• Deux comédiens, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (Éditions Cambourakis) Certains éditeurs ont de bonnes idées. Ainsi la maison Cambourakis a visiblement décidé d'inscrire à son beau catalogue de littérature étrangère toute l'œuvre de Don Carpenter. Après le troublant Sale temps pour les braves et la superbe Promo 49 (tous deux repris en 10-18), voici donc Deux comédiens, roman dans lequel l'écrivain américain mort en 1995 aurait mis toute son expérience de scénariste à Hollywood.

    David, le narrateur, quitte comme tous les ans sa vieille maison dans les collines afin de rejoindre, à Los Angeles, Jim, qu'il connaît depuis le lycée et avec qui il doit jouer dans leur film à succès annuel puis dans le numéro comique qui les réunit tout aussi régulièrement sur les planches d'un cabaret de Las Vegas. Cette année-là son grand-père adoré vient de mourir en soignant le verger, et on croit d'abord que le roman va nous raconter son trajet alcoolisé et endeuillé, entre la fruste authenticité du cadre naturel et la sophistication absurde du show-biz. Puis on se dit que le récit pourrait bien se prolonger sur les quelques jours qui vont suivre son arrivée à Babylone. Puis on perd pied, emporté par ce qui, à force d'incessantes virevoltes temporelles, de ralentissements disproportionnés et d'accélérations brutales, ne ressemble plus du tout à une intrigue romanesque mais plutôt à l'évocation d'une expérience chaotique placée sous le signe de l'alcool fort et des drogues variées absorbés en permanence par les personnages. Ce qui constituerait ailleurs les événements essentiels se glisse ici au détour d'une phrase, tandis que prolifèrent les longues scènes de fêtes et de banquets, étranges morceaux de bravoure peuplés de personnages monstrueux que le pouvoir de l'argent rend redoutables. Don Carpenter ne s'égare cependant pas du tout, quant à lui, dans les méandres et les fausses perspectives de son histoire, si bien que la première étrangeté pour le lecteur vient de son impression d'être à la fois perdu et pris en charge, comme les héros eux-mêmes le sont par une puissance qui les dépasse — fortune, succès, cocaïne, excès ou absence de talent.

    À cette première ambiguïté s'en ajoute une autre qui tient au ton du livre et, au-delà, aux vraies intentions de l'auteur. « Histoire d'une amitié », dit le prière d'insérer, qui évoque aussi « l'atmosphère 60s/70s ». C'est un peu court, et même la peinture de Hollywood comme « une civilisation (…) aussi complexe, fascinante et mystérieuse que l'ancienne Égypte » ne suffirait pas à expliquer la force étrange du roman. Celle-ci tient avant tout à l'impossibilité complète où on serait de dire si Deux comédiens est une satire jubilatoire ou une lamentation aux marges du désespoir et de la folie. Certes, il y a les scènes de sexe au cours desquelles on se cogne le genou et les figures grotesques comme Galba, « un grand homme aux yeux noirs et au visage fripé, avec une moumoute rougeâtre qui rebiqu[e] sans cesse à l'arrière de son crâne comme le cul d'un colvert » ; David, image probable de l'écrivain, conserve par rapport à un monde dont il fait pourtant partie la distance qui en révèle l'absurdité souvent désopilante. Mais sur les situations les plus joyeusement folles une menace indéfinie semble toujours planer, à l'image de ces vautours qui ouvrent presque le livre : « D'abord il y a eu un gros oiseau, puis deux, puis trois, tous tournoyant, leurs ailes comme des doigts noirs écartés… » Les grands-pères ou les pères meurent sans crier gare, laissant leurs descendants seuls dans un monde où « tout s'effondr[e], un tour noir s'ouvr[e] dans l'espace ». Entre deux soirées mouvementées ceux-ci remarquent : « Je me sentais assez mal, je crois », ou, plus net : « Je suis devenu tout froid à l'intérieur », quand ce n'est pas, carrément : « Je ne voudrais pas mourir comme ça, en travers des chiottes, porte ouverte, à poil par terre, une aiguille plantée dans le bras ».

    On hésite donc à dire ce qui l'emporte, de l'humour ravageur ou du tragique brutal. Cependant on a malgré tout sa petite idée quand on connaît, si peu que ce soit, Don Carpenter et son penchant pour le pessimisme métaphysique. Le happy end à la limite de l'ironie ne trompe pas, qu'on dirait fait pour les dénouements probables des films par lesquels les deux complices ravissent et distraient l'Amérique moyenne. Les disparitions cycliques du virevoltant Jim, qui ne cessaient d'inquiéter le plus raisonnable David, annonçaient bien, avec insistance, une disparition sans retour : pris dans un monde d'illusions, tous les personnages, comme lui, semblent en permanence tentés de briser le miroir pour passer de l'autre côté. Car par-delà le tableau d'époque et la peinture d'un milieu, c'est bien à une réflexion sur la vanité des apparences que se livre le romancier américain. Vanité dont la vie dans le monde du spectacle n'est que l'incarnation extrême et frénétique.

     

     P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 29 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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  • Le Retour de Bouvard & Pécuchet, Frédéric Berthet (Belfond)  Donc, ça continue… Dans un article récent, je m’étonnais de cette manie flaubertienne : après Un garçon flou (ou Raczymow contant sa jeunesse en suivant le canevas de L’Éducation sentimentale), après À bois perdu (ou Alain Galan découvrant que son pupitre double était celui, déjà, de deux fameux copistes), en même temps que La Condition pavillonnaire (ou Sophie Divry prétendant nous dépeindre une nouvelle Emma Bovary), voici, sans parler d’un film récent, Le Retour de Bouvard & Pécuchet. (Notez bien l’esperluette, elle a son importance mais ne me demandez pas pourquoi.)

    Les tentatives énumérées ci-dessus n’étaient pas vraiment convaincantes, et il est permis de s’interroger sur l’étrange besoin de second degré qui pousse, semble-t-il, de plus en plus d’auteurs à chercher chez Flaubert ou d’autres une caution ou des idées dont on finit par se demander s’ils seraient capables de se les procurer par eux-mêmes. Belfond prend acte du phénomène et l’empoigne, pour ainsi dire, à bras-le-corps : cela donne une nouvelle collection, « Remake » (c’est clair et net). Elle présente aussi cet automne un Ubu roi de Nicole Caligaris et Le Bonhomme Pons par Bertrand Leclair. « On ne cesse de réécrire les grandes histoires… mais sans l’afficher », constate Stéphane Bou, qui dirige cette collection. Eh bien là on l'affiche, puisque le principe est de proposer sans détour à des auteurs de « puiser dans les grands classiques » et d' « invent[er] librement à partir de l'original ». Ce qui nous promet, affirme encore la déclaration d'intention, « la jubilation de constater la vitalité de la littérature et son aptitude à réveiller le monde ».

     

    La vitalité… Si on veut. Étrange vitalité, quand même, que celle qui devrait se nourrir du recours au passé et d'œuvres préexistantes. Ce qui est plus certain, c'est que la collection table sur la curiosité qu'éveillera chaque titre chez le lecteur de l'original. J'en suis moi-même l'exemple, moi qui me suis intéressé au roman de Flaubert au point d'en coécrire jadis une adaptation théâtrale : comme je m'étais jeté sur le surévalué À bois perdu, je me suis rué sur ce Retour dès son annonce. Cependant, d'un point de vue purement littéraire, on reste un peu perplexe : où se situeront ces livres, entre pastiche et modernisation ? au-delà du maniérisme et de la connivence entre érudits, quel sera, en fin de compte, l'intérêt de la chose ?

     

    On verra. Ici, étrangement, c'est un ouvrage déjà ancien que ce « remake ». Frédérc Berthet (1954-2003), ami de Barthes, de Sollers, auteur de plusieurs livres parus notamment dans la collection « L'Infini », avait publié le roman en 1996 au Rocher. Il reparaît donc, inaugurant une collection qu'il « semble avoir préfigur[ée] » (pourquoi pas), sous les nouveaux atours d'une élégante maquette, et suivi de notes préparatoires, croquis et autres documents. Il y a donc là une manière d'hommage aussi, ce qui est parfaitement respectable.

     

    Dans un beau début de conte de fées, Bouvard et Pécuchet se réveillent au fond du vieux jardin de leur fameuse maison, poussiéreuse et partiellement pillée, par un soir d'été des années 1980. Ils s'étonnent des prospectus qui jonchent le vestibule. Puis les chapitres et les épisodes se succèdent : B & P créent une radio libre, B & P boursicotent, B & P songent à fonder une entreprise, B & P se présentent aux élections, B & P veulent être écrivains. Après quoi ils achètent une voiture, retournent à Paris, tentent les mondanités, visitent les expos, tâtent des messageries roses (on est à l'âge du Minitel), pensent à devenir homos, fréquentent un centre de fitness et finissent par se rendormir.

     

    C'est amusant. Frédéric Berthet pastiche habilement les dialogues de l'original (« Ce serait bien beau, dit Bouvard, ému. — L'époque le demande ! — L'exige ! — Ne soyons pas les derniers!... »), le style, tout particulièrement l'usage de la virgule (« Le soir tombait, très doux, très vague, des tourterelles se posaient, s'envolaient, poussaient des cris rauques ») ; il n'oublie pas de faire proférer à ses héros d'emprunt quelques clichés (« Quel gigantesque creuset humain ! — Que de drames ignorés derrière ces façades ! »). Lui-même s'interroge, dans ses notes, sur l'ironie du pastiche et la double ironie de pasticher un livre déjà par essence ironique. Idée fort intéressante, dont on ne voit pas trop ce qu'il en fait.

     

    Les Bouvard et Pécuchet originaux parcouraient tout le prisme des techniques et des savoirs, constatant les contradictions où menait, dans chaque domaine, la volonté de conclure où Flaubert voyait l'ultime expression de la Bêtise. Tous les énoncés se trouvaient en fin de compte mis sur le même plan et ramenés à leur nature de purs énoncés par une ironie vertigineuse, chaque idée possible devenant, à la limite, une idée reçue. Le lecteur, comme le rappelle la citation de Flaubert placée par Berthet en exergue, ne devait pas savoir « si on se fout[ait] de lui, oui ou non ». Ce qui n'empêche pas que les recherches les plus considérables et les plus minutieuses ont été nécessaires à ce projet excessif au sens le plus étourdissant du terme — et dont la rédaction, d'ailleurs, ne put être menée à bien.

     

     Négligeant les savoirs et les philosophies, l'auteur du Retour de… s'en tient aux modes. C'est plus simple et ça demande moins de travail. Mais ça réduit aussi beaucoup l'intérêt de l'entreprise… En fin de compte, de quoi s'agit-il ? D'une satire des années 1980 ­— donc, de surcroît, datée. Si encore Berthet avait gardé ses deux bonshommes à Chavignolles (où il y avait aussi des Minitel), il aurait pu tirer du décalage entre le lieu et les fantasmes des personnages certains effets. Mais non, il a fallu qu'il les mène à Paris et leur fasse hanter pour de bon les endroits et les gens dont il voulait offrir la caricature. Pastiche et satire, l'exercice, assez vain, confirme les craintes qu'on pouvait avoir au départ quant à la collection dans laquelle il s'inscrit. Mais la suite, peut-être, viendra me démentir ? Encore une fois : on verra.

     

     

     P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 20 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire. 

     


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  • Bye Bye Elvis, Caroline De Mulder (Actes Sud) Pour ne pas lasser mes lecteurs, je vais arrêter de me demander pourquoi le roman contemporain s’acharne à mettre en scène les grands hommes et les gens célèbres. Remplaçant cette question par une autre, je m’interrogerai plutôt dorénavant sur les raisons qui me poussent à me précipiter sur tous ces livres qui racontent des vies connues, avec l’espoir souvent déçu de tomber sur des réussites — Kafka (La Splendeur de la vie), La Petite Communiste (qui ne souriait jamais)…

    Cela dit, il semble qu’on assiste en cette rentrée 2014 à un commencement de reflux. Trotski, Lowry, évidemment... Mais Bernanos est à peine présent dans Pas pleurer, de Lydie Salvayre, on se demande même ce qu’il y fait. Et par ailleurs la nouvelle tendance, dirait-on, serait plutôt à récrire l’histoire des grands personnages de roman. Flaubert tient la vedette cet automne. À la suite d’M. A.(Bovary) et de Bouvard et Pécuchet, verrons-nous bientôt Anna Karénine, Julien Sorel ou le père Goriot évincer tous les Picasso, Nixon et Landru auxquels nous avons échappé jusqu’à présent ? À suivre.

     

    En tout cas, la série des vies majuscules n’est pas complètement terminée. Sous la plume de Caroline De Mulder, voici Elvis, alias, comme chacun sait, Le Roi (Ze King). Tout un poème. Enfance misérable dans les quartiers noirs, « près des rails et de la décharge publique », adolescence complexée, succès rapide et colossal, puis, très vite et pendant presque tout le récit, dégringolade interminable et minutieusement détaillée. Demerol, Amytal, Nembutal, Placidyl, les noms de médicaments forment une mélodie qui accompagne l’excentricité croissante, le dégoût progressif de la scène et la ruine physique inéluctable de la star. Le tout dans une débauche de kitsch : chambres « tapissées (…) de similicuir rouge », avion « avec des robinets en or, un salon et un grand lit pourvu de ceintures de sécurité », costumes où brillent « satins et cuirs incrustés de pierres précieuses, (…) ceintures métalliques ultralarges, aigles d’or brodés et yeux de verre cousus, chaînettes… »

     

    Pourtant, ce ne sont pas les objets qui importent ici, mais bien le corps qu’ils entourent et parent. Voilà le vrai héros de Bye Bye Elvis : le corps exalté et mis en scène, qui « occupe tout l’espace, tournoie flamboie fait des volte-face », le corps secrétant, « qui transpire le sexe » et « éjacule sur scène », mais aussi laisse s’écouler larmes, sang, déjections diverses, jusqu’à finir par couler tout entier dans un affaissement final, quand « le dedans déborde, les bourrelets (…) se chevauchent ». Pour chanter cette débâcle grandiose de la chair, il fallait une écriture qui en adopte les palpitations et les soubresauts. Caroline De Mulder, qui aime le tango et dit avoir deux langues (le français et le néerlandais), s’est créé une telle écriture. Son chant à Elvis est une mélopée que rythme une ponctuation toute musicale, pleine de trouvailles lexicales (Presley est « un marlou qui se la joue rossignol », un « frêle camionneur joli comme une biche »), et sonores (à Graceland, son domaine, le Roi s’est fait « une vie molletonnée, jouée sur du velours, tout est mou et doux et neuf comme un sou, à son goût et sur mesure, on s’y enfonce délicieusement, tout est confortable et réconforte »).

     

    Ce corps adulé, soigné, entretenu, maintenu jusqu’à l’extrême limite en état de marche approximative (« Vivre avec Elvis, c’est passer son temps à le sauver »), comment s’étonner qu’il devienne corps étranger et se métamorphose en prison ? Elvis « habite le corps d’Elvis mais n’est plus Elvis, Elvis est un mur infranchissable entre lui et le monde, une carapace et un masque difforme au travers desquels personne ne peut l’atteindre ». Mais atteindre qui ? Hanté par la perte de son jumeau à la naissance, persuadé dès l’adolescence « qu’on l’aime pour autre chose que lui-même », celui qui se voit à l’occasion comme « un monstre » s’imagine parfois contenir sa mère défunte (« tu m’habites de plus en plus, ton corps de mollesse, ton corps de vieille femme me remplit me gonfle »). Une chose est sûre, il n’est plus lui. Même si « on maquille Elvis en Elvis », il n’est plus qu’ « un suiveur, et celui qu’il suit, c’est lui-même (….). Il se montre comme vous le connaissez, comme sur toutes ces photos. Vous envoie une carte postale de lui-même. Vous envoie les salutations d’Elvis, déjà parti au loin. »

     

    Ainsi, à creuser le thème du corps, le livre de Caroline De Mulder en vient à rencontrer celui de l’identité et de ses incertitudes. Pour les rendre encore plus sensibles, il est temps de dire qu’elle a entrepris de nous raconter deux histoires, l’agonie du rocker, de la naissance à la mort proprement dite, alternant avec l’étrange aventure d’une veuve entrée au service d’un vieil Américain de moins en moins fortuné et de plus en plus malade. C’est là l’erreur. Évidemment il y a des échos d’un récit à l’autre : les médicaments, la décrépitude, pour finir l’hypothèse délirante d’une fausse mort de Presley qui finirait sa vie caché sous les traits de John White. Tout cela n’empêche cependant pas qu’on passe en soupirant sur la poussive histoire d’Yvonne, pressé qu’on est de retrouver le blues de l’homme célèbre qui fait, eh oui, tout l’intérêt de l’entreprise. Mais le dispositif a des effets pervers : entre les deux parties alternées, il fallait bien instaurer un équilibre. Et comme l’auteur n’a pas grand-chose à dire dans la seconde, elle tire tout en longueur au point qu’on en finit par se lasser même de la première. Voilà où mène une autre manie contemporaine : celle du gros roman. Il a fallu, Dieu sait pourquoi, produire 278 pages. Alors qu’on avait à sa disposition assez de matière pour une belle et sombre ballade — tout un poème.

     

     

    P. A.

     

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  • À travers les champs bleus, Claire Keegan, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin (10-18) Ce qui lie entre elles les huit nouvelles composant le recueil de Claire Keegan, c’est, au premier abord, l’Irlande. Il y a ainsi des lieux apparemment prédestinés à devenir les héros de fictions littéraires. Pour des raisons qui restent au fond assez obscures : si son histoire mouvementée et sa situation géographique à l’extrême bord du monde occidental semblent constituer pour le pays des harpes de sérieux atouts, combien d’autres endroits tout aussi bien dotés restent sous-exploités sur le plan de l’imaginaire ?

     

    De toute façon, l’Irlande de Claire Keegan n’est pas l’Irlande « historique » — celle dont un Sorj Chalandon, par exemple, peinait, à mon avis en vain, à restituer les convulsions tragiques au cours du XXe siècle. Si le nom de l’IRA apparaît ici, c’est au passé et en passant. À travers les champs bleus parle de vies ordinaires, dans un pays rural, où la modernité reste suffisamment discrète pour qu’il soit impossible de la dater précisément.

     

    Aucun folklorisme pourtant dans ces récits : ce sont les touristes qui « err[ent] en quête de musique traditionnelle » ou de « puits sacrés » ; et si l’héroïne de « La nuit des sorbiers » ne jette « jamais les cendres dehors un lundi » et ne s’éloigne pas du landau de son enfant sans avoir posé dessus un tisonnier pour empêcher les fées d’enlever le nourrisson, c’est là un trait de caractère plutôt qu’un détail pittoresque. Les communautés villageoises auxquelles appartiennent pour la plupart les personnages — femmes sans maris ou mal mariées, jeunes filles, prêtres, solitaires en tout genre — ne sont présentes qu’à l’arrière-plan et dans la seule mesure où elles pèsent sur le destin de ces héros obscurs. D’un poids, il est vrai, considérable, celui des commérages, des préjugés, d’une curiosité à laquelle rien ne résiste. L’alcool, comme il se doit, délie les langues, et réconforte au coin des feux de tourbe dans les demeures isolées, le whiskey chaud ayant en général la préférence.

     

    Il faut dire que les raisons de se remonter abondent, dont la première tient aux conditions naturelles. Si, en effet, l’Histoire est quasiment absente de ces nouvelles, la terre et le ciel y tiennent une grande place. L’Irlande de Claire Keegan, c’est celle des nuages, « accrochés dans un ciel de février sévère » ou « se désagrég[eant] dans un ciel d’avril », celle des « rares mûres encore accrochées aux ronces » ou des sorbiers dont les « branches argentées s’agit[ent] agréablement, feuilles tremblantes »… Le vent, la pluie, les jeux de la lumière composent à petites touches, de récit en récit, un paysage alternativement écrasant ou exaltant, dont les métamorphoses accompagnent et répercutent, en échos subtils mais distincts, celles des personnages.

     

    Car si tant est que l’art de la nouvelle consiste à saisir toute une vie en quelques pages, Claire Keegan le possède à fond. Pris dans le carcan familial et social, mystérieusement dépendants des équilibres naturels, ses héros restent cependant avant tout des individus et c’est leur singularité qui est au cœur de chacune de ces histoires.  Celle-ci repose tout entière sur un événement qui les fait être ce qu’ils sont et se situe toujours déjà dans le passé. Quand le récit commence, il a eu lieu, la question, pour ceux à qui il est advenu, étant de savoir comment vivre dans cet après-coup. « Traître, le passé avançait lentement », songe une des héroïnes. « Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu’y pouvait-elle ? » Inceste, adultère, mort d’enfant, ces événements constitutifs sont sans cesse présents à l’esprit d’êtres qui s’efforcent en même temps d’en repousser le souvenir. Aussi surgissent-ils toujours pour le lecteur inopinément, au détour d’un paragraphe, comme des choses qui iraient de soi. Et l’art de Claire Keegan tient en grande partie à la manière dont elle met ce qui fait l’essentiel d’une vie sur le même plan que les détails étrangement grossis du quotidien : « la lumière oblique du soleil matinal » éclairant l’eau d’un bénitier, la perle d’un collier rompu qu’on ramasse et qui se révèle, dans la paume, « chaude du contact avec la mariée ».

     

    Cette hypertrophie du détail n’est pas sans créer un sentiment d’étrangeté parfois cocasse : ainsi cette « poule dodue march[ant] d’un pas décidé » ou cette chèvre dont le maître solitaire, quotidiennement, « frictionn[e] les tétines à la lotion Palmolive ». Mais l’humour, on le sait, n’est jamais très éloigné du tragique. Et les héros de Claire Keegan, secoués par les éléments capricieux de leur pays natal, oscillent à la frontière de l’un et de l’autre. Des héros dont on oublie en fin de compte qu’ils sont irlandais. Si l’auteure, dans un clin d’œil discret, fait quelque part allusion à Joyce, elle donne aussi à lire, plus ouvertement, à un de ses personnages une nouvelle de Tchekhov. Et on se dit que cette écrivaine née en 1968 et dont c’est, si je ne me trompe, le troisième livre, marche d’un pas ferme sur les traces de ces grands devanciers, d’où qu’ils soient.

     

     

    P. A.

     

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  • Ne pars pas avant moi, Jean-Marie Rouart (Gallimard)  « Le Monde des livres » nous avait prévenus : « Plusieurs académiciens sont (…) présents dans la rentrée [littéraire] ». Eh bien, pourquoi ne pas aller faire un tour du côté de l'Académie ? On doit trouver là-bas des gens qui n'ont plus rien à prouver ni à perdre et peuvent du coup se permettre toutes les audaces. Et puis leur appartenance à l'institution fondée par Richelieu laisse espérer l'usage d'une langue impeccable, en tout cas correcte, par les temps qui courent mon bon monsieur c'est déjà beaucoup.

     

    Le livre de Jean-Marie Rouart s'annonce comme un « roman autobiographique », appellation charmante et désuète qui incite déjà à le lire. Et, mon Dieu, il se lit plutôt agréablement, ce « roman », avec, disons, un ennui de bon aloi mêlé d'indulgence attendrie. Trois parties : « La passion » ; « La trahison » ; « L'abandon ». Vous avez noté l'assonance ?... Bien. Cela dit on ne voit pas trop ce qui change d'une partie à l'autre, tout l'ouvrage est construit sur la même alternance quasi systématique entre courts chapitres : souvenirs d'une adolescence ravagée d'ambition et de rancœur sociale / portraits des gens célèbres que, plus tard, une fois fameux lui aussi, l'auteur-narrateur a connus. Cette construction même a quelque chose de touchant, dans sa naïveté si fraîche et sans malice. Comme est touchante la confession qui, après plus de 180 pages, nous est accordée : « Oui, je l'avoue, il m'est arrivé de dîner chez des comtesses, des duchesses, des princesses (…) J'y ai rencontré parfois des gens intelligents, passionnants et généreux, d'autres ennuyeux et égoïstes. La conclusion que j'en tire, c'est que l'appartenance sociale, si prestigieuse soit-elle, n'est rien si elle n'est pas éclairée par de belles qualités humaines ». Voilà qui est d'un moraliste, et original.

     

    Il est vrai que la quatrième de couverture nous promettait de la profondeur. Jean-Marie Rouart, y lisait-on, « s'interroge sur le mystère de la destinée et tente d'en comprendre les rouages secrets ». Carrément. Pour ma part je n'ai pas du tout saisi les réflexions qui ont sûrement présidé à l'alternance des souvenirs de jeunesse et des autres, ni à la succession de ces derniers. L'évocation des jalousies sociales et sentimentales de l'âge tendre est, quant à elle, tranquillement chronologique, avec un goût marqué pour la répétition (il faut avoir la place de caser tous les épisodes de la partie Revanche sur le destin malin) : il l'aimait, mais elle le trompait, donc il souffrait ; mais tout en le trompant, elle l'aimait ; donc elle lui revenait ; et ça recommençait, jusqu'à ce que ça s'arrête. En parallèle on a ce qui est certainement le plus important pour l'auteur, à savoir une succession de morceaux qu'il faut sans doute considérer comme étant de bravoure. Ils sont, en général, méchants, surtout pour les morts, moins dangereux que les vivants comme chacun sait : Guitton, Nourissier, Vergès en prennent pour leur grade ; Maurice Rheims nettement moins — et d'Ormesson, le maître de Rouart, frôle le statut de dieu vivant. Mais attention notre homme a aussi connu des gens vraiment importants : Gunter Sachs, vous le croirez ou pas. Et même Agnelli, celui de la Fiat, un « prince des temps modernes ». On en reste comme deux ronds de flan.

     

    Pour ce qui est de la langue impeccable, au contraire, il faut reconnaître qu'on a de quoi être un peu déçu. Mais c'est peut-être là que gît l'audace dont j'évoquais plus haut la probabilité. Le culte de la « liberté » dont Rouart se réclame à tout bout de champ expliquerait alors cette syntaxe un peu spéciale (« un miracle qui n'a pas épargné sainte Blandine des violences d'un taureau furieux »), cet emploi particulier du vocabulaire (« chemin pavé de roses », écrivain « pétri dans l'encre et le papier », et, plus curieux encore, dans « le crayon, le cabinet de travail, la machine à écrire, la bibliothèque »). On reste rêveur malgré tout. Heureusement, Rouart, qui se déclare « enfant de Musset », se rattrape sur les images : « Jean Guitton m'observait du rayon laser de son œil » ; « la griffe du temps (…) saccage la jeunesse » ; les cygnes sont « tristes comme des drapeaux en berne » ; l'orage s'annonce, « comme le déchaînement bienfaisant d'un spasme amoureux ». Quel festival. Et puis, si certains craignaient de voir l'Académie atteinte par la décadence, rassurons-les : chaque nom ou peu s'en faut a son adjectif, toujours complètement inattendu ; la neige rend « les rues féeriques dans leur blancheur immaculée » ; l'odeur du maquis corse est « poivrée », le parfum d'un figuier « sucré », l'injustice de la mort « irrémédiable ».

     

    L'Académie, c'est la grande affaire de Rouart. Il en parle sans arrêt : il nous conte les visites, la tentative d'abord malheureuse, le succès enfin… On sent bien qu'il n'en revient pas. Surtout quand il repense à ses origines modestes (enfin, tout est relatif). À ce propos, ne soyons pas malveillants, il y a un chapitre vraiment émouvant dans Ne pars pas avant moi. Il s'intitule « Le goût du sel » et raconte l'enfance du futur écrivain, confié par ses parents, « pour d'obscures raisons qui appartiennent au secret des familles », à un couple de pêcheurs de Noirmoutier. Ç'aurait pu faire un bien beau livre. Mais, hélas, ce n'est qu'un chapitre.

     

    P. A.

     

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     Ce texte est paru une première fois le 28 août 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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