• traezhhatevenn.blogspot.comBien qu’en déclin, le roman biographique ne se porte encore pas trop mal. L’écrivain anglais Rupert Thomson fait ici, si l’on peut dire, d’une pierre deux coups. Quoique… Si c’est bien deux vies qu’il raconte, celles-ci, toujours associées, se sont vouées à l’être au point de n’en former (presque) qu’une. Quand Lucie Schwob et Suzanne Malherbe se rencontrent, elles ont respectivement quatorze et seize ans. Lucie est la nièce de Marcel, et son père dirige un journal nantais. Suzanne, fille d’un grand médecin de la ville, est la lointaine descendante de François. Entre les deux jeunes filles, la passion est pratiquement instantanée. Coup de chance : le père de l’une, divorcé, épousera la mère, devenue veuve, de l’autre. Leur statut de nouvelles demi-sœurs permettra à nos héroïnes de vivre d’abord leur liaison avec la discrétion requise en province dans les années 1930.

     

    Les voilà cependant bientôt à Paris. Lucie devient Claude Cahun, Suzanne se réinvente en Marcel Moore. La première écrit et photographie, la seconde peint, sculpte, colle. Toutes deux fréquentent l’avant-garde artistique et sont proches des surréalistes.

     

    Les gens qu’il faut connaître…

     

    Troisième acte : en 1937, au grand étonnement de leurs amis, elles vont s’installer à Jersey. C’est là que la guerre les surprend. Fidèles à l’esprit libre et poétique de leur jeunesse, elles sèment à travers l’île occupée des tracts défaitistes rédigés en allemand et signés « Le soldat sans nom ». Arrêtées, elles sont condamnées à mort. Mais la France est déjà libérée, Jersey n’est qu’une poche provisoire, dont les occupants ne tiennent pas à aggraver encore leur cas : on renvoie Claude et Marcel, redevenues depuis longtemps Lucie et Suzanne, dans leur grande maison au bord de la mer. Elles y passeront encore quelques heureuses années d’après-guerre, jusqu’à ce que Lucie, en 1954, meure, laissant Suzanne seule jusqu’à sa propre disparition en 1972.

     

    Voilà les vies dont Rupert Thomson écrit le roman, par l’entremise d’une Suzanne / Marcel revoyant son existence avant de la quitter. Roman d’une époque, et quelle époque. L’auteur, par-dessus l’épaule de sa narratrice, fait tout pour la rendre accessible à ceux qui auraient des trous dans leur culture : effets de la Première Guerre mondiale sur l’évolution des mœurs, dadaïsme, surréalisme… les élèves de terminale tireront incontestablement profit de ces fiches bien rédigées. Tout cela centré cependant sur les personnages plus que sur les idées. Claude et Marcel sont là où il faut être et rencontrent les gens qu’il convient de connaître : Michaux, Dali, Crevel, Adrienne Monnier… Les noms propres pleuvent.

     

    En plus, ça tombe bien, les deux amies, longtemps oubliées mais en train, paraît-il, de devenir ce qu’on appelle, je crois, des icônes, ont toutes les idées qu’il est bon d’avoir aujourd’hui : Breton est pontifiant ; Desnos est sympathique ; plus qu’Aragon, qui est un vilain stalinien… Surtout, elles sont irréprochablement modernes côté genre — un mot qu’elles n’ont sûrement jamais employé qu’en son acception la plus grammaticale, et que Thomson met sans cesse dans la bouche de l’une et sous la plume de l’autre, au sens actuel : « C’est quoi, le genre, de toute façon ? », « Ce qui me passionne le plus, c’est votre façon de jouer avec le genre », etc.

     

    L’art des à-côtés

     

    Mais il est vrai que, si elles sont bien de notre temps, elles tranchaient clairement sur le leur. Par leur homosexualité affirmée, bien sûr ; par la liberté de leurs allures, dont témoignent les photos de Claude, crâne et sourcils rasés ; par l’indépendance de leurs vies et de leur vie — à commencer par le retrait dans une île « peu commode et bizarrement farouche » : « une anomalie. Comme nous ».

     

    La belle trouvaille de Rupert Thomson est d’adopter, pour faire parler ces deux  femmes toujours à côté, une écriture faite d’à-côtés elle-même, et qui glisse sans cesse de l’action et des figures vers le décor et l’atmosphère, sur lesquels elle sait s’attarder rêveusement. C’est un après-midi de printemps à Nantes, « au-dehors, la place [est] blanche, décolorée par la lumière du soleil, mais à l’intérieur du café il [fait] obscur et frais » ; Lucie, fantasque, volontiers suicidaire, a disparu, Suzanne la cherche, mais remarque, « sur la table de la cuisine (…) un pot bleu rempli de prunes d’un vert poudreux ». Jusque dans les bureaux de la Gestapo, elle note que « ce [sont] les arcs prononcés de ses narines » qui donnent à son interrogateur « l’air dédaigneux ».

     

    À cela s’ajoute un véritable art du dialogue et de la scène : scènes d’amour, dans ce livre qui est aussi celui d’une passion, ou, plutôt, d’une « reconnaissance », dont deux jeunes filles sentent, au premier regard, « le déclic puissant mais subtil ». Mais aussi scènes quotidiennes. Et les conversations de Suzanne avec un déserteur allemand ou un plombier de Jersey donnent lieu à des pages parmi les plus émouvantes du roman.

     

    Car, oui, alors, on oublie l’époque, les mérites des héroïnes, le souci d’édification, en un mot : la biographie. On se laisse emporter en toute liberté par le roman.

     

    P. A.

     

    Illustration : Claude Cahun et Marcel Moore, Autoportrait, 1928


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  • photo Pierre AhnneAvec les îles, c’est compliqué. Surtout avec Ouessant. Je m’en suis expliqué dans les pages mêmes de ce blog(1). J’ai dit pourquoi c’était à mes yeux l’île idéale, avant que la manie de la nature, parallèle à sa destruction, ne frappe les familles obsédées par le VTT ; sans parler de la manie de la culture — salons du livre et autres festivals. Bref, c’est avec un peu de réticence, je l’avoue tout de suite, que j’ai ouvert un livre qui ne pouvait qu’ajouter, ne serait-ce qu’un peu, à la notoriété fâcheuse du bout de rocher qui met un point vraiment final au Finistère.

     

    C’est difficile, les îles, et Ouessant, en dépit de son caractère, serait-on tenté de penser, littéraire à l’extrême, n’a eu, malgré Savignon(2) et Queffélec(3), que peu de chantres. Et, prudents, ceux-ci avaient recours à la fiction. C’est encore plus périlleux d’aller, comme l’a fait Gwenaëlle Abolivier, passer trois mois sur l’île dans le but explicite d’y écrire un ouvrage qui lui soit consacré.

     

    Les hommes, les femmes, le monde…

     

    Un tel ouvrage navigue inévitablement entre plusieurs écueils : le style guide touristique, le lyrisme, les considérations philosophiques tendance new age. L’ancienne journaliste à France Inter n’en évite, disons-le, aucun. Mais au moins a-t-elle le mérite de les aborder franchement, honnêtement, sans prétention et, pour ainsi dire, en toute candeur. Et puis, je suis injuste, il y a quand même un énorme récif qu’elle contourne assez gracieusement : l’autobiographie. Elle ne prend pas prétexte d’Ouessant pour parler de soi, c’est déjà beaucoup.

     

    Donc, visite guidée et petit historique des lieux. Ouessant, île des femmes, lesquelles, « pendant trois siècles, (…) ont tenu et façonné l’île à une époque où les hommes étaient contraints de la quitter pour servir la Royale ou le Commerce ». Et, en même temps, Ouessant, île des hommes, pour qui « la mer, c’est la grande affaire », et qui, « au bar-tabac de la Poste », égrènent ensemble des noms qui font rêver, Djibouti, Saïgon, Port-Saïd, Dar es Salam… Ces anciens marins ont fait « entrer le monde entier dans leurs maisons, devenues, au fil de leurs retours, de véritables cabinets de curiosités » — jolie contradiction qui fait, d’un lieu restreint et clos, le résumé du tout.

     

    Ouessant (autrefois) île des naufrageurs ? C’est évidemment un point plus délicat — et, du reste, controversé. On ne fera donc que l’effleurer, les insulaires, de jadis ou de maintenant, devant rester, quoique rudes, sympathiques, forcément sympathiques… Il est, du reste, de fait que les témoignages recueillis et relatés par Gwenaëlle Abolivier (ex-marins au long cours, ex-gardiens de phare…) sont ce qu’il y a de plus émouvant et de plus instructif dans son livre.

     

    Entre ciel et mer

     

    Mais il n’y a pas que les hommes, il y a la nature… Les tempêtes, les naufrages, les eaux de l’Atlantique et celles de la Manche se divisant à la pointe de l’île. L’auteure était logée dans l’ancien « sémaphore » se dressant au pied du fameux Créac’h, une des nombreuses tours qui font d’Ouessant l’île aux phares. Le « sémaphore » aussi est une tour, à peine plus modeste, « trois étages, chapeauté d’un toit-terrasse », avec une « chambre de veille », « balcon quasi circulaire qui flotte comme une auréole entre le ciel et la mer ». Dans ces conditions, difficile, évidemment, de résister à la tentation de la poésie. Chaque fois que Gwenaëlle Abolivier y cède, mieux vaut sauter. Mais quand elle se cantonne dans la description minutieuse, elle devient vraiment poète. Et elle parvient, en évoquant « les syncopes du vent », à composer une vraie petite musique. Quand elle parle des « vagues couleur ardoise », du ciel en « lavis gris-jaunâtre », de l’océan lorsqu’il « n’est plus qu’un mur d’une blancheur phosphorescente », on éprouve l’envie de voir ces aquarelles qu’elle dit par ailleurs exécuter au coin des landes et des criques. Et on se prend à regretter qu’elle n’ait pas creusé la belle idée, venue face à la mer, d’une écriture « antérieure à l’acte d’écrire » et venant « de plus loin ».

     

    Mais ce n’était pas le propos. Et c’est déjà assez pour qu’on se sente prêt à pardonner bien des « lâcher-prise », des « via » fautifs, des « lieux de vie ». Et à refermer ce petit livre avec l’envie d’aller, ou de retourner, voir sur place au plus tôt. C’était bien son but, non ?

     

    P. A.

     

    (1) Voir ici

    (2) André Savignon, Filles de la pluie, Grasset, 1912

    (3) Henri Queffélec, Un homme d’Ouessant, Mercure de France, 1953

     

    Illustration : le phare du Créac'h, à Ouessant

     

     


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  • photo Pierre AhnneGeorges Allary le souligne dans l’Avant-propos, quand Vialatte, très vite, « abandonnera les rimes pour la prose », ce sera « une prose où la poésie ne cessera d’être présente ». Oui, si par poésie on entend un mode d’écriture où la manière de dire en dit plus que ce qui est dit. Il paraît cependant assez normal que tel soit le cas de façon pour ainsi dire exacerbée dans les vers que l’encore tout jeune auteur écrivit entre 1920 et 1923, puis dans les quelques poèmes composés par l’écrivain confirmé après 1950.

     

    Le Dilettante republie aujourd’hui ces textes, que l’Association des Amis de Vialatte rassembla en 1987 dans le numéro 14 de ses Cahiers, et qui furent ensuite réédités en 1990 par La Différence et en 2000 par Les Belles Lettres. Le poète de vingt ans y pratique délibérément l’art du pastiche, et l’on pense souvent à Laforgue, à Apollinaire (« L’Amiral fouille l’horizon avec sa lunette / Et les matelots le regardent si bien habillé sur la dunette »), à Verlaine (« Un petit faune en terre cuite / Dans un rayon doré… »), à bien d’autres.

     

    Affiches

     

    De façon générale, on est dans un second degré systématique, et l’évocation ou la célébration d’images l’emporte sur ce que celles-ci représentent : « Dans les gares du P. L. M. / Nous irons, ô mon âme, / Chercher sur les belles réclames / La couleur des Sachems ». Le poème s’intitule, sans détours, Affiches, et semble annoncer la « réclame » qui, trente ans plus tard, donnera son titre au roman Les Fruits du Congo. Car il n’est qu’un seul thème, pour le jeune Auvergnat qui renonce, en ces années 1920, pour cause de mauvaise vue, à l’École navale : l’exotisme — non en tant que tel, mais en tant que thème, littéraire autant que populaire, et qu’objet obsessionnel des rêveries adolescentes. « Je veux comme un enfant sauvage / Courir dans les tristes palais / Où mon cœur contemple en image / Mademoiselle de Galais », dit le poète. Mais ce Grand Meaulnes-là s’exalte aux « récits bleus et or de l’antique marine », et les enfants, dans ses vers, savent « que là-bas les pays coloniaux / Les attendent avec la fièvre et la famine / Pour combler leurs espoirs et bâtir leurs tombeaux ».

     

    Songes d’époque, qu’un Mac Orlan, par exemple, retravaillera à sa manière (1). Et qui, plutôt que les pays dont ils parlent, sont le vrai sujet des poèmes, comme ils seront celui des romans ultérieurs, dans ce vertige d’une nostalgie de la nostalgie qui constitue une des singularités de Vialatte. Parfois, la mécanique s’emballe, en une avalanche de noms et d’images où l’impression d’absurde et d’autodérision naît de l’accumulation de clichés contradictoires et de sonorités cacophoniques. Ainsi du finale d’un poème intitulé J’ai trouvé mon adolescence… :

     

    « Mon cœur était un petit homme

    Tout habillé de gris

    Qui fut à la chasse aux perdrix

    De Paris jusqu’à Rome.

     

    Ex-capitaine de corvette

    À bord du Carabi

    Il fredonnait La Pomponnette

    Et rossait les Arbis.

     

    C’est à la cour de Saladin

    Qu’il mangea des bananes

    Et pour l’amour d’une tzigane

    Qu’il se fit baladin.

     

    Dans un décor de carton peint

    Il joue Polichinelle

    Et va chantant des ritournelles

    Sur des airs de Chopin. »

     

    Chanson

     

    Alors, insidieusement, quelque chose s’inverse… L’ironie, les blagues de collège et le décadentisme en viennent à exprimer une authentique et poignante mélancolie, si ce n’est un désespoir profond. Tous nos rêves d’adolescence, et, peut-être, nos rêves tout court, ne seraient vraiment que pacotille ? On glisse (déjà) dans cette tonalité où le zeugma (plutôt que l’oxymore, trop romantique) apparaît comme la figure vialattienne par excellence, associant, en un accord grinçant, le concret au lyrique et la trivialité au rêve :

     

    « Qu’importe à leurs désirs, qu’importe à leur audace

    La camarde marine et la terreur d’un soir ?...

    Sous les abat-jour verts de la petite classe

    Ils ont l’âge du rêve et des tabliers noirs ».

     

    Cette logique du zeugma (2) se donne libre cours dans la « complainte de la mort de Dora », qui viendra conclure, en 1951, Les Fruits du Congo, et qu’on retrouve ici en fin de volume. Après le dénouement tragique du roman et l’enterrement (à tous les sens du mot) des songes de jeunesse, l’Auvergnat a placé cette longue chanson, proprement hilarante, qui relate le crime terminal dans le style des chanteurs des rues. L’assassin y est traité de « serpent systématique », de « vautour en faux col », et « Les professeurs du Collège (…) / Flétrissent en mots choisis / L’attitud’ de ce bandit ».

     

    C’est sur cette mélodie pour orgue de barbarie que Vialatte a voulu conclure son grand roman. Quant au recueil, il se fermera, pour ceux qui auraient mal compris, sur le poème qui lui donne son titre :

     

    « Le monde joue à pigeon vole

    Au son du tambourin

    Tout va, tout vient, chante et s’affole,

    Tout disparaît soudain.

     

    Tout va, tout vient, chante et s’envole

    Comme le baladin,

    Les jours, les mois, ton cœur frivole,

    Ton jupon blanc, ta tête folle,

    Et la paix des jardins. »

     

    P. A.

     

    (1) Voir mon billet consacré à cet auteur.

    (2) Voir, à ce propos, mon article consacré à Vialatte et Les Fruits du Congo.


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  • picclick.fr.jpgLe problème, avec les recueils de nouvelles, c’est que certaines sont toujours meilleures que les autres. On n’est pas toujours captivé quand Sergi Pàmies disserte à propos du divorce, prend le train, raconte l’histoire d’un romancier qui va régulièrement chercher l’inspiration à l’aéroport. Mais dès qu’il aborde ses grands sujets, l’atmosphère change… Quand il évoque son enfance, parle paternité, héritage, passage d’une génération à l’autre, il nous emporte.

     

    Il faut dire que ses parents ne sont pas tout à fait comme les autres. Ce n’est pas anodin d’être le fils de Teresa Pàmies, célèbre écrivaine engagée, et de Gregorio López Raimundo, commissaire politique pendant la guerre d’Espagne, exilé, clandestin, arrêté, torturé, dirigeant du PSUC (1), élu député après le retour de la démocratie. Un tel environnement familial laisse inévitablement des souvenirs d’enfance un peu spéciaux. On ne voit pas impunément cohabiter à la maison « une communiste bagarreuse, défenseure de la pluralité » et « un membre de la nomenklatura, marqué par les servitudes de la discipline du parti ». Quoique, après tout… Vous allez, comme tout un chacun, avant Noël, au Printemps, pour voir les jouets, avec votre père. Et si celui-ci « s’arrêt[e] de temps en temps pour vérifier que personne ne [vous] sui[t] », ça vous paraît habituel et normal.

     

    Roman familial

     

    C’est seulement à l’âge de onze ans que le petit Sergi quittera, avec ses parents, Paris pour Barcelone, où il apprendra enfin le catalan. Langue dans laquelle il écrit aujourd’hui, et parle d’un passé où l’on trouve, évidemment, quelques placards secrets. Comme celui où l’auteur-narrateur, devenu adulte, conserve « un imperméable Burberry avec une doublure en laine à motifs écossais » ayant appartenu à son géniteur. Sa corpulence, nous dit-il, lui interdit de porter « avec la désinvolture et l’élégance de [son] père, de Jorge Semprun et de tous les hommes qui plaisaient à [sa] mère » ce vêtement qui donne son titre au recueil et auquel est consacrée la plus longue et la plus belle des douze nouvelles qui le composent. Les hommes « qui plaisaient » à Teresa, « Humphrey Bogart, Jean Gabin, Robert Taylor, Albert Camus », d’autres encore, « savaient porter l’imperméable avec une élégance incontestable ». Et l’imperméable, uniforme de l’homme d’action, constitue une composante essentielle de l’idéal du moi, pour celui qui, à l’adolescence, a élaboré un roman familial dans lequel il s’imaginait fils naturel probable de Jorge Semprun. Lequel, porteur d’imperméable s’il en est et ami de Teresa Pàmies, fut exclu du PCE, à la grande époque stalinienne, à l’initiative, entre autres, de Raimundo.

     

    La partie et le tout

     

    Où nous mènent les imperméables… Au meurtre du père, ni plus ni moins. Mais ce n’est pas le seul objet à jouer un rôle central dans les récits de ce petit recueil. Pàmies a l’écriture oblique. Si l’imper ne pouvait que conduire au père, c’est un bocal d’urine, sur la banquette arrière d’une voiture, qui, dans une autre histoire, offrira l’occasion à un père de parler de sa fille. Et il y aura aussi un faux billet, un pistolet à air comprimé pour enfants… Dans chaque nouvelle, la phrase ironiquement minutieuse du Catalan tourne autour d’un objet, avec une obstination élégante et retorse. Et c’est dans ces détours qu’il parle de l’essentiel. Faisant de l’anecdote « la métaphore d’un tout, telle l’analyse de sang qui, à partir d’un petit échantillon, explique le passé, le présent et éventuellement le futur d’un organisme ».

     

    C’est dit dans un texte malicieusement intitulé, à l’intention des distraits, Poétique. Et qui n’offre qu’un des exemples de mise en abyme dans le recueil. L’auteur catalan est dans la tradition, bien ibérique, du baroque. On sait ce qui en constitue, surtout quand il est espagnol, le thème central… Dans ces histoires dont le seul vrai sujet est le travail du temps, le narrateur meurt à deux reprises, en direct, à la première personne du singulier. Ce n’est pas si fréquent. Et c’est compter sans les morts minuscules vécues à chaque fois qu’il se retourne vers son passé ou envisage son avenir — comme cela arrive à bien des pages d’un livre faussement léger et authentiquement grave.

     

    P. A.

     

    (1) Parti socialiste unifié de Catalogne, le pendant du Parti communiste espagnol.


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  • photo Pierre AhnneC’est à la fois le roman par excellence et pas un roman du tout. Un homme quitte une femme (« Là, il vient de dire calmement "Écoute, voilà, je m'en vais" »). Elle souffre. Puis elle commence à souffrir moins (« Au début elle ne veut pas, elle y tient, à lui ou plutôt à l’absence et à la douleur qui l’incarnent. Mais ça se détache qu’elle le veuille ou non »). Elle rencontre un autre homme. Elle reprend vie.

     

    Voyage d’hiver

     

    Amour, chagrin, rencontre…, tout le romanesque est là. Mais, déjà dans Ce genre de filles (Arléa, 2018, voir ici), Sylvie Bocqui ne partait de la tradition romanesque (en l’occurrence, celle de l’éducation sentimentale) que pour déconstruire systématiquement la forme roman en tant que telle. Si les thèmes de son récit sont caractéristiques du genre romanesque, ils le sont aussi de la poésie, et on songe, à lire Paulownia, à ces cycles que Schubert ou d’autres ont mis en musique, et qui content les passions malheureuses d’un narrateur-poète. Comme Müller dans La Belle meunière ou Le Voyage d’hiver, l’écrivaine strasbourgeoise dissémine l’aventure de son anonyme héroïne en  instantanés juxtaposés, fragments d’une vie que la séparation a fait voler en éclats et qui se réassemble peu à peu. Les « images de plage, de vagues, de châteaux de sable, de baisers » deviennent autant de parcelles de temps arrêtées et saisies chacune, en deux ou trois pages, dans la fulgurance de leur réapparition et du deuil qu’elles ravivent — car « les souvenirs contiennent des souvenirs et des souvenirs, elle peine à demeurer à la surface du présent des choses ».

     

    On n’est pas dans la psychologie : la sensation domine, et, minutieusement explorée, se fait le signe de l’émotion. À moins que l’héroïne n’y revienne, ne « la précise en la pétrissant de vocabulaire », pour retrouver en elle la saveur de l’amour physique — « les pleins, les plis, les angles, le laiteux, le salé, le laqué ». Et quelquefois aussi la perception s’affranchit de toute association et de tout état d’âme, pour rester là, énigmatique, symbole dont la signification s’est absentée. Ainsi de ces poireaux mis à refroidir dans de l’eau et que la femme abandonnée contemple comme on le ferait d’une toile abstraite — « Ça va du vert pulpé de la feuille du pourpier jusqu’à la transparence fuyante de l’albumine frais ».

     

    Dans le manque d’un mot

     

     

    Pas de hasard, cependant, dans la disposition et l’ordonnance de ces éclats de vie, mais une construction d’autant plus rigoureuse qu’elle est moins chronologique que verbale. Le titre mystérieux ne désigne rien d’autre ici qu’un trou de mémoire : le nom de l’arbre aux fleurs mauve, perdu au moment de la rupture, alors que celle qui restait seule le contemplait par la fenêtre, lui revient vers la fin du livre (« Mais où étais-tu ? »). Alors, « quelque chose se met en place absolument. S’emboîte, s’épouse, s’achève comme une pièce de puzzle insérée dans la découpe qui l’attendait ». « Quelque chose » qui n’est autre que le texte lui-même, écrit dans la béance ouverte par le manque d’un mot. Et, de façon quasi lacanienne, ce mot manquant semble renvoyer lui-même à un autre mot, qui ne sera jamais prononcé, « ce mot de la vie qu’il [l’homme qui est parti] a emporté avec lui en partant ».

     

    Comment dire le manque, l’absence ? Plutôt que de les raconter, Sylvie Bocqui, à la manière des poètes ou des peintres, les montre. Et continue ainsi de pousser le roman dans ses limites les plus intrigantes et les plus singulières.

     

    P. A.


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