• photo Pierre AhnneIl sera peut-être un peu difficile à trouver en librairie… En France, un plafond de verre sépare en effet la province de la capitale comme les différentes provinces entre elles, renvoyées chacune à un statut radicalement périphérique. Et c’est spécialement vrai de l’Alsace, que, folklore mis à part, son histoire mouvementée et sa géographie entre fleuve mythique et ligne bleue bien connue pouvaient pourtant prédisposer à des destinées littéraires plus glorieuses. À moins que ce ne soient cet écart géographique et l’hésitation linguistique conséquence de cette histoire qui expliquent pourquoi la région n’a toujours pas eu ses Giono ni même ses Queffélec ?... Laissons les spécialistes en décider.

     

    Toujours est-il que Pierre Kretz, lequel, dans un entretien accordé à ce blog en 2012, décrivait la complexité d’être écrivain dans un espace géographique allant des Vosges au-delà du Rhin, vient de publier avec la plasticienne Dan Steffan un livre bilingue (est-ce bien ainsi qu’il faut dire ? laissons les spécialistes, etc.) : dans la colonne de gauche, le texte alsacien ; à droite, la version française. Les illustrations en noir et blanc de Dan Steffan rythment l’ensemble.

     

    Histoires de chauve-souris

     

    Je pourrais évidemment en vouloir à l’auteur d’avoir décalqué le titre de mon roman Je suis un méchant homme (Stock, 1999), mais je suis gentil. Le livre de Kretz et Steffan paraît quant à lui dans une collection intitulée « D’Fladdermüs », ce qui semble a priori parfaitement adapté s’agissant de méchanceté : dans un superbe conte intitulé L’Œil invisible, Erckmann et Chatrian, auteurs alsaciens s’il en fut bien que natifs de Phalsbourg, dépeignent en effet une vieille femme vraiment très méchante surnommée Fledermaus, la chauve-souris, dont ce fladdermüs est l’équivalent dialectal. La vieille dame que Pierre Kretz fait parler dans un long monologue est-elle aussi méchante que ça ? D’accord, elle a poussé son mari dans l’escalier de la cave, chute fatale. Mais elle avait bien des excuses. Celles-ci ne tiennent pas tant ici aux vicissitudes de l’Histoire qui faisaient le sujet principal du Gardien des âmes (La Nuée bleue, 2009), autre monologue de notre auteur : c’est la vie au village et le malheur d’être femme qu’il faut incriminer dans le cas de Thérèse Ulmer. Et celui d’être mère, aussi, comme la chute (celle de l’histoire) le montrera.

     

    Une palette de gris

     

    On imagine bien un tel monologue adapté un jour prochain au théâtre, pour lequel Pierre Kretz a longtemps et beaucoup écrit. Aussi bien son héroïne, qui, autrefois, jouait elle-même dans la troupe de théâtre du village, entrelace-t-elle sa propre vie à l’intrigue de La Visite de la vieille dame, de Dürrenmatt, vue un jour « à la télé allemande ». Et l’intérêt du texte réside pour beaucoup dans ce va-et-vient entre réalité et fiction. C’est tout un théâtre intérieur, mêlé d’humour, d’émotion et de haine des contemporains, qui s’élabore dans l’esprit de la vieille solitaire immobile derrière sa fenêtre. Les œuvres de Dan Steffan, de tout le jeu subtil de leurs gris un peu flous, achèvent de lui donner son caractère doucement inquiétant.

     

    P. A.

     


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  • https-_upload.wikimedia.orgDans Théorie de la vilaine petite fille (Zulma, 2014), Hubert Haddad ressuscitait les sœurs Fox, à l’origine du « spiritualisme moderne ». C’était l’occasion d’une assez fascinante allégorie de la littérature et, au-delà, d’une méditation sur le mystère des lieux et l’énigme de l’être-là (voir mon article de l’époque).

     

     

    C’est Frankenstein qu’on revisite

     

    Avec Corps désirable, l’auteur confirme son intérêt pour les fables en général, et plus spécialement pour celles qui sont nées pendant le XIXe siècle aux frontières du rêve et de la science. Cédric Allyn-Weberson, fils révolté d’un magnat de l’industrie pharmaceutique, reste tétraplégique à la suite d’un accident (?). Intervention du père, grâce auquel une technique médicale révolutionnaire lui est appliquée : la greffe sur sa tête du corps intact d’un motard qu’un autre accident (?) a placé en état de mort cérébrale. C’est Frankenstein qu’on revisite, et le roman gothique, transposé loin de ce qui en faisait peut-être en grande partie le charme — châteaux obscurs sur des landes livrées au vent, caves voûtées. Ici, on est dans les unités de soins intensifs des cliniques ultra-modernes, ou, au mieux, l’opération une fois réussie, en hôtel de luxe sur les bords de la Méditerranée ou des lacs suisses.

     

    Le récit de cette opération, effectuée par le professeur Cadavero et son équipe (carrément), morceau de bravoure très réussi, pose le problème qui sera au cœur du roman : « Cette tête seule qu’on transférait sous une bulle de plastique semblait davantage l’objet ou l’organe à transplanter face à ce corps immense demeuré sur sa table dans une triste majesté de supplicié ». Qui greffe-t-on ? Le narrateur recense en une page pour mieux les rejeter toutes les politiques-fictions qui pourraient croître et prospérer sur son argument de départ. (« Les rêves et les supputations avaient envahi la chronique »). Ce qui l’intéresse, et nous aussi, ce sont les états qu’il prête à son hybride : sentiment de tomber « en tournoyant dans l’abîme d’une anatomie inconnue », « déchirure de tout l’être », « mal à son vide »…

     

    Qui jouit ? Qui regarde ?

     

    Voici la fable de la tête et du corps, laquelle pourrait être celle de toutes les têtes et de tous les corps. Elle pose quelques questions brutales : qui jouit quand « la partie du corps la plus autonome, presque incontrôlable, chez un homme ordinaire », fait des siennes ? avec qui jouit l’autre, « toute à ce corps d’homme » qu’une tête qui n’est la sienne qu’en partie contemple comme « sur un étroit balcon d’os » ? qui est qui, de ce corps ou de cette tête parcourue de « voix anonymes » qui « bruiss[ent] du fond des organes », attentive aux « turbulences énigmatiques des muscles et des viscères » ?

     

    Entre le zist et le zest

     

    On se réjouirait des vertiges que pourrait occasionner une plongée aussi franche dans la question de l’identité, de l’audace et de l’humour qu’il y a à la mettre en scène sous les espèces d’une histoire faisant un tel crédit aux pouvoirs de l’imaginaire — la « suspension consentie de l’incrédulité », chère à l’auteur, est de mise plus que jamais. Mais peut-être ce choix radical ne pouvait-il s’accommoder que de solutions extrêmes : la rêverie poétique ou le thriller façon Belletto. Hubert Haddad se retient au bord de la première, néglige le second pour tenter en une fin brouillonne de le rattraper in extremis, en fin de compte ne choisit pas. Il en résulte un livre à l’image de son héros, entre queue et tête, chimère un brin ennuyeuse, c’est bien le comble. Du coup, l’écriture de Haddad, dont on sait par ailleurs les possibilités en matière de force évocatrice et de souple élégance, apparaît ici maniérée. Les fautes de français se voient plus, aussi.

     

    P. A.


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  • http-_www4.ac-nancy-metz.frLa recette est connue : faire semblant de raconter une histoire tout en parlant réellement d’autre chose, et l’inverse, une intrigue ironique et des à-côtés faussement secondaires échangeant constamment leurs rôles. Nous avons ainsi eu de vrais-faux romans policiers, de faux-vrais romans d’espionnage, de guerre…

     

    La poésie des à-côtés

     

    Ce procédé, mis au point et popularisé par les auteurs des Éditions de Minuit, Jean-Philippe Toussaint, en tout cas ici, le renouvelle. D’abord il ne fait pas semblant de raconter quelque histoire que ce soit. Ensuite il ne parle pas vraiment non plus de ce dont il serait censé (ne pas) parler et qu’annonce le titre. Du football, on n’aura en effet ici que les à-côtés, comme l’attestent les intertitres du premier chapitre : « stades », « saisons », « les maillots », « le trophée », sans compter « enfance », « l’écrit » ou « apotropaïque ». Du coup, même un anti-amateur aussi résolu que moi peut lire ce petit livre et en tirer l’étrange plaisir distillé par sa musique singulière.

     

    Car, ainsi revu et corrigé, le truc de chez Minuit gagne en force et en profondeur. À ne parler ni du football ni d’autre chose, Toussaint nous confronte sans manières à un peu d’écriture pure. D’où le caractère authentiquement inclassable de l’ouvrage, qui n’est ni autobiographie, ni essai, ni poésie, et tient en même temps de tout cela. Ce qui n’a rien d’étonnant venant de quelqu’un qui affirme, à propos d’un séjour au Mans : « Je me suis senti en décalage horaire permanent, ce qui m’arrive de plus en plus souvent, partout dans le monde ».

     

    Dans le Temps…

     

    D’ailleurs, s’il fallait à tout prix trouver un sujet à ce livre, ce serait sans doute celui du temps, que l’auteur de L’Urgence et la Patience (Éditions de Minuit, 2012) travaille mine de rien à saisir et restituer dans son essence, en un geste au fond très proustien. « L’intérêt que l’on porte à un match de football », nous dit-il, « tient essentiellement à un rapport très particulier au temps, un rapport d’adéquation exacte, de simultanéité parfaite entre le match qui se déroule et le passage du temps ». D’où peut-être les rapports unissant ce sport à l’enfance, et l’ambition clairement annoncée de l’entreprise : « essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie… ». Comment mieux le faire qu’en se gardant d’aborder le sujet ?

     

    P. A.


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  • http-_www.moimessouliers.orgLe cinéaste Wayne Wang a réalisé en 2007 un beau film méditatif d’après la nouvelle qui donne son titre au recueil. L’année suivante, il en adaptait une autre, La Princesse du Nebraska. Comme lui, Yiyun Li était venue de Pékin aux Etats-Unis pour faire des études de médecine et y est restée. La traduction de son roman Plus doux que la solitude étant parue en septembre 2015 chez Belfond, 10-18 vient de rééditer Un millier d’années de bonnes prières, publié chez Belfond déjà en 2011.

     

    La place pour être soi

     

    C’est assez rare que toutes les nouvelles d’un recueil soient de la même qualité. Si tel est le cas pour celles-ci, peut-être faut-il en voir la cause dans le fait qu’elles racontent toutes, d’une certaine façon, la même histoire. Chacun des personnages est en effet devant un unique problème, décliné en onze situations contrastées : quel minuscule espace préserver pour être soi, pris comme on l’est entre le double écrasement de l’oppression politique et de la tradition ancestrale ? D’un côté, le régime, celui de Mao pour les plus âgés, de Tiananmen pour leurs enfants, ou cette nouvelle Chine « où tout le monde ou presque ne pens[e] qu’à l’argent ». De l’autre, le malheur d’être femme (« une maladie en soi »), les mariages arrangés, les lois de la piété filiale (« Être l’enfant de quelqu’un est un travail ardu, un poste dont on n’a pas le droit de démissionner »).

     

    Une vieille inquiétude chinoise

     

    Chacun essaie de faire face comme il peut à ces deux tyrannies qui s’additionnent. On place son identité dans le rapport à un objet bien vivant ou futile : Grand-mère Lin s’attache au petit Kang, que sa famille délaisse, et qui, quant à lui, vole les chaussettes des filles de l’internat ; monsieur et madame Su ont Beibei, leur fille anormale ; monsieur Du a ses orchidées ; il arrive que « les graines de tournesol en provenance exclusive de chez Gong fruits et légumes secs »  soient une des seules choses « qui rendent la vie supportable ». On arrive aussi quelquefois à l’aménager en se créant des « arrangements » compliqués et toujours précaires, comme la jeune Sasha et l’un peu plus âgé Boshen, tous deux amoureux du beau Yang. Le départ pour l’Amérique, quand il est possible, apparaît comme une solution, mais on finit toujours par retourner à Pékin, « un passeport américain tout neuf en poche, et une vieille inquiétude chinoise au cœur ».

     

    La tragédie, souvent l’horreur, sont toujours là, à l’arrière-plan. On les découvre la plupart du temps de manière indirecte et comme en passant, tant elles font naturellement partie du décor. Et ce ton presque détaché, lisse, cet art de ne dire l’indicible, et avec quelle netteté, que du bout des lèvres, font le prix de ces récits d’une poignante élégance, qui sont autant de petits « tombeaux » pour des gens sans autre histoire que celle de millions d’autres. À travers l’évocation de leur combat pour être des individus malgré tout, Yiyun Li dessine sans le dire l’espace d’une réflexion possible sur ce qu’être un individu veut dire, au fond.

     

    P. A.


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  • perlbal.hi-pi.com/blog-imagesJ’ai déjà maintes fois fait l’éloge de l’excellente collection [Vintage], chez Belfond (voir par exemple ici ou ). Au mois de novembre, elle a inscrit à son catalogue la réédition d’un roman d’Erskine Caldwell paru en 1951 (et, pour la traduction française, en 1979). On aurait tort de passer à côté de ce qui apparaît une fois de plus comme une redécouverte. L’auteur de La Route au tabac, on s’en rendra compte à cette occasion, mérite mieux que son image d’écrivain un peu daté qui a souffert de la comparaison avec Faulkner.

     

    « … du côté des rondeurs »

     

    Comme d’habitude avec lui, on est chez les « petits Blancs » du Sud des Etats-Unis. Palmetto tire son nom des « palmiers nains » qui poussent dans les environs, et le choix d’un tel arbre n’est évidemment pas dû au hasard. Dans la ville, on n’a « pratiquement jamais entendu parler de quelqu’un qui se serait montré dans un nouvel habit ou avec un nouveau chapeau sans l’avoir d’abord étrenné le dimanche à l’église », méthodiste ou baptiste, au choix. Pension de famille, vérandas, rocking-chairs, « nuit[s] d’été indien chaud[es] et humid[es] » qui donnent des idées aux hommes, on est dans l’ambiance que le théâtre de Tennessee Williams et les films qui s’en inspirent nous ont depuis longtemps rendue familière.

     

    Mais une bombe va réveiller ce petit univers somnolent : la nouvelle institutrice. Ses élèves, mystère du système scolaire américain ou de la traduction française, ont quinze ou seize ans. Hélas ou tant mieux pour eux : chevelure « abondante et ondoyante », « bouche charnue et provocante », Vernona aime de surcroît porter des chandails « confortables et féminins », c’est-à-dire susceptibles de mettre en valeur une poitrine qui n’a rien à envier à celle de Jane Russell. Effet immédiat et systématique : élèves (fille autant que garçon), directeur de l’école, fermier, homme politique, conseiller agricole, personne n’échappe au charme de cette « très belle fille, drôlement à la hauteur du côté des rondeurs » comme le lui déclare avec galanterie un de ses soupirants. Les épouses, on s’en doute, sont moins enthousiastes. « Vous donnez à entendre aux hommes que vous les mettez au défi d’avoir de l’audace, et je n’ai encore jamais vu un homme capable de refuser d’examiner les chances de succès », dit l’une d’elles à la pulpeuse créature. Et une autre, à son mari, lors d’une scène de ménage d’anthologie : « Si tu m’aimais, tu ne devrais pas (…) passer tout ton temps à faire des yeux de merlan frit pendant que cette chose éhontée, de l’autre côté de la table, exhibe son corps sans soutien-gorge en m’humiliant jusqu’au tréfonds de moi-même ».

     

    Des aspects plus subtils

     

    Caldwell tire des effets d’un comique irrésistible de cette donnée de départ toute simple et des situations de plus en plus délirantes qu’elle engendre. Au début, on pense être dans la farce, ce dont on est d’ailleurs loin de se plaindre. Cependant Haute tension à Palmetto révèle peu à peu des aspects plus subtils. Ils tiennent d’abord à l’héroïne elle-même, la fameuse Vernona. Cette ingénue possédée par le « désir d’aimer » apparaît vite lucide et prête à s’avouer sans hésiter qu’un homme est « beau dans le genre fruste et costaud » et « qu’il pourrait être intéressant de le connaître mieux, pendant un certain temps » ; voire à céder à l’ « agréable sensation d’être entièrement dominée » et « à se sentir prête à faire tout ce qu’[on] pourrait exiger d’elle ». Le roman, par son entremise, se montre lui-même d’une tranquille hardiesse en ce début des années 1950.

     

    Comme au temps des Lumières

     

    D’autant que si la thématique sexuelle est centrale c’est qu’elle permet de faire surgir, comme l’héroïne qui la porte, toutes les vérités enfouies. « Ce qu’il y a d’empoisonnant avec vous, Nona », dit un des personnages, « c’est que vous avez le chic pour enfumer les gens et les faire sortir du trou dans lequel ils rampent ». Comme les visiteurs étrangers du temps des Lumières, la petite institutrice aux formes généreuses fait apparaître, du simple fait d’être là, les désirs, les rancœurs, les égoïsmes, la rapacité et le malheur fondamental des uns et des autres. Et elle-même, avec l’intelligence et l’honnêteté que cachaient ses airs trop candides, d’ajouter : « Je me suis enfumée moi-même pour me faire sortir. Maintenant, tout le monde sait qui je suis vraiment ».

     

    Peu à peu, une tonalité plus complexe et plus inquiétante s’insinue dans ce qui semblait au départ une satire sans prétention. Jusqu’au basculement final, parfait dans sa brutalité, qui plonge le roman dans une forme de tragique mêlé d’amertume résignée. C’était donc là qu’Erskine Caldwell voulait nous conduire après nous avoir appâtés avec d’aimables gaudrioles… Une belle petite machine infernale, décidément.

     

    P. A.


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