• photo Pierre Ahnne

     

    « Que c’est embêtant d’écrire !

     

    Passe d’écrire des vers ! On peut n’en écrire qu’un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint les bouts. Et puis il y a la rime qui sert de crochet pour tirer, hisse ! hisse ! jusqu’à ce que le vers se rende, se détache.

     

    Passe même d’écrire une petite nouvelle ! C’est court comme une visite de jour de l’an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu’on déteste ou qu’on méprise. La nouvelle est la poignée de main banale de l’homme de lettres aux créatures de son esprit. Elle s’oublie comme une relation d’omnibus.

     

    Mais c’est un roman ! un roman complet, avec des personnages qui ne meurent pas trop vite. »

     

    Jules Renard, L’Écornifleur


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  • http-_www.grandpalais.frLe bandeau reproduit un tableau d’Edward Hopper intitulé Compartiment (Compartment C, car 293, 1938) : une femme seule, assise dans un train, retirée sous l’abri d’un grand chapeau et dans la lecture d’un livre ou d’une revue ; banquette confortable, petite lampe murale ; par la fenêtre on aperçoit un pont, peut-être une forêt, un crépuscule qui rougeoie. La solitude, la fuite présumée du wagon, l’évasion dans la lecture ou le rêve, le contraste entre un intérieur chaleureux et un environnement mélancolique, voire inquiétant, tout, dans cette image, semble renvoyer aux thèmes les plus profonds du recueil de nouvelles que Marie Sizun Marie Sizun publie moins d’un an après son roman La Gouvernante suédoise. C’est ce qu’on appelle une illustration bien choisie.

     

    Femmes en fuite

     

    Car les personnages principaux de ces vingt courts récits sont tous des femmes, et des femmes en fuite. Que fuient-elles ? Leurs maris. On les comprend. Scènes, humiliations, à l’occasion violences, voilà le quotidien de leur vie conjugale. Le sommet étant peut-être atteint quand un de ces époux, par déplacement pourrait-on dire et faute de pouvoir en faire autant de sa compagne, lance les deux hamsters des enfants contre le mur. Un mouvement d’humeur… Et lorsque l’homme, conjoint ou amant, n’est pas cruel, il est faible, finissant toujours par abandonner celle qu’il prétendait aimer pour retourner chez l’autre. Il y a dans cette systématicité quelque chose, on doit l’avouer, d’un peu lassant. Le lecteur, comme Diogène avec sa lanterne, cherche désespérément un homme (digne de ce nom), un couple serein, ou cette Violette, peut-être, que le titre annonçait et qui, dans le dernier récit, vient offrir enfin l’image d’un amour heureux — entre le mari et l’amant, c’est peut-être pour ça.

     

    En effet, à y mieux regarder, ce recueil qui parcourt tout le genre de la nouvelle (portraits, instantanés, récits à chute…) nous conduit de l’enfer conjugal à des tableaux plus nuancés, même si toujours assez sombres (« Et je pensai qu’elle l’aimait (…), cet homme prétendument terrible. Et que lui aussi l’avait aimée, sinon il serait parti… »). Il n’empêche : dans l’ensemble, les hommes sont méchants ou lâches, les femmes fragiles ; pas question de lutter, pour elles, l’évasion est le seul autre choix, au sens propre ou dans le monde des rêves. C’est un peu simple, évidemment, on en vient à se demander pourquoi, d’abord, elles les ont épousés, et, d’autre part, si ce navrant tableau méritait vraiment d’être décliné en tant de variantes.

     

    Le goût de l’intime

     

    Mais, bien sûr, il y a autre chose. L’enfance, d’abord. Dès que Marie Sizun y touche, elle retrouve la vérité déchirante et la simplicité efficace qui faisaient la grâce de La Femme de l’Allemand ou, plus récemment, de La Maison-Guerre. D’ailleurs, le seul homme vraiment complètement aimable dans ce recueil est, évoqué dans deux beaux récits, le père de la narratrice. On interprétera si on veut…

     

    Quant à nous, revenons au tableau de Hopper. Avec son personnage plongé en lui-même, isolé dans un endroit pourtant public, posé dans un décor auquel sa solitude même confère la densité et le mystère que revêtent parfois les choses, le peintre américain ne saisit-il pas l’essence d’un certain rapport à soi, et de ces moments où chacun de nous éprouve sa propre et fugace présence au monde ? Avant que Barbe-Bleue ne revienne au logis et ne se mette à lancer les hamsters contre les murs, les héroïnes de Marie Sizun profitent souvent de son absence pour éprouver et savourer un tel sentiment. L’auteure d’Un léger déplacement apparaît alors une fois de plus comme un grand peintre de l’intime. « Il [a] neigé toute la journée et le jardin [est] blanc, blanche aussi l’orée de la forêt et tout [est] parfaitement silencieux »… En quelques lignes, Marie Sizun crée l’atmosphère dans laquelle ses héroïnes rentrent en elles-mêmes, non pour méditer, mais pour simplement être là. Délaissant pour un moment la psychologie et la physiologie du mariage, elle retrouve alors sa vraie musique, celle qu’on a envie d’entendre.

     

    P. A.


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  • photo Gilles Sebhan

     

    Les tristes nouvelles se succèdent… À peine plus d’un mois après la mort de Christiane Tricoit, je viens d’apprendre celle d’Alain Defossé. Notre dernier échange avait eu pour thème sa traduction du roman de Sarah Waters Derrière la porte — il m’avait conseillé d’autres livres de l’auteure anglaise, que, je l’avoue, je connais mal.

     

    Disparition d’Alain DefosséCar Alain était un traducteur bien connu, celui de Bret Easton Ellis (American psycho), de John King (Football Factory), de Joseph Connolly et de bien d’autres. Mais il se voyait d’abord, avec raison, comme un écrivain, et j’ai parlé avec bonheur, ici même, du très remarquable On ne tue pas les gens (Flammarion, 2012) ou, plus récemment, d’Effraction (Fayard, 2015).

     

    Ceux qui l’ont connu savent qu’il était aussi un homme au caractère tranché mais plein d’élégance, de subtilité et d’humour.

    Disparition d’Alain Defossé


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  • https-_ciaovivalaculture.files.wordpress.comParmi les innombrables livres qui s’annoncent aujourd’hui en couverture comme des romans, les plus réussis doivent peut-être se ranger dans deux catégories que tout semble opposer : ceux qui ne finassent pas, acceptant délibérément d’être romanesques (les auteurs russes actuels en donneraient peut-être les meilleurs exemples) ; et ceux qui tournent insolemment mais paisiblement le dos à tout ce que le mot de roman a longtemps paru signifier. L’ouvrage de Fabrice Gabriel fait partie de ceux-ci. Aura-t-il le succès qui, dans un monde idéal, serait le sien ? On peut, hélas, en douter, pour les raisons même que je viens de dire. Mais le pire n’est jamais sûr.

     

    « L’arrière-cour d’un pays… »

     

    Janvier, comme son nom l’indique, regarde autant vers le passé que vers l’avenir. Quand il se réveille dans un hôtel de la côte normande par un matin de l’automne 2011, il repense à la Tunisie. Cela s’explique : la « révolution de jasmin » suit son cours ; et, exactement vingt ans plus tôt, notre héros-narrateur faisait son service militaire comme coopérant à Sidi Bouzid, petite ville tunisienne de l’intérieur où Mohamed Bouazizi devait, en décembre 2010, s’immoler par le feu, déclenchant le soulèvement que l’on sait. Vingt ans plus tôt, cela nous fait 1990-91. C’était la première guerre du Golfe.

     

    Affirmer qu’Une nuit en Tunisie est le récit de ce séjour de jeunesse dans une Afrique du Nord bouleversée par l’invasion lointaine du Koweit et l’intervention des puissances coalisées, dont la France, serait à la fois vrai et parfaitement trompeur. Certes, Janvier se rappelle « l’ennui des cafés entre hommes, les terrasses jonchées de mégots de cigarettes fumées longuement, le plus lentement possible » ; il se souvient de Serge, le camarade d’exil, pianiste aux nerfs fragiles, des figures locales, qu’il dépeint avec humour et tendresse, des amitiés, de tout ce qui faisait le fond d’une « vie sociale de provinciaux en exil, relégués dans l’arrière-cour d’un pays lui-même tout petit ». Avec en arrière-plan une guerre lointaine et comme désincarnée, dont la présence suspendue donne au récit un petit air de Désert des Tartares. Mais en refusant de faire advenir la moindre péripétie, de provoquer une seule véritable rencontre ou l’ébauche d’une quelconque histoire, l’auteur indique clairement que l’intérêt de son livre est ailleurs que dans son contenu le plus apparent.

     

    Piano-jazz

     

    Le titre dit bien ce décentrage : Une nuit en Tunisie, c’est aussi un morceau de Dizzy Gillespie, dont la version pianistique par Bud Powell (1) fait le fond sonore de l’année passée par Janvier au fond de son exil exotique. Or, à partir du motif tunisien, Fabrice Gabriel compose à son tour une partition capricieuse et superbement nonchalante. Le principe, si l’on veut, en est l’association d’idées : le père de Janvier parlait peu de sa guerre à lui, en Algérie, « laissant ce soin à sa propre mère (…), née en 1914, presque à la date où partait de Marseille un bateau baptisé le Carthage (…), qui conduirait Paul Klee en Tunisie », comme Flaubert s’y était rendu en son temps « avec son copain Max (le peu sympathique Du Camp) » ; à Sidi Bouzid, Serge et Janvier habitent une maison surnommée « le Château », ce qui leur évoque Moulinsart et Le Secret de La Licorne où interviennent les frères Loiseau, Maxime et G. (Gustave ?)… Chaque souvenir en évoque d’autres, en arborescence étoilée. Ancien attaché culturel, Fabrice Gabriel, qui dirige l’institut français de Berlin, est un homme cultivé, pas de doute. Mais rien de pédant ni d’abstrait dans le jeu de ses références : leur multiplicité même et leur entrecroisement les réduit à la fonction de purs motifs musicaux.

     

    « Une sorte de Böcklin arabe… »

     

    Des thèmes circulent et s’éclipsent, pour revenir, de façon obsédante : la musique elle-même, la peinture, avec la figure récurrente de Klee ; la guerre, l’Histoire, bien sûr, y compris ancienne et latine (pour des raisons encore, quoique pour peu de temps, professionnelles, je ne peux que me sentir en phase avec un homme qui sait ce qu’est un « adjectif verbal »). Les souvenirs se télescopent, ceux de Janvier, de ses parents, de Franz Marc, ami de Klee, et de sa guerre de 1914… Ce qui aurait pu être un huis clos dans le désert s’ouvre ainsi progressivement sur un espace bien plus vaste — celui, en définitive, de la mémoire.

     

    Car la musique, revenons-y, c’est le temps, qui constitue peut-être le sujet véritable de ce petit livre discrètement ambitieux. Temps mort, temps pur, « instants en suspens, quand [on] regard[e] le soir venir, traînant dans les rues et parcs peu fréquentés » de Tunis ; temporalité trans-personnelle des générations qui se succèdent, le livre en venant pour finir à l’évocation légère et pudique de la vieillesse et de la disparition des parents de son narrateur… Et révélant alors le vrai centre autour duquel tournait son entêtante mélodie : « comme le trou au cœur d’un microsillon d’antan », Bouzid « n’appartenait plus à l’autrefois, dans quelque chronologie trop banale, mais devenait l’île paradoxale d’une sorte de Böcklin arabe », « figuration possible (…) de la mort même ».

     

    P. A.

     

    (1) Pour l'écouter, cliquez par exemple ici.

    Illustration : Kairouan, aquarelle de Paul Klee, 1914.

     


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Cette habitude de la création, cet amour infatigable de la Maternité qui fait la mère (ce chef-d’œuvre naturel si bien compris de Raphaël !), enfin cette maternité cérébrale si difficile à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse. L’Inspiration, c’est l’Occasion du génie. Elle court non pas sur un rasoir, elle est dans les airs et s’envole avec la défiance des corbeaux, elle n’a pas d’écharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevelure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, le désespoir des chasseurs. »

    Balzac, La Cousine Bette


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