• Nouvel An, Juli Zeh, traduit de l’allemand par Rose Labourie (Actes Sud)

    fr.wikipedia.orgÇa commence dans l’inconfort : « Il a mal aux jambes (…). À chaque coup de pédale, ses orteils cognent contre le revêtement intérieur de ses baskets (…). Le cuissard de cycliste premier prix ne protège pas correctement des frottements, Henning n’a pas d’eau sur lui, et le vélo est clairement trop lourd ».

     

    Entre les enfants et la Chose

     

    Mais l’inconfort n’est pas seulement celui, temporaire, résultant de l’ascension d’une pente à 20 % quand on est mal équipé et qu’on manque d’entraînement… Henning et Theresa sont venus, avec leurs deux jeunes enfants, passer les fêtes de fin d’année à Lanzarote. Pourquoi Lanzarote ? Une impulsion d’Henning (on en comprendra la raison plus tard). Elle travaille dans un cabinet d’experts comptables, lui, dans une maison d’édition de livres pratiques. Ce sont deux jeunes bourgeois allemands éclairés, pour qui « le principal, c’est de ne pas faire comme leurs parents ». Henning a, comme on dit, tout pour être heureux. Certes, « il peine à trouver sa place entre le boulot et les enfants ». Comme Theresa « gagne mieux sa vie, il va de soi pour [lui] d’en faire un peu plus à la maison, et [elle] lui fait bien sentir qu’elle n’en attend pas moins ». Résultat : « les petits ont beau l’épuiser et lui casser souvent les pieds, il ne sait plus comment s’occuper seul ». Cependant, « il n’est pas à plaindre ! D’autres en bavent plus que lui ». Il faudrait simplement « qu’il arrête d’avoir mauvaise conscience ». Mais comment faire, dès lors qu’il y a « la Chose » ? « La Chose n’a aucune raison d’être. Elle n’a rien à voir avec Henning. À part le fait qu’elle l’habite ». Pour peu que ses pensées prennent la mauvaise direction, la Chose se déchaîne. Alors le cœur d’Henning « se met à battre la chamade », ses oreilles « commenc[ent] à siffler », «  ses bras le démang[ent] » et il a « du mal à déglutir ». Pas de cause organique à tout ça, personne n’y comprend rien.

     

    Bref, l’escalade d’un sommet de l’île, dans laquelle le personnage s’est lancé, apparaît non seulement comme une tentative compensatoire, ou un effort désespéré pour s’arracher à ce qui l’oppresse, mais aussi comme une allégorie de sa vie, vouée, dirait-on, au remboursement d’une dette mystérieuse et infinie. Cette figure du mâle malheureux en anti-héros est assez désopilante, comme l’est le portrait satirique, brossé par Juli Zeh, d’un couple moderne conforme au modèle dominant de l’élite bien-pensante. On n’en reste pourtant pas à cette tonalité, dans ce roman aux strates successives, dont l’originalité tient en grande partie à des rebondissements qui sont autant de changements de registre.

     

    Entre thriller et conte de fées

     

    Arrivé enfin au sommet, Henning constate qu’ « il y a un truc, mais [il] ne sait pas quoi ». Quelque chose l’attire dans une maison étrangement familière, habitée par une compatriote coiffée comme l’était jadis sa propre mère. Plongée dans un autre monde ? Retour d’un passé enfoui ? Henning se revoit ou se retrouve, enfant, découvrant cette curieuse demeure. Elle « est immense, elle lui fait penser aux châteaux de ses livres ». On y chante « Brüderchen, komm, tanz mit mir », comme Hansel et Gretel dans l’opéra d’Engelbert Umperdinck. De fait, Henning et sa jeune sœur, Luna, vont se retrouver abandonnés, plusieurs jours, seuls dans cette maison où veille, pensent-ils, un monstre, et que, dans leur angoisse, ils ne tarderont pas à mettre à sac, comme les jeunes héros du conte le font de la chaumière parentale, au premier acte de la féerie susmentionnée.

     

    On est passé, vous le voyez, au récit d’épouvante avec enfants. Entièrement au point de vue de Henning petit, il occupe une bonne partie du livre, c’est un peu beaucoup. Un souvenir, peut-être imaginaire, dans ce souvenir, mettant en scène un patineur tombé dans un trou de la glace et sauvé in extremis, laisse croire, par son symbolisme appuyé, à une solution de cet imbroglio psychologique et mémoriel par la pure fiction. On se demande, comme le feront Henning et Luna redevenus adultes, « si la réalité est autre chose que la somme de toutes les histoires que les gens se racontent ». Mais non. Pour finir, on basculera dans le thriller psychologique pur et simple, si j’ose dire, avec explication rationnelle (pas très vraisemblable, comme il se doit aussi), qu’on ne saurait révéler ici.

     

    C’est un peu dommage, malgré le brio de la construction. Reste le plaisir des portes successives ouvrant à chaque fois sur des chambres nouvelles, dans cette drôle de maison qu’a construite Juli Zeh. Et le sentiment qu’elle est un peintre acide et brillamment cruel du couple et de ses malheurs dans les sociétés avancées.

     

    P. A.

     

    Illustration : Arthur Rackham, 1909


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