailleurs pas le recours occasionnel au merveilleux pur et simple, comme dans ce récit désopilant et truffé d’allusions historico-politiques de la révolte des coqs et des poules refusant d’être sacrifiés lors du rite expiatoire de Yom Kippour.

     

    « Je vous le demande encore une fois… »

     

    Émerveillements de l’enfance, violence de l’âge adulte, l’écrivain yiddish, on le voit, s’il « part du particulier très particulier », l’ouvre à ce qui est le plus général pour le meilleur et pour le pire. Mais il n’y parviendrait pas si son entreprise n’était avant tout littéraire, comme nos deux traductrices nous le font parfaitement sentir. Inventant une langue bondissante et nerveuse, à mi-chemin de l’écrit et de l’oralité, truffée d’exclamations, d’interpellations au lecteur et d’énumérations frénétiques, il crée un univers saturé d’énergie et d’une vitalité à toute épreuve. « Quel plaisir y a-t-il, je vous le demande encore une fois », dit un de ses jeunes narrateurs, « à rester assis à la maison ou à l’école, les soirs d’été, pendant que le grand ballon rouge du soleil descend de l’autre côté de la ville jusqu’à terre, allume la flèche de l’église et illumine le toit de tuiles rouges des bains publics et même les vieilles et grandes fenêtres de la grande synagogue glaciale, et que là-bas, hors de la ville, le troupeau se promène, les chèvres courent, les agneaux bêlent, la poussière monte et va jusqu’au ciel, les grenouilles coassent comme des crécelles, ça grince, ça résonne : un tumulte, un boucan, un vacarme ! »… Tous ces textes Au fil des fêtes sont parcourus du même élan jubilatoire, qui, s’il prend à ses yeux une dimension rétrospectivement tragique, n’en empoigne pas moins le lecteur par son intensité communicative.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

    Dans un livre paru en 1997, Annie Ernaux racontait comment son père, un dimanche après-midi, avait failli tuer sa mère dans la cave de la fameuse épicerie familiale. Ce livre s’intitulait La Honte. D’une certaine manière, tous les livres d’Annie Ernaux pourraient porter le même titre et, plus encore qu’aucun autre, le dernier roman paru de celle qu’il faut décidément considérer comme un des grands écrivains français actuels.

     

    « Qu’est-ce qui m’arrive ? »

     

    Ce n’est pourtant pas la même histoire que raconte Mémoire de fille. Le souvenir dont part ce livre-ci, Annie Ernaux avait déjà tenté de le relater, déguisé, dans Ce qu’ils disent ou rien (1977), puis l’avait évité et contourné, dit-elle, des années durant. L’y voici donc. On est en 1958. Celle qui se nomme encore Annie Duchesne arrive comme monitrice dans une colonie de vacances de l’Orne. Elle y découvre les surpattes, les garçons, le désir et la joie de se perdre. Tombée amoureuse du moniteur chef, rejetée par lui après une nuit, elle passe de bras en bras au point de devenir la tête de Turc et la fable de la « colo ». Viennent ensuite la terminale, un passage rapide par l’École normale d’institutrices de Rouen, un séjour en Angleterre, longue période de boulimie marquée par l’absence de règles à tous les sens du mot, absence de sang et de sens. Ce n’est qu’en 1960, avec l’entrée en fac et les premières tentatives d’écriture, que la « fille » reprendra possession d’elle-même.

     

    L’histoire, donc, d’un dessaisissement : « Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel qui fait tout juste se dire "qu’est-ce qui m’arrive" ou "c’est à moi que ça arrive" sauf qu’il n’y a plus de moi en cette circonstance… ». Manque à soi qui se répète dans la distance séparant celle qui écrit aujourd’hui de « la fille de 58 » : « une étrangère qui m’a légué sa mémoire ». Sur ce paradoxe de la mémoire d’une autre, Annie Ernaux construit un système narratif d’une simplicité et d’une efficacité parfaites, le je de l’énonciation alternant avec le elle de l’énoncé, qui se rencontrent parfois en carambolages fulgurants (« À aucun moment elle ne sera dans sa pensée à lui. Encore aujourd’hui celle-ci est pour moi une énigme »), jusqu’à ce que le premier s’impose définitivement à quelques pages de la fin.

     

    Anti-Proust

     

    Qu’est-il advenu entretemps ? Comme le suggère le titre à entrées multiples, on aura suivi en parallèle le fil du passé et le déroulement de sa quête. « Au fond », écrit l’auteure, « il n’y a que deux sortes de littératures, celle qui représente et celle qui cherche ». Et même si elle ajoute : « Aucune ne vaut plus que l’autre », on sait bien de quel côté elle se situe. Recherche de quoi ? De quelque chose qui comblerait « l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit » ? D’un « court-circuit miraculeux du temps » qui viendrait transformer la femme d’aujourd’hui en la fille d’autrefois ? L’anti-Proust qu’est à certains égards Annie Ernaux, tout en dénonçant cette « illusion quasi mystique », déclare pourtant quelquefois : « J’y suis vraiment, dans la même sensation de désolation, d’attente ou plutôt de rien de dicible, comme si d’y être plongée de nouveau supprimait le langage ».

     

    Car ce dernier phénomène est lié à la contemplation d’une photo, comme il peut se produire, en d’autres circonstances, à l’écoute d’une musique. Quelque chose résiste donc au langage, que le langage seul peut cependant s’efforcer de circonvenir : expérience indicible à tous les sens du mot ­­—­ la honte. Et une telle expérience servira de pierre de touche et de sujet par excellence à une écriture qui ne s’est pas donné d’autre mission, depuis Les Armoires vides en 1974, que la quête d’une forme de vérité.

     

    « Expérimenter les limites de l’écriture »

     

    Comment cette écriture pourrait-elle ne pas être expérience à son tour, et mise en danger de soi-même ? « Un soupçon : est-ce que je n’ai pas voulu, obscurément, déplier ce moment de ma vie afin d’expérimenter les limites de l’écriture, pousser à bout le colletage avec le réel », se demande cette écrivaine dont toute l’œuvre se fonde sur le refus de la position, somme toute commode, de simple narratrice. À la fin de ce qui s’intitule pourtant « roman », aucune conclusion qui vienne clore l’entreprise en lui donnant une signification unique. Mais cette constatation : « Le début de mon texte me paraît très loin ». Comme si l’œuvre qui se ferme n’était que la trace de ce geste, recommencé sans fin d’un livre à l'autre, par lequel celle qui écrit, pour se retrouver et sans être jamais sûre d’y parvenir, travaillait à se perdre. L’écriture ou comment se dessaisir, décidément.

     

    P. A.

     


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