• Quarantaine, Jim Crace, traduit de l'anglais par Maryse Leynaud (Rivages poche)

    http-_wp.production.patheos.comHasard des lectures et des publications… : je parlais la semaine dernière du roman d’Alain Blottière, Comment Baptiste est mort, dans lequel le désert et ses grottes jouent un rôle essentiel. Il en va de même du livre de Jim Crace, à propos duquel on a pu aussi, à tort, parler de thriller. Mais là s’arrête le parallèle, tant les deux entreprises, remarquables l’une comme l’autre, sont différentes par ailleurs. Ancien ou Nouveau Testament, il existe une tradition du roman « biblique ». Pour le meilleur et pour le pire, de grands auteurs (Thomas Mann dans un de ses chefs d'œuvre, Joseph et ses frères), ou de moins grands (Lewis Wallace avec son Ben Hur, Louis de Wohl et son Témoin de la neuvième heure) se sont emparés du texte dit sacré et coulés dans ses plis avec des bonheurs divers. Le splendide et malicieux récit de Crace, paru en 1997 dans son édition anglaise puis, en traduction, d'abord chez Denoël l'année suivante, semble à première vue prendre leur suite. Mais l'écrivain britannique y joue avec les règles du genre et avec le lecteur de manière à déjouer les attentes de l'un et les pièges de l'autre.

     

    Le désert comme terrain de jeu

     

    Tout se présente bien, d'une certaine manière, comme un jeu : prenez le désert de Judée, entre Jérusalem et Jéricho, cadre d'un grand huis clos à ciel ouvert qui élimine d'emblée tout risque de pittoresque historicisant — on pourrait être à peu près n'importe quand ; mettez-y un marchand rusé et sa femme, égarés là ; ajoutez cinq pénitents diversement illuminés, venus faire retraite pendant quarante jours dans des grottes ; parmi eux, un Grec imbu de lui-même, un vieux juif malade, un villageois « venu des déserts du Sud », une femme stérile ; et un jeune Galiléen nommé Jésus, très exalté — « Il allait rencontrer Dieu ou mourir, point final. C'était pour ça qu'il était venu ». Question : que va-t-il se passer ?

     

    Parler, comme le fait la quatrième de couverture, de « roman d'aventures, aussi palpitant qu'un thriller » est un peu une tromperie sur la marchandise : le roman de Jim Crace est palpitant, mais beaucoup plus subtil qu'aucun thriller, même retors ; et cela se voit d'abord en ce qu'il est palpitant alors même qu'il ne s'y passe, contrairement aux lois générales du thriller, à peu près rien : tout ici est affaire de glissements et de feintes internes aux pensées et aux désirs de chacun des personnages, à leurs relations, à leur vision d'un monde qui joue lui-même à osciller entre surnaturel et réalité très concrète.

     

    « … le pour-toujours du monde » 

     

    En fin de compte, miracle ou pas ? Parabole ou pas parabole, que cette histoire qui met en scène le (peut-être) futur Christ, mais dont le héros possible est un marchand, lequel n'hésite pas à proclamer : « Le commerce est la plus grande épreuve de l'homme. C'est là qu'il montre sa force, sa valeur, sa piété. Acheter et vendre est tout aussi spirituel que prier ou se passer de nourriture »…? Si on ne peut pas répondre sans ambiguïtés à ces questions, c'est que Crace laisse en permanence du jeu entre les éléments de son dispositif, maintient avec son propre récit une distance qui n'est pas due seulement à la présence d'un humour pourtant indéniable. En rendant justice à tous ses personnages, l'auteur de Quarantaine interdit au lecteur d'opter pour l'un plutôt que pour l'autre et maintient son propos dans une espiègle incertitude. Le marchand Musa est brutal, cupide et manipulateur, mais, quand il « vend » Jésus aux autres, il est impossible de décider si son discours est pur « baratin » commercial : « "Ce n'est pas simplement quelqu'un qui cherche ses moutons ou ramasse des œufs. (…) C'est un guérisseur, et son troupeau est fait d'hommes. Ses œufs sont…" Non, aucune idée ne lui venait pour les œufs. "Il y a de la sainteté en lui". »

     

    De tout ce qui précède, il ne faudrait pas conclure que le roman de Jim Crace ait rien d'abstrait. Le corps, assoiffé, affamé, concupiscent, y tient une grande place. Les gestes de la survie y sont décrits avec une précision parfois hallucinante. Les animaux y jouent leur rôle comme les hommes, et le désert en est peut-être le personnage principal, qui manipule tous les autres : « Un ou deux élus, très rares, étaient récompensés de leur quarantaine par des révélations sacrées. Le désert les laissait passer sur des chemins raides et étroits, à travers les silhouettes attendries des collines, vers leurs dieux attentionnés. Et là, il étirait ses horizons gris pour révéler les armées lointaines qui approchaient avec leurs phalanges étincelantes de lances, les rois et les prêcheurs venus d'ailleurs, chargés de présents et de prophéties, la lenteur et le pour-toujours du monde ». Grâce à un usage récurrent et parfois désopilant de la personnification, tous les éléments de la nature prennent vie. Et le récit d'une tempête nocturne constitue un petit chef-d'œuvre en soi, posé dans un équilibre précis entre humour et grandeur épique.

     

    Avec un grand T

     

    Car ce texte inclassable joue aussi, et peut-être d'abord, avec les textes : mythes, épopées et, avant tout, le Texte avec un grand T, bien entendu : « Les anges s'envoleraient de leur aire dans le ciel et viendraient le prendre par les bras pour le ramener en Galilée. Grâce à leurs bons soins, il ne se cognerait même pas le pied contre une pierre »… Pour apprécier, notre lecteur pourra se reporter à Luc 4 (10) ou à Matthieu 4, et au récit de la fameuse tentation, dont on le laissera savourer lui-même la version qu'en donne Jim Crace. Il y verra combien « il est facile de faire des contes », pour citer un auteur bien différent. Car c'est aussi une morale possible à tirer de ce problématique apologue. Le marchand Mousa, pour l'art de captiver et de séduire un auditoire, ne doit rien à ceux des Mille et Une Nuits. On imagine, une fois revenu sur les places publiques, l'usage qu'il fera de l'histoire de Jésus. Mais peut-être le parti qu'il saura en tirer sera-t-il d'autant plus grand que, sans aucun doute possible, il y croit. Faut-il voir en lui un double du romancier ? Ce serait bien dans la manière, indécidable et ironique, de l'auteur de Quarantaine.

     

    P. A.

     

    Une première version de texte est parue le 11 juin 2016 sur le site du Salon littéraire.

     


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