• Le Brigand, Robert Walser, traduit de l'allemand par Jean Launay (L'Imaginaire-Gallimard)« Un jour, dans cette autre petite salle, il a mangé un poulet, arrosé de Dôle. Nous disons cela simplement parce que rien de plus important pour le moment ne nous vient à l'esprit. Une plume préfère écrire une chose incongrue plutôt que de se reposer ne fût-ce qu'un moment ». Ainsi s'exprime le narrateur du Brigand, formulant au détour d'une page ce qu'il faut sans doute considérer comme un art poétique. Car ce texte, paru plus de vingt ans après la mort de l'auteur et que Gallimard a publié en français une première fois en 1994, pousse la pratique systématique du décousu jusqu'aux limites de l'association libre : « Pourquoi dois-je penser maintenant à une foule de manteaux de dames ? Où faut-il les ranger ? Des lueurs me viennent et s'éteignent ». Si la phrase : « Nous  y reviendrons » constitue ici un véritable leit-motiv, c'est que celui qui écrit s'interdit absolument de rejeter toute nouvelle idée qui se présente, ce qui l'oblige à courir perpétuellement après son propre roman (« C'est comme ça quand on promet beaucoup de choses »). Et les questions, rhétoriques ou pas, qui ponctuent le texte, apparaissent comme le symptôme du mouvement vertigineux qui l'anime : où est le récit proprement dit ? où est la narration, dont le sujet semble perpétuellement se dérober ?

     

    Tout se passe comme s'il s'agissait d'appliquer à l'écriture le principe de la promenade, activité chère à Walser comme on le sait, et dans laquelle ce serait un contresens de ne voir qu'un passe-temps frivole. N'est-elle pas exemplaire d'un certain rapport au monde consistant à se maintenir dans une disponibilité absolue à ce qui s'offre à tout moment ? Attitude possible seulement grâce à une forme de naïveté revendiquée et pour ainsi dire radicale. « Je crois qu'il se pourrait bien que vive en moi une sorte d'enfant », dit le brigand du titre.

     

    Car il y a bien un sujet, après tout, et le livre pourrait à bon droit se résumer comme un « Portrait de l'auteur en brigand ». Certains traits de caractère s'y dessinent : le refus des conventions bourgeoises (« Le brigand aimait bien les gens grossiers ») ; la manie de la persécution (« Le persécutait-on à cause de la fugacité de ses demandes en mariage ? À cause de sa façon brouillonne d'être sérieux ? ») ; l'amour des femmes autoritaires (« J'entrais dans une excitation amoureuse chaque fois que je m'imaginais en serviteur »). Cependant le dispositif choisi interdit au commentateur de se rabattre sur des catégorisations aussi rassurantes que celles d'autobiographie ou de récit d'éducation. Un narrateur anonyme prétend en effet nous raconter l'histoire d'un brigand qui l'est d'ailleurs aussi ; mais tous deux ne font qu'un, si bien que l'auteur prétendu du « récit » peut écrire : « Voilà revenu (…) ce sot brigand, et moi qui disparais devant lui » ; ou déclarer gravement : « Aujourd'hui le brigand (…) est tout pâle d'avoir tant écrit, car vous pensez s'il m'aide bravement dans la rédaction de ce livre ». Cette scission de l'un en deux atteint fatalement chacun des éléments du couple. Ainsi le brigand se moque de sa propre main puis « se trouv[e] lui-même méchant de rire. "Mais tu es la mienne", se dit-il et lui dit-il ». D'ailleurs, lors d'une visite désopilante chez le médecin, après avoir affirmé qu'il était « une sorte de petit garçon », il ajoute : « Quant à me prendre pour une fille, cela m'est arrivé quelquefois ».

     

    Désopilante, disions-nous, car tout cela est drôle, d'une drôlerie étrange où l'ironie que suppose une telle distance par rapport à soi-même et aux autres se mêle à la naïveté dont je parlais plus haut. En même temps, comme cela nous est dit aussi, il s'agit d' « un livre sérieux », qu'on ne peut lire sans songer qu'il fut écrit quatre ans avant l'entrée de l'auteur dans cet asile psychiatrique où il allait passer le reste de sa vie. Dans sa postface, Jean Launay, auteur également de la magnifique traduction, nous explique comment Le Brigand a été découvert des années après la mort de Walser, dans la masse des manuscrits rédigés au crayon, sur des supports divers et en caractères minuscules, qu'il laissa derrière lui lors de la fatale promenade de 1956. L'année 1925, celle de la rédaction, était, nous dit-il, une « année de crise ». Et à propos de son brigand, le narrateur du roman écrit : « Il y avait comme pour dire des voix intérieures qui ne le laissaient pas en paix », ou encore : « On a toujours essayé de provoquer en lui un sentiment de doute, de division, de désaccord avec lui-même ». Ce genre de notations ajoute aux harmonies complexes du texte de Walser une note tragique, en nous rappelant de quel prix le grand écrivain suisse devait payer la liberté à laquelle il a su s'abandonner dans l'écriture de son œuvre admirable.

     

    P. A.

     photo Pierre Ahnne

     

    Ce texte est paru une première fois le 1er mai 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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  •  Le Grand Chambard, Mo Yan, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro, éditions du Seuil, collection "Points""Logiquement, je devrais commencer par écrire sur ce qui s'est passé après 1979, mais voilà…" Ainsi commence le récit autobiographique de Mo Yan, et tout est déjà dans ce début. Il aurait dû commencer par l'année 1979, mais n'y viendra que soixante-dix pages plus loin. Il devrait raconter ses souvenirs mais, même si on assiste aussi, accessoirement, aux débuts de la carrière du futur Prix Nobel, le "personnage principal de ces chroniques" est, dit-il, non pas lui mais son camarade de classe He Zhiwu. Qu'on ne verra pas pendant la plus grande partie du livre. Et à qui un camion dispute la vedette, un Gaz-51 de fabrication soviétique, lequel, après avoir fasciné les écoliers du village de Gaomi, ressurgit à intervalles réguliers au cours du récit avant de terminer sa carrière dans le film Le Sorgho rouge, tiré d'une œuvre de Mo Yan lui-même, où il est maquillé en véhicule japonais. On voit qu'en parlant d'autobiographie on allait un peu vite. Pourtant, l'auteur l'affirme : "Le présent texte, pour l'essentiel, relève du genre 'mémoires' ". Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : "… et si certains passages ne sont pas conformes aux faits avérés, c'est que, avec le temps, mes souvenirs se sont altérés".

     

     Le Grand Chambard repose ainsi sur tout un jeu de décalages faits pour déjouer les habitudes et les attentes du lecteur. Et qui s'expliquent peut-être aussi par des raisons de prudence politique, car le vrai sujet du livre, c'est la Chine, et son histoire tourmentée, vue de biais et par fragments à travers les yeux des petites gens qui la vivent au jour le jour, des années soixante jusqu'à l'époque actuelle. À l'école, le petit Mo regarde "quelques jolies filles" sélectionnées pour participer à un tournoi de ping-pong "au niveau du district" : "Ce sont toutes des filles de cadres de la ferme d'État, jouissant d'une bonne alimentation, elles ont bénéficié d'un excellent développement physique, elles ont la peau blanche ; (…) on voit au premier coup d'œil qu'elles n'appartiennent pas à la même classe sociale que nous autres, petits galopins de pauvres". De toute façon l'auteur sera bientôt renvoyé car on le soupçonne d'avoir surnommé "Liu-le Crapaud" son instituteur, "Fils de martyr" et de surcroît "vice-président du comité révolutionnaire de l'école". Que faire ? "Si tu ne peux devenir cadre ou apprendre à conduire, il faut au moins trouver un moyen pour entrer au Parti", lui dit son père. Mais lui, lors de "la guerre d'autodéfense contre le Vietnam", pense plutôt à "devenir un héros" : "Si je mourais au champ d'honneur, mon père et ma mère auraient alors le statut de 'parents de martyr', cela changerait la situation politique de la famille et, du coup, ils ne m'auraient pas mis au monde ni élevé pour rien".

     

    Les choses évoluent, pourtant. "Le mouvement estudiantin" de 1989 fait l'objet d'une phrase en passant mais l'arrivée sur le devant de la scène des hommes d'affaires douteux est signifiée spectaculairement par la réapparition de He Zhiwu, chassé de l'école à peu près en même temps que le narrateur, et dont celui-ci se demandait dès le départ : "Notre camarade était-il un grand voyou ou un grand héros ?" Le vieux camion soviétique fonçant en bringuebalant vers un avenir incertain, l'ancien condisciple devenu entrepreneur corrompu et ne parlant plus que "dépenses, amitiés, petites pertes et gros profits faciles", représentent à l'évidence les deux idéaux successifs du pays le plus peuplé du monde, depuis 1949. Et le passage de l'un à l'autre est clairement signifié lors de la première visite du narrateur à Pékin, où il contemple la dépouille de Mao : "Autrefois, même en rêve, nous n'aurions pu imaginer que le Président pouvait mourir un jour, et pourtant il était bien mort". Après quoi il va visiter le Musée d'histoire naturelle, dans lequel, note-t-il, "le squelette d'un énorme dinosaure" lui fait "grande impression".

     

    On l'aura compris, sous les apparences du brouillage de pistes, du désordre et de la nonchalance, le récit de Mo Yan obéit à une construction extrêmement savante. Au départ, une balle de ping-pong, qui, "comme dotée de vision, entre dans la bouche de l'instituteur", le fameux Liu-le Crapaud. Hasard burlesque et métaphore probable… Toujours est-il qu'au terme d'un parcours faussement chaotique on en reviendra, dans une boucle impeccable, à cette balle initiale, à l'enfance et au vieux camion. Entre-temps on aura été emporté par un tourbillon d'incidents, de lieux, de personnages cramponnés chacun, avec quelle énergie, à une existence dont le contrôle leur échappe. On ne comprend, il faut le dire, pas toujours tout, et les proverbes drolatiques qui parsèment l'ouvrage ne sont pas forcément d'un grand secours. Certes il faut éviter d'imiter "la pousse de soja tombée dans les latrines et qui essaie de se faire passer pour un asticot à longue queue" ; ou, quand "le cochon bien gras donne de la tête contre la porte", s'imaginer "que ce sont les griffes d'un chien qui la grattouillent" ; mais on a beau dire, "Si le canard monte sur un support, c'est qu'il y est contraint" et, en tout état de cause, "Fille en grandissant change grandement".

     

    Que joue le charme, ici paradoxal, de l'exotisme, est inévitable. Mais l'impression qu’a le lecteur de ne pas tout maîtriser va bien, ruse suprême, dans le sens de ce que veut montrer ce livre jubilatoire, mélancolique, plein de sophistication et gonflé de vitalité. Car la vie en Chine de Mao à nos jours c'est, à n’en pas douter, un sacré chambard.

     

    P. A.

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    Ce texte est paru une première fois le 31 mars 2014 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  • Théorie de la vilaine petite fille, Hubert Haddad (Zulma)En 1848, dans une ferme perdue, du côté de Rochester dans l’État de New York, Kate et Margaret Fox entrent en contact avec l’esprit d’un colporteur assassiné, disent-elles. Elles manquent être lynchées comme sorcières par les fermiers puritains des environs, en réchappent, et sont à l’origine du « spiritualisme moderne », qui va enflammer l’Amérique censément la plus éduquée (Lincoln compris) avant de donner naissance au spiritisme français d’Allan Kardec. Les deux sœurs meurent oubliées et misérables vers la fin du siècle.

     

    Drôle de mouvement, ce spiritualisme moderne, mélange de superstition et de pseudo-rationalité qui attira les femmes, les abolitionnistes et tout ce que les Etats-Unis d’alors comptaient de plus libéral au sens anglo-saxon. Qu’est-ce qui intéresse Hubert Haddad là-dedans ? Il se garde bien, évidemment, de toute prise de parti comme de toute tentative d’explication. On ne saura jamais très précisément ce qui se passe pendant les séances où se précipitent les foules, et si Margaret avoue sur le tard que « tout le monde triche », c’est pour ajouter aussitôt : « On n’est pas toujours d’inspiration, et puis il y a des soirs où les esprits vous boudent ».

     

    Inspiration. Le mot est lâché, qui fait le pont entre les tables tournantes et la littérature. C’est le moment de rappeler que Haddad est un tenant de la « nouvelle fiction », laquelle, comme chacun sait, repose sur « la suspension consentie de l'incrédulité ». Bref, et pour parler comme tout le monde, sur les pouvoirs acceptés de l’imaginaire. Pour qui s’y abandonne, les morts, ou les souvenirs, ne sont-ils pas toujours prêts à surgir, « entre chien et loup », « entre les profils d’ombre des bosquets et la fuite évanescente des collines en passe de se confondre avec les contours malléables de la rêverie » ? Et la lecture est-elle jamais autre chose qu’un « jeu incantatoire », « doux entretien avec les fantômes » que l’écrivain a appelés ?

     

    Seulement, pour que ça marche, il faut un style. Les médiums n’en ont pas, Haddad, si. Ses longues phrases sinueuses mais toujours impeccablement bouclées aiment mêler au lyrisme une ironie discrètement jamesienne, mais elles brillent surtout dans l’évocation de la nature et des endroits. Grands espaces d’une Amérique encore à moitié déserte, où « de part et d’autre d’une rivière aux apparitions variées, tantôt impétueuse, tantôt sinueuse et calme, de vastes massifs de trembles et de résineux aux fûts démesurés apport[ent] au paysage une sorte d’intériorité méditative » ; villages aux maisons de bois, dont « des chiens errants et une vache échappée occup[ent] seuls la rue principale dans la fausse clarté du crépuscule ». D’ailleurs les esprits naissent peut-être du décor qui les a vus surgir, et Mister Splitfoot (le colporteur trucidé) « rassembl[e] selon sa fantaisie les énigmes des lieux clos et poussiéreux ». L’esprit, c’est l’esprit des lieux.

     

    Bien sûr il y a tout le reste : la fresque historique qui nous mène, à travers la guerre de Sécession, de l’esclavage à l’orée du vingtième siècle ; la construction étourdissante — et même un peu trop : tous ces personnages qu’on perd puis qu’on retrouve on finit par s’y perdre aussi, tandis que le narrateur, enchanté de son propre brio, a l’air de s’amuser tout seul.

     

    Mais on s’y retrouve chaque fois que le livre revient à une sorte d’essentiel : le sentiment d’un rapport au monde, qui donne à ce chassé-croisé de vrais revenants et de faux défunts un arrière-fond authentiquement métaphysique. Étendue dans le noir au sein de la campagne déserte, la petite Kate se sent pénétrer « par l’immense prodige d’être vivante au cœur de ces ténèbres ». « Être soi, petite fille négligeable, et sentir avec une folle acuité l’enlacement des mystères de la nuit, [est] une épreuve dont elle [veut] s’amuser pour ne pas mourir de terreur ».

     

    C’est elle, la plus jeune des sœurs Fox, qui porte sur ses frêles épaules toute une part du gros livre d’Hubert Haddad. « Elfe », « lutin », dont les nerfs « se prolongent en antennes dès qu’ils vibr[ent] trop intensément », c’est peut-être son lien indéfectible à l’enfance qui fait d’elle la seule véritable médium de toute l’histoire. Car les morts eux-mêmes sont des enfants, et les deux fils de Kate, voyant un guéridon s’élever « en oscillant comme une petite montgolfière », ne peuvent croire que leur défunt père « naguère si raisonnable ne revi[ent] du séjour des morts que pour de pareils tours de malice ». Oui, les morts sont des enfants, de vilains petits garçons et de vilaines petites filles, ravis de leurs tours, et qui confondent l’imaginaire avec le réel — comme les écrivains.

     

    P. A.

     

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  •  Si rien ne bouge, Hélène Gaudy (Babel)  Il y a des livres auxquels on n'a rien à redire. Ainsi l'histoire de Samuel, Lise et Nina, que nous raconte Hélène Gaudy. Nina, c'est la fille adolescente de Samuel et Lise. Ils l'ont eue tard. Comme elle n'a pas beaucoup d'amies et qu'ils ont tous deux une belle âme, ils emmènent en vacances, cet été-là, Sabine, issue d'un milieu à l'évidence moins favorisé. Mais on ne sait pas grand-chose sur elle, en fait ils ne se sont pas renseignés de très près, ces gens-là à mon avis ont un peu manqué de sérieux. Quoi qu'il en soit les voilà tous les quatre dans une maison sur une île, assez méditerranéenne pour qu'on s'y baigne et qu'il y fasse chaud mais assez escarpée pour qu'il y ait des montagnes avec refuges et sapins.

     

    Sabine « se fout du nom des plages », d'ailleurs elle ne sait pas nager. En revanche elle fait découvrir bien d'autres choses à Nina, qui s'interroge : elle « se rend bien compte que Sabine ne ressemble en rien à l'amie qu'elle attendait, qu'elle n'a rien de ce qui lui convient, de ce qu'elle reconnaît. Mais de la faillite de ses attentes naît quelque chose qui n'avait jamais, jusque-là, réussi à se faufiler jusqu'à elle ». Elle s'éloigne de ses parents, apprend à traîner dans les magasins, prend des leçons de sexe (« Au bord de la piscine, Sabine raconte ce que cela fait d'être pénétrée »). L'ambiguïté des rapports entre elle et son père, l'ambivalence de ceux que sa mère entretient avec elle, bref tout ce que la petite famille s'appliquait à refouler, l'intruse le révèle. Tout le monde est perturbé, on aimerait bien se défaire de ce corps étranger, Nina elle-même est à deux doigts de la laisser se noyer et pour finir Samuel tuera au lieu d'elle un pauvre chien de substitution. Voilà.

     

    Je vous ai raconté l'histoire tout du long, ce qui, vous l'aurez remarqué, est contraire à mes habitudes. Mais, encore une fois, que dire de tout cela ? Que c'est sans reproche, fin, que la langue est élégante, que l'intrigue, bien menée, fait penser à certains romans anglo-saxons. Qu'on lit d'un bout à l'autre l'histoire de Nina avec un agréable ennui et le sentiment de la connaître déjà par cœur.

     

    Pourquoi ? On dit le romanesque le romanesque mais au fond le problème dans le roman ce n'est pas tant le romanesque en tant que tel, d'ailleurs quand Hélène Gaudy se décide dans un dernier chapitre à nous raconter pour de bon quelque chose, tout va bien mieux. On émerge un peu de la torpeur qui s'était emparée de nous à suivre les pas de cette narratrice omnisciente qui, à l'inévitable présent de narration, surprenait ses personnages en train de bronzer ou de préparer une salade et en profitait pour plonger dans leurs pensées inavouables et minutieusement décrites, l'un puis l'autre, alternativement, un petit coup de projo pour chacun (sauf l'invitée, bien entendu, parce qu'elle doit rester une énigme). On les avait reconnues dès le début, ces conventions du roman contemporain qui ne sont en fait que celles, recyclées, du bon vieux roman psychologique.

     

    Voilà le vrai problème avec le romanesque, et la grande ennemie du roman : c'est la psychologie. Là où Emmanuelle Richard, sur un thème voisin, faisait entendre une voix, quand Maggie O'Farrell, avec des moyens pourtant comparables, savait faire souffler un petit air de folie, Hélène Gaudy nous expose sagement des émotions et des pensées où rien ne dépasse. Et on se dit que ça ferait un joli petit film français, un de ces films si peu cinématographiques mais si fins, comme on dit, dans l'observation des milieux sociaux et des états d'âme. On aurait, mettons, Karin Viard dans le rôle de la mère, et dans celui du père, mon Dieu… François Cluzet ? On regarderait ça d'un œil un peu lointain, à la télé, dans une chambre d'hôtel, et on se dirait voilà un joli film, qui ne fait de mal à personne. De beaux paysages, bien filmés, des dialogues si justes, et rien de dérangeant. Un film qui ne fait rien bouger, en somme.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 29 mars 2014 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  • « Tuta blu », Tommaso Di Ciaula, (« Les Inépuisables », Actes Sud) Dans la collection « Les Inépuisables » figurent, dit l’éditeur, « les titres du catalogue des éditions Actes Sud qui doivent absolument rester ». Tiens, tiens, c'est dire qu'il y en a d'autres… Mais ne faisons pas de mauvais esprit : les titres en question ont la chance de devenir de jolis petits livres cartonnés, aux couleurs pimpantes et au format bien agréable; et si ces heureux élus sont tous du niveau de « Tuta blu », on ne se plaindra pas.

     

    Le livre de Tommaso Di Ciaula est paru en Italie en 1978, la première édition française datant de 1982. « Tuta blu », ça veut dire « bleu de travail ». Il s'agirait donc, comme le dit aussi le communiqué de presse, d'un « témoignage » ?... De fait, Tommaso Di Ciaula était encore tourneur en usine bien après la parution de ce récit adapté plusieurs fois au théâtre et une au moins au cinéma. L'auteur sait de quoi il parle quand il évoque l'épuisement, la crasse, les petits chefs qui « auraient fait d'excellents directeurs de lagers, de camps d'extermination », sans mâcher ses mots, comme on voit. Et, en arrière-plan, c'est toute l'histoire de l'Italie dans les années 70 qui se déploie, du point de vue d'un ouvrier doué d'une solide conscience de classe : « l'automne chaud » de 1969, Berlinguer et le compromis historique, le gauchisme…

     

    S'il n'y avait que cela, « Tuta blu » présenterait seulement un grand intérêt. Mais il y a autre chose. Pour raconter son existence en morceaux d'enfant de paysan devenu mécanicien dans un Sud où la vie rurale traditionnelle vole en éclats sous les coups de l'industrialisation, pour décrire les tranches de huit heures devant le tour à façonner des pièces de Teflon, Tommaso Di Ciaula construit l'outil le plus parfaitement adapté : composition en brefs éclats et langue de bric et de broc. Grossièretés, patois des Pouilles, diatribes et lyrisme se mêlent dans des paragraphes trépidants, superbement rendus par la traduction de Jean Guichard. Paragraphes toujours brefs, séparés l'un de l'autre par des blancs, qui se succèdent sans souci apparent de chronologie ou de continuité thématique : on saute abruptement d'une description hyperréaliste de l'usine (« Des couches de saleté, surtout à l'entrée des chiottes et des vestiaires, forment une petite montagne, mais personne ne la voit ») à une évocation nostalgique des soirées à la campagne pendant l'enfance (« La lampe à pétrole se balançait à je ne sais quel mystérieux souffle d'air, les papillons de nuit tombaient se faire rôtir par centaines dans le verre de la lampe… »).

     

    Car il y a des thèmes, dont le retour obsédant fait l'unité profonde de ce livre placé sous le signe du chaos. La révolte, bien sûr, rageuse, radicale, contre les patrons, les bureaucrates syndicaux et ceux du PCI qui « à force de freiner, sont en train d'user les freins », et le père ancien carabinier. Le sentiment lancinant du temps volé, de la « précieuse journée que personne ne nous redonner[a] plus », des nuits : « c'est un vrai péché de les gaspiller à dormir, mais nous la nuit nous filons dormir comme des bourriques afin d'être frais le lendemain matin pour le patron ». Le regret poignant de l'enfance et de la vie rurale, incarnée dans la figure bien-aimée du grand-père et dans celle de la tante « qui me serrait très fort comme une maîtresse, moi tout petit et elle grande et grosse et tendre, la peau rose ». Car l'intensité de la colère contre ceux qui « barbotent » la vie est à la mesure de la jubilation sensuelle qui parcourt aussi tout le livre, sans souci du bon ton ni de la pudeur : éloge des terrasses d'où on plonge dans les cours aux cabinets dépourvus de portes — « et si tu te trouvais dans la bonne direction tu voyais tout : des culs massifs, roses, gras, délicieux, des chattes velues, touffues, barbues dans de grandes culottes écrues faites à la maison » ; souvenirs d'escalades vespérales et adolescentes dans « les grands pins qui étaient juste en face du collège » de jeunes filles — « Les arbres tremblaient tandis que nous nous masturbions comme des possédés » ; tant il est vrai qu' « une belle branlette (…) te met de la fraîcheur dans le corps, tu as l'impression de voler. Tu reviens à ton tour si léger que tu as l'impression de monter en hélicoptère ».

     

    On est bien au-delà du « témoignage »… Tommaso Di Ciaula a, paraît-il, été recalé trois fois à l'examen d'entrée au collège parce qu'il avait de mauvaises notes en italien. Mais il a pris une belle revanche.

     

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 24 mars 2014 sur le site du Salon littéraire

     

     


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