• Salamandre, Gilles Sebhan (Le Dilettante) Gilles Sebhan reviendrait donc au roman… Depuis Fête des pères (Denoël, 2009), il l'avait négligé pour rôder quelque part du côté des récits de vie (Tony Duvert, l'enfant silencieux et Domodossola, le suicide de Jean Genet, l’un et l’autre Denoël, 2010) ou des souvenirs d'enfance (London WC 2, Les Impressions nouvelles, 2013). Salamandre semble à première vue renouer avec la veine romanesque, et dans ce domaine comme dans les autres l'auteur ne fait pas les choses à moitié.

     

    Tout commence donc dans les sous-sols d'un sex-shop voué aux amours mâles, où l'on trouve un soir le cadavre d'un habitué surnommé par les autres clients d'après cet animal qui rampe dans les lieux humides mais traverse sans dommage le feu. Puis changement complet d'ambiance et de palette pour une deuxième partie au soleil du Maroc, par laquelle s'amorce le retour en arrière qui, en trois étapes, avec changement de voix narratives et final polyphonique, va nous ramener, dans une gradation superbement maîtrisée, sur les lieux et dans l'atmosphère de départ — avec quelques degrés de désespoir en plus. Mais un désespoir à la Gilles Sebhan, empreint en permanence d'une vitalité rageuse.

     

    Si cet itinéraire en spirale est parsemé d'assez d'indices, de fausses pistes et d'annonces discrètes pour maintenir le lecteur en haleine, à le suivre on croise aussi des motifs issus du romanesque le plus délibéré : il y a des pères, des fils, des retours, des coïncidences, sans même parler des vols et de l'assassinat…

     

    Au point qu'on se demande s'il faut vraiment prendre au sérieux ce retour ostentatoire aux lois du genre. Avec Sebhan mieux vaut se méfier. Son héros, narrateur de deux parties sur cinq (le narrateur de deux autres étant peut-être ce « Gilles » qui mêle aussi sa voix au chœur final), écrit des poèmes. L’éditeur « aurait souhaité qu’[il] ponde un roman sur [son] histoire », mais, dit-il, « j’en suis incapable ». L’auteur de Salamandre fait une fois de plus dans ce récit la preuve que tel n’est pas son cas. Mais il nous signifie aussi que, même quand il fait usage du genre romanesque, il est ailleurs. Et en lisant son histoire de famille, de vengeance et de tableau volé, on a en permanence l’impression que c’est d’autre chose qu’il s’agit, comme dans les sex-shops dont il dresse minutieusement la cartographie. Quand on n’a, comme moi, ni les préférences ni les habitudes des héros de Sebhan, on découvre avec l’étonnement des innocents que les clients de ces endroits ne s’y rendent pas pour acheter de la lingerie ou des publications salaces, mais pour s’enfermer avec des garçons venus des quatre coins de l’Europe et du bassin méditerranéen dans des cabines où le film projeté n’est là que pour le fond sonore et le semblant d’éclairage blafard. Le narrateur de Salamandre décrit les rituels maniaques, les ambiances, fait le portrait parfois émouvant de ces « tapins » jetés dans les sous-sols de la ville par la misère et la mondialisation. Mais cet intérêt qu’on pourrait dire documentaire n’est bien sûr pas encore le véritable enjeu du livre.

     

    Le héros porte le nom d’une bête aux pouvoirs fabuleux. Il se compare à « Orphée écartelé par les Furies » et constate que « c’est terrible de se sentir une ombre » ; le caissier du Vidéodrome est surnommé Charon, la caissière d’un cinéma porno « a quelque chose de mythologique »… On est bien dans le mythe avec ces damnés modernes qui, dans des réduits obscurs et peuplés de cafards, cherchent « une jouissance qui effacerait toutes les autres ». Comme on le sait, la jouissance n’est pas le plaisir. On s’épuise, on meurt éventuellement en quête de la chose, du rien, qui comblerait : « Il n’y a rien constitue sans doute l’expression la plus répétée dans ce[s] lieu[x] », dit le client anonyme qui nous y sert de guide.

     

    Comment parler de ce qui se dérobe toujours et qui pourtant constitue le seul objet du désir, et de l’écriture ? Telle est au fond la seule question que les livres de Sebhan, quel que soit le genre dans lequel ils paraissent se ranger, posent et reposent. Celui-ci commence par une phrase dont le présent semble celui des récits de rêves : « Un tapin réputé pour son sexe démesuré m’invite dans une cabine ». À sa manière, brutale, Gilles Sebhan entame ainsi le parcours halluciné dans lequel il nous entraîne, autour d’un centre vide. Si à son histoire il n’y a pas vraiment de mot de la fin, ce n’est pas un hasard : tout est dans les mots qui, depuis le début, ont tissé de page en page le lamento plein de sombre poésie qui constitue la musique unique de son œuvre. Et qu’il module d’un titre à l’autre — roman ou pas.

     

    P. A.

     

    photo http-_media.melty.fr

     


    votre commentaire
  • http-_le-regard-de-sonia.com Aucune raison de rapprocher ces deux livres. Sauf la Chine, bien sûr, mais Dermot Bolger et Wang Xiaobo la regardent et la montrent sous deux angles complètement opposés. D'où justement la tentation, à laquelle je cède ici, de la symétrie. Et par ailleurs la parution simultanée des deux ouvrages, si elle est le fruit du hasard, témoigne aussi de la fascination que l'ex-empire du Milieu continue d'exercer, peut-être plus que jamais, sur l'Occident.

     

    Le héros de Delmot Bolger voit ce pays mythique comme à travers une vitre. C'est un diplomate irlandais de second rang qui se trouve pour une soirée seul dans son hôtel de luxe à Pékin, une ville « née sans le péché originel ». Martin, quinquagénaire sans illusions sur sa carrière, l'avenir de son pays ou celui de son couple en train de sombrer, n'ignore rien quant à lui du sentiment de la faute, des repentirs moroses et des macérations. Ce soir, cependant, « il [sait] ce qu'il désir[e] vraiment (…), bien qu'il ne [veuille] pas vraiment voir ses désirs réalisés ». Et c'est peut-être pour cette dernière raison qu'il se décide à demander à la réception de l'hôtel de lui envoyer une masseuse. Le voilà seul dans sa chambre avec cette femme en blouse blanche : « un homme nu d'âge moyen, allongé sous une serviette, qui voil[e] à peine une demi-érection ». Une illusion passagère nous raconte ce qui se passe entre eux pendant deux heures, rien de plus. On admire cet usage des unités de temps et de lieu, ainsi que la grande subtilité que Dermot Bolger déploie, sans concessions au scabreux ni à l'exotisme, dans la description des rapports qui s'établissent peu à peu entre la masseuse à l'anglais incertain et son client non sinophone. Rapports qui en fin de compte reposent peut-être, comme le titre français le suggère, sur une illusion, pareille à celle sur laquelle reposait dans les années 2000 la prétendue prospérité de l'Irlande, dont le titre anglais (The Fall of Ireland) proclame la chute.

     

    Seulement ce parallèle, il faut l'avouer, est un peu tiré par les cheveux, et pour se convaincre dirait-on de son bien-fondé Bolger croit utile de le répéter de cent manières page après page. C'est bien lassant. Comme le sont les retours en arrière et les évocations de la vie familiale du héros, tellement explicatives qu'on se demande si leur fonction n'est pas de mener le livre au minimum d'épaisseur requis. Tout ce qui nous intéresse, et ce qui intéressait sans doute l'auteur lui-même, c'était ce qui advenait dans cette chambre en Chine. Mais il a fallu en faire tout un roman, fût-il mince. Dommage.

     

     Le Monde futur, de Wang Xiaobo, c'est tout autre chose. D'abord la Chine ici est vue de l'intérieur, on plonge même dans certains de ses tréfonds. Deux parties. 1 : « Mon oncle ». Le narrateur écrit une biographie romancée de son oncle, lui-même romancier, doté d'un « visage complètement inexpressif » et d'un « organe géant ». Par la même occasion le neveu parle aussi de lui-même, de son attirance pour sa tante, laquelle, hélas, est attirée par l'oncle, voir plus haut, de son adolescence et de ses talents d'historien : le « principe d'orientation de l'histoire (…) se compose de deux postulats contradictoires. Le premier : toute recherche historiographique et tout débat relatif à l'histoire doivent s'orienter vers la conclusion selon laquelle le présent est meilleur que le passé ; le second : on doit conclure des débats susdits que le présent est pire que le passé ». Le ton est donné.

     

    En dépit de sa maîtrise des principes, le narrateur, dans la partie 2 : « Moi-même », est condamné, après la publication de l'ouvrage écrit dans la partie 1, à être « réinséré » par la « Société de l'administration générale de l'ordre social ». Ladite « réinsertion » consiste à l'envoyer vivre dans un appartement en ruines auprès d'une femme qui se révèle être membre de la police, et à le contraindre à exercer la profession de manœuvre sur un chantier dangereux, puis celle, tout aussi inconfortable, d'« écrivant » chargé de rédiger les textes et ouvrages commandés par le pouvoir. On songe au Kafka du Procès en lisant cette description toute en humour grinçant d'un monde absurde. Expurgé, le roman de l'oncle « ne contient que des cases vides et des signes de ponctuation », mais « tout le monde veut le lire », les lecteurs s'efforçant de remplir les blancs « comme s'ils faisaient des mots croisés ». « Comme nous avons un peu de talent, nous sommes des bons à rien », dit le héros à propos de cet oncle et de lui. Et de conclure : « Après la mort, je n'aurai plus rien à craindre ».

     

    Mais le roman de Wang Xiaobo est aussi un jeu d'une éblouissante virtuosité avec la fiction en tant que telle. La science de l'histoire étant, comme on l'a vu, soumise à des impératifs contradictoires, on donnera des événements plusieurs « versions alternatives » et divergentes ; dans chacune, le récit effectue des embardées temporelles complètement inattendues, abandonnant un fil narratif puis le reprenant sans façon, après avoir parlé d'autre chose. Ces tours d'adresse, excellemment rendus par la traduction de Mei Mercier, n'ont rien de gratuit dans une société où chacun peut dire, comme le personnage lui-même : « J'ai vécu (…) à peine un pour cent du total de l'histoire écrite. Je sais que ce un pour cent a été inventé de toutes pièces, et que s'il subsiste en lui un tant soit peu de réel, c'est bien involontairement ». La prouesse technique et l'humour absurde disent la vérité du monde que Wang Xiaobo évoque, avec plus d'efficacité que ne le feraient tous les témoignages. Et ce n'est pas le moindre de ses exploits que d'éveiller chez le lecteur un mélange inédit de profonde tristesse devant le sort de ses héros et de jubilation devant les pouvoirs de son écriture.

     

    P. A.

     

    photo http-_le-regard-de-sonia.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 12 décembre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


    votre commentaire
  • Le Dernier Été d'un jeune homme, Salim Bachi (Flammarion)  Je l'avouerai tout de suite : je n'aime pas beaucoup Camus, sa gabardine, sa Peste et ses bons sentiments. Oui, je préfère Sartre, son strabisme, sa pipe et ses mauvaises manières. Et ce n'est pas seulement une question d'accessoires : je ne me risquerai pas sur le terrain philosophique mais j'ai du mal à concevoir que, d'un strict point de vue littéraire, on puisse à La Nausée préférer cette Chute qu'entraîne la seule loi de la pesanteur.

     

    Oh, je suis conscient de n'être pas dans le ton convenable et j'ai honte. Mais justement. S'il n'y avait que Camus… Hélas, il y a aussi l'enthousiasme dont il est l'objet et que la manie commémorative, en cette année où l'on célèbre le centenaire de sa naissance, pousse à une sorte de paroxysme. Comment échapper à ce concert désespérément consensuel où résonne surtout la certitude délectable d'avoir raison, ou, pire encore, la conviction, par un curieux phénomène de projection rétrospective, qu'on aurait eu raison si on avait été là au moment voulu ?

     

    Mais, contrairement à ce que vous pensez peut-être, je suis un garçon large d'idées et qui ne demande qu'à changer d'opinions. Aussi ai-je ouvert Le Dernier Été d'un jeune homme plein d'espoir : peut-être allait-on me faire aimer Camus malgré tout.

     

    Car c'est lui le héros, bien sûr. On est en 1949, il est déjà connu, il se rend au Brésil. Sur le bateau il a la complaisance de se remémorer, sans qu'on sache très bien pourquoi, toute sa vie. Et dans l'ordre chronologique. C'est bien commode. Cette vie défile, en alternance avec quelques conversations entre le commandant et l'écrivain, et les ébats amoureux auxquels celui-ci se livre dans sa cabine  en compagnie d'une jolie passagère.

     

    On constate alors que Salim Bachi a beaucoup lu : Le Dernier Homme (seul livre de Camus que j'admire vraiment, s'il y a des personnes que ça intéresse), tout le reste de l'œuvre, et sans doute une bonne partie de ce qu'on a écrit à propos de l'auteur. D'ailleurs à la fin du récit il reconnaît ses dettes sans manières et remercie beaucoup de monde. Bachi condense très bien toutes ces lectures, c'est un très bon résumé de la vie de Camus jusqu'en 1949. Tout y passe : l'enfance pauvre à Belcourt entre la grand-mère tyrannique et la mère muette, monsieur Germain, monsieur Grenier, la tuberculose, l'engagement… En somme, tout ce qu'on savait déjà, mais très clair, très bien expliqué. On peut recommander l'ouvrage sans réserve aux lycéens que leurs professeurs de français contraignent à étudier L'Étranger ou La Peste, ces valeurs sûres.

     

    D'autant plus qu'il n'est pas seulement question de l'homme. L'œuvre défile aussi, et son auteur n'échappant pas non plus à l'illusion rétrospective, on apprend avec intérêt qu'en enterrant son aïeule les yeux secs il a, adolescent, imaginé "un jeune homme qui, refusant la société et ses simagrées, ne verserait pas une larme à l'enterrement de sa mère" ; qu'au moment de la Guerre d'Espagne il y a vu, jeune homme, "les symptômes même d'une infection généralisée qui prendrait bientôt des proportions apocalyptiques. On l'appelait Peste dans l'Antiquité". L'auteur du roman lui-même en remet une couche, faisant dire en 49 à son héros : "Ne prenez jamais seul un pont la nuit", et "Les plongeons rentrés laissent parfois d'étranges courbatures" ; s'il le mène en voiture "sur les routes sombres et encombrées" de l'Exode, c'est surtout pour lui permettre de glisser : "Je n'ai jamais aimé la vitesse", subtile allusion post-prémonitoire à l'accident qui lui coûtera un jour la vie.

     

    Tout cela est émaillé de sentences philosophiques dignes de l'auteur de Sisyphe ("Chaque homme est condamné à mort, mais chaque homme vit dans l'ignorance") et de jugements sans appel portés par lui sur Sartre, bien sûr, mais aussi sur Céline qui n'a "pas de style"… Bref, tous les mal-pensants en prennent pour leur grade.

     

    Et en ce qui concerne le style, justement, Salim Bachi, c'est bien logique, prend exemple sur son modèle. L'écriture est lisse et correcte que c'en serait désespérant si elle n'était relevée de temps à autre par des élans de poésie : "L'herbe sombre s'accrochait à une terre ocre qui, soulevée par le bus, créait un halo opaque autour de nous, voilant le soleil qui écrasait la campagne rendue noire par cette averse de lumière" ; "Un soleil radieux illumine la mer. Celle-ci, apaisée, déroule à l'infini un tapis d'émeraudes"… C'est beau. Et on voit bien qu'Albert n'était pas un intellectuel constipé : "La caresse chaude du soleil sur mon corps", dit-il encore, "la lumière qui goutte entre les cyprès, les eucalyptus, le vent dans les lentisques et les parfums iodés de la mer me rappellent Christiane Galindo, qui, chaque nuit, me prend dans ses bras". Et Dieu sait qu'elle n'est pas la seule… Charme, succès, talent, amour du genre humain, cet homme avait tout ce qu'il convient d'avoir. On s'en doutait. Je n'ai pas changé d'avis.

     

    P. A.

     

    photo http-_userserve-ak.last.fm_serve

     

    Ce texte est paru une première fois le 11 octobre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


    votre commentaire
  • http-_images.fan-de-cinema.com Un spectre, semble-t-il, hante le roman français. C’est le spectre de l’Aventure. On m’a reproché récemment de prendre pour héros de mes modestes fictions sur ce blog un écrivain, et je suis bien conscient que par les temps qui courent l’effet produit est désastreux. La cérébralité, pire, le nombrilisme, voilà l’ennemi : tout auteur français qui se respecte aspire à tirer la littérature nationale de ces lamentables ornières. De l’espace, un peu de violence et de grands sentiments tout bruts, tels sont apparemment les ingrédients requis pour une cure de jouvence régénérante et bientôt obligatoire. Un traitement de cheval.

     

    Notez que je n’ai rien contre la littérature d’action, au contraire, je sais qu’elle peut mener à bien des choses et en dire mine de rien beaucoup plus long qu’elle-même. Aussi ai-je tout de suite eu envie de lire le roman de Céline Minard. D’abord bien sûr à cause de la trouvaille du titre, et puis comment résister à l’appel du western quand on a été il y a longtemps spectateur assidu du Caméo, du Rex, du Vox et du Capitole dans sa ville natale. Retrouver les origines, littéraires, paraît-il, du genre paraissait une belle idée. Car je crois que ce que j’aimais déjà un peu, sans le savoir, dans les films aux couleurs criardes de mon enfance, ce que comme bien des gens j’aime encore aujourd’hui dans le western, c’est ce qui excède en lui le simple échange de coups de feu. Appelons les choses par leur nom, la métaphysique y rôde toujours quelque part, même dans les productions les plus proches du navet.

     

    Donc, j’ai ouvert Faillir être flingué avec joie. Et le début m’a longtemps maintenu dans ce sentiment : on y trouve la nature sans grandiloquence mais avec le lyrisme que produit quelquefois l’exactitude du détail ; mêlés à elle, des personnages multiples, énigmatiques, jetés là on ne sait comment, dont l’identité et le passé ne se dévoilent que plus tard à coups de flash-back ; les Indiens et les pionniers dans la prairie, s’évitant, se croisant, s’observant avec curiosité. Puis on passe au motif de la ville naissante et à d’autres figures connues — le barbier, le saloon, les putes… Il y a là des colts qui crachent comme il se doit, des bagarres réglées comme des chorégraphies, dans un style précis et ramassé. Une virtuosité dans l’agencement du récit dont on s’enchante. Et dont l’auteure elle-même a l’air très satisfaite. On la comprend. Mais à mesure que les pages, nombreuses, se succèdent, on en vient à s’interroger : quand est-ce que ça va venir ? Ça, c’est-à-dire autre chose que l’art de conter et le plaisir du second degré ? On scrute l’horizon poudreux et plein de cactus, comme les héros de Céline Minard. Mais on ne voit rien s’y dessiner vraiment. Et on referme son roman, surpris que tant de talent et d’efforts accouchent pour finir de tant de vacuité.

     

     La Méthode Arbogast c’est autre chose. Celui-là j’étais obligé de le lire, après avoir découvert sur la couverture le nom de « mon ami Philippe Arbogast, qui », honte à lui, « est écrivain » (et narrateur de certaines de mes fictions). Le héros de Bertrand de la Peine, qui n’est pas l’Arbogast du titre, est « iconographe » ; on ne sait pas vraiment de quoi il s’agit mais on a un peu peur pour lui également. Et de fait la méthode annoncée est d’abord méthode d’écriture. Illustrée dès les premières pages par une cascade d’accidents qui s’enchaînent, avec une jubilation ostensible dans l’invention, pour mener à la chute du personnage principal depuis un arbre et au début du récit proprement dit, elle est formulée explicitement quand le même héros, plus loin, « commence à prendre goût à cette série de péripéties qui le pousse à improviser à tout instant ».

     

    À ces clins d’œil possibles à Diderot ou à Sterne peut-être faut-il ajouter une autre référence. Au milieu d’une obscure histoire de trafic de grenouilles hallucinogènes, un personnage constate : « Ici, grenouille rime avec magouille ». Le roman de Bertrand de la Peine serait-il composé grâce à une technique de jeux de mots comparable à celle d’un Raymond Roussel ? En tout cas les descriptions copieuses de machines et de bâtiments font bien penser à l’auteur de Locus solus, de même que les emprunts appuyés au récit populaire, qu’il soit ici littéraire, cinématographique ou dessiné (tout se passe, du moins au début, en Belgique). On visite des maisons qui ressemblent à celle de Spirou, des cargos suspects comme dans Tintin, on croise un savant fou (le fameux Arbogast, qui n’a donc rien à voir avec son homonyme), des malandrins et tous les lieux communs de l’aventure, tempêtes, courses-poursuites, débités avec une ironie qui n’empêche pas le sens du travail bien fait.

     

    Mais le héros est, répétons-le, iconographe. Aussi, dans une rue de Bruxelles, croit-il se retrouver « devant une réplique de L’Empire des lumières de Magritte » ; voyant tomber d’une falaise le méchant de l’histoire, il reconnaît « cette même figure d’effroi qu’a saisie Otto Dix dans certaines des ses toiles ». À la frénésie de l’intrigue, l’immobilité régulièrement invoquée de la peinture vient ainsi s’opposer, et faire de l’action elle-même, des rebondissements permanents et de l’invention exhibée un objet de contemplation, et en fin de compte le seul sujet, ainsi mis à distance, du livre. C’est un peu court peut-être mais au moins c’est clair, comme la ligne. Et on n’est pas déçu.

     

    P. A.

     

    photo http-_images.fan-de-cinema.com

     


    votre commentaire
  •  Les Renards pâles, Yannick Haenel (Gallimard, L’Infini)Ça commence plutôt bien. Raconter la vie quotidienne d’un chômeur qui ne peut plus payer son loyer et va vivre dans sa voiture ressemble à une bonne idée. Organisation matérielle (occulter les fenêtres), problèmes à résoudre (la douche), petits incidents (les contrôles de police), pourraient fournir la matière d’un récit triste et drôle où il ne se passerait pas grand-chose. On appellerait cela un roman, et beaucoup de vérités pourraient sûrement s’y dire, comme en passant, à propos des chômeurs qui ne peuvent plus payer leur loyer.

     

    Mais des signes qui ne trompent pas nous indiquent dès le début que Yannick Haenel ne compte pas s’en tenir là. Trop modeste ou léger pour lui. Quand « le souvenir de Guy Debord », lequel n’a jamais fait dans la légèreté ni dans la modestie, traverse le narrateur des Renards pâles « avec la fulgurance d’une comète en flammes », on commence à s’effrayer. Et on a raison. Le recours incessant au présent de généralité (« Le tumulte, à sa façon, est un vide. » ; « La solitude est politique. ») vient vite polluer le récit de Haenel. Et dire que son chômeur clame sans rire « J’ai cessé d’avoir des opinions, des idées »… Mais il n’a que ça ! Et il nous les assène, ces idées, de page en page, avec le sérieux désarmant d’un adolescent découvrant la philo en classe terminale : critique de la société marchande et du conditionnement des individus, proclamations révolutionnaires enflammées, viennent ponctuer régulièrement une visite en règle des lieux les plus branchés du XXe arrondissement de Paris. Car, économisant sans doute sur le logement, notre chômeur a de quoi boire force vodka, dîner au restaurant et prendre son café au Chantefable ou aux Bonobos (depuis la rédaction de l’ouvrage, le nom a changé). On oscille donc entre le tract et le guide touristique, c’est original et surtout instructif.

     

    Et puis, de temps en temps, parce qu’on est quand même en littérature, mince alors, Jean Deichel, c’est son nom, pique une petite crise d’Excès à la manière de Georges Bataille. Il se couche la nuit dans l’herbe auprès d’un chien dont il recueille le dernier souffle, après quoi il se barbouille de son sang (pensée : « Le sang versé vous soustrait à la logique, ceux qu’il attache ne disent plus moi »). Entré nuitamment au Père-Lachaise (ça, on le voyait venir), il s’y promène à son tour à quatre pattes, avec une dame de rencontre qui lui demande « de la baiser salement », comme dans Le Bleu du ciel. En réponse, il « lui me[t] un doigt dans le cul que la vodka [a] mouillé ». La vodka, décidément…

     

    Et encore, jusque-là tout se passe bien. C’est avec la seconde partie que les choses se gâtent pour de bon. Car ce qui précède était sans doute encore trop narratif pour le chômeur-narrateur et son auteur. D’ailleurs, ils nous avaient prévenus : « D’autres en feraient volontiers un roman ­— pas moi », dit quelque part Deichel-Haenel. Du coup, vers les deux tiers du livre, il quitte définitivement le domaine du récit, malgré une paresseuse évocation d’émeute, pour passer définitivement au discours hargneux. On saute alors du je au nous, et surtout au vous. Et vous, c’est nous, si je puis me permettre de vous faire partager mon triste sort, moi qui ne suis ni sans-papiers malien ni artiste en vogue — puisque ce sont apparemment ces deux catégories de population qui composent la confrérie révolutionnaire des Renards pâles (je me demande dans laquelle des deux Haenel se classe…). Nous en prenons donc pour notre grade, dans une longue invective dont l’auteur, qui « ne dit plus moi », hurle très fort entre les lignes sa satisfaction d’être lui. Tellement plus clairvoyant, plus indigné, plus radical… Heureusement, il ne nous oublie pas : il tient à nous ouvrir les yeux, d’où son livre. Pour ceux qui arriveront au bout.

     

    P. A.

     

    photo http-_www.photographiede.com.jpg

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique