• Oublier Klara, Isabelle Autissier (Stock)

    photo Pierre AhnneFeu l’Union soviétique fait couler bien de l’encre. Celle des écrivains russes, ce qui est un peu normal. Mais aussi celle de tout le monde. Serait-ce plus confortable de partager l’universelle horreur devant des faits bien connus et cent fois répétés, plutôt que d’évoquer des dictatures moins souvent décrites ou plus proches ?... Ne nous plaignons pas : cette fascination pour les faces les plus sombres de l’URSS nous a valu récemment, par exemple, en France, le remarquable roman de Michel Jullien, L'Île aux troncs.

     

    Quitter Mourmansk

     

    Elle nous vaut aujourd’hui Oublier Klara, d’Isabelle Autissier. J’en étais plus ou moins resté à la vague idée qu’elle était navigatrice, mais cette personnalité investie par ailleurs dans des causes auxquelles on ne peut qu’adhérer a, paraît-il, troqué depuis longtemps le gouvernail pour la plume. Isabelle Autissier n’utilise sans doute pas de plume au sens littéral, cependant elle aime les oiseaux. Son héros aussi. Il s’appelle Iouri, il est ornithologue. En 1994, à vingt-trois ans, il a quitté la Russie pour les États-Unis, fuyant les souvenirs d’une enfance et d’une adolescence passées sous le joug d’un régime écrasant et d’un père, Rubin, patron pêcheur brutal, qui voulait faire de lui un homme. Alors que ses penchants l’orientaient plutôt vers son propre sexe et les créatures ailées : enfant, il s’évadait en « quittant ce corps mal aimé, (…) fermait les yeux, étendait ses ailes et s’élançait (…). Le port, sous lui, perdait sa laideur. La neige souillée du quai s’estompait ». Mais, vingt-trois ans après son départ, retour à Mourmansk : Rubin, mourant, le charge, sur son lit d’hôpital, de mener des recherches afin de savoir enfin pourquoi sa propre mère, Klara, a été arrêtée pendant les années d’après-guerre, et ce qu’elle est devenue. Contre toute attente, ces recherches aboutissent. Elles conduisent dans une île proche de la Nouvelle Zemble, loin vers le Nord, au pays des Nenets. On y saura à la suite de quels événements la grand-mère de Iouri, scientifique tirée du goulag pour rechercher du minerai en ces années de course à l’atome, a disparu sans laisser de traces.

     

    Pour arriver jusque-là, on aura découvert successivement le destin des trois personnages principaux, en un recul progressif dans le temps assez habilement construit. En chemin, il aura fallu réentendre tout ce qu’on a lu cent fois sur le régime soviétique, sous Staline et après : misère matérielle, répression, trahisons des proches… Isabelle Autissier nous révèle doctement que « le 9 mai célèbre la victoire de la Grande Guerre patriotique », et que celle-ci fut particulièrement atroce en URSS. Elle dit aussi des choses un peu curieuses : « La période d’après-guerre [a] été la pire ou, plutôt, la plus extensive de la répression » (on m’avait toujours parlé de la grande terreur des années 1930…) ; Gorbatchev a été « élu à la tête du Comité central du PC en remplacement du cacochyme Andropov » (et ce pauvre Tchernenko, alors ?)… On apprend aussi quelques détails moins connus concernant les recherches soviétiques dans le domaine nucléaire. Au total, tout cela ressemble trop à un ixième dossier de presse pour que le lecteur de romans puisse en être ému.

     

    Écailles, pavots et chatons

     

    Mais, heureusement, il y a les bateaux. On ne se refait pas… Voilà ce qu’elle sait rendre intéressant. Quand elle nous parle d’un vieux chalutier pour la pêche dans le Grand Nord, avec sa « passerelle de commandement très avancée dégage[ant] un long pont de manœuvre dominé par deux portiques de charge » et, « sur l’arrière, la porte basculante qui laissait passer les chaluts », on sent qu’elle revit. Et lorsqu’elle décrit les campagnes de pêche, les moments où le chalut remonte et où il faut achever de le hisser « à la force des bras », avant qu’il ne déverse sur le pont son contenu, « cette masse chatoyante, ondulante, vibrionnante », dans « l’odeur fraîche et musquée à la fois » et « le chuintement des écailles », on se rappelle qu’elle a été spécialiste en halieutique (vous chercherez ce que ça veut dire, soyons pédagogue).

     

    D’ailleurs, ce n’est pas seulement la mer et ses habitants, non plus que ceux du ciel, qui inspirent l’auteur de L’Amant de Patagonie (Grasset, 2012). Dès qu’il est question de la nature en général, la voilà dans son élément. Comme son personnage, elle « tomb[e] en arrêt devant le jaune vif d’un pavot arctique, le rose fuchsia d’un épilobe ou d’une saxifrage, la douceur d’un chaton de linaigrette ». Même la nuit polaire et ses – 30° l’enchantent.

     

    Il est vrai que le septentrion extrême aussi est passablement à la mode… Mais pas de soupçons perfides : à la différence de ce qui se passe quand elle parle de celle des hommes, on perçoit, quand notre écrivaine évoque la sauvagerie du monde, une vraie passion — de celles (ça n’est pas toujours le cas) qui font écrire. Et à lire les aventures de Klara parmi les Nenets ou les voyages de Rubin en mer de Kara, on se prend à rêver au beau roman d’aventures maritimes et polaires, façon Jack London, qu’Isabelle Autissier pourrait écrire. Sans idéologie ni indignation consensuelle.

     

    P. A.


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  • Commentaires

    2
    Fabienne
    Mardi 25 Juin à 15:25

    Merci pour cette belle et engageante restitution! D'elle j'avais lu "Soudain,seuls", sans idéologie et sans indignation, et franchement j'avais trouvé ça formidable. Des amoureux perdus sur une île, soumis à l'épreuve ultime de la solidarité et de la solitude à deux...

      • Mardi 25 Juin à 15:56

        Là, je n'irais pas jusqu'à dire "formidable", mais tout ce qui a trait à la mer est très prenant. Dommage que les personnages soient plus convenus.

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