• Pourquoi Ramuz ?

    www.musees.strasbourg.jpg On dit « billet d’humeur » ça ne veut pas forcément dire mauvaise humeur. Ce qui dicte le billet ce peut être par exemple la perplexité de voir que tel auteur, même bien connu, n’est pas forcément lu autant qu’il le devrait. L’envie de comprendre pourquoi on croit qu’il le devrait. On n’aime pas on n’a pas à se poser de questions, ce qui déplaît saute aux yeux tout de suite, quand on aime c’est plus difficile. On dit j’aime Ramuz au fond qu’est-ce qu’on veut dire. Le démêler c’est débrouiller du même coup quelque chose de soi. Et si d’autres peuvent tirer de ce débrouillage l’envie de lire de plus près ce qui en fait l’objet, on n’aura pas perdu son temps. Spécialement s’agissant de Ramuz, dont on entend encore ici ou là que « sa véritable vocation » fut « l’étude des mentalités et des coutumes des habitants de son terroir ». Le « renouvellement » du « roman paysan ». Ça nous aurait fait une belle jambe.

     

    Quelqu’un m’a offert Vendanges, publié, comme d’autres textes de Ramuz, par les éditions Séquences, à Rezé, près de Nantes. Ce bref récit autobiographique m’est soudain apparu comme donnant à voir dans son raccourci quelque chose d’essentiel à l’œuvre. D’abord ces souvenirs des vendanges auxquelles participait l’enfant de dix ans semblent appartenir à la littérature du « terroir » dont le Vaudois serait donc un représentant patenté. Puis, peu à peu, à force d’arrêts sur des objets, de grossissements soudains, d’images, le texte, à sa manière tranquille et sans en avoir l’air, déstructure l’univers décrit et le reconstruit autrement. Édifiant un lieu fantastique, le pressoir, fait d’ombres, de lumières et de perceptions éclatées. « Le monde tient tout entier dans le pressoir… mais il tient tout entier partout… car où qu’on se trouve est la plénitude, et c’est qu’on la porte en soi-même ».

     

    Le monde. En ce qui me concerne j’éprouve une certaine réticence vis-à-vis de cette notion revenue en faveur après le déclin du structuralisme et du marxisme. J’ai grand-peur que le monde n’existe que dans l’imagination des personnes, avides de croire qu’au-delà du langage se déploie un tout ordonné dans lequel elles auraient leur place. Il me semble bien que ce qui pointe entre les mots est plutôt du domaine du chaos et de l’effroi. Mais qui suis-je pour avoir un avis sur ces choses. Et ça ne m’empêche pas d’aimer Ramuz, parce que le monde qu’il recrée est un univers de langage, et que son geste sans cesse répété de destruction et de recomposition ébranle la seule réalité à laquelle nous ayons à mon sens accès, celle qui nous apparaît à travers le filtre du langage. Même si lui n’aurait peut-être pas été d’accord là-dessus. Un texte c’est un texte pas les opinions d’un monsieur, il est bon de répéter de temps en temps ce genre de truismes puisqu’il semble qu’ils aient tendance à cesser d’en être.

     

    La violence paisible du geste de Ramuz je la retrouve partout dans l’œuvre. L’éboulement inaugural de Derborence, cette « confusion de tous les éléments où on ne distinguait plus ce qui était bruit de ce qui était mouvement », est emblématique. Les descriptions chez Ramuz font lentement voler en éclats l’objet décrit, c’est-à-dire l’idée qu’on se faisait de la manière de le décrire, pour fabriquer un autre objet, biscornu, étrange, inquiétant, vraiment pas du tout réaliste. Ainsi dans Le Garçon savoyard, curieux roman encore plus méconnu que les autres, ce paysage :

    « Par-dessus les châtaigniers ronds, qui étaient disposés plus bas qu’elle comme beaucoup de ballons prêts à partir, on voyait sur sa droite l’embouchure du Rhône, et le Rhône hors de son embouchure faisait une barre jaune dans l’eau. On voyait la plaine du Rhône plate comme une feuille de papier. On voyait en face de soi les montagnes être carrées ou triangulaires. Dans le haut, elles étaient séparées les unes des autres, mais plus bas étaient réunies, formant ainsi un haut talus où des morceaux de verre, qui étaient les rochers, auraient été plantés tout droits… Et sur toute la pente il y avait les maisons éparses qui étaient comme un vol de pigeons qui se serait abattu pêle-mêle dans le vert des prés ».

     

    Le cadre montagnard avec ses décrochements et ses angles inattendus aide à ces effets de juxtaposition, de diminution et de grossissement, de rupture. Mais le style immédiatement reconnaissable de Ramuz, les ellipses dans le récit, les répétitions dans la phrase, les « et », les « il y a », les fausses maladresses de celui qui soulève et déplace, avec des han de bûcheron serein, de vastes portions de matière, tout tend à cela. Le fameux « on » de Ramuz, les passages du « ils » au « nous », le morcellement de la voix qui en fait un entrelacs de voix mêlées, plutôt que d’orchestrer un improbable chœur rural, affirme au niveau de l’instance narrative le même refus des points fixes et des habitudes rassurantes.

     

    Les récits de Ramuz ne parlent que de ce refus. Dans les endroits les plus paisibles et les plus innocents il y a toujours, comme dans Joie dans le ciel, son plus beau roman si l’on en croit Jacques Chessex, quelqu’un pour aller voir ce qui se passe « de l’autre côté ». C’est en cela que Ramuz touche à la fable ou au mythe. Le diable, chez lui, n’est jamais loin. Et à l’image du soldat de l’Histoire, il se trouve toujours certains hommes pour avoir envie de l’écouter, de traverser l’écran des apparences, et de tout mettre sens dessus dessous. Même quand une fin apparemment heureuse vient in extremis tout remettre en place (« parce qu’il y a un ordre »), leur transgression demeure inscrite dans les mots du grand écrivain suisse.

     

    P. A.

    photo www.musees.strasbourg.jpg

     


  • Commentaires

    4
    gilles
    Vendredi 28 Juin 2013 à 18:04
    J'aime beaucoup, cher professeur. Absolument d'accord sur la question de savoir pourquoi l'on aime, si épineuse. Il y a tellement de mauvaises raisons de trouver un texte bon, qu'il est parfois rassurant que quelqu'un en pointe de bonnes. Merci.
    3
    Samedi 11 Février 2012 à 12:21

    Merci, Fabienne. Je te recommande en particulier "Joie dans le ciel": je suis assez d'accord avec Chessex, c'est peut-être le plus beau.

    2
    Vendredi 10 Février 2012 à 17:01
    Très beau texte qui me donne envie de me plonger dans les oeuvres de cet auteur un peu oublié. J'ai lu il y a bien longtemps "Derborence" et je me souviens combien j'avais été touchée par cette langue aux tournures rudes, presque impersonnelles, et qui mettait pourtant le lecteur en immédiate proximité de sensibilité avec les personnages. Tu en parles très bien.
    1
    Samedi 4 Février 2012 à 18:03

    Oh mais c'est moi qui te remercie, auteur de ce commentaire si élogieux, malgré le "professeur", une épine dans cette rose. Je n'ai d'ailleurs pas l'impression d'être allé au bout de mes raisons d'aimer Ramuz, qui ont sans doute aussi à voir avec mon goût des "voix" et de la littérature qui joue avec l'oral (Thomas Bernhard, Céline, Beckett...). Donc, à suivre.

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