• « Je l’ai trouvé joli peut-être, ou j’ai éprouvé pour lui cet infect sentiment de pitié que j’ai si souvent éprouvé devant les choses, surtout les petites choses amovibles en bois ou en pierre, et qui me faisait désirer les avoir sur moi et les garder toujours, de sorte que je les ramassais et les mettais dans mes poches, souvent en pleurant, car j’ai pleuré très vieux, n’ayant pas évolué au fond côté affections et passions, malgré mon expérience. »

    Beckett, Malone meurt

     

    photo Pierre Ahnne


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  • « Elle était dans sa boutique comme l’effigie des lundis de fin d’hiver ou de l’automnephoto Pierre Ahnne revenant, des heures très basses où la vie, si l’on n’y prend garde, a tôt fait de nous entraîner. Laide, mal soignée, couleur de pomme de terre, elle avait aussi la voix terreuse, éteinte qu’on prêterait à celles-ci lorsqu’on s’avise d’y songer. Elle ne pensait qu’à faire son bruit de pomme de terre avec d’autres bonnes femmes qui lui ressemblaient. On était là, le filet à provisions dans une main, l’argent des commissions serré dans l’autre, et les deux pecques continuaient comme si de rien n’était, faisaient avec leurs voix, disaient interminablement des choses grises tirant sur le brun. »

    Pierre Bergounioux, La Mort de Brune


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  • photo Pierre Ahnne

    « Ce que fera une truie quand on la mène à la soue, on peut bien l’imaginer. Sauf qu’une bonne truie comme ça a la vie plus facile qu’un homme, c’est qu’elle est faite au vrai d’une espèce de chair et de graisse, et ce qui peut lui arriver par la suite c’est peu de chose, tant qu’elle a sa pâture : elle mettra bas encore, tout au plus, et au bout de sa vie il y a le couteau, ce qui au fond n’est pas non plus très grave ni très palpitant : avant qu’elle ait remarqué quoi que ce soit — et que peut bien remarquer une bête comme ça — elle est déjà crevée. Un homme en revanche, ça vous a des yeux, plein de choses là-dedans et tout mélangé ; il peut penser le diable et ne peut pas ne pas penser (terrible, sa tête) à ce qui lui arrivera. » 

    Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz


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  • « Alors ceux qui furent appelés se mirent debout hors du tombeau.

    Avec la nuque, ils ont fait aller la terre en arrière ; du front, ils ont percé la terre comme quand la graine germe, poussant dehors sa pointe verte ; ils ont eu de nouveau un corps.

    Il y avait un grand soleil ; une grande belle lumière est venue sur leurs mains, sur leurs habits, sur leurs chapeaux, sur leurs barbes, sur leurs moustaches. »

    C. F. Ramuz, Joie dans le ciel

     

    photo Pierre Ahnne


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  • photo Pierre Ahnne

     

     « Le corps, en effet, ne rachetait point par la pureté ou l’opulence des formes la mauvaise impression de cette tête ingrate. Malgré ses trente ans prochains, il était resté maigrillon, anguleux, comme celui d’une pensionnaire mal nourrie et minée de secrètes luxures. Le cou grêle s’emmanchait durement au-dessus de deux salières où s’accumulait l’ombre. Les bras eux-mêmes, que la maturité arrondit et capitonne chez les plus sèches et jusque chez les vieilles filles, demeuraient fuselés et sans grâce, avec le coin de l’épaule un tantinet montant et le coude irrémissiblement pointu. Sur les hanches étroites, le buste se dressait d’une venue, tout à fait plat par devant, et bossué par derrière de deux petits monticules à l’arête des omoplates, si bien que la poitrine semblait sens devant derrière. Seules, sous la croupe ravalée et le ventre de limande, les jambes pouvaient passer pour belles ; jambes de garçonnet, d’ailleurs, mais dont la cuisse un peu creuse, le genou saillant, la cheville menue et le mollet attaché haut avaient une sveltesse élégante. »

    Jean Richepin, La Glu


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