• Quitter Paris, Stéphanie Arc (Rivages)

    museedutextile.comEt ils appellent ça un (premier) roman : à première vue sans vrais héros, sans fiction, sans grands problèmes et, par-dessus tout, sans histoire… Ces jeunes gens ne respectent vraiment plus rien.

     

    Tant mieux pour nous. C’est plus drôle et surtout tellement plus surprenant. On ne prétendra pas résumer le livre de Stéphanie Arc, ce serait un abus de langage. Essayons plutôt de décrire le dispositif qu’elle met en place. Chaque chapitre commence par l’expression d’un désir : « Je voudrais un chien » ; « Ce qui me manque (…), c’est de faire du sport tous les jours » ; « Je voudrais vivre au milieu de la nature » ; donc, il faut quitter Paris pour la campagne ; ou, plutôt, non, acheter une résidence secondaire… L’énoncé du vœu est aussitôt suivi du détail minutieux de toutes les raisons qui le rendent irréalisable, et contraignent, du coup, à passer au suivant : le chien « doit bien sortir pour faire pipi », c’est contraignant ; faire du sport en ville « requiert une vigilance extrême, on est loin, très loin de sa version contemplative » ; « gratter la terre au pied des arbres » parmi les passants et les voitures, non ; quitter la capitale, la compagne de la narratrice ne veut pas en entendre parler… Bref : retour au point de départ, à savoir un studio exigu. « Au fond je m’en fous », dit-elle. Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Seulement, ce que je voudrais (…), c’est un chien ».

     

    Macédoine

     

    On mesure l’ironie qui imprègne toute l’entreprise, et se donne libre cours lorsque, à chaque fois, notre héroïne (?) traverse le stade du fantasme, prélude à la désillusion (« Je puise dans le tronc des bananiers une sève légèrement âpre, les palmiers m’offrent leurs noix nourricières et leurs feuilles un toit contre la pluie d’orage. Le bambou fournit les fibres du hamac… », etc.) Ironie encore renforcée par le côté patchwork d’un texte où viennent s’insérer messages publicitaires, petits tableaux synthétiques à deux entrées, messages diffusés par les applications du téléphone. Le tout parfaitement (et absurdement) logique, mais formant un chaos joyeusement bondissant, où alternent les phrases brèves et interminables, le familier et le soutenu.

     

    Au fond, plutôt qu’un roman, ne serait-ce pas une satire, ce genre fort ancien qui « mêle les genres, les formes et les mètres », et « censure les mœurs publiques » (comme dit le Robert) ? Satura, en latin, signifiait d’abord, chacun le sait, quelque chose comme ragoût ou macédoine. Dans la macédoine de Stéphanie Arc, on trouve un peu de tout, et par conséquent aussi certains ingrédients… du roman. Car, à y regarder de plus près, les tentatives répétées de la narratrice anonyme forment, le temps s’écoulant insensiblement d’un cycle à l’autre, une espèce d’histoire. Histoire d’amour d’aujourd’hui, entre deux filles qui ont la passion raisonnable et veulent rester chacune ce qu’elles sont. Et il y a aussi, malgré tout, quelques problèmes de notre temps : dans le monde où s’impose le modèle de la métropole, qu’est-ce, en fin de compte, qu’une ville ? qu’est-ce que la nature ? la province ? Où aller, alors que, où qu’on aille, on n’a plus « le sentiment d’être à l’extérieur » ?

     

    « Corde raide »

     

    Surtout, on trouve, dans Quitter Paris, ce qu’il faut bien se résoudre à considérer comme des personnages. Un, en tout cas, celui (celle) qui parle, et compose pour nous, mine de rien, un réjouissant autoportrait, en funambule hésitant perpétuellement « sur la corde raide, tendue entre crainte et désir ». Autour d’elle, finement et précisément esquissés, une sœur, des parents, une amante, une adolescence à Cholet (voir « le tube de Théodore Botrel ») : « Je me revois (…) dans la triste C. aux rues écrasées de lumière, pendant que mes parents s’étaient enfuis au volant de leur camping-car (…). À force d’aller du salon à la cuisine, de la chambre à la salle de bains, du bureau à la véranda, on finit par noircir une page blanche »…

     

    La naissance d’une écrivaine ? Non seulement un roman, en fin de compte, mais un roman de formation ? Peut-être. Cependant, en style de satire, on dira que Stéphanie Arc fait pour le moins subir au genre un sacré lifting.

     

    P. A.

     


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