• Petits oiseaux, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Actes Sud)

    Petits oiseaux, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Actes Sud) La langue des oiseaux est dans l'air… J'ai fait ailleurs l'éloge du beau roman de Claudie Hunzinger, où pour finir il n'est pas tant que ça question d'oiseaux, mais qui parle du Japon et d'une Japonaise. Dans le livre de la Japonaise Yôko Ogawa, au contraire, les oiseaux tiennent une grande place. Ce livre met en scène deux frères, « l'aîné » et « le cadet », plus tard surnommé « le monsieur aux petits oiseaux ». Pas d'autres noms. Le premier ne parlera jamais d'autre langue que cette langue « pawpaw » qui est peut-être le « langage oublié de tous que représent[e] le gazouillis des oiseaux ». « Dans l'enchaînement des syllabes, il y avait des modulations et des blancs originaux que personne ne pouvait imiter. Et même quand le frère aîné se contentait de simples monologues, il semblait chanter pour quelqu'un qu'il était le seul à voir ». Cette langue, le cadet la comprend mais ne la parle pas, ce qui est significatif de sa position intermédiaire, entre l'univers de son frère et celui des autres humains. Le roman ne raconte rien d'autre que le trajet de ce personnage qui ne cessera de s'éloigner de la réalité généralement admise pour rejoindre et égaler enfin après la mort de son aîné le modèle que celui-ci incarnait.

    C'est-à-dire ? Le monde des deux frères est-il celui de l'enfance ? Le titre japonais, « Kotori », peut, paraît-il, signifier aussi bien « petits oiseaux » que quelque chose comme « ravisseur d'enfants » — mystères de cette langue… Oiseaux et oiseleurs, en somme. C'est à tort que le héros sera un temps soupçonné d'avoir violé une fillette mais il finira par recueillir et élever un oisillon. Il est vrai qu'il y a plus d'un point commun entre les oiseaux et les enfants, dont les « pieds miniatures » sont « plus fragiles que les ongles des pattes des perruches d'Australie », et les mollets « plus vulnérables que le ventre des moineaux de Java ». Par ailleurs, notre personnage anonyme, sommé le jour de son départ à la retraite de faire un discours, répondra par le chant de l'oiseau à lunettes, que son frère lui avait appris…

    En tout cas, ce monde, que Yôko Ogawa reconstruit minutieusement sous nos yeux, est un monde plat. Je ne dis pas un monde pauvre. S'il est sans profondeur, c'est que le sens y est tout entier , dans une sorte de matérialité derrière laquelle rien ne se cache : « Les oiseaux à lunettes avaient un chant encore plus pur que celui de l'eau, du cristal ou de toute autre chose au monde, ils élaboraient une dentelle de voix cristalline, dont en se concentrant on aurait presque pu voir se détacher les motifs dans la lumière ». L'étrangeté de cet univers tient à sa transparence. Et la force singulière du texte de l'écrivaine japonaise est dans la radicalité tranquille avec laquelle elle nous confronte à une énigme dont il serait vain de chercher le mot ailleurs qu'en elle-même.

    D'où le caractère minutieusement factuel du récit : évocations de sons, bien sûr, d'instants et d'éclairages (« La lumière se déversait équitablement sur les roses »), gestes, surtout, de la vie quotidienne, qui se cantonne à un espace étroit, les deux frères se contentant de prévoir et de mettre au point dans le moindre détail des voyages qu'ils n'accomplissent jamais — faire soigneusement les bagages constituant l'aboutissement de l'entreprise. Il est vrai que « la cage n'enferme pas l'oiseau. Elle lui offre la part de liberté qui lui convient ».

    Chaque mercredi on achète une sucette, qu'on ne consommera pas avant le mardi soir. On nettoie tous les jours, avec un soin maniaque, la volière du jardin d'enfants. On écoute un grillon enfermé dans une « boîte à insectes » qu'il convient de graisser avec « le sébum qui brille sur un visage », de préférence « celui des petites filles ». La vie est une suite de rituels, apparemment absurdes mais prenant toute leur importance dans un quotidien qui, tour de force de Yôko Ogawa, finit par nous sembler plus naturel que le nôtre. Les épisodes se succèdent sans construire vraiment une intrigue : le frère, la jeune femme de la bibliothèque, le vieillard au grillon, l'oiseau blessé, il en va de ces figures comme des personnages de conte croisés sur le chemin mystérieux qui mène cependant à un dénouement nécessaire. Et c'est bien sur le ton du conte que Yôko Ogawa mène ce récit qu'imprègne une magie discrète, où, si les bengalis agitent leurs ailes, c'est qu'ils sont « tout fiers devant la directrice du jardin d'enfants », où même une abeille va « se poser discrètement sur le rebord de l'assiette de chocolats ». Pas de frontière ici entre monde animal et monde humain, les hommes comme les oiseaux et les insectes participant d'une même réalité donnée dans sa calme évidence. Et ce sont aussi du même coup les différences entre les genres littéraires qui se brouillent, dans l'opération paisiblement subversive à laquelle Yôko Ogawa se livre sans éclats ni bruits parasites, à l'image de ses héros au chant limpide.

     

    P. A.

     

    photo http-_a54.idata.over-blog.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 29 octobre 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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