• photo Pierre AhnneCertains livres, rares, s'imposent par une impression purement sensorielle. Ainsi je ne pouvais ouvrir le roman de Célia Houdart sans éprouver aussitôt une sensation de luminosité dont le souvenir restait attaché à l'idée même de l'ouvrage une fois celui-ci refermé. C'était agaçant, à la fin… Et d'autant plus étrange s'agissant d'un récit dont le héros est un musicien et qui nous raconte sa carrière.

     

    À dix-huit ans, Gil veut être pianiste comme tout semble l'y appeler. Mais au Conservatoire le professeur de chant est impressionné par sa voix. Changement de parcours et mue en grand chanteur lyrique. Succès, épreuves, gloire et maturité finales qui, dans la rencontre avec un « vieux chanteur » autrefois célèbre, laisse entrevoir l’avenir du personnage lui-même : « Bientôt le vieux chanteur se confondit avec le jardin ».

     

    Une métaphore visuelle, comme si, décidément, ce roman d’un musicien s’écrivait loin des thèmes qui a priori auraient dû être pour lui les plus évidents. De fait, la musique n’y est jamais prise de front. Les seuls chapitres reposant ostensiblement sur le rythme et le phrasé sont ceux, hachés de points de suspension, qui relatent des cours : « Ne faites pas… mais… c’est ça… Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup ça… tout le début est trop vite… C’est trop vite… » C’est la voix du professeur qu’on entend, pas celle du chanteur. Et quand on partage la pratique de ce dernier, c’est de l’intérieur, par le biais de perceptions qui ne sont pas d’ordre auditif : « D’étranges pressions déplaçaient des masses et des liquides. C’était comme une réorganisation de ses organes ».

     

    Ce roman uniquement factuel, qui ne s’attarde jamais sur des émotions, musicales ou autres, ni sur des états d’âme, se construit donc systématiquement suivant le principe du décalage. Ce sont les lieux — souvent, en effet, enveloppés de lumière — qui paraissent jouer le rôle principal. On y est plongé abruptement, en début de chapitre, et on tâtonne un peu avant de s’orienter, comme s’il s’agissait, plutôt que de poser le décor d’une hypothétique action, de nous restituer les choses dans tout l’étonnement de leur présence. À chaque instant, le récit glisse vers elles, s’arrête sur des notations apparemment secondaires, comme irrésistiblement attiré par ses propres marges : « Dehors les blés ondulaient comme une mer houleuse. Épis barbus, certains encore verts » ; « Le soleil en déclinant éclairait les cordes et la table d’harmonie de ses rayons obliques »…

     

    La lumière ne fait que baigner les objets ; mais, sans elle, ils ne seraient pas là, puisqu’elle est le vecteur par lequel nous les percevons. Et la pratique du déplacement est seule susceptible de faire apparaître l’essentiel, celui-ci n’étant jamais là où on tente de le dire. Au-delà et peut-être sous prétexte d’une réflexion sur la musique, ce livre étonnant et profond parle du langage.

     

    Et du roman. On l’aura compris, celui de Célia Houdart s’écrit dans un tranquille refus du romanesque : caractère minimaliste de « l’intrigue », composition déconcertante, les derniers paragraphes d’un chapitre, souvent, semblant en rupture avec ce qui précède. Les informations qui, dans le tout-venant des fictions habituelles, auraient été centrales et agressivement mises en scène, parviennent au lecteur comme incidemment et par la bande. Ainsi de la bisexualité du héros, jamais dite, même pas suggérée, mais rendue possible par certaines notations qu’on est libre de ne pas voir et qui cependant, quand ses relations avec un garçon sont signalées, suffisent à les faire apparaître comme allant de soi.

     

    Loin de rendre la lecture de Gil fastidieuse ou difficile, cette dé-théâtralisation systématique en accroît le charme : sous la fluidité de la langue et la limpidité du propos on sent en permanence une tension mystérieuse et exaltante. C’est qu’un roman romanesque aurait été possible — et les noms, pour la plupart imaginaires, des artistes ou des compositeurs semblent souligner ironiquement cet ancrage paradoxal dans la fiction. Il y a des personnages (la mère folle), des événements inexpliqués (une étrange visite nocturne, un admirateur énigmatique et inquiétant qui apparaît de temps à autre…). Célia Houdart avait en main tous les atouts, elle nous les montre en souriant. Mais elle choisit de ne dessiner qu’en creux ce livre qu’elle aurait pu écrire, et d’en construire un autre, tout à côté, ailleurs. Sachant bien que l’essentiel n’est, par définition, pas où on croit. Et réussissant du coup à le faire surgir entre les lignes d’un récit que baigne l’éclat tranquille des vraies évidences.

     

    P. A.


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  • goodtoknow.media.ipcdigital.co.ukJ’ai vu en 1985 le film d’Alan Bridges, sorti cette année-là, qui portait à l’écran ce roman paru en 1980 mais dont je ne savais rien alors. Tout ce que je me rappelle du film c’est James Mason, en hobereau raffiné, récitant le Notre-Père à l’agonie d’un de ses paysans victime d’un accident de chasse. J’ai retrouvé la scène dans le livre d’Isabel Colegate mais Sir Randolph, contrairement à mon souvenir, ne pleurait pas : ce qui n’était pas sans force à l’écran aurait constitué sur le papier une faute de goût. Et ce ne sont pas les fautes de goût qu’on peut reprocher à l’auteure, « héritière d’une vieille famille britannique » ayant vécu « pratiquement toute sa vie dans le château de Midford, près de Bath » (prière d’insérer).

     

    Par ailleurs, que cette Partie de chasse ait intéressé d’emblée les cinéastes, quoi d’étonnant ? Elle s’annonce dès la première page « comme un spectacle qui se déroulerait tout entier dans un salon éclairé par des lampes à huile et où, peut-être, brilleraient aussi sur les murs les lueurs mouvantes d’un grand feu de bûches ». Aussi la préface a-t-elle été confiée à Julian Fellowes, « créateur de Downton Abbey » souligne fièrement le bandeau (mais c’est quoi, Donwton Abbey ?), et surtout scénariste du film d’Altman Gosford Park. Cet homme nous explique que le roman d’Isabel Colegate s’inscrit dans le regain d’intérêt des Britanniques pour la vie de leurs classes dominantes à l’époque édouardienne (1901-1910), après une longue période pendant laquelle le peuple et plus particulièrement la classe ouvrière tenaient les premiers rôles dans les œuvres de fiction. Il en profite pour tonner contre « les progressistes des années 60 » et conclut que La Partie de chasse nous enseigne combien « la clairvoyance morale, le désir de vivre avec dignité » sont les « valeurs fondamentales qui demeurent, quels que soient les révolutions ou les changements sociaux ». La lutte des classes est un mirage et mistress Colegate l’avait bien compris, ouf ! C’est visiblement ce qu’il importait avant tout à mister Fellowes de proclamer, dans ce long texte (mais tout y est répété plusieurs fois) qui envisage notre roman comme un pur et simple traité d’histoire des mœurs.

     

    Et, certes, il y en a, de l’Histoire et des mœurs, dans le récit d’Isabel Colegate. « C’est la fin d’une époque », tout le monde en est bien conscient. « L’agriculture est en pleine dépression » ; « Il n’y en a plus que pour les villes » ; « Par-delà les limites » du vaste domaine de Nettleby, où tout se déroule, « un grand mouvement [est] en marche, plein de cris, de violence et de chaos ». Dans les frontières de ce domaine, pourtant, on continue à célébrer un rituel social appelé à bientôt disparaître : « Parés de tous leurs bijoux, plumes, chiffons, boutons de plastron, ils se dirigèrent en cortège vers la salle à manger, et chacun éprouvait au fond de l’âme une sorte de léger ravissement… ». Le rite par excellence, c’est la chasse au faisan, avec ses règles compliquées et ses rôles bien établis (tireurs, garde-chasse, rabatteurs…). Mais on est en 1913 et, à la saison suivante, « une autre grande partie de chasse [aura] commencé dans les Flandres ». La guerre jette rétrospectivement son ombre sur les élégants et vains passe-temps d’une aristocratie dont Isabel Colegate saisit avec âpreté et exactitude les travers. Le roman s’ouvre sur Sir Randolph, maître de Nettleby et personnage principal, en train de noter ses « réflexions » dans son « carnet de chasse » : cette association de l’écriture et de la passion cynégétique en dit long, même si la narratrice omnisciente rend justice sans manichéisme à chacune de ses exaspérantes et charmantes créatures. Ici comme chez Jean Renoir (encore le cinéma !), tout le monde a ses raisons et personne n’a tort.

     

    Limiter La Partie de chasse à son intérêt historique ou moral serait cependant méconnaître ses indéniables qualités en tant que roman. On ferait alors bon marché de l’art de la scène (toute en précision, finesse et humour vache), et de celui du tableau avec lequel celle-ci alterne. Tableaux de la nature, souvent, attentifs à capter les jeux de l’heure et de la lumière : « Leurs sabots lourds faisaient sonner le sol dans le calme du soir, et les derniers rayons du jour effleuraient doucement le cuir épais des colliers et le cuivre poli des plaques qu’ils portaient sur le front ». Mais aussi portraits de groupe, quand cette même lumière met en valeur « le teint naturel des femmes, les couleurs discrètes de leurs robes et la porcelaine bleue et blanche sur le bois sombre des étagères »… Ces scènes et ces pauses descriptives, dans leur succession rapide digne décidément du scénario le plus efficace, s’organisent insensiblement avec une habileté à laquelle il faut aussi rendre justice. Ce n’est qu’au dernier moment qu’on voit converger tous les fils, dans le récit de l’ultime battue où, avec adresse et cruauté, la narratrice substitue dans le rôle de victime sacrificielle un homme à l’animal de compagnie sur lequel elle avait su détourner l’attention et les craintes du lecteur.

     

    Reste qu’il faut, pour en arriver là, environ 250 pages. Et que, si les fragments qui composent l’ensemble restent brefs, ils sont nombreux, et quelque peu répétitifs. On ne s’en lasse pas, c’est vrai. Mais on se surprend à se demander souvent si l’intérêt supposé du lecteur anglais de 1980 pour la classe dominante dans le royaume autour de 1910 nous concerne à ce point, et le sens que cela peut avoir, en fin de compte, de refaire à la fin du XXe siècle ce que Forster faisait fort bien sur le moment. On lit, on ne boude pas son plaisir. C’est celui d’un dessert complexe et nappé de crème à la vanille, tels ceux qui font le charme de la pâtisserie britannique : ces friandises satisfont la gourmandise ; pas la faim.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneL’idée avait de quoi séduire. En 1976 paraît aux éditions Des Femmes Marie-Salope ou la Jeune Fille et la vie — beau titre. En 2015, Actes Sud publie La Brûlure suivi de Marie-Salope, tout court — dommage. La quatrième de couverture explique : "L'auteur revient, dans La Brûlure, sur la réaction de sa famille à la publication de [son] ouvrage de jeunesse". Les années 1970, la haine de la famille, les jeux et les plaisirs du redoublement, tout cela était riche de promesses.

     

    Et d'abord, en fait de jeu, dans quel ordre lire les deux textes ? Je suis un garçon organisé et rationnel, qui a l'esprit de contradiction. J'ai donc lu chronologiquement et au rebours de ce qui m'était suggéré. J'ai commencé par Marie-Salope, attiré peut-être aussi, obscurément et honteusement, je ne vous cache rien, par le titre et ce qu'il pouvait annoncer à une époque où la libération sexuelle était dans l'air. Mais j'ai été, au choix, vite rassuré ou déçu : "On l'appelle Marie-Salope pour rire, naturellement, mais aussi parce qu'elle se salit facilement, parce que leur propreté ne la fascine pas. Elle ne respecte pas leur propreté…" Rien de plus.

     

    Eux, c'est la famille. On est à la campagne, elle a quinze ou seize ans, c'est l'été, les vacances, ce qui permet de jolies peintures d'atmosphères : "L'après-midi, il arrive que les femmes aient un peu de répit. La mère et la fille aînée tricotent en bavardant. Cliquetis des aiguilles, tic-tac de l'horloge". L'héroïne ou la narratrice encore bien jeune se souvient déjà de son enfance, "des noisettes et des mûres qu'ils cueillaient, de leur cabane, de la rosée et des averses, du soleil à travers les noisetiers de la haie". Mais tout change, "Marie, ton enfance s'éloigne. Tu n'avais pas de sexe mais un corps vif et heureux. Tu aimais le jeu pour le jeu. À présent, tu as l'air d'une jeune fille (…). Ton ventre se rappelle à toi chaque mois". Premières amours, révolte, tentation du suicide, et, bien sûr, premières tentatives littéraires ("Son cœur chante le poème de ses nuits" ; "Déjà, elle entrevoit le dessin d'une plume courant sur le papier").

     

    Tout cela a le charme de l'époque, une époque elle-même adolescente, peut-être. C'est manichéen, surcommenté, hésitant entre poésie à la Maxime Le Forestier et crises d'avant-garde avec phrases nominales ("Casserole. Moteur. Étaux. Pas de souffle, crépitement. Pas de bruit, fracas. Été qui n'existe pas. Vacances qui n'existent pas. Avenir qui n'existe pas. Police". "Ils ne savent pas pour quoi ils vivent. Ils nous apprennent à ne pas savoir pour quoi nous vivons" dit de ses parents l'héroïne, un brin sentencieuse.

     

    On ne sait pas très bien, justement, ce que ses père et mère reprochent à Marie-Salope. "Insolente. Déroutante. N'écoutant personne", certes, mais on a vu pire malgré tout. Et cependant ce ne sont que beignes, cheveux coupés d'autorité et autres scènes, sans que le récit nous en fasse bien apercevoir la raison. C'est normal, se dit-on, plein d'indulgence, et songeant à ses propres souvenirs. Ce texte se résume tout entier en une indignation bien de son âge : qu'est-ce que j'ai fait ?

     

    Avec La Brûlure, changement de décor. En effet, la maison d'enfance n'est plus là. Elle a brûlé. C'est cet événement qui permet le retour de l'ex-Marie-Salope bien des années après sur les lieux de sa jeunesse. L'indignation familiale, symétrique de la sienne, l'en avait bannie mais "la douleur de la brûlure provoquée par le livre (…) s'est, pour un instant, estompée sous cette brûlure plus récente". La mère, tout de même, a du mal à digérer l'ancienne affaire : "Pourquoi le livre, à la fin ?" On la comprend : rétrospectivement, tout le monde est devenu tellement gentil !... Cette mère, gifleuse si alerte dans l'autre roman ? Les enfants "étaient ses 'bouts de chou' et elle les couvrait de baisers". Le père coupeur de cheveux rebelles ? "Il était un bon compagnon de jeu, malicieux et d'une patience d'ange". Du coup, en effet, on se demande en quoi ces braves gens ont mérité Marie-Salope. D'ailleurs, dans cette histoire, on se pose décidément beaucoup de questions : pourquoi Marie-Salope est-elle comme elle est ? se demandent les anciens parents ; pourquoi mes parents sont-ils comme ça ? s'interroge leur fille d'autrefois ; pourquoi a-t-elle écrit le fameux livre, puisqu'en fin de compte ils n'étaient pas comme elle avait dit qu'ils étaient ? aimerait bien savoir le lecteur ; et, en fait, pourquoi a-t-elle écrit le second ? Mais ne comptons pas sur la narratrice pour éclairer qui que ce soit, elle n'a pas l'air de bien savoir elle-même. "Zéro réponse, des dizaines de réponses". Nous voilà bien avancés.

     

    On flotte, dans ce double roman où rien n'est tranché et qui, par conséquent, en dépit de son sujet, manque désespérément de hargne. La langueur du second opus se superpose, comme la "brûlure", au peu de violence que pouvait receler le premier et l'émousse, tout s'annule, voilà ce que Gisèle Bienne a gagné dans l'opération. C'était peut-être ce qu'elle cherchait ? Ne restons pas fâchés avec nos vieux parents. Soit, mais si j'avais lu dans le bon sens, je n'aurais pas tenu jusqu'au point de départ.

     

    En plus, la narratrice est restée poète en grandissant : "Elle avance vers des terres de grande solitude" ; "L'été, la saison des brûlures"… Tout est peut-être là. Car le temps qui fuit, la mémoire, l'enfance, cela touche tout le monde, et chacun, dans ce domaine, a ses propres images. Encore faut-il savoir les imposer aux autres par les mots. Gisèle Bienne arrange les siens le plus joliment possible, comme on voit ; elle y revient, elle s'acharne ; c'est bien triste cette maison brûlée, cette brouille familiale est bien injuste… Elle décrit avec obstination ses souvenirs, ses vieilles photos, les objets du passé. Elle n'en finit pas de naviguer entre son premier et son dernier livre, comme pour combler le puits du temps. On la regarde faire sa petite broderie, vaguement attendri mais pas très concerné. On referme doucement ses deux bouquins. On les laisse tous les trois en tête-à-tête.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 24 mars 2015 sur le site du Salon littéraire .


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  • http-_i2.cdscdn.comIl a tout pour me plaire. Voilà un homme qui, le trente et un décembre, déclare qu’il a dû, « une fois encore, se montrer sociable trois cent soixante-quatre jours durant (…) et qu’il s’[est] tellement dépensé pour ce faire qu’il [a] un urgent besoin de ce changement d’année pour se coucher tôt et, libre de toute obligation, dormir d’un profond sommeil tandis que la vieille année basculer[a] dans la nouvelle ». Devant la perspective de recevoir des invités, il se demande qui a « bien pu inventer (…) cette façon d’asseoir côte à côte des hommes et des femmes obligés de manger ensemble et de s’entretenir par-dessus le marché »… Un tel individu ressemble trop à mes propres personnages pour ne pas susciter immédiatement ma sympathie.

     

    Tout, dans la vie de ses semblables, lui paraît plus ou moins déplaisant et en tout cas problématique. Il arrive cependant qu’il fasse des efforts pour s’intégrer au monde qui l’entoure. Ainsi, dans ses bons jours, déclare-t-il à « la femme » sans nom qui partage un temps son existence : « Retournons, si vous le voulez bien, dans notre lit où je veux écarter vos cuisses et pénétrer en vous. Peut-être allons-nous connaître un bref instant de bonheur ». Et même, hanté depuis sa jeunesse « par un poème grec dans lequel est décrite la volupté que l’on éprouve quand on se fait prendre par-derrière », il demande à une patronne de bistrot qui a eu des bontés pour lui « si par hasard, [elle] n’aur[ait] pas aussi, dans [son] cercle de connaissances, un jeune homme qui s’y connaisse en pratiques sodomistes » (à quoi il lui est répondu : « Vous êtes un veinard ! (…) Branko est justement dans la maison. Il répare la machine à laver »).

     

    Mais la plupart du temps « l’homme qui avait deux yeux » observe les choses à distance. Elles lui apparaissent dans une étrangeté qui peut par moments se charger de poésie précise, admirablement rendue par la traduction de Patricia Zurcher ; ainsi de cette visite chez le coiffeur : « M. Türschmidt coupait un petit cheveu après l’autre. Tout était calme et paisible. Il respirait de manière à peine audible et regardait avec amour et concentration ses mains qui coupaient. Les pointes tombaient en dansant dans les reflets lumineux comme de la poussière d’or ». Cependant, le plus souvent, notre héros déplore « de ne pas pouvoir intervenir » et « de regarder les choses comme elles sont, toute cette vie telle que nous nous la sommes aménagée ».

     

    Plutôt que dans le caractère « peu expressif » de son visage et dans le fait que les autres peinent à le reconnaître, c’est dans cette distance entre le monde et lui qu’il faut sans doute chercher le sens d’un titre qui sera pendant presque tout le roman la seule manière de désigner le personnage principal. Pur regard sceptique ou désapprobateur porté sur lui-même et les autres, celui-ci est proche, on l’a beaucoup dit, des héros de Walser (Robert), mais aussi et peut-être tout autant de ceux de Beckett. De sa position de retrait inconfortable naît le comique irrésistible qui est une des expressions du désespoir métaphysique. « N’être bon à rien, seuls les gens qui ont une grande force d’âme y arrivent », note l’homme aux deux yeux. Et il ajoutera plus tard : « Oh, vous savez, ce n’est pas tant à la vie que je reproche quelque chose ; c’est moi-même qui ne me fais pas plaisir. C’est ça le problème ».

     

    La narration aussi est menée avec un apparent détachement. Intrigue minimaliste, c’est le moins qu’on puisse dire : l’homme aux deux yeux rencontre une femme, elle vient habiter avec lui, puis se suicide ; il quitte tout, va s’installer dans une petite ville sinistre, songe à s’y pendre mais finira sans doute pas se mettre en ménage avec la patronne de café citée plus haut. Tout le reste est détours, le récit pratiquant sans cesse d’acrobatiques loopings temporels, déviant sur des détails annexes soudain grossis et dessinant à tout propos de capricieuses et souvent désopilantes arabesques. Ainsi, pour apprendre les raisons qui font que notre personnage « gardait les lèvres fermées quand il embrassait », faudra-t-il remonter à un accident de cyclomoteur advenu dans son adolescence en compagnie d’un jeune homme qui « portait des shorts ». Ce qui pourrait paraître essentiel est dit après coup, comme en passant. Le héros lui-même ne remarque qu’incidemment que « c’était peut-être bien de l’amour » qu’il a éprouvé pour « la femme » — car le livre de Matthias Zschokke refuse tous les clichés, y compris celui du sordide absolu. Et ce n’est qu’à une quinzaine de pages de la fin que le narrateur décide tout à trac au sujet de son héros : « Pour plus de commodité, il s’appellera Philibert jusqu’à nouvel ordre ».

     

    Il arrive d’ailleurs souvent à celui qui nous raconte l’histoire de « l’homme qui avait deux yeux » de prendre des distances avec son propos tout comme son personnage lui-même en garde avec le monde. Il est capable de laisser soudain en plan une histoire « qui pourrait se poursuivre sur les deux pages suivantes au moins », ou d’indiquer au lecteur que le nom de tel comparse lui sera épargné étant donné qu’il « ne dépassera guère cette unique apparition dans les présentes notes ». Du reste, deux fins, au choix, sont proposées, l’une ouverte et l’autre non.

     

    Cette savante nonchalance et cette fausse insouciance le disent bien : l’essentiel n’est pas dans l’histoire de « l’homme qui… ». Il est dans les détours par lesquels cette histoire se met elle-même à distance en refusant de prendre les chemins qu’on attendrait, et mime ainsi la quête inlassable d’un sens qui se dérobe. Tout cela sans cesser d’en rire, tout l’art est là.

     

    P. A.

     

     


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  • aberlentomo.frRien qu’à lire les noms propres on comprend tout de suite où on est : Odile Chassevent, Francis Lecamier, Legousse et l’inspecteur Rivière… Pas de doute, on s’est lancé dans un de ces romans qui feignent de raconter une histoire à l’ancienne tout en suggérant que ce n’est pas de cela qu’il s’agit et que l’intérêt est ailleurs. Un genre très bien porté dans les années 90, et une spécialité reconnue des « auteurs Minuit ».

     

    Patrice Pluyette ne publie pas chez Minuit mais nous parle quand même d’Odile Chassevent qui disparaît, comme son nom l’y appelait, en allant dîner chez son amie Gisèle Prunier (sans commentaire). Gisèle aussi va vite disparaître, du récit, ainsi que l’inspecteur Rivière, chargé de l’enquête et dont on croit un temps qu’il sera le véritable héros. Entre-temps le compagnon d’Odile, Lecamier, s’est dénoncé, mais il mentait, on ne sait pas pourquoi. La seule raison qu’il donne est qu’ « il préférait se dire qu’il l’avait tuée lui-même, de cette façon au moins il se ferait une idée du déroulement des événements. La fiction ça peut aider à vivre ».

     

    Il y a de la mise en abyme dans l’air, comme on voit. En fait c’est un roman sur le roman – chouette idée. Lecamier est donc un peu romancier, au point de « reformul[er] » occasionnellement « sa phrase sans le point virgule qui la rendait trop longue ». Mais Legousse l’est aussi, qui, « un jour, pour voir ce que ça faisait d’être un autre, (…) suivra quelqu’un dans la rue et se prendra pour lui ». Ce Legousse est par ailleurs un drôle de gus. De l’élevage des porcs, son activité d’origine, il est passé à celui de poupées qui pour ne pas être gonflables sont destinées au même usage croit-on comprendre, mais que lui-même considère plutôt comme une sorte de petite famille : « C’est en partie pour Henriette qui n’aimait pas les porcs que Legousse laissa crever ses bêtes. Comme Anne ne disait rien, ni contente ni pas contente, (…) on rangea son avis du côté d’Henriette ». Pour Legousse les poupées sont plus vivantes que les animaux et les humains, qu’il fuit, et peut-être une réflexion s’esquisse-t-elle ici sur les rapports entre le vivant et l’objet dans un monde où la réification domine – idée intéressante. Ou sans doute faut-il plutôt voir là une autre métaphore du travail de l’écrivain, lequel, on le sait depuis Balzac, donne vie à de petites poupées. Quoi qu’il en soit, l’ex-éleveur, qui finalement a enlevé Odile pendant son jogging, découvre grâce à elle la différence entre femme et objet manufacturé, ou entre réalité et fantasme, mais la tue. Il la découpe au-dessus de l’évier, un emprunt parmi d’autres au cinéma d’horreur – idée récurrente.

     

    Enfin quand on dit « tue », « découpe »… Peut-être ! Car rien n’arrive pour de vrai à coup sûr, disparition en allant chez Gisèle ou enlèvement en cours de footing par Legousse, ou pas enlèvement tout à fait, rien n’est certain, il y a plusieurs versions comme dans les romans du temps du Nouveau Roman – idée nouvelle.

     

    D’ailleurs Pluyette ou son narrateur se demande visiblement à chaque page comment raconter d’une manière visiblement décalée, entièrement originale et totalement inattendue, de façon à contraindre le lecteur, idée astucieuse, à se concentrer sur le texte plus que sur l’histoire. Ça donne la plupart du temps de longues phrases contournées avec incises, parenthèses et ratiocinations au second degré (par exemple la phrase avec ou sans point virgule de Lecamier, cf plus haut). Et on ne les rate pas, ces phrases, on les remarque, pour ça notre auteur ou narrateur n’a pas à s’en faire. Il se donne tant de mal pour qu’on saisisse bien que l’important n’est pas l’histoire d’Odile mais le roman en tant que tel, avec ses jeux de miroirs et ses possibles narratifs, comme on disait au bon vieux temps ! Ses efforts ne nous échappent pas, ils crèvent les yeux, comment ne pas lui rendre hommage ? La fourmi du titre c’est certainement lui (car sinon, vraiment, on ne voit pas). Un animal sérieux, la fourmi, opiniâtre, qui, même quand il fait de l’humour, en fait avec constance et régularité. Un animal travailleur. Laborieux.

     

    P. A.


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