• photo Pierre Ahnne

     

    « Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s’est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l’albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui l’enveloppait de cette forme indécise qu’ont tous les cadavres en costume. »

     

    Flaubert, Par les champs et par les grèves


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  • retrographik.comL’auteur lui-même est un sujet de roman. Né à Alexandrie dans les années 1920 (mais quand exactement ?), jeunesse dorée, scolarité au Victoria College, qui fut fondé par la Grande-Bretagne pour contrer l’influence des jésuites sur la jeunesse aisée d’Égypte ; puis études de médecine ébauchées au Caire, mollement reprises et abandonnées à Paris, séjours à Londres. Écœuré par le régime de Nasser, Waguih Ghali quitte définitivement son pays à la fin des années 1950. Il vit à Londres encore, à Stockholm, en Allemagne, fait les métiers les plus divers, dont ceux de docker et d’ouvrier. Se suicide en 1969. Laissant un roman inachevé, un journal, et ce Beer in the Snooker Club, paru à Londres en 1964 et qui a fait sa gloire dans le monde anglo-saxon. Une première traduction est parue chez Robert Laffont en 1965, sous le titre Les Jeunes Pachas, qui mettait l’accent sur l’aspect socio-historique du roman. Le titre choisi aujourd’hui par L’Olivier privilégie une autre et peut-être plus originale facette.

     

    « C’est à cause de Londres… »

     

    Les spécialistes du roman biographique en seront pour leurs frais : l’écrivain égyptien s’est en grande partie chargé lui-même du travail. Comme lui, Ram, son narrateur, est pauvre au sein d’une famille copte, riche et puissante. « Je vivais dans le sillage de leur fortune », dit-il. Et le premier chapitre nous plonge dans cette vie, faite de mondanités, de beuveries, de fausses disputes avec son ami d’enfance Font et avec Edna, la belle et riche juive qu’il aime. On ne comprend pas encore les causes de son cynisme ni celles de son tourment. La suite du roman va les déplier lentement, avec une impitoyable subtilité. Ça commence par un retour en arrière de quelques années, lorsque les deux amis, à Londres aux frais d’Edna, ont découvert ce que c’était que d’être, par exemple, égyptien dans la capitale de l’empire, fût-il déclinant. « Tout cela, c’est à cause de Londres », affirme Ram. « C’est (…) pour avoir appris qui était Rosa Luxemburg (…), c’est à cause de mes lectures de Koestler, d’Alan Paton, de Doris Lessing, d’Orwell, de Wells, de La Question (…). Oh bienheureux les ignorants ! Comme j’aimais aller à l’église avec ma mère, à l’âge où je ne savais pas encore qui était Salazar ».

     

    Retour en Égypte, et au présent. On découvre, par bribes, les activités secrètes de Ram, les raisons pour lesquelles Edna ne peut l’épouser… et on s’achemine vers une fin parfaitement désespérée, en forme d’autre mariage probable.

     

    « Je suis un personnage de roman »

     

    Il y a là, au moins, trois romans. D’abord, celui qui brosse une brillante chronique historique et politique : déclin de l’Occident et montée du tiers-monde, vus par un de ces jeunes intellectuels qui les vécurent et y participèrent ; satire grinçante et souvent désopilante de la bonne société, tant égyptienne que britannique — croquet, piscine, flots d’alcool, jeux, dont le billard du titre anglais. Car, sous le règne de Nasser et de son armée, les puissants d’avant n’ont rien à craindre et peuvent continuer sereinement à « pressurer les fellahs ». C’est là le moindre des reproches que l’auteur, par héros-narrateur interposé, fait à un régime où « les riches propriétaires et les réactionnaires » sont bien traités dans les prisons, « tandis que les autres, les communistes, les pacifistes, et ceux qui pensent que l’avenir économique du pays dépend avant tout de la paix avec Israël, sont (…) torturés ». Où les magasins de la famille d’Edna sont sous séquestre. Où elle-même a eu le visage déchiré par un coup de fouet lors d’une perquisition chez elle.

     

    Le second fil qui court à travers le roman de Waguih Ghali, c’est cette histoire d’amour, toute en malentendus, contretemps et dénégations, entre le jeune copte et son amie juive un peu plus âgée. Relation d’autant plus complexe qu’Edna a joué un rôle déterminant dans la transformation de l’étudiant idéaliste en révolté cynique et faussement frivole. Sous son influence, lui et Font se sont mis à lire, à découvrir le monde et la politique. Mais « la mentalité sophistiquée de l’Europe a tué ce qu’il y avait de bon et de naturel en [eux] » : « Je suis devenu un personnage de roman », dit Ram, « un être fabriqué, l’acteur de moi-même sur ma propre scène, le spectateur de la pièce que j’improvise ».

     

    Le roman d’un personnage de roman… C’est peut-être par là que le livre de Ghali se révèle surtout original et profond. Entre les lignes de ces pages pleines de conversations futiles et d’occupations dérisoires, derrière l’humour, c’est un long poème du désœuvrement et du désespoir qui se poursuit, où le mystère entretenu autour de l’impossibilité de la relation Edna-Ram en fait la métaphore de l’impossible en tant que tel. La quatrième de couverture cite L’Attrape-cœur, j’avoue que je vois mal le rapport. En revanche, comment ne pas penser à Fitzgerald, ou à l’Hemingway du Soleil se lève aussi… Et pas seulement à cause des breuvages multiples, dont la bière du titre original n’est que le plus innocent, de même que le tabac du titre français est la moindre des plantes qu’on fume ici. Déniaisé sans avoir perdu ses rêves, le héros de Ghali erre dans une vie essentiellement privée de sens, impuissant (pour d’autres raisons que celui d’Hemingway) à la fuir comme à la changer. Il y a en lui du Hamlet, ou du Lorenzaccio — ce personnage de Musset qui a endossé le costume du vice et l’a vu pour finir lui coller à la peau : « Tout ce que j’aime dans la vie, c’est jouer, boire, et faire l’amour (…). », dit Ram. « Tout le reste, c’est de la comédie ». Un prince, du Danemark ou d’ailleurs, en exil sous le soleil d’Égypte ? Oui, et un beau roman crépusculaire.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Pour ne pas crier, ni frapper, j’eus recours à l’oraison jaculatoire :

    — O mon Dieu, adorable créateur de l’enfer, gloire à Vous. Enfer, feu de joie de la justice, sois béni. »

     

    Béatrice Beck, Des Accommodements avec le ciel


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  • www.trueriderstravel.comLa Russie a été récemment à l’honneur ­— sur le plan littéraire, s’entend. Et c’est tant mieux, si l’attention des lecteurs français s’en trouve attirée sur sa production d’une exceptionnelle vitalité, qu’illustrent par exemple les noms d’Andreï Guelassimov ou de Victor Remizov, dont j’ai parlé ici. On peut y ajouter celui de Iouri Bouïda. Voleur, espion et assassin constitue ce qu’on aurait appelé autrefois, sans manières, un roman autobiographique. Un narrateur sans doute né, comme l’auteur, en 1954, nous y raconte son enfance en ex-Prusse-Orientale, du côté de Kaliningrad (ex-Königsberg). Son père, directeur adjoint de l’usine locale de papier, et sa mère, consultante juridique dans la même entreprise, ont survécu au stalinisme et à la guerre. Notre héros va au jardin d’enfants (« Tonton Lénine nous a dit / D’obéir à la maîtresse »), à l’école. L’adolescence arrive (« Les minijupes sont apparues dans notre ville, et les garçons en pleine puberté se sont soudain rendu compte que leurs copines de classe (…) avaient des jambes »).

     

    Plus tard, c’est la vie d’étudiant ; on écrit de la poésie, on aime les films de Tarkovski et les romans de Boulgakov. Mais le héros bifurque rapidement vers le journalisme, et le voilà correspondant d’un journal régional, puis rédacteur en chef d’un autre. Cependant, si on veut écrire pour de bon, il faut s’arracher à la province et aux nombreuses responsabilités d’un « membre du bureau d’un comité de district du PC d’URSS, député au soviet du district, président de toutes sortes de commissions et d’associations, dont celle de l’amitié soviéto-polonaise ». Le narrateur de Bouïda prendra congé de nous le lendemain de son installation à Moscou et à la veille de la publication en revue de ses premiers récits.

     

    Scènes de la vie de province

     

    On le voit : la Russie dont il s’agit n’est pas celle à laquelle le lecteur a peut-être pris l’habitude de s’attendre, celle des dissidents, du goulag, des grandes villes ou, à l’inverse, des immenses espaces sibériens. Et c’est justement ce qui fait de Voleur, espion et assassin, avant tout, un formidable document sur un monde disparu : l’URSS, de Krouchtchev à Gorbatchev. Le socialisme dit réel l’est ici bel et bien : c’est celui que vivent au jour le jour, sans zèle ni rêves de changement, les habitants des petites villes et des villages de province. L’adhésion au Parti, voire la présence à la tribune le jour anniversaire de la révolution d’Octobre, ne sont que la condition indispensable pour mener une modeste carrière. Et si la politique baigne tous les moments de la vie, elle laisse tout le monde indifférent (« Le communisme, même mes parents faisaient des plaisanteries là-dessus »).

     

    Ce sont les problèmes matériels qui occupent l’essentiel des énergies et des préoccupations, concurrencés par deux activités obsessionnelles, à savoir le sexe et, bien sûr, l’alcool : « On buvait à la fabrique (de l’alcool trafiqué), on buvait à la Cantine rouge, on buvait dans les fourrés au bord de la rivière (du gros rouge, du vermouth). On buvait du "formol" (de l’acide formique), de l’eau de Cologne et du vernis à bois ». Dans les articles qu’il rédige, évidemment, le personnage « parl[e] d’une autre vie, une vie dans laquelle tous se [lèvent] le matin comme un seul homme pour se mettre au travail en l’honneur du dernier congrès du Parti ». Et cette schizophrénie bien installée frappe doublement celui qui se voit comme « le citoyen d’une Cité terrestre, et en même temps d’une Cité céleste ».

     

    Cœur de veau

     

    Un autre fil conducteur parcourt en effet le roman de Bouïda : tandis que l’Union soviétique agonise, nous y assistons à la naissance d’un écrivain. De « la décharge » où on recycle le papier devenu inutilisable (par exemple les œuvres de Staline puis, plus tard, celles de Mao), son père lui rapporte les tomes de la Grande Encyclopédie soviétique mais aussi Jules Verne, Stevenson ou Edgar Poe. Ce n’est cependant qu’avec Gogol qu’il découvre, ébloui, la littérature. Notre homme tâtonne, écrit, rature, recommence, échappe de justesse à la tentation du réalisme socialiste. Et finit par trouver sa vraie manière en écoutant les histoires que lui racontent les trayeuses, les vachères et les conducteurs de tracteur qu’il rencontre quotidiennement. Une de ses multiples maîtresses l’avait bien dit : « Un écrivain espionne, il écoute les gens en douce, il vole les particularités et les paroles des autres, (…) autrement dit, il tue ce qui est vivant au nom de la beauté ».

     

    Iouri Bouïda et son narrateur ont bien espionné et beaucoup tué. En atteste ce livre qui va bien au-delà de son intérêt historique pourtant grand. L’URSS en phase terminale qu’il nous peint, à force d’hyper-réalisme, est un fantastique arrière-monde où règne la violence, où l’usine de carton bitumé est surnommée « le pavillon des cancéreux », où, entre mille exemples, la jeune Nastia, quatorze ans, séduit son beau-père, tue sa mère avec son aide, puis la mange en sa compagnie avant de lui faire subir le même sort. Et tout cela dans un décor de décombres, « moignons de maisons », « caves sans rien au-dessus », « remises à bois », noyés dans les buissons de sureau, les marronniers et les tilleuls. Bref, un chaos qui mêle et brasse convulsivement les règnes, les espèces, les êtres, la tragédie et le comique : « Une vieille femme a péri sous les rails d’un train en voulant sauver son veau, et leurs entrailles étaient tellement mélangées qu’on l’a enterrée avec un cœur de veau dans la poitrine. Au Jugement dernier, elle ne pourra pas répondre aux questions, elle va juste meugler »… Bienvenue chez Iouri Bouïda, voleur espion, assassin, et digne successeur de son maître Gogol.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Ah chien et loup du soir Un Paris d’entresols

    Referme ses tiroirs et reprend son chapeau

    C’est l’heure lasse où la poudre de riz s’envole

    Qui marque la sueur dans les plis de la peau

    Un coup d’œil aux miroirs vaguement se console

     

    Le poème va-t-il avoir d’autres héros

    Tout un peuple hâtif se bouscule et se croise

    Où s’en vont vos regards debout dans le métro

    Femme peinte de lait homme au menton d’ardoise

    C’est l’heure où le hasard rentre de son bureau »

     

    Aragon, Le Roman inachevé


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