• http-_files1.structurae.de_filesDéjà dans On ne tue pas les gens (Flammarion, 2011), les lieux jouaient un rôle essentiel, au point qu'on aurait presque pu considérer comme le personnage principal du roman la petite ville bretonne qui lui servait de décor. Ici, tout se passe à Paris, plus précisément dans le XIXe arrondissement, avec ses rues « laides, hétéroclites, si insignifiantes qu'elles pourraient ne pas exister, qu'elles se laissent rêver ». La première originalité d'Alain Defossé est peut-être là, dans la manière dont il fait naître une atmosphère quasi onirique de la description la plus minutieuse du quotidien. Ce mystère du quotidien réside aussi dans les objets, dans les gestes, que l'écriture précise et toute en vibrations restitue avec une exactitude frôlant l'inquiétante étrangeté. Et le récit de ressusciter, non sans humour, certaines reliques qui joueront le rôle de madeleines de Proust, tel le « porte-clefs Esso, un petit bonhomme en caoutchouc dont la tête figure une goutte d'huile » et que l'héroïne revoit « se balanc[er] en souriant entre les branches beiges du volant de la Dauphine ».

     

    « Des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent… »

     

    Car, comme toujours chez Defossé, le temps et la mémoire tiennent aussi une place centrale. À soixante-dix ans, Anne Rivière, qui porte un nom limpide, a tout effacé de sa jeunesse. Mais un cambriolage, l' « effraction » du titre, sera l'élément déclencheur qui va la tirer de cette amnésie peut-être volontaire et faire progressivement ressurgir le passé. « On ne sait pas pourquoi ». « Peut-être est-ce un simple accroc dans une vie très lisse, qui dévoile, comme une déchirure sur un canapé montre au-dessous quel tissu le recouvrait avant, qu'il était rouge et doré avant d'être beige et neutre ». Dans le passé de cette femme vieillissante et « pleine de rituels » il y a donc des couleurs, « des verres qui s'entrechoquent et des drames qui se dénouent ». Prise d'une fascination irraisonnée pour son voleur, elle se lance sur ses traces entre canal de l'Ourcq et avenue Jean-Jaurès. À la suivre dans cette parodie d'enquête policière on s'approche très progressivement, jusqu'à l'accélération finale, d'un secret fait de passion, de souffrance et d'exotisme, tout comme dans les vrais romans. Seulement, Alain Defossé n'étant pas tout à fait un romancier comme les autres, ce secret ne nous sera livré que par fragments, dérobé en même temps que dit. La rivière, c'est aussi le courant et la fuite. Vouloir saisir le passé, c'est étreindre l'absence : comme l'ancien amant, le jeune cambrioleur et l'héroïne elle-même s'évanouissent, peut-être pour d'autres cieux, dans ce roman de la disparition dont la dernière phrase se clôt sur l'image d' « une vitre brisée sur du vide ».

     

    Du passé : quoi d’autre ?...

     

    « Je pourrais être une héroïne de roman (…). Quelqu'un vous prend, un écrivain, ou il vous invente, et fait de vous, de moi, une héroïne de roman. Ça s'appellerait "Anne Rivière", ou juste "Rivière", c'est pas mal ». Ainsi parle Anne. Une solitaire, comme l'était le narrateur d'On ne tue pas les gens, dont le prénom aussi commençait par un A. Et si Alain Defossé, dans ce roman-ci, oscille savamment entre première et troisième personne, monologue intérieur et propos rapportés, c'est peut-être que cette « héroïne » qui passe son temps à observer les autres, à s'observer elle-même et à rêver sa vie ou la leur, est aussi bien, à sa façon, une romancière. Devant son ordinateur, on la voit qui « se concentre, se demande quelle musique va apparaître sur l'écran, quelle musique du passé, car elle le sait à présent, c'est du passé qui va apparaître sous ses doigts : quoi d'autre ? » À reconstituer non seulement un peu de la matière fragile et lacunaire dont est fait le temps, mais aussi le travail toujours inachevé de qui s'efforce de le recomposer, l'auteur d'Effraction réussit, en plus du reste, une belle méditation sur l'écriture.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2015 sur le site du Salon littéraire

     


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  • Tony Duvert par Gilles SebhanÀ l’heure où j’écrivais cet article, le nouveau livre de Gilles Sebhan était sur la première sélection du Renaudot « essais ». À présent le voilà sur la sélection « essais » du Médicis. C’est donc un essai, pas de doute. Mais qu’est-ce qu’un essai ? Ce genre aux contours incertains, ondoyant entre autobiographie, réflexion personnelle et théorie pure, est aussi souple que le roman, autour duquel l’auteur de Fête des pères (Denoël, 2009) et de Salamandre (Le Dilettante, 2013) rôde en se gardant bien d’y entrer pour de bon. Et si l’essai se fait biographique, rien de vraiment étonnant à ce qu’il tente un écrivain que le récit des vies fascine, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle des autres (cf Mandelbaum ou le rêve d'Auschwitz, Les Impressions Nouvelles, 2014).

     

    Que de romans dans cet essai…

     

    Mais enfin ce ne serait pas un livre de Gilles Sebhan si c’était un essai biographique comme un autre. Drôle d’objet. Sur une couverture un brin kitsch, dans des bleus de hammam, un portrait de Duvert au regard étonnamment intense dont l’auteur n’est autre, si j’ose dire, que l’auteur. À l’intérieur, tout ce qu’il faut au lecteur sérieux : gros livre dense, cahier photos, résumé biographique, deux contes de Duvert en prime. Cependant dans les titres des courts chapitres, en forme de litanie, on retrouve bien Gilles Sebhan. Et puis que de romans dans cet essai, que de vies venues frôler cette vie dont le final lui-même, réclusion dans une maison de village et mort solitaire, évoque, entre grotesque et tragique, Huysmans associé à Thomas Bernhard…

     

    « Après la sortie de mon livre, beaucoup de gens ont commencé à se manifester », écrit Sebhan. Et d’évoquer ces « missives de solitaires qui peuplaient la campagne française et qui [le] prenaient tout à coup pour confesseur et pour confident, parce qu’il leur semblait avoir une vie semblable à celle de Duvert — une vie de paria ». Car il y a eu, faut-il le rappeler, un premier livre. Et que Retour à Duvert paraisse cinq ans après Tony Duvert, l’enfant silencieux (Denoël, 2010) n’est pas la moindre étrangeté de l’entreprise. Pourquoi un « retour » ? Parce que le premier ouvrage a spectaculairement ouvert la boîte aux souvenirs : après sa parution, les nouveaux témoignages et les nouveaux documents, photos et surtout lettres, ont afflué. Devant ces morceaux d’existence arrachés au silence, Gilles Sebhan, qui se mettait en scène dans L’Enfant silencieux, s’efface. Si dans tous ses livres il parle toujours de lui comme je l’affirmais récemment sur ce blog, il faudra, pour ce livre-ci, chercher au-delà de ce qui fait l’objet apparent du récit le point qui le relie à son auteur.

     

    Qu’est-ce qui se cache derrière les mots ?

     

    Donc, une biographie de Duvert. Une vie serrée au plus près, un portrait en gros plan qui restitue les contradictions du personnage, misanthrope violent à l’occasion mais « aimant bien recevoir » et se montrant parfois plein de « douceur et gentillesse » ; les erreurs et certaines prudences du premier opus sont rectifiées ; enfin, et surtout, les citations abondent, qui nous font découvrir le « dernier Duvert », cet extraordinaire épistolier dont les lettres font dire à son biographe, à propos de « cette écriture-là, qui s’adresse intimement à un autre qui serait soi-même, dans le secret et le silence » : « Peu d’œuvres ont cette exigence et cette radicalité ».

     

    Radicalité, solitude : les deux mots s’imposent à propos de celui que Gilles Sebhan compare à Diogène. Mais c’est aussi l’auteur de l’essai lui-même qui, sa « lampe torche de biographe en main », endosse le costume du philosophe cynique cherchant en plein jour, une lanterne au poing, « un homme ». Que cherche à cerner Gilles Sebhan dans l’existence de Duvert ? Quelle vérité s’y dérobe, comme dans celle de Mandelbaum et comme dans tous les livres d’un auteur qui paraît poursuivre d’ouvrage en ouvrage la même quête ? La vérité, d’abord, d’une sexualité qui chez Duvert est le thème central de l’œuvre. Pédophile, dit-on. Mais qu’est-ce qui se cache derrière les mots ? Plutôt que de contourner le problème ou de l’édulcorer, Sebhan le donne à voir, autant qu’il est possible, dans toute sa complexité. Rappelant le propos fondamentalement politique de celui qui, tout en refusant de se reconnaître dans une « communauté pédophile » qui se dessinait de son temps, « imaginait l’amour des enfants (…) comme une remise en cause de la société et de ses fonctionnements » et gardait la nostalgie de « ce jardin d’Eden d’où l’homme-enfant est ensuite constamment exclu ». « La sexualité n’[y] serait venue que comme un couronnement ou un serment de gosses, comme on mêle son sang dans les camps scouts des dessins de Joubert ».

     

    Condamné au silence

     

    Cependant Duvert n’est pas seulement un de ces solitaires qui hantent donc, paraît-il, les campagnes françaises, en proie, comme lui-même le dit, à « une fièvre de prédateur » inavouable. Chez lui, le désir se noue intimement à l’écriture. C’est ce point de jonction, bien sûr, que Sebhan poursuit, lui qui en a fait le cœur et l’impossible objet de toute son œuvre. Il met au centre de son livre, en toutes lettres, l’écriture de Duvert, cette écriture du refus, tout entière vécue et élaborée, en raison même des choix sexuels où elle s’origine, dans l’affirmation d’une liberté impossible. Par là même il donne clairement à voir les raisons du silence auquel la société a fini par condamner l’auteur de Quand mourut Jonathan. Et renouvelle à sa manière l’exigence qui a guidé, pour le pire et le meilleur, sa vie. Essai ou pas essai, c’est bien un livre de Gilles Sebhan.

     

    P. A.

     

    Retour à Duvert sera en librairie le 14 octobre. L'illustration de cet article montre un détail d'un portrait de Duvert par Gilles Sebhan, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


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  • https-_s-media-cache-ak0.pinimg.comD'abord on pense qu'il se publie vraiment de bien étranges choses… Voici un roman autrichien de 500 pages, au titre incompréhensible, écrit par une jeune femme de vingt-quatre ans, et qui se donne à première vue comme la chronique grotesque d'un village isolé des Alpes tyroliennes. Le récit proprement dit alterne avec un pastiche d'Hérodote – l'auteure, dont c'est le premier roman, est étudiante en philologie – relatant depuis les origines l'histoire de ces « barbares des montagnes ». Le tout est précédé d'un plan du village et suivi d'une table des personnages principaux puis de deux pages de remerciements.

     

    Seules la curiosité ou l'abnégation du chroniqueur fidèle incitent au départ à jeter un coup d'œil sur cet objet déconcertant. Mais ce serait une erreur de ne pas leur céder. À le faire, on se demande en effet assez vite si un emballage aussi effrayant ne cache pas en réalité une bonne surprise.

     

    C'est-y qu'tu consens à dev'gnir ma femelle ?...

     

    D'abord, il faut bien l'avouer, c'est drôle. Vea Kaiser, en bonne philologue, a imaginé pour les habitants de Saint-Peter un patois auquel Corinna Gepner, en traductrice remarquable, a su trouver des équivalents français qui en restituent toute la force comique. Cela donne, par exemple, d'un amoureux fervent à sa fiancée : « Ilse, c'est-y qu'tu consens à dev'gnir ma femelle ? » ; ou encore, à propos du premier Africain à s'aventurer dans le village : « Oué, mé quand la nuit, on s'réveille près d'lui, hein, c'est-y qu'on l'voit ? – Ben, dis, t'as d'ces pinsées, hein ! » Je suis un garçon simple : j'avoue que ça me fait rire. On s'en lasserait pourtant peut-être si le procédé ne participait pas de la peinture satirique d'un lieu qui, pour être préservé, par la géographie et la méfiance de ses habitants, du reste de l'Autriche, n'en peut pas moins être vu comme la métaphore du pays tout entier, lequel en prend ainsi pour son grade – conformément à une tradition littéraire nationale bien établie. « Les barbares des montagnes de Saint-Peter ont développé au fil des siècles des us et coutumes que le lecteur civilisé se doit de connaître », nous dit le nouvel Hérodote. « Ailleurs dans le monde, les choses se développent grâce au changement. À Saint-Peter-sur-Anger, en revanche, c'est la continuité qui domine et tout reste comme il est ». Ou, ainsi que l'explique un des vieillards qui dirigent le village au jeune Johannes, candidat malheureux au baccalauréat:  « Ça fait des centaines d'années, hein, qu'on s'bat cont' les péteux, alors c'est ben qu'tu nous ayes montré qu't'es pô un péteux ». Cette critique de l'immobilisme et de l'esprit de clocher tire cependant toute son efficacité de l'extrême inventivité narrative dont fait preuve Vea Kaiser, laquelle éprouve visiblement une vraie et contagieuse jubilation à susciter des enchaînements et des rebondissements incessants comme à décrire les situations les plus loufoques. Le match de foot opposant Saint-Peter au F. C. Saint-Pauli (Hambourg), au cours duquel le titre s'éclaire enfin pour le lecteur germanophone, est à cet égard un sommet.

     

    Bildungsroman

     

    Car on n'est pas seulement dans la chronique, pour finir. Le héros ne voit le jour qu'au bout d'une centaine de pages, et il faut un moment pour le comprendre mais Blasmusikpop est bien un Bildungsroman, un de ces romans de formation dont le monde germanique s'est fait, de Goethe à Musil, Thomas Mann et au-delà, une spécialité. Rejeté par le village car trop intellectuel (autrement dit, « péteux »), le jeune Johannes s'épanouit au lycée situé « dans la vallée ». Mais c'est en intégrant le « club Digamma », constitué par quelques élèves férus de grec ancien et contempteurs de la modernité – l'ordinateur et le téléphone portable apparaissant comme des objets particulièrement abominables. Sans en être conscient il a donc quelques points communs avec les frustes montagnards qui le rejettent et qu'il méprise. Raison peut-être pour laquelle, renvoyé parmi eux par son échec imprévu, il s'intégrera à son corps défendant à une communauté qu'il aura ouverte pour finir au monde extérieur, non sans trouver au passage l'âme sœur en la personne d'une fille ultra-branchée, lui qui ignorait délibérément tout de Facebook. Cela ne l'empêche d'ailleurs pas de se faire in fine l'historien du village dans le style de son maître Hérodote.

     

    Une  découverte

     

    On l'aura compris, entre les lignes de ce roman comique se déploient des questions complexes. Elles portent sur l'identité et la différence, le conformisme et la marginalité, la modernité et le passéisme. Plutôt que d'y apporter des réponses, l'auteure esquisse dans l'espace qu'elles ouvrent une réflexion souple, subtile et sans condescendance pour personne. Le seul personnage résolument antipathique est un politicien « ultra-conservateur », qui, élu directeur du lycée de Johannes, prône… « de grands changements » dans l'organisation des études.

     

    « Il arrive (…) que la rencontre avec l'étranger soit un moyen de voir plus clair en soi-même ». Telle est la conclusion que Vea Kaiser, par la plume de son jeune héros, donne à son roman. Une conclusion que les lecteurs pourront tirer pour eux-mêmes de ce voyage au pays des « barbares des montagnes », lequel se révèle en fin de compte, plus qu'une heureuse surprise, une sacrée découverte.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 septembre 2015 sur le site du Salon littéraire.


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  • http://www.cityzeum.comC'est ce qu'on appelle un roman irlandais. Souvent à tort, du reste : Colm Toibin ou Claire Keegan, par exemple, sont là pour nous rappeler ce que le pays de Yeats, de Joyce et de Beckett reste susceptible de donner à la littérature, loin des clichés. Mais ceux des lecteurs français qui ont tant apprécié Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon, risquent de trouver ici avec le même plaisir certains ingrédients attendus dès qu'on aborde sur l'île verte : nature (ici, celle du Donegal), collectivité paysanne obscurantiste, émigration, retour d'Amérique… Manquent cependant deux composantes essentielles : le catholicisme et l'Histoire. Or là est peut-être, pour une fois, le problème. En les évacuant, en laissant toute la place aux éléments, à la fatalité, aux forces obscures et, cela va de soi, éternelles, Paul Lynch se condamnait dès le départ à la célébration échevelée ou à la vaticination frénétique.

     

    Le sourire de la faux


    C'est d'ailleurs ce que certains aiment, apparemment : à propos du premier roman de l'auteur (Un ciel rouge, le matin, Albin Michel déjà, 2014), l'éditeur parle d' « âpreté lyrique » ; ce roman-ci, nous dit-il, est tout bonnement « pastoral, minéral et tellurique » ; la presse irlandaise et britannique ajoute « immensément puissant » et risque même « si beau qu'il est impossible de détourner les yeux ». On a un peu peur à la lecture de tels éloges. On a raison : « La tourbière descend des hauteurs en roulant ses intentions mauvaises » ; les montagnes sont « des créatures archaïques remuant dans leur sommeil » ; on rentre chez soi avec « le baiser de la rosée sur ses chaussures »… Les objets fabriqués aussi ont, comme dit le poète, une âme : ainsi, on brandit « le sourire étincelant d'une faux » et les pendules « commentent le silence (…) d'un clappement de langue ». Je pourrais continuer longtemps : tout vit, du coup rien n'échappe à la manie de la personnification. Il est vrai que, si on en croit The Guardian, Lynch retravaille « la langue vernaculaire » et que, selon The Irish Times, il « crée sa propre syntaxe ». Mettra-t-on alors tout sur le dos d'une traductrice qu'il faudrait supposer incapable de restituer sans ridicules la singularité poétique de l'original ? Je crains qu'il ne faille innocenter Marina Boraso. Le monde de Lynch, on nous l'a indiqué, est « minéral et tellurique ». Autrement dit, d'abord, pesant. Pour bien faire sentir au lecteur la violence et l'excès des puissances naturelles, le romancier irlandais s'époumone à proclamer page après page en gros caractères leur nature apocalyptique. Et ce ne sont que « puissance colossale lâchée sur la terre », « force épique », « monde très ancien (…) où l'humain n'a que peu de place ».

     

    Barney n'a pas de chance

     

    Tout le récit, d'ailleurs, est fondé sur un principe de répétition. En Amérique, Barnabas a travaillé sur les gratte-ciel dont se couvrait la New York de l'entre-deux-guerres, ce qui donne lieu à quelques belles pages pleines d'une poésie réellement aérienne. Mais hélas pour lui et pour nous, il est revenu avec femme et enfant s'enraciner dans son passé et dans la terre qu'il avait fuie adolescent. À partir de là on peut dire que cet homme n'a vraiment pas de chance. Ça commence par l'incendie de son étable. Accident ou malveillance ? La question n'a guère de sens dans un univers si fondamentalement malintentionné que même « la neige » y est « noire ». Toujours est-il qu'après cet événement déclencheur ça n'arrête plus, et le lecteur comprend vite que la seule question qu'il ait à se poser est celle de la prochaine catastrophe qui viendra s'abattre sur le pauvre Barney. Le récit de ces calamités, bien mené, énergique, vient mettre un peu d'animation malgré tout. Bagarres, charrette qui verse, abeilles se faisant exterminer par des guêpes, dès qu'il se passe quelque chose tout, si l'on ose dire, va bien. Mais Lynch revient toujours à l'accablant lyrisme qu'on est prié de considérer comme son point fort, et c'est reparti pour de longues pages pleines d'arbres maléfiques et de nuages malveillants… Ah, on aurait pu faire plus bref, bien entendu, le livre y aurait déjà gagné un peu. Mais voilà : minéralité, quand tu nous tiens… Le pavé était obligatoire.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2015 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • photo Pierre AhnneCe n’est pas une nouveauté. Mais l’étrange film d’Amos Gitaï, sorti en août 2015, incite à revenir sur ce court roman paru en 1983 (Belfond, 1989, pour la traduction française).

     

    À quoi tient l’extraordinaire puissance émotive de l’écriture d’Aharon Appelfeld ? Pourquoi est-on saisi par les plus simples phrases ? « L’hiver arriva, avec la neige » ; « Aucun nuage n’assombrissait le ciel, seulement des arbres et la tranquillité »… Des notations aussi limpides et étrangères à toute volonté de faire effet paraissent d’emblée chargées de mystère poétique et d’une signification étrangement religieuse.

     

    Un récit exemplaire

     

    La jeunesse tragique du grand écrivain israélien, la connaissance qu’on en a d’après ses livres1 contribuent sans doute de façon semi-consciente à expliquer ce sentiment. Mais seulement en partie. La force singulière des récits d’Aharon Appelfeld tient peut-être avant tout à ce que, sans jamais raconter à proprement parler son histoire ni l’horreur qui l’a traversée, il parle toujours dans l’ombre de cette expérience. À cet égard, Tsili est exemplaire. L’héroïne éponyme, une petite fille de douze ou treize ans, abandonnée par les siens « quand la haine se déchaîna », a miraculeusement survécu. Commence pour elle une longue errance par les champs et les forêts d’une région d’Europe centrale qui ne sera jamais située précisément. Elle travaille de temps à autre chez des paysans chrétiens qui la battent mais ne soupçonnent pas son origine. Marek, au contraire, avec qui elle partage un temps une vie précaire, sera identifié « à cause de l’apparence qui est la [sienne] » dès qu’il quittera leur abri, et disparaîtra, la laissant enceinte. La guerre s’achève, elle se joint à un groupe de rescapés des camps et s’embarque pour la Palestine.

     

    Pas un bourreau à l’horizon. La mort est sans cesse hors-champ, on est du début à la fin du livre après l’événement ou dans ses marges. Tsili survit en bordure de l’extermination, dont l’ombre portée l’enveloppe d’une présence monstrueuse et pour elle énigmatique. Sans amoindrir sa singularité inouïe, Appelfeld l’ouvre ainsi à sa dimension la plus universelle : c’est de la condition humaine qu’il parle, à partir d’une expérience qui la met à nu.

     

    Géhenne et Eden

     

    « Géhenne et Eden se mêlaient », dit le narrateur à propos de l’existence que mène à un moment donné son héroïne. Cette formule pourrait s’appliquer à tout le livre, où, à la misère omniprésente et à l’horreur pressentie, s’entrelacent le mystère du monde et le sentiment intense de la nature. « La nuit était claire et à la surface des grands champs de maïs brillaient des gouttes de lumière », lit-on par exemple ; et c’est toute l’étrangeté et la ténébreuse connivence des choses et des lieux qui se donnent à voir. D’autant plus sensibles qu’elles sont perçues par un personnage exceptionnel dans son obscurité, un de ces êtres simples mais touchés par la grâce que la littérature est-européenne s’est souvent attachée à dépeindre. Ceux qui approchent Tsili la regardent d’abord « comme on regarde un être stupide, dépourvu de la moindre pensée » ; mais c’est pour aussitôt se raviser et « lui lanc[er] un regard émerveillé ». Tsili n’a pas à proprement parler d’idées : ce sont les souvenirs, les voix passées, les sentiments soudain surgis qui la guident (« Elle éprouvait une nostalgie profonde, intense, qui la tirait comme un aimant »). Tout se fait sensation pour celle qui agit souvent « sans avoir conscience de ce qu’elle [fait] ». Et le monde autour d’elle devient un lieu curieusement magique, où règne l’atmosphère merveilleuse et cruelle des contes.

     

    Parmi les ombres

     

    La jeune fille est recueillie un temps dans « une chaumière à la lisière de la forêt », dont la propriétaire, une ancienne prostituée, l’observe « d’un regard lourd de sous-entendus » en lui tenant des propos dignes de la sorcière des frères Grimm : « Ta poitrine est développée. Mais tes jambes sont encore maigres. Il faut manger des pommes de terre ». Les fantômes, aussi, sont toujours prêts à surgir. « Des apparitions lointaines, hâves, méchantes » qu’on chasse en lançant « des injures à tous les vents », ou « des ombres tranquilles qui s’accroch[ent] aux arbres et dont la bouche ne profèr[e] aucun son » mais qui refusent de disparaître : « Le combat dura toute la nuit. Corps et ombres se battaient avec une violence silencieuse ».

     

    La frontière est poreuse entre le monde des vivants et celui des morts. Mais n’est-ce pas plutôt qu’il n’y a pas de frontière, et que la mort est partout pour ceux qu’elle a touchés et laissé inexplicablement continuer leur chemin ? Après avoir longtemps marché vers le sud, le groupe de survivants auquel s’est jointe l’héroïne parvient sur la rive d’un fleuve, où tous s’endorment profondément. Quand ils s’éveillent au bout de plusieurs jours, se débattant encore « dans les loques de leur sommeil qui gis[ent] à terre », sont-ils encore, ou à nouveau, dans le monde des vivants ? L’une d’entre eux résume : « La mort nous poursuivra partout. Nous n’aurons plus jamais de repos ».

     

    P. A.

     

    1 Voir, par exemple, Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier, 2004) ou, sur ce blog, Le Garçon qui ne voulait pas dormir (Idem, 2011)


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