• Ne pars pas avant moi, Jean-Marie Rouart (Gallimard)  « Le Monde des livres » nous avait prévenus : « Plusieurs académiciens sont (…) présents dans la rentrée [littéraire] ». Eh bien, pourquoi ne pas aller faire un tour du côté de l'Académie ? On doit trouver là-bas des gens qui n'ont plus rien à prouver ni à perdre et peuvent du coup se permettre toutes les audaces. Et puis leur appartenance à l'institution fondée par Richelieu laisse espérer l'usage d'une langue impeccable, en tout cas correcte, par les temps qui courent mon bon monsieur c'est déjà beaucoup.

     

    Le livre de Jean-Marie Rouart s'annonce comme un « roman autobiographique », appellation charmante et désuète qui incite déjà à le lire. Et, mon Dieu, il se lit plutôt agréablement, ce « roman », avec, disons, un ennui de bon aloi mêlé d'indulgence attendrie. Trois parties : « La passion » ; « La trahison » ; « L'abandon ». Vous avez noté l'assonance ?... Bien. Cela dit on ne voit pas trop ce qui change d'une partie à l'autre, tout l'ouvrage est construit sur la même alternance quasi systématique entre courts chapitres : souvenirs d'une adolescence ravagée d'ambition et de rancœur sociale / portraits des gens célèbres que, plus tard, une fois fameux lui aussi, l'auteur-narrateur a connus. Cette construction même a quelque chose de touchant, dans sa naïveté si fraîche et sans malice. Comme est touchante la confession qui, après plus de 180 pages, nous est accordée : « Oui, je l'avoue, il m'est arrivé de dîner chez des comtesses, des duchesses, des princesses (…) J'y ai rencontré parfois des gens intelligents, passionnants et généreux, d'autres ennuyeux et égoïstes. La conclusion que j'en tire, c'est que l'appartenance sociale, si prestigieuse soit-elle, n'est rien si elle n'est pas éclairée par de belles qualités humaines ». Voilà qui est d'un moraliste, et original.

     

    Il est vrai que la quatrième de couverture nous promettait de la profondeur. Jean-Marie Rouart, y lisait-on, « s'interroge sur le mystère de la destinée et tente d'en comprendre les rouages secrets ». Carrément. Pour ma part je n'ai pas du tout saisi les réflexions qui ont sûrement présidé à l'alternance des souvenirs de jeunesse et des autres, ni à la succession de ces derniers. L'évocation des jalousies sociales et sentimentales de l'âge tendre est, quant à elle, tranquillement chronologique, avec un goût marqué pour la répétition (il faut avoir la place de caser tous les épisodes de la partie Revanche sur le destin malin) : il l'aimait, mais elle le trompait, donc il souffrait ; mais tout en le trompant, elle l'aimait ; donc elle lui revenait ; et ça recommençait, jusqu'à ce que ça s'arrête. En parallèle on a ce qui est certainement le plus important pour l'auteur, à savoir une succession de morceaux qu'il faut sans doute considérer comme étant de bravoure. Ils sont, en général, méchants, surtout pour les morts, moins dangereux que les vivants comme chacun sait : Guitton, Nourissier, Vergès en prennent pour leur grade ; Maurice Rheims nettement moins — et d'Ormesson, le maître de Rouart, frôle le statut de dieu vivant. Mais attention notre homme a aussi connu des gens vraiment importants : Gunter Sachs, vous le croirez ou pas. Et même Agnelli, celui de la Fiat, un « prince des temps modernes ». On en reste comme deux ronds de flan.

     

    Pour ce qui est de la langue impeccable, au contraire, il faut reconnaître qu'on a de quoi être un peu déçu. Mais c'est peut-être là que gît l'audace dont j'évoquais plus haut la probabilité. Le culte de la « liberté » dont Rouart se réclame à tout bout de champ expliquerait alors cette syntaxe un peu spéciale (« un miracle qui n'a pas épargné sainte Blandine des violences d'un taureau furieux »), cet emploi particulier du vocabulaire (« chemin pavé de roses », écrivain « pétri dans l'encre et le papier », et, plus curieux encore, dans « le crayon, le cabinet de travail, la machine à écrire, la bibliothèque »). On reste rêveur malgré tout. Heureusement, Rouart, qui se déclare « enfant de Musset », se rattrape sur les images : « Jean Guitton m'observait du rayon laser de son œil » ; « la griffe du temps (…) saccage la jeunesse » ; les cygnes sont « tristes comme des drapeaux en berne » ; l'orage s'annonce, « comme le déchaînement bienfaisant d'un spasme amoureux ». Quel festival. Et puis, si certains craignaient de voir l'Académie atteinte par la décadence, rassurons-les : chaque nom ou peu s'en faut a son adjectif, toujours complètement inattendu ; la neige rend « les rues féeriques dans leur blancheur immaculée » ; l'odeur du maquis corse est « poivrée », le parfum d'un figuier « sucré », l'injustice de la mort « irrémédiable ».

     

    L'Académie, c'est la grande affaire de Rouart. Il en parle sans arrêt : il nous conte les visites, la tentative d'abord malheureuse, le succès enfin… On sent bien qu'il n'en revient pas. Surtout quand il repense à ses origines modestes (enfin, tout est relatif). À ce propos, ne soyons pas malveillants, il y a un chapitre vraiment émouvant dans Ne pars pas avant moi. Il s'intitule « Le goût du sel » et raconte l'enfance du futur écrivain, confié par ses parents, « pour d'obscures raisons qui appartiennent au secret des familles », à un couple de pêcheurs de Noirmoutier. Ç'aurait pu faire un bien beau livre. Mais, hélas, ce n'est qu'un chapitre.

     

    P. A.

     

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     Ce texte est paru une première fois le 28 août 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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  •  La Promo 49, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (10-18) À propos de Sale Temps pour les braves, je me demandais où situer exactement Don Carpenter, entre James Cain et Russel Banks. Mais en lisant La Promo 49, on serait tenté de le rapprocher d'un personnage bien différent des lettres américaines. Comment en effet ne pas songer à Raymond Carver devant ces courts chapitres qui forment chacun un récit complet tournant autour d'un personnage dont ils résument le destin, la plupart du temps dérisoire ? Tous les « héros » du roman, paru en 1985 puis, en français, en 2013, et que 10-18 vient de republier, appartiennent cependant au même groupe de grands adolescents fréquentant le même lycée de Portland (Oregon). On les retrouve pour la plupart d'un chapitre à l'autre, en tant que personnages alternativement principaux ou secondaires. Parmi eux, Tommy German, « la star de l'atelier d'écriture », pourrait presque faire figure de protagoniste et, qui sait, de représentant de l'auteur. Enfin une construction en boucle, ramenant l'hiver au dernier chapitre, referme sur une tragédie indiscutable mais aussi absurde que les petits drames grinçants qui l'ont précédée ce qu'il faut bien en définitive considérer comme une manière de roman.

     

     Roman d'une génération, sans doute. Et évocation d'une année, la dernière année de lycée, au cours de laquelle chacun des membres de la « promo 49 » envisage, la plupart du temps sans enthousiasme, l'avenir : fac ? travail ? armée ? mariage ?... Si Sale Temps pour les braves n'échappait pas au défaut habituel des romans américains, la longueur, on ne peut pas dire la même chose des instantanés de parfois trois ou quatre pages dont est composé ce livre qui n'en compte pas cent cinquante. Mais comme, encore une fois, chez les plus grands nouvellistes, chacune de ces « tranches de vie » saisit et fige ce qui sera, on s'en doute, le cours de toute une existence. Au fil de la lecture se révèlent et s'imposent la morosité des destins et la cruauté des relations au sein du groupe. Il n'est que de citer les chutes : « Pour ce que ça change »; « Midi venait de sonner et il avait tout l'après-midi devant lui » ; « Elle rit en voyant le désarroi sur son petit visage imbécile ». Le dernier chapitre se clôt sur une phrase qui en termine plusieurs autres et résume parfaitement le caractère déceptif de toutes ces fins : « Alors ils l'abandonnèrent sur place et rentrèrent chez eux ».

     

     Chez soi, cela veut dire ici chez ses parents : on en sort plein d'espoir et de désirs divers mais après une cuite et un échec amoureux on y rentre, comme on rentrera sous peu dans le rang des destinées peu exaltantes dont les adultes offrent le modèle. Adultes, ces jeunes gens ne le sont cependant pas encore, sauf un seul, celui qui se sait condamné par la maladie, et dont la petite amie découvre, en l'apprenant, qu'elle ne l'aime « pas suffisamment pour l'épouser » comme il le lui propose. Tous les autres sont flottants, effrayés, frimeurs, amoureux de la mauvaise personne, des adolescents, en un mot, entre Seconde Guerre mondiale et guerre de Corée.

     

     On trouve ici évidemment tous les accessoires et les thèmes du roman américain de jeunesse : bals de fin d'année, examens, voitures, bières, drive-in et pom-pom girls. Le sexe est la grande préoccupation, et souvent la grande activité (« Les seuls mots qu'ils échangèrent furent quand il s'empêtra dans sa jarretière et qu'elle dit : "T'inquiète, laisse-la où elle est" »). Il est sans cesse question d'amour, mais l'amour n'est la plupart du temps que l'expression d'une nécessité physique et d'une obligation sociale. Car les déterminismes — corps, famille, appartenance de classe —, pèsent de tout leur poids sur ces vies déjà planifiées et pétries de conformisme. C'est en vain que les jeunes héros se débattent contre eux, ce qu'ils veulent leur échappe d'autant plus immanquablement qu'ils ne sont pas toujours sûrs de savoir ce dont il s'agit et de le vouloir assez. Si bien que lorsque leurs désirs se réalisent c'est par hasard ou malgré eux. Ainsi de Marietta, qui, renâclant à choisir l'université où voudrait l'envoyer sa mère, découvre que « la décision avait été prise pour elle, ainsi qu'il lui arrivait souvent ; la date d'inscription était passée. Elle avait traînassé, rêvé de George Sweet et laissé son inconscient, comme d'habitude, prendre toutes les décisions vraiment importantes à sa place ».

     

    L'humour noir mais ravageur qui imprègne tout cela ne fait que renforcer la présence d'un tragique paisible et dépourvu de tralala. Car Don Carpenter n'expose rien, il montre. Et c'est la simple juxtaposition, celle des individus, des histoires, des phrases sèches et privées de lyrisme, qui crée l'émotion singulière et la force étonnante émanant de ce livre sans prétention, ni gros-roman-américain ni, peut-être, grand-roman-américain mais, à coup sûr, petit chef-d'œuvre.

     

     

    P. A.

     

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     Ce texte est paru une première fois le 12 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire.

     


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  • Pas pleurer, Lydie Salvayre (Seuil) Lydie Salvayre a une voix. Et même souvent des voix, qu’elle sait à merveille entrecroiser en fugues rythmées et chaotiques mêlant formules ironiquement solennelles, tournures populaires et emportements lyriques. Aussi fait-elle partie des écrivains francophones qu’on identifie à l’oreille en quelques lignes. Y en a-t-il tant ?

     

    Comme dans La Compagnie des spectres (Seuil, 1997), ce sont les voix d’une mère et de sa fille qui se tissent ici plutôt qu’elles n’alternent, celle de la fille amplifiant, commentant et relayant celle de la mère dans l’évocation d’une jeunesse bouleversée par la guerre d’Espagne. Évocation à laquelle cette mère se livre avec verve dans une « langue mixte et transpyrénéenne » dont Lydie Salvayre tire des effets d’un comique certain : « Diego est là qui me mire, qui me mange des yeux, qui me relouque comme tu dirais, et si je pose mes yeux sur lui, il détourne les siens comme pris la main dans la bourse ». La logorrhée drolatique et exaltée de Montse, portée et enveloppée par celle de la narratrice principale, charrie dans un désordre savamment et musicalement composé bribes d’espagnol, clichés du bon sens populaire, fragments d’articles ou d’encycliques, cris de révolte, tableaux frémissants de l’atmosphère révolutionnaire de l’été 1936 — « Une ambiance impossible à décrire, impossible, ma chérie, de t’en communiquer la sensation vivante pour qu’elle t’aille en plein cœur. Je crois qu’il faut l’avoir vivi pour comprendre la commotion, le choc, el aturdimiento, la rebelación que fue par nosotros el descubrimiento de esta ciudad en el mes de agosto 36 » (il s’agit de Barcelone).

     

    On n’est pas ravi seulement par le rythme, l’humour, les phrases syncopées qui s’emballent. Il y a comme on dit quelque chose de formidablement sympathique non seulement dans ce dont Lydie Salvayre parle mais dans l’empathie qu’elle manifeste en en parlant. Oui, la révolte, la jeunesse, l’anarchisme espagnol (les trotskistes, pour Lydie Salvayre, n’existent pas ; on dirait qu’elle prend le POUM pour une sorte de seconde FAI), tout cela est exaltant, et l’enthousiasme de la narratrice est d’autant plus communicatif qu’elle sait à l’occasion marquer, discrètement, qu’elle garde une certaine distance (« C’est sept heures, et tu ferais mieux d’aller aux poules. Je t’ai préparé le seau. Mais Josep est intarissable, et les poules, fermées aux idées de Bakounine, attendront encore un peu leur pâtée »).

     

    La narratrice, ou l’auteure ? « Dans le récit que j’entreprends », nous dit celle qui parle ici, et a, elle nous le spécifie, le même âge que Lydie Salvayre, « je ne veux introduire (…) aucun personnage inventé ». Il s’agit donc pour l’auteure de La Déclaration de faire revivre « l’été radieux de [sa] mère », « cet été de jeunesse totale (…) à l’ombre duquel elle vécut peut-être le restant de ses jours ». On ne sait pas dans quelle mesure cette mère ou sa fille ont, comme celle-ci le dit, « embelli » ou « recréé » ce qui ne doit donc pas être considéré comme la matière d’un vrai « roman ». Mais le résultat est indéniablement romanesque. Et même plus : misère, beau mariage, enfant naturel, frères ennemis… « Il n’y a pas plus mélo », reconnaît la conteuse. Qui ajoute un peu plus loin, pour compenser, serait-ce ironiquement : « C’était du Shakespeare ». Il est vrai que Roméo et Juliette, quand on y songe… Seulement voilà : pour faire d’un mélo du Shakespeare, il vaut quand même mieux être Shakespeare. Et pour faire le grand roman de la révolte et de la tragédie espagnole du XXe siècle, il faudrait aussi quelque chose de plus que ce que nous offre, avec toutes ses qualités, Pas pleurer.

     

    D’où vient que plus on avance dans l’ouvrage moins on peut se défendre, malgré la musique, de lire avec un peu d’ennui des choses qu’on voit venir d’autant plus à l’avance qu’on a le sentiment de les savoir déjà ? Le problème n’est pas qu’on les sache, bien sûr, mais qu’on éprouve cette impression. Laquelle ne va pas sans un certain malaise : oui, bien sûr, Durruti, Franco, la Catalogne, Staline… comment ne pas s’enthousiasmer et s’indigner ? Comment ne pas être d’accord avec Lydie Salvayre ? On l’est, on le savait dès le début, au point que l’on en vient à se demander si c’était bien la peine de la lire.

     

    Elle-même semble d’ailleurs avoir voulu ajouter à son livre un ingrédient supplémentaire, comme s’il en était besoin : c’est Bernanos. « Deux voix entrelacées », dit le prière d’insérer. « Celle, révoltée, de Bernanos (…), celle, roborative, de Montse ». C’est-à-dire que de temps en temps la narratrice interrompt le récit de sa mère pour nous rappeler que pendant ce temps-là, à Majorque, Bernanos assiste aux crimes des franquistes et s’indigne. À cette occasion elle cite quelques phrases tirées des Grands Cimetières sous la lune. Et voilà. Sans doute Lydie Salvayre éprouve-t-elle aussi de la sympathie pour la belle figure du grand écrivain catholique. Et comment ne pas la comprendre. Comment ne pas être d’accord avec elle ? Cette sympathie est si sympathique…

     

     

    P. A.

     

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  • La Condition pavillonnaire, Sophie Divry (Notabilia) Décidément… Au printemps dernier, Henri Raczymow racontait sa jeunesse en suivant le canevas de L’Éducation sentimentale tandis qu’Alain Galan partait sur les traces de Bouvard et de Pécuchet, dont le Retour a eu lieu en septembre sous la plume de Frédéric Berthet, chez Belfond (vous en entendrez parler sous peu). D’où vient cette frénésie ? On a beau reparcourir la vie du maître, pas d’anniversaire à l’horizon. Alors ? Crise de l’imaginaire, qui ne trouverait plus à s’exprimer que dans le récit de vraies vies ou l’emprunt de modèles aux romans de la grande époque ? Fascination pour le réel, donc pour le réalisme ? Ou plutôt, puisqu’il s’agit de Flaubert, quête d’un réalisme qui ne serait pas que cela ?...

     

    Avant d’avoir repéré que M. A., l’héroïne de Sophie Divry, c’est Emma, on est frappé par ce qui pourrait dès l’abord apparenter l’auteure à son illustre devancier : le goût des choses. Le temps a passé depuis 1857, Sophie Divry a aussi lu Pérec, Robbe-Grillet et beaucoup d’ouvrages de sociologie. Les choses dont elle parle, ce sont d’abord les objets quotidiens, avec tout ce dont l’imaginaire collectif et le symbolisme social les enveloppent — tel ce réfrigérateur dont la description ouvre le roman. Mais les paysages et les rêves, refaçonnés par l’homme ou déterminés par l’appartenance à telle ou telle frange de la société, ne se distinguent pas des autres produits manufacturés qui saturent la vie d’M. A. Celle-ci, comme de juste, bovaryse, ce qui nous vaut quelques passages de l’ordre du pastiche : « Un homme alors te rejoindrait, un homme embelli par l’argent, rendu plus libre et davantage puissant ; tu te voyais tomber dans de fins canapés ; faisant l’amour dans des chambres aux voilures moussues, dans des draps immaculés ou par surprise dans des avions privés, la réalité ne serait plus qu’une longue saveur en bouche, quelque chose de doux et de sucré salé que tu dégusterais les yeux mi-clos, habillée en Chanel, en buvant du vin rouge au coucher du soleil ».

     

    Rêves de bonheur, rêves de réussite professionnelle, on se laisse prendre à ces évocations comme à celles de la vie quotidienne d’M. A., dans leur précision documentaire. On retrouve le plaisir que suscite cet objet littéraire souvent décrié : la description. Car elle triomphe, bien sûr, dès lors qu’il s’agit d’évoquer un monde où tout se réifie, si bien que le récit d’un orgasme ne se distingue pas fondamentalement du portrait d’un ascenseur. Ce monde, c’est le nôtre. Le nous de la première page, repris lui aussi de Flaubert, sert ici non pas tant à nous introduire dans le roman qu’à rappeler notre proximité avec un personnage que l’emploi du tu installe par ailleurs à la distance exigée par l’ironie et la volonté critique.

     

    Seulement, quand on table sur l’exactitude et le goût maniaque du détail, on se doit d’être sans reproche. Non, on n’allait pas fumer « sur le balcon » au début des années 80, surtout quand on était un couple encore sans enfants, tous les deux fumeurs. Et les étudiantes des années 70 ne rêvaient pas seulement du mariage idéal, Sophie Divry, née en 1979, ne peut pas le savoir mais aurait pu se renseigner. De façon générale M. A. et François (l’analogue de Charles) sont quand même spécialement peu éveillés : quoi, dans toute cette longue vie, qui nous est contée de la naissance aux funérailles, pas le moindre soupçon d’intérêt pour les soubresauts de la société française, que ce soit dans le domaine de la politique ou des mœurs ? M. A. n’a remarqué ni l’après-68, ni l’IVG, ni l’arrivée au pouvoir de la gauche, ni… rien ? Non, franchement, être à ce point concentrée sur son frigidaire et ses trois lardons, on n’y croit pas. Le seul livre qu’on la voit ouvrir en 260 pages est un recueil de haïkus — parce que c’est court, sans doute — au parc, en surveillant les gosses. Emma, comme chacun sait, avait plus de lectures, et elle n’avait pas fait d’études secondaires.

     

    Emma était sotte, soit, et on connaît la fascination de Flaubert pour la bêtise. Mais Emma était aussi hystérique et suicidaire, ça mettait de l’animation. M. A., à part un adultère assez torride mais unique… Il y a, si l’on veut, quelque chose de radical dans cette volonté de restituer une existence lisse, dépourvue de péripéties, dans ce mépris de la « tension dramatique que les éditeurs du boulevard Saint-Germain s’obstinent à déceler dans chaque manuscrit pour, ayant enfin trouvé sa trace ou son absence, demander ensuite à l’auteur d’en accentuer le trait ». Il y a du tour de force dans ce récit sans véritables événements, où les anticipations sur le modèle de Pérec (« Tu ignorais alors que cet appartement ne serait qu’une nouvelle transition… ») nous font régulièrement sentir de poids d’un destin. Seulement du tour de force à l’exercice de style il n’y a qu’un pas, et tous les exercices sont toujours un peu vains. Oh, on a bien compris, la vie dans nos sociétés développées est privée de sens, et la condition féminine laisse encore beaucoup à désirer. Mais on avait compris avant. Et en fin de compte on reste avec dans les mains un objet fascinant mais d’une utilité discutable, pareil à ces reproductions de gâteaux en cire, si précises qu’on y croit presque. La pièce montée servie au mariage d’Emma, avec son « donjon en gâteau de Savoie », ses « lacs de confiture », ses « bateaux en écales de noisettes » et son « petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat », avait nettement plus de saveur.

     

    P. A.

     

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  • Première neige sur le mont Fuji, Yasunari Kawabata, traduit du japonais par Cécile Sakai (Albin Michel) Adolescent, j'ai lu Nuée d'oiseaux blancs. J'étais fasciné par le titre. Comment pouvait-on écrire Nuée d'oiseaux blancs ? L'expression, et le fait d'intituler un roman ainsi, me semblaient spécialement emblématiques de l'art japonais, dont je ne connaissais absolument rien. Mais l'art du romancier auquel, je le savais, on venait d'attribuer le prix Nobel, ne pouvait à mes yeux que résumer le Japon dans tout ce que je lui prêtais d'énigmatique poésie. Eh bien j'ai été servi, en tout cas en matière d'énigme. Je me rappelle très bien mon impression de n'absolument rien comprendre, sans pourtant éprouver la moindre difficulté à suivre les événements dans leur cours littéral. Tout était clair, mais de quoi s'agissait-il ?

     

    Évidemment j'ai lu depuis quelques autres textes de Kawabata, jamais sans éprouver à des degrés divers un peu de cette même impression contradictoire. Mais je l'ai retrouvée pleine et entière, quoique complexifiée par l'âge, en découvrant ces six nouvelles, publiées dans des revues entre 1952 et 1960, et qu’Albin Michel traduit et édite aujourd’hui sous le titre de l’une d’entre elles : Première neige sur le mont Fuji. Chaque texte y semble d'une opacité d'autant plus totale que proportionnelle à sa parfaite transparence. De quoi se plaint-on ? Tout est dit. Et le sentiment de perplexité qu'on éprouve pourrait se formuler en une simple question : qu'y a-t-il à comprendre ? Les choses sont , comme les éléments d'un paysage ou, si l'on veut, les touches de couleur dans un tableau. Et l'émotion qu'on ressent à l'issue de chaque récit ne semble pas davantage appeler l'exégèse que celle que peuvent susciter telles association de volumes ou combinaison de nuances.

     

    Une esthétique de cet ordre se situe nécessairement à l'extrême limite de la narration, qu'elle paraît n'utiliser que comme simple forme et sans y attacher plus d'importance que cela. D'où le caractère presque ironique des intrigues, réduites pour ainsi dire au minimum vital : deux anciens amants que leurs familles ont séparés se retrouvent par hasard des années après et passent ensemble une nuit chaste dans une auberge du mont Fuji ; un écrivain rend visite à un vieux confrère paralysé et aphasique et à sa fille — mais peut-être a-t-il visité un couple de fantômes ; un homme, en rêve, reparcourt son village natal et son enfance ; un autre complimente sa jeune maîtresse pour son odeur, ce à quoi elle répond en lui racontant le suicide de sa mère…

     

    Pas d'histoires à proprement parler, mais des thèmes. Celui, omniprésent, du temps, qui emporte les amours, fait grandir les enfants et flétrit les feuilles de ginkgo ; celui de la guerre, jamais montrée mais encore proche, et qui jette son ombre portée sur la plupart de ces récits ; celui, inévitablement, de la mort. Comme dans les légendes japonaises, les revenants abondent et se mêlent aux vivants, d'autant plus facilement que ceux-ci ne sont jamais que des revenants en devenir — et, à mesure qu'on avance dans la lecture, on est envahi par l'étrange sentiment de parcourir un pays de l'autre côté du miroir, peuplé de spectres calmes et gracieux.

     

    « Les humains parviennent à les voir », dit un chauffeur de taxi qui véhicule régulièrement l'un ou l'autre fantôme surgi sur la banquette arrière au moment du passage devant le crématorium. Mais ils sont invisibles « dans le rétroviseur ». Commentaire du narrateur : « C'est que les yeux regardent. Alors que les miroirs gardent leur sang-froid, sans doute ? fis-je, tout en sachant que c'était bien le même regard humain qui s'attardait à la surface des miroirs ».

     

     Cette réflexion sur la manière de regarder pour voir ce qui peut apparaître nous ramène à la façon de lire ces textes, dont elle constitue peut-être une clé possible, du moins à mes yeux d’Occidental non spécialiste. Tandis que nous nous efforçons d'y distinguer les étapes et le sens d'un récit, chacun d'eux dispose sous nos yeux un réseau de détails infimes qui pourraient bien le résumer et constituer sa vraie raison d'être. Notations où se fixe une sensation fragile et chargée pour cela d'une inexplicable évidence : l' « éclat » d'une chair entrevue dans l'eau du bain, l'image du « mont Fuji sous sa première neige » que reflète la surface d'un lac ; la venue du printemps qui s'annonce en « teintant de rose pâle le ciel nuageux de l'après-midi ». Voilà peut-être les seuls vrais événements de ces nouvelles. Les personnages ne s'y trompent pas, qui s'interrogent à leur propos : « Yûko réfléchissait (…) : qu'avait donc pensé cette femme lorsqu'elle s'était approchée des camélias ? » ; « Soeda devina qu'Ikuko avait repensé à leur fils à cause du vent ». Si ces accidents minuscules les frappent, c'est qu'ils sont distincts du jeu des désirs ou des regrets dans lequel ils restent cependant pris. Ainsi Jirô, apercevant en un éclair le corps de son ancienne amante, est sensible non à sa beauté mais à celle « de cette blancheur » ; Mitsumura se laisse emporter par le plaisir en compagnie de la jeune Amiko, « mais l'odeur douce et ténue qu'[elle] dégag[e] au moment où elle s'engouffr[e] dans la voiture, à l'heure de leur rendez-vous, lui laiss[e] un souvenir infiniment plus durable ».

     

    Le monde est là, en proie au temps et à la mort. Mais, dans son glissement permanent, il fait naître, transitoires et privées de sens, de minuscules épiphanies où notre lien avec lui semble soudain, et sans qu'on sache très bien pourquoi, s'inscrire. Voilà ce que paraît non pas nous dire, mais nous faire voir, dans la perfection de leur propre tremblé, les nouvelles du grand écrivain japonais.

     

    P. A.

     

    photo runnersworld.fr

     

     Ce texte est paru une première fois le 14 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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