• Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud)   Buffalo Bill. À entendre son nom, qui, du moins parmi les lecteurs mâles de mon âge, n'éprouvera un tressaillement d'extase rétrospective, vite réprimé par le ricanement qu'on réserve aux souvenirs légèrement embarrassants issus de l'enfance ? Comme ceux de Kit Carson, de David Crockett ou de Hopalong Cassidy, ce nom a le pouvoir de ressusciter les jeudis après-midi aux teintes moroses, les couleurs criardes du cinéma d'alors, et l'odeur du papier de mauvaise qualité sur lequel s'imprimaient en dessins maladroits les aventures de héros en vestes à franges.

     

    Malgré les apparences et le sous-titre, Buffalo Bill n'est cependant pas le héros du livre d'Éric Vuillard, même s'il en est incontestablement le personnage principal. Un personnage vieillissant, un peu ridicule, auquel le spectacle de cirque qu'il a créé assure une gloire mondiale mais dont les hauts faits appartiennent au passé. Hauts faits d'ailleurs douteux, « boniment, carotte, tissu d'escobarderies destinées à se faire payer encore un verre ». On assiste aux dernières années et à la fin pathétique du « vieux cabotin (…), au milieu de ses vieilles carrioles, de ses carabines qui rouillent, épuisé, essoré, toujours à court d'argent, la gorge nouée, les mains moites ». Comme héros, on fait mieux.

     

    Le rôle n'est pas non plus tenu par Sitting Bull, le vainqueur mythique de la bataille de Little Big Horn, que William Cody alias B. B. engagera dans son Wild West Show, allant plus tard jusqu'à racheter la cabane où le chef sioux a vécu, pour l'intégrer à son spectacle. Et la nation indienne elle-même, dont Éric Vuillard évoque de manière poignante la tragique histoire, ne peut pourtant pas davantage être considérée comme la protagoniste collective de Tristesse de la terre.

     

    Non, les vrais héros du livre de Vuillard, c'est nous, citoyens actuels de sociétés placées sous le signe du spectacle. Le Wild West Show que Buffalo Bill mènera d'Alsace en Russie signe bien sûr la naissance d'un mythe, mais, plus encore, celle d'une forme de mythologisation propre à l'époque moderne : « Le reality show n'est pas, comme on le prétend, l'ultime avatar, cruel et possessif, du divertissement de masse. Il en est l'origine ». Le coup de génie de Cody et, à ce qu'il semble, son seul véritable exploit, c'est en effet la transformation de l'Histoire en spectacle, avec toutes les falsifications qu'une telle opération exige : « Les rescapés de Wounded Knee devront, pour l'éternité, essuyer les coups de feu à blanc des rangers du général Miles », dans une mise en scène qui change un massacre en simulacre de bataille.

     

    À coups de phrases brèves, nerveuses, ouvrant quelquefois sur des formules chargées d'intensité poétique, Éric Vuillard peint le curieux mélange d'excitation et de nostalgie que de tels spectacles éveillent en nous. La « tristesse » du titre est d'abord là, dans « cet oubli forcené de soi, cette façon de détourner la tête pour mieux voir » qui constituent, nous dit le narrateur, « l'un des moments les plus tragiques de l'être ». Seule l'écriture peut tenter de saisir semblables moments. Vuillard, qui affirme « cherch[er] de livre en livre des éclaircissements », lui attribue à l'évidence la puissance simultanée d'évocation et de déconstruction des mythes. Et c'est à un véritable travail de décryptage qu'il se livre sur les belles et sinistres photos d'époque qui jalonnent le texte et lui servent souvent de point de départ. Échappe-t-il pourtant entièrement à ce qu'il dénonce ? Ce livre qui n'est pas un roman mais, indique la page de titre, un  « récit », ne procède-t-il pas comme le spectacle même qu'il stigmatise, mettant en scène « mieux que les meilleurs acrobates, mieux que n'importe quelle bizarrerie de la nature (…) les vrais protagonistes de l'Histoire » ? Mais cette ambiguïté même ajoute encore à la richesse et à la subtilité de l'ouvrage. Et que Tristesse de la terre amène aussi à s'interroger, au passage, sur la mode actuelle du roman mettant en scène des personnes réelles, ce n'est là en fin de compte que le moindre de ses mérites.

     

     

    P. A.

     

    photo http-_www.disneygazette.fr

     

    Ce texte est paru une première fois le 20 août 2014 sur le site du Salon littéraire.

     

     


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  • Mandelbaum ou le rêve d’Auschwitz, Gilles Sebhan (Les Impressions nouvelles) Qu’il revisite le récit d’enfance (London WC 2), qu’il feigne le donner dans le roman (Salamandre) ou qu’il explore, comme ici, la vie d’autres artistes, Gilles Sebhan, je l’ai déjà noté, parle toujours de lui. Les huit volumes que compte aujourd’hui son œuvre composent un autoportrait inachevé et morcelé — miroir aux multiples éclats.

     

    Pas de véritable narcissisme pourtant dans cette entreprise, le détour occasionnel par l’étude biographique le montre assez : ce que Gilles Sebhan cherche à cerner, à travers son rapport à certaines figures ou à certains thèmes, c’est un objet transpersonnel, quelque chose qui se cache derrière tous les masques et les relie à un fond commun. Si bien qu’on pourrait sans doute dire de lui ce que lui-même dit du peintre : « Sa mémoire n’est pas seulement celle de sa vie mais de la vie des autres et de la représentation de ces vies. Sa mémoire est celle du trait d’un autre (…) sur une feuille qui est comme l’enregistrement de son souffle sur une page blanche ».

     

    Soit donc Stéphane Mandelbaum, né en 1961 à Bruxelles, assassiné en 1986 par ses complices dans une obscure histoire de vol de tableau, auteur, pendant sa brève existence, d’une œuvre pleine de fureur (peintures, gravures, compositions frénétiques à la pointe Bic sur grand format). On voit tout de suite ce qui a pu retenir Gilles Sebhan dans cette figure, on n’en finirait même pas d’énumérer les traits du personnage dans lesquels l’auteur de La Dette a pu peu ou prou se reconnaître : la judéité, la relation complexe au père (Arié Mandelbaum est lui-même un peintre connu), la fascination pour le sexe, le goût de la révolte empruntant les chemins de la provocation et d’une certaine violence ; la création artistique, bien sûr, l’œuvre de Stéphane Mandelbaum mêlant souvent la représentation picturale et les mots, mis sur le même plan. Mais les rapports entre le « peintre » (ici, l’écrivain) et son modèle sont encore plus étroits : fasciné par les personnages qu’il représentait (Pasolini, Bacon, Rimbaud…), « happé par des légendes », Stéphane Mandelbaum cherchait, lui aussi, serait-on tenté d’écrire, à saisir à travers elles une identité volatile — « Qui suis-je, semblent dire les figures, portraits et autoportraits — parfois les deux » qu’il a laissés sur le papier ou sur la toile.

     

    « Quand quelqu’un s’empare de quelqu’un pour en faire quelque chose, les mécanismes sont toujours très étranges ». Cette réflexion d’Arié Mandelbaum, sans doute pourrait-on l’appliquer non seulement à son fils mais à l’auteur du livre qui l’évoque ou l’invoque. Il y va d’une fascination, bien sûr. Cependant Gilles Sebhan écrit, plutôt que pour cultiver ses fascinations, pour les creuser et les fouiller au plus intime. Une des manières dont il procède ici consiste, paradoxalement, à se mettre en scène, avec ses doutes, ses interrogations et ses hypothèses. Tout commence lorsque celui qui ici dit je tombe dans une galerie sur le dessin d’un artiste inconnu de lui, mêlant, dans une mise en scène faussement naïve et authentiquement brutale, déportation et pornographie. L’auteur-narrateur acquiert l’œuvre et part à la découverte de son auteur. Enquête, voyages à Bruxelles, entretiens avec les proches du peintre assassiné. Longues méditations devant les œuvres elles-mêmes, qui, par une étrange télépathie, finissent peu à peu par suggérer certaines pistes. Ainsi du fameux tableau intitulé Le Rêve d’Auschwitz, devant lequel celui qui parle formule, comme dans un état second, un chapelet de possibilités qu’on aurait envie de dire « narratives » (« On peut imaginer qu’il a… », « Ou bien on peut aussi penser que le… », « Il est possible qu’il faille… »). Gilles Sebhan aurait souhaité que son texte soit accompagné de reproductions. Cela n’a pas été possible. Mais doit-on vraiment le déplorer ? Les descriptions des œuvres, minutieuses, tâtonnantes, en même temps d’une force d’évocation hallucinée, donnent lieu peut-être aux plus belles pages du livre.

     

    Au bout de ces longues phrases sinueuses coupées de notations abruptes, que cherche-t-on ? Quelle vérité se dérobe dans cette existence toute en faux-semblants et en masques, et qui débouche sur la mort ? Par moments on s’égare un peu dans le labyrinthe que le livre édifie comme un analogue du dédale que Mandelbaum lui-même a abandonné derrière lui. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans une accélération finale, le récit fait se rejoindre énigme policière et mystère de l’identité. Or si celui-ci reste entier, c’est que la vérité que traque Gilles Sebhan est au-delà des individus — ou en deçà : elle flotte quelque part entre le réel et sa représentation, dans cette oscillation qui les éloigne l’un de l’autre puis les rapproche, au point, soudain, de les confondre, et de se dérober du même coup. Selon, là encore, un apparent paradoxe, l’impression d’intense présence que produit ce portrait d’un peintre assassiné provient du secret qui l’habite et dont le texte a si bien dessiné les contours.

     

    P. A.

     

    Reproduction d’un autoportrait de Stéphane Mandelbaum (mandelbaum.aeroplastics.net). D’autres œuvres sont visibles sur les sites suivants :

    http://mandelbaum.aeroplastics.net

    http://galeriefredlanzenberg.be

    http://www.galeriedidierdevillez.be/artistes.php

     


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  •  La Langue des oiseaux, Claudie Hunzinger (Grasset)Comme, souvent, les vrais écrivains,Claudie Hunzinger raconte toujours la même histoire. De Bambois, la vie verte (Stock, 1973) à La Survivance (Grasset, 2012) en passant par Les Enfants de Grimm (Bernard Barrault, 1989), il est toujours question chez elle de fuite ou plutôt de retrait, de solitude, d'une maison sans confort perdue quelque part dans la forêt vosgienne, de comment vivre là, dans la proximité de la nature. La proximité plutôt que le contact — sans parler d'immersion ou de fusion : les livres de Claudie Hunzinger sont des récits de confrontation. Récits quasiment sans intrigue, qui tiennent de la poésie, du journal, ensembles subtilement agencés de notes faussement quotidiennes qui constituent autant de variations sur ce thème de la contiguïté extrême à l'Autre et de l'effet qu'elle produit.

     

    D'une certaine manière on ne trouve donc rien d'étonnant au premier paragraphe de La Langue des oiseaux : « La nuit où j’ai rencontré Kat-Epadô, j’étais seule dans une baraque isolée, porte fermée à double tour. Autour de moi, la tempête. À perte de vue, des forêts ». Pourtant certains détails (la rencontre annoncée, l’accélération du rythme mimant un démarrage sur les chapeaux de roues) nous avertissent d’une différence. Cette fois, semble nous dire l’auteure avec un petit peu d’ironie, vous entrez vraiment dans un roman.

     

    De fait, il va bel et bien se passer des choses. ZsaZsa, la narratrice, a fui Paris et le succès de son premier roman. Mais dans son « abri en bois, 6 m x 6 m, dessiné par Jean Prouvé pour les sinistrés des bombardements de 1945, en Lorraine », elle a emporté, outre quelques livres, un ordinateur. L’opposition entre sauvagerie et technique, récurrente chez Claudie Hunzinger, va ici produire l’événement. « En rentrant des bois, j’allumais l’écran ». Sur cet écran, SzaSza va faire la connaissance de Sayo, qui se cache derrière le pseudonyme de Kat-Epadô et vend des vêtements sur eBay. Les textes de présentation, écrits dans le français spécial de cette Japonaise installée au Havre, séduisent la romancière en rupture de ban. Amitié à distance, mystère, arrivée abrupte de la jeune femme venue d’ailleurs, qu’un danger énigmatique paraît poursuivre. Fuite à travers les Vosges dans la nuit, sac au dos : « Une variété d’évadée avait rencontré une autre variété d’évadée, et elles allaient continuer leur route ensemble ».

     

    À dire vrai on a un peu de mal à s’intéresser à cette bizarre intrigue, dont l’auteure semble par moments s’amuser elle-même. Les vêtements Comme des garçons (on me dit que c’est une marque connue) y jouent un grand rôle. « On peut rencontrer un vêtement : il vous foudroie ». Je le veux croire…

     

    Mais l’important n’est pas là. Claudie Hunzinger est aussi une artiste de la matière, créatrice d’étranges objets (livres d’herbe, bibliothèques de cendre) : elle compose ses livres, plutôt qu’en musicienne, en plasticienne créant un espace dans lequel des formes et des matériaux s’organisent et se répondent. Et on n’en finirait pas d’énumérer les couples de motifs qui ici s’opposent ou entrent en résonance : nature et civilisation, on l’a dit, mais aussi langage articulé et « langue des oiseaux », langue chinoise et langue japonaise, écriture et traces dans la neige, loup et lynx, corbeau et alouette… Le dialogue central étant sans doute celui du récit en train de se faire et du « roman » que SzaSza envisage d’écrire sur sa rencontre avec Sayo — d’où une réflexion, à propos des rapports entre écrivain et personnage, qui fait à son tour écho au thème omniprésent de l’animalité : « Et qui étions-nous ? Deux filles dans la nuit fuyant le chasseur ? Ou une fille, le chasseur ? L’autre, la proie ? Laquelle, le chasseur ? Laquelle, la proie ? »

     

    L’essentiel, bien sûr, se tient entre les termes de ces oppositions, dans la tension qui les disjoint et les unit  (« comme si la langue était d’abord ce qui se cache sous les mots, entre les mots… »). C’est là que les vêtements qui me laissaient perplexe prennent pour finir tout leur sens : les photos que Sayo publie sur eBay les montrent vides, et les textes qui les accompagnent brodent sur du vide, à l’image du livre de Claudie Hunzinger lui-même, récit lacunaire, à la fin ouverte, déconstruisant le romanesque à l’instant même où il feint de l’élaborer. Et nous laissant dans les mains un étrange objet, qui tient du haïku, de la harpe éolienne,… de toutes ces constructions aériennes qui renferment en elles un peu de l’essentiel. On aimerait en trouver d’autres sur les rayons de cette rentrée littéraire.

     

    P. A.

     

    photo Pierre Ahnne

     


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  • Pavane pour une infante défunte, Park Min-kyu, et Ma vie dans la supérette, Kim Ae-ran (Decrescenzo éditeurs)  Il y a des gens qu'on a envie d'encourager. Ainsi les fondateurs de Decrescenzo éditeurs. Cette curieuse maison, installée en Provence, est exclusivement vouée à la littérature coréenne d'aujourd'hui. La famille de Crescenzo se sent apparemment investie d'une mission : faire découvrir au public francophone le roman et la philosophie nés au pays du Matin Calme. Pour ce faire, elle a rassemblé autour d'elle suffisamment d'universitaires et autres spécialistes pour traduire et faire paraître depuis 2011 un nombre assez respectable d'ouvrages à la jolie maquette.

     

    Parmi les plus récents, Pavane pour une infante défunte, de Park Min-kyu, « un des auteurs les plus en vue de la jeune vague coréenne », paraît-il. Ce gros roman d'éducation mêle le lyrisme (beaucoup de pluie, de neige et de feuilles de ginkgo), la satire sociale (le jeune héros travaille dans le parking souterrain d'un grand magasin où il gare les voitures des nouveaux riches) et le désarroi adolescent (il est amoureux, à la surprise générale, de la vendeuse la plus moche). Le récit avance à un rythme languide, dans une curieuse nonchalance rock'n'roll. Il est parfaitement illisible de a à z, pour cause de ressassement et de ténuité des émois. Mais on peut l'ouvrir n'importe où de temps à autre et on tombera alors sur de rapides poèmes, ou peut-être plutôt des bribes de chansons, à l'image des tubes pop dont des extraits parsèment le texte. Par exemple, au hasard : « Une femme qui range sur sa table de toilette un kit de produits cosmétiques Lancôme tout juste acheté n'est pas du genre à songer au suicide… C'était ma théorie » ; « Cette nuit-là, un parfum de lilas parvenait à travers la fenêtre ouverte, jusque dans  la chambre. Idée absurde, compte tenu de la saison, mais je visualisais le lilas » ; « La musique des Pink Floyd résonnait dans le salon et nous avons débouché des bières » — on en débouche beaucoup dans cette Pavane.

     

    Il est cependant permis de lui préférer, paru à la rentrée 2013, Ma vie dans la supérette, de Kim Ae-ran. Bien des auteurs, à commencer par son compatriote Park Min-kyu, devraient prendre exemple sur cette jeune femme : on aimerait que ses « micro-fictions » fassent un peu florès en cette époque de lourds pavés. Dommage que la traduction ne soit qu'un long tissu de fautes de français. Ses auteurs confondent à tout bout de champ imparfait et passé simple, croient qu'on emploie l'indicatif après « bien que », et n'ont pas peur de « s'approcher un peu trop près de la porte »… C'en est gênant. Mais pas au point d'occulter complètement la grâce de ces quatre petits récits secs et désespérés, où l'humour repose sur un art consommé de la froideur et de l'incongru : « Je suis une paresseuse qui, tout le jour, assise ou bien couchée, demeure préoccupée par ses baskets à laver. Dans cette perspective, il est possible de me définir comme une femme d'action » ; « À la façon d'une légende dont on ignorerait l'origine, nous assistions, distraits et bras ballants, à l'avènement des supérettes ouvertes de jour et de nuit ». Il est question de consommation et de solitude, les deux, bien sûr, allant de pair : « Sur le chemin du retour, à la main un sac plastique que je balance, je ne suis plus la pauvre célibataire solitaire, mais une consommatrice moyenne, citoyenne de Séoul. Je reviens avec du papier toilette "Pays propre", des yaourts "Yio" (…) des serviettes périodiques "Douce sensation" et du savon "Dove" ». On pense au cinéma de Hong Sang-soo à propos de ces fragments délicieusement glacés de vie moderne. De quoi en redemander… sans faute.

     

    P. A.

     

    photo http://adishatz-en-chine.over-blog.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 juin 2014 sur le site du Salon littéraire.

     


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  •  Mémoires d'un bison, Oscar Zeta Acosta, traduit de l'anglais par Romain Guillou (10-18)Qu'est-ce qu'un livre culte ? Quelque chose d'assez intimidant. Le livre en question a ses fidèles (les fans) qui partagent tout un savoir. Pour comprendre, il faut apprendre. Le livre culte est un livre à propos duquel on doit se documenter.

     

    Avec Mémoires d'un bison, d'Oscar Zeta Acosta, ça commence dès le quatrième de couverture : « culture chicano », « journalisme gonzo », y glisse-t-on en passant et d'un air entendu. Je me suis documenté. J'ai appris qu'un chicano était, grosso modo, un Mexicain immigré aux Etats-Unis. Quant au journaliste gonzo, il s'immerge dans son sujet et parle à la première personne. À la limite on pourrait dire que vous êtes en train de lire une critique gonzo. En tout cas Hunter S. Thompson, inventeur du genre, s'est en ce qui le concerne bien immergé dans son sujet pour écrire Las Vegas Parano en 1971. Le sujet, c'était, si j'ai bien compris, surtout les drogues. Il semble en avoir pris beaucoup. Oscar Zeta Acosta l'avait accompagné dans cette expérience, il a même par la suite réclamé des droits d'auteur sur le livre, ce qui lui a été refusé. À présent on ne sait toujours pas s'il est encore vivant ou déjà mort, tué, comme de juste, par des dealers ou autres délinquants qu'il fréquentait. En 1972 il avait publié ces Mémoires d'un bison, qui ont, comme on le voit, toutes les qualités pour être un livre culte.

     

    Le texte, suivant il est vrai une coutume répandue dans le roman américain, est bourré de noms propres qui semblent ici autant de mots de passe. « Je sors de mon appartement de Polk District et m'enfonce dans le tunnel sous Russian Hill. Je continue ma route sur Broadway où les trottoirs sont recouverts de fourmis en costard Brooks Brothers ». À lire ce genre de phrases le fan entre sûrement en extase. C'est un lecteur particulier. J'ai connu des fans de science-fiction du temps où j'habitais à Metz car ils y venaient en masse, pour le festival de science-fiction qui avait lieu tous les ans dans cette ville. Quand on leur demandait ce que tel auteur adulé d'eux avait de particulièrement remarquable ils émettaient un petit ricanement et disaient à plusieurs reprises : « Ah, X., c'est dingue… C'est vraiment dingue… » Et ils secouaient la tête sans préciser davantage. On était dans le domaine de l'incommunicable. Il y allait d'une expérience sans doute aussi difficile à partager que celle de la « défonce », dont les évocations scandent tout le livre d'Acosta. « Quand j'ai vu dans le rétroviseur que des poils me sortaient par les yeux, j'ai su que j'étais mal barré », nous dit-il en secouant la tête, lui aussi. On attend poliment que ce soit passé.

     

    Mais ça revient souvent, au long de ce « road-book » (c'est contagieux, vous dis-je) qui voit le « bison » du titre, lequel est un humain obèse nommé Oscar Acosta, gonzo oblige, plaquer son travail d'avocat à l'aide sociale pour se lancer au volant de sa Plymouth dans une errance ponctuée de rencontres et pleine de fureur, ça va sans dire. « Mais allez vous faire enculer, sales connards ! Qu'est-ce que vous y connaissez à la mort ? j'ai hurlé aux deux chasseurs de têtes, alors que je me décapsulais une autre Bud et que je fonçais à toute allure vers le Daisy Duck… » Tout cela sur fond de musique pop, les Beatles, Dylan et bien d'autres, le tube de Procol Harum, A Whiter Shade of Pale revenant en boucle obsessionnelle. Toute ma propre adolescence. Et puis après ?

     

    On assiste en spectateur un peu ennuyé aux frénésies d'Oscar, dont le récit se fonde sur une conception assez prévisible de la littérature. Car le bison écrit, et, pour y parvenir, il a, bien entendu (on est aux Etats-Unis), pris des leçons. Un homme en veste de tweed qui « parlait rarement d'écriture » et « n'a jamais fait de cours au sens strict du terme » lui a donné « le même conseil que celui qu'[il avait] reçu de [son] premier professeur d'écriture » : « Il m'a dit que si je voulais écrire, je devais écrire » (On est bluffé.) « J'ai sauté dans un train de fret », poursuit le maître, « et (…) finalement, je suis devenu marin dans la marine marchande. Et ça fait trente ans que j'écris ». Jeunes gens qui voulez faire carrière, vous connaissez désormais la marche à suivre.

     

    Heureusement qu'Acosta écrit aussi, pourtant. Car il y a deux livres dans ce pavé de 336 pages : une fois retirés la route, la Budweiser et les poils aux prunelles, resterait ce qui fait tout l'intérêt des Mémoires d'un bison, et que le narrateur appelle « l'histoire de ma vie ». Cette histoire, il se la remémore ou l'élabore, par bribes, en buvant et en conduisant, le cheminement rétroactif de la mémoire venant doubler la fuite en avant de la Plymouth. C'est l'enfance et l'adolescence d'un petit immigré mexicain qui a oublié la langue de ses pères mais se trouve sans arrêt renvoyé par le racisme ambiant à ses origines : « Après tout, j'avais fait ma confirmation et j'avais passé mon bac. (…) Et puis j'étais allé bien au-delà des rêves les plus fous de ma mère. Je n'étais pas avocat peut-être ? (…) Moi, j'avais fait tout comme il faut. (…) Alors qu'est-ce qu'ils attendaient de moi, bordel ? » Cette interrogation donne pour finir son sens à l'équipée d'Oscar sur les routes d'Amérique. Il est à la recherche de ce qu'il est, et cette quête le mènera de l'autre côté du Rio Grande, où, après avoir eu peur d'être arrêté pour s'être « fait passer pour un mexicano », il va découvrir « des millions de femmes basanées aux cheveux noirs, des croupes élégantes pour des enfants robustes, des poitrines gonflées pleines de vie, des yeux noirs en amande dans des écrins de cils. Quoi qu'aient pu signifier pour moi Alice Joy et Jane Addison quand j'étais enfant, elles étaient à présent reléguées au titre de souvenirs d'enfance issus d'un passé révolu ». Après quoi il se fera expulser avec cette formule pour viatique : « Vous feriez mieux de rentrer chez vous ».

     

    Dans ce final réellement émouvant, dans ce récit de formation brutal, se dessine, au-delà des oripeaux de l'époque et des fantasmes post-rimbaldiens, une vraie question, c'est-à-dire la question de la vérité. C'est cette question qui est au cœur du livre d'Oscar Acosta. Dommage qu'il ne s'en soit pas contenté, c'était beaucoup.

     

     

     P. A.

     

    photo http-_assets.blog.hemmings.com.jpg

     

      Ce texte est paru une première fois le 8 juin 2014 sur le site du Salon littéraire .

     

     


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