• photo PIerre AhnneLe livre d’Esther Kinsky est sous-titré « récit » sur sa couverture mais désigné comme « roman » sur la page de présentation qui l’accompagne en service de presse. Cette hésitation dit bien ce qui en fait d’abord l’intérêt : son caractère éminemment singulier, donc inclassable. Roman ?... À condition d’admettre qu’il puisse y avoir des romans sans intrigue et où tous les personnages seraient secondaires. Récit de voyage ?... Pourvu qu’on précise que les déplacements évoqués ici n’ont lieu que dans les souvenirs d’une narratrice qui nous dit par ailleurs avoir « appris à voyager sans bagages ni désir d’ailleurs ». Autofiction ?... Si tant est qu’on puisse pratiquer ce genre en restant anonyme et en ne disant pratiquement rien de sa propre vie. Le texte de la poétesse, essayiste et romancière allemande, de même que les cours d’eau dont il parle divisent les pays ou les territoires, s’insinue entre les genres et, pour ainsi dire, dans leurs plis. Tout comme son écriture s’attache à dessiner les plis de la réalité, les zones incertaines où celle-ci échappe aux lois de la rentabilité et à la dictature de l’Utile.

     

    « Des yeux voraces »

     

    Celle qui dit ici je s’est installée, sans qu’on sache au terme de quel périple ni pourquoi, dans la banlieue est de Londres. Elle évoque les rues, les marchés, les voisins de son quartier très populaire. Ses promenades la mènent le long de la rivière Lea, dont elle suivra le cours, en un simulacre de « quête » qui feint de donner sa structure au récit, jusqu’à la Tamise puis la mer. En chemin se sera éveillée la mémoire d’autres pays et d’autres fleuves : le Rhin de l’enfance allemande, bien entendu, mais aussi le Saint-Laurent et l’Ontario, la Pologne et l’Oder, le Gange et Calcutta, … la « Yarkon River », qui traverse Tel-Aviv. Plutôt que la Lea, la rivière du titre est bien, ainsi que le titre allemand, Am Fluss, le suggère, le flot du souvenir, ou du texte, qui unit tous ces cours d’eau et ces paysages.

     

    Selon quelles règles ? Les associations permettant de passer de l’un à l’autre des trente-sept courts chapitres sont souvent insensibles mais affleurent quelquefois : ainsi les briques fabriquées avec la boue du Gange ramènent à celles de Londres, qu’on avait provisoirement quittée. La figure du père, émergeant seule d’un arrière-plan familial qui reste caché, intervient à plusieurs reprises et donne peut-être au livre une unité secrète. Mais on ne saura presque rien de cet homme « aux yeux voraces » ou de sa « vie remplie d’images », sinon qu’il était « attaché au fleuve » (le Rhin) et « ne manquait pas une occasion de prendre le bac ».

     

    Épiphanies

     

    Si, dans cette figure tutélaire, les deux motifs essentiels du livre peuvent se rejoindre, c’est que « chaque fleuve est une frontière » et par conséquent « forge le regard que nous posons sur l’Autre ». La majuscule est essentielle : l’écriture, au fil des paysages parcourus et remémorés, se confond avec un regard porté exclusivement sur ce qui échappe d’habitude à l’attention au point de tendre vers l’invisible ou, quand on en fait un objet de contemplation, l’étrange. Les photos qui parsèment le livre, prises sans doute avec « un vieil appareil (…) à développement instantané », en témoignent : des terrains vagues, de petits bois de banlieue, des friches, auxquels un cadrage volontairement incertain restitue une énigmatique incongruité.

     

    Il y a quelque chose du goût surréaliste pour la trouvaille dans la fascination de la narratrice pour les « petits objets inutiles et bigarrés » dénichés sur les éventaires de marchés miteux ou, aussi bien, pour les « territoires broussailleux » où poussent « des ronciers aux baies livides et ratatinées, des buissonnements de saules, des rosiers des Chiens, quelques aubépines esseulées ». Objets de rebut, lieux désolés, moments creux d’une vie dont on ne nous dira que les promenades, les conversations avec des interlocuteurs de rencontre et vite disparus… Tout l’essentiel semble manquer. Et, dans ce manque, c’est l’essentiel qui se déploie. Car ces choses et ces endroits sans intérêt, tranquillement rebelles à l’exigence de sens, accèdent pour cette raison à une forme de présence brute en face de quoi le regard comme l’écriture qui le porte se font pure ouverture au monde. Et ce sont de fugitives épiphanies, magnifiquement restituées par ce grand traducteur de l’allemand qu’est Olivier Le Lay(1) : « la lumière pren[d] une tonalité gris-bleu qui (…), là où le fleuve s’élarg[it] en entonnoir vers l’estuaire, se marbr[e] de bandes rosées » ; un parc d’attractions dans la nuit, vu de loin, devient « une broche de perles de verre multicolore » ; le bruit des trains est fait de « guirlandes sonores détachées d’on ne [sait] où et qui flott[ent] clandestines au-dessus des nuages ». Ou, en une splendide mise en abyme, dans un bois « envahi de déchets nauséabonds », des insectes, « déployant tous en même temps, pour quelques minutes, une poignée d’heures tout au plus, leurs ailes chatoyant de mille taches de couleur pareilles à autant d’écailles, atteign[ent] à cette rayonnante et fugitive splendeur qu’on appelle alors leur vie ».

     

    P. A.

     

    (1) Il est notamment l’auteur de la plus récente traduction de Berlin Alexanderplatz, de Döblin (Gallimard 2010).

     

    Illustration : le Rhin à Strasbourg (car, faut-il le rappeler, Esther Kinsky et moi sommes nés sur les bords du même fleuve, quoique sur deux rives différentes).

     


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  • http-_img.wennermedia.comJe ne relancerai pas le débat autour de la question de savoir s’il fallait ou non lui attribuer le prix Nobel. J’ai déjà failli me brouiller avec plus d’un ami à ce sujet et, tout bien pesé, les arguments me paraissent aussi nombreux et convaincants d’un côté que de l’autre. Disons simplement ceci : qui n’a pas, à seize ans, dans sa chambre tapissée de posters, rêvé en écoutant Girl from the North Country(1) ne saura jamais vraiment ce qu’est l’adolescence.

     

    Cela posé, on imaginera l’intérêt mêlé de crainte qui fut le mien quand j’ai découvert le sous-titre du livre d’Antoine Billot : Dylan avant Dylan. Intérêt et crainte d’autant plus grands qu’avec Le Désarroi de l’élève Wittgenstein (Gallimard, 2003) — Wittgenstein et Hitler — et Otage de marque (Gallimard, 2016) — Blum à Buchenwald —, l’auteur pouvait apparaître comme une manière de spécialiste du roman biographique. Mais L’Année prochaine à New York n’est même pas à proprement parler un roman. Et c’est bien plus intéressant comme ça.

     

    Après une superbe entrée en matière, dans laquelle est évoqué, à la première personne, le concert de juillet 1978 au feu Pavillon de Paris, de brefs chapitres indépendants se succèdent qui pourraient se lire chacun comme une rapide nouvelle : Beatty Zimmerman chez le gynécologue ; la maîtresse explique à Robert et à ses petits camarades pourquoi on a eu raison d’exécuter les Rosenberg ; le futur Prix Nobel prend sa première leçon de piano… Mais, aussi bien : à Odessa, en 1905, un pogrom de plus décide Zigman Zisel à émigrer aux Etats-Unis ; Frank Hibbing, grâce à l’intervention miraculeuse d’un loup, découvre du minerai de fer à l’emplacement où il fondera la ville qui porte son nom (et où Bob passera son adolescence) ; dans un État du Sud, une jeune Noire que Dylan ne rencontrera jamais est chassée d’un bus… Antoine Billot marie habilement la logique du puzzle à la chronologie ; posant les arrière-plans historiques et géographiques, resserrant insensiblement sur le destin du jeune Robert Allen, qu’il mène jusqu’à la visite à Woody Guthrie, en 1960, dans l’hôpital du New Jersey où celui-ci se meurt lentement de la chorée de Huntington.

     

    La stratégie du saumon

     

     Cette structure n’est qu’un des moyens par lesquels s’articule une assez fascinante réflexion sur les notions de tradition et de rupture. Car c’est surtout, évidemment, le premier Dylan qu’esquisse Billot, celui qui se veut la voix de tous les exclus du rêve américain, « l’enfant naturel du Dust Bowl et de la Dépression, des Noirs sans droits et des ouvriers sans travail », « un orphelin pauvre du delta, un Olivier Twist natif de la Louisiane, brun et crépu, l’un de ces musiciens ambulants rieurs jouisseurs débauchés lascifs »… Mais s’inscrire dans une telle filiation suppose évidemment de rejeter sa véritable ascendance, « les Zimmerman les Edelstein les Greenstein les Solemovitz », ces « immigrants sans patrie » qui rêvent de s’intégrer. Et, en s’éclipsant de la luxueuse réception de bar-mitzvah que lui ont organisée ses parents, le jeune Robert inaugure la longue série des trahisons qui jalonneront sa carrière et lui seront sans fin reprochées — adoptant « une stratégie de saumon méfiant qui ondule à travers les torrents, écarte les hameçons, bifurque dévie s’égare se détourne se retourne ».

     

    « Ce qui te manque te manquera toujours… »

     

    Cependant, en assumant ainsi une position de rupture avec l’ordre établi et tous ses tenants, quels qu’ils soient, il en viendra à fusionner les deux héritages, comme, dans une belle scène nocturne, le lui avait prédit, à sa façon, son père : « Il est temps que tu comprennes que ce qui te manque te manquera toujours. Ici, ce n’est pas ta maison, c’est ton foyer peut-être, mais ce ne sera jamais ta maison ». Et l’auteur d’I’m not there, en fin de compte, d’en venir « à s’effacer, à n’être plus qu’un intermédiaire, un ambassadeur, le chantre des mémoires du Nouveau Monde », porteur du chant « qu’avant lui psalmodiaient les juifs d’Odessa, les pionniers européens du Mayflower, les Okies du Dust Bowl, les Noirs des plantations, (…) tous ces réprouvés de l’identité américaine qui (…) l’ont assimilé jusqu’à faire corps avec lui, faire œuvre avec lui ».

     

    Pour dire ce jeu complexe entre continuité et rupture, qui est celui même de l’Histoire mais dont le destin de Dylan serait un des lieux exemplaires, l’auteur de L’Année prochaine à New York construit, nous l’avons dit, de courts chapitres, mais composés de phrases très longues, en forme de mélopées, où les virgules s’effacent pour de longues énumérations et dont le rythme chaotique emporte tout. Même les fautes de français, qui sont pourtant nombreuses (les croix du Ku Klux Klan « brûlantes dans la nuit », n’avoir de cesse de systématiquement employé pour ne pas cesser de…). Mais il faut déjà avoir mon mauvais esprit pour les relever, on ne les voit qu’à peine, porté et parfois subjugué qu’on est par la force d’évocation de certains tableaux, tels ceux des villes nocturnes du Minnesota originel. Chaque chapitre a pour titre un vers de Dylan. Nouvelles, disions-nous… Mais ces textes d’un écrivain français deviennent bien plutôt, dans une ultime et brillante hybridation, des ballades, qui ont par moments la mélancolie fulgurante et nasillarde de celles du maître.

     

    P. A.

     

    (1) Les nostalgiques pourront cliquer ici.


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  • photo Marion HéroldAlma Brami est jeune, comédienne, vit à Hong-Kong, a déjà publié six romans et nous raconte une drôle d’histoire. C’est celle d’Émilie et de son mari Bernard, qui ne l’appelle jamais autrement que « mon Cœur ». À son instigation, tous deux se sont installés à la campagne avec leurs enfants, un garçon et une fille. Là, l’époux a pris la fâcheuse habitude de recruter par petites annonces des « amie[s] pour Maman », lesquelles séjournent dans la maison et recueillent toutes les attentions du chef de famille jusqu’à ce que celui-ci s’en lasse. « Les femmes défilaient. Mais la seule qui reste, c’est toi mon Cœur, tu vois bien que tu n’es pas sur le même plan ».

     

    L’eau et le vase

     

    Le livre commence avec Sabine, qu’on vient accueillir à la gare, puis un retour en arrière nous apprend qu’au commencement était Elsa, dite « la Jument » ; ensuite, plus loin, on comprend qu’il y en eut d’autres, Evelyne, Bénédicte, Odile… Émilie, qui est aussi la narratrice, nous conte son épopée sinistre auprès du répugnant goujat qu’à peine sortie des griffes de ses affreux parents elle a épousé sans doute par masochisme (« J’avais toute ma jeunesse rêvé d’être une autre »), dans un style un peu laborieusement primesautier, qui saisit cependant assez bien les manies langagières des uns et des autres (« À l’âge qu’on a, on connaît ses qualités et ses défauts, plus besoin de se cacher derrière son petit doigt, d’accord ou pas d’accord ? ») ; elle n’est pas avare non plus de remarques acerbes à propos de ses rivales multiples (« Elle était née vieille, le genre de Marie Poppins sans magie » ; « Elle n’avait pas que des membres de cheval, sa lèvre remontait trop haut quand elle bavassait, le bandeau de gencive jaillissait, presque mauve, plus large que les dents » ; « Sabine était juste une cruche insouciante, une carpe qui flotte au gré du courant. Mon mari avait l’air d’adorer ça, les carpes »). Cette misogynie qui s’ignore fait patienter, pendant que la pauvre femme garde tout ça pour elle et subit, sans cesser d’aimer son tortionnaire, des humiliations minutieusement détaillées qui se succèdent ainsi que les gouttes d’eau dans un vase.

     

    Problème de cordon

     

    Enfin, soudain, il est arrivé quelque chose d’imprévu. Dans ma lecture, s’entend. Ma liseuse est tombée en panne. Oui car j’ai fait l’acquisition d’une liseuse, c’est très pratique, les services de presse en version électronique reviennent moins cher aux éditeurs, ils sont moins encombrants pour moi, tout le monde est content. Seulement voilà, ça n’est tout de même pas magique, ces objets, il ne faut pas par exemple s’en aller dans les Hautes-Alpes sans s’être muni du cordon adéquat afin de recharger leur batterie, ils en ont une. Or, j’étais parti pour les Hautes-Alpes. Un coin magnifique, d’ailleurs vous pouvez le constater sur ma photo. Une nature splendide, une flore exceptionnelle, je pourrais vous parler longtemps de l’orchis, de l’astrance, du cirse très épineux et de la campanule en thyrse. Si seulement c’était le sujet.

     

    Big Bang

     

    Mais le sujet, c’est, voyons… le livre d’Alma Brami. Quand, quelques jours plus tard, de retour à Paris (car, grâce au Ciel, le contretemps s’était produit presque à la fin de mon séjour), j’ai pu en reprendre la lecture, j’avais du mal à me défendre de l’idée absurde que quelque chose se serait produit entre-temps dans l’histoire aussi, qu’un événement aurait surgi de lui-même pour apporter, à défaut de sens, un peu de variété dans la catastrophe conjugale dont l’auteure nous entretenait. Il faut dire que dans l'intervalle je m’étais diverti avec un ouvrage tout à fait passionnant sur le Big Bang, et je me trouvais sans doute sous l’influence des théories qui estiment que notre univers et d’autres peut-être seraient nés spontanément du pur et simple vide… Bien sûr j’ai été déçu. Le vase a simplement recommencé à s’emplir. Jusqu’à ce qu’Émilie se décide à faire une dépression. Alors ses enfants, devenus adultes, à force, se sont résolus à la prendre en main, la retirant de celles de son vilain mari. Soulagement. Et puis voilà.

     

    P. A.

     

    Illustration : spécimen de grande astrance photographié quelque part dans les Hautes-Alpes.


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  • https-_i.pinimg.comDe la belle ouvrage. Voilà la formule qui vient à l’esprit d’abord quand on lit le roman de Fabrice Humbert Comment vivre en héros. Un roman qui, comme l’annonce, en souriant, son titre, joue le jeu : gros, il le faut, embrassant toute une vie, avec les alternances de calme et de péripéties qui s’imposent, et le juste dosage de ruse et de naïveté. Un roman, par-dessus tout, qui reste un roman, c’est-à-dire une œuvre littéraire et non un pamphlet sociologique ou une nouvelle physiologie du mariage.

     

    Et pourtant. La vie dont nous suivrons le cours est bien celle d’un homme d’aujourd’hui, ce Tristan Rivière, fils d’un ouvrier communiste et résistant, qui, après avoir enseigné dans un collège difficile, deviendra maire d’une commune de banlieue, et dont la fille, renonçant in extremis à la finance, sera patronne de boîte de nuit. En arrière-plan, ce sont bien cinquante ans de l’histoire de France qui défilent. Dans L’Origine de la violence (Gallimard, 2009), adapté au cinéma avec un certain succès en 2016, il était déjà question, si je ne me trompe, d’Histoire. Mais, déjà, ce n’était pas tout.

     

    Scène originelle

     

    Tristan a dès le départ « un poids sur les épaules », et ce poids est double : un père « héros de guerre », un nom qui oblige — « Les choses étaient claires : Tristan, fils de héros et descendant étymologique d’un héros, n’avait pas le droit d’être un lâche ». Seulement voilà : lorsque son ami boxeur et entraîneur est agressé dans le métro, l’adolescent prend la fuite (1). C’est cette scène de « trente-huit secondes » qui, plus encore que sa naissance, va déterminer toute sa vie. Comme le réel lacanien, elle revient toujours, dirait-on, à la même place, et même si, quelques années plus tard, le « héros » sauvera, dans des circonstances semblables, celle qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants, la faute originelle exigera sans fin d’être rachetée et effacée.

     

    « La vie de Tristan Rivière, comme celle de tout homme, était enveloppée de possibles et, peut-être plus que tout homme, il était hanté par l’idée que cela aurait pu être différent, à cause de cette expérience originelle dans le métro »… Mais tout peut-il réellement être différent ? « Qu’est-ce qui échappe à l’aléatoire dans la vie ? » « Entre destin, hasard et personnalité propre, chacun se contorsionne dans son époque, elle-même héroïque ou ridicule »… Si on pense souvent à Kundera en lisant Fabrice Humbert, c’est que, comme l’écrivain tchèque, il entrelace à l’aventure individuelle et à l’Histoire la réflexion morale et philosophique. Que celle-ci ne soit pas d’une originalité particulière importe peu : le fait qu’elle soit là, non seulement comme un fil conducteur mais en tant que principe structurant qui détermine la narration, sauve celle-ci de la psychologie comme de la sociologie pour maintenir le livre en ce point d’équilibre qui fait, encore une fois, les vrais et beaux romans. Équilibre qui ne serait rien s’il ne reposait sur celui d’une écriture qui se déploie à la distance exacte entre empathie généreuse et lucidité ironique.

     

    Possibles narratifs

     

    Alors, bien sûr, comme des œuvres de Kundera lui-même, on peut penser que c’est un peu lourd. Fabrice Humbert, c’est un fait, ne lésine pas sur le commentaire. Et on a légèrement l’impression quelquefois qu’il veut montrer tout ce qu’il sait faire. La Résistance ? J’y étais ! La boxe ? Je m’y connais parfaitement. Et prof en grande banlieue ? Je le fus. L’apprentissage du para ? J’en sais jusqu’aux moindres méandres… Oui, mais tout cela avec tant d’enthousiasme et, disons-le, de facilité : car le pire est qu’il sait le faire, nous restituant avec une exactitude qui empoigne toutes les expériences qu’il évoque. S’en plaindra-t-on — et des multiples petits récits qui se lovent dans ce gros livre et auraient pu devenir chacun un bref roman à part entière ?...

     

    Et puis, il y a, bien entendu, autre chose encore. On s’en sera douté, répétons-le, dès le titre… Cette méditation sur les possibles et les impasses d’une vie, n’est-ce pas d’abord une réflexion sur les choix narratifs, et ce Comment vivre en héros (de roman) n’est-il pas une somptueuse et retorse mise en scène de l’écriture romanesque elle-même ? « Et là, le visage de Tristan, le visage engoncé dans sa rêverie d’un autre monde (…) (n’y avait-il pas une dimension où les événements se recréaient, revécus, réécrits, enfin conformes à la morale et à l’image qu’on a de soi ?), yeux perdus dans le vide, se crispait soudain, au moment où son poing s’écrasait sur le violeur »… On s’y croirait, décidément.

     

    P. A.

     

    (1) En cette rentrée, le noble art est vraiment à l’honneur (voir ici)…

     

    Illustration :Tristan et le Morholt, enluminure médiévale

     


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  • http-_feliphoto.e-monsite.comPourquoi les romanciers ou les cinéastes issus de pays protestants semblent-ils si sensibles au thème de la pédophilie ? Je m’étais déjà posé cette question à propos du beau récit de Sara Löwestam, Dans les eaux profondesSerait-ce que, étant seuls face à Dieu, les protestants, plus que les catholiques, ont nourri au fil des siècles une obsession pour la question du Mal ? Le roman américain, pratiquement en totalité, l’attesterait. Et dans nos sociétés où l’enfant est devenu une personne à part entière tout en restant, plus que jamais, symbole de pureté et d’innocence, la pédophilie est certainement l’expression la plus parfaite du mal extrême.

     

    « On a de mauvaises idées… »

     

    Inge Schilperoord, qui est par ailleurs psychologue judiciaire, va en tout cas au cœur du sujet, dans un premier roman qui a la rigueur et la précision des épures. Jonathan sort de prison : « La chemise qui d’après les déclarations de la victime aurait dû présenter des traces accablantes n’[a] pas été retrouvée ». Muni d’un « manuel thérapeutique » censé l’aider à prolonger la « préthérapie » entamée en détention, il rejoint sa mère asthmatique dans leur maisonnette proche de la mer et des dunes, l’une des dernières occupées dans ce quartier promis à la démolition. Après un ménage frénétique, il élabore un emploi du temps qui toucherait au comique absurde si l’on ne comprenait d’emblée que les comportements obsessionnels du personnage n’ont d’autre fin que d’élever le plus de digues possible contre le retour de la pulsion.

     

    Car, bien sûr, il y a quand même une autre maison occupée dans le quartier : justement, la maison voisine ; et elle est habitée par Elke, dix ans, dont on ne verra jamais la mère, accaparée par un travail assez imprécis. Pas de fatalité à l’antique dans tout cela, le récit de l’écrivaine néerlandaise baignant dans une atmosphère de conte vénéneux plutôt que de tragédie. Mais une progression superbement ménagée, au cours de laquelle on verra les résistances de Jonathan s’effriter inexorablement (« Ses jolies petites oreilles étaient émouvantes. Arrête. Il ne faut pas avoir de telles pensées. Avant de s’en rendre compte, on a de mauvaises idées. Des distorsions cognitives. Des mécanismes de justification. Ou autre chose de ce genre »). Jusqu’à ce que le « héros » réduise son cahier d’exercices en « boulettes de papier ridicules et inutiles » et que tout se mette en place pour le dénouement prévisible… lequel nous est brillamment retiré in extremis, pour être remplacé par un autre encore moins réjouissant.

     

    « Comme une séance de projection… »

     

    Pas une once de moralisme dans tout cela. Aucun commentaire ni discours. Nous sommes constamment placés au point de vue d’un être « très bon pour certaines choses, et même meilleur que d’autres », mais dont le Q. I. est « plus bas que la moyenne ». Et si rien n’arrive à proprement parler, l’auteure n’édulcore nullement les fantasmes toujours plus précis dont est la proie ce personnage qu’elle parvient malgré tout sans effort à rendre attachant. Pour le lecteur comme pour lui, tout dans cette histoire est exclusivement factuel, et les pensées sont des événements comme les autres, extérieurs à celui qui « examin[e] l’intérieur de sa tête, où des images (…) défilent comme s’il assistait à une séance de projection de diapositives ». Le credo de la psychothérapie (« Ce qui est mauvais, ce n’est pas la personne qui a commis les actes, mais ce sont les actes ») finit par encourager insidieusement cette schizophrénie qui conduit le sujet à s’observer dans le miroir comme « quelqu’un de très différent ». La « tanche » du titre, qu’il capture à l’épuisette et tente de garder en vie dans un aquarium, est-ce la fillette, qui partage sa fascination pour le poisson, ou lui-même, qui voit les mouvements de sa victime potentielle comme « des fils extrêmement fins qui les reli[ent] l’un à l’autre, une toile tendue, finement tissée » ?... En tout cas, une fois que l’animal est mort, « c’en [est] aussi fini de lui ».

     

    Ce n’est pas une étude de cas. Nous l’avons dit, tout, la petite maison étouffante, le quartier fantôme écrasé par une canicule quasi surnaturelle, baigne dans une atmosphère sournoisement onirique, que tous les détails matériels contribuent à accentuer. Surtout, ce qui fait bien de La Tanche un roman, et d’une force exceptionnelle, c’est la brutalité discrète avec laquelle Inge Schilperoord, comme elle le fait de son héros, met le lecteur face à lui-même et à son propre rôle : est-il là pour regarder le personnage s’enfoncer ? pour partager, horresco referens, ses désirs et ses fantasmes ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est à l’inconfort d’une position perverse que nous renvoie ce roman faussement simple et authentiquement vertigineux.

     

    P. A.


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