• www.paperblog.fr

     

    Depuis des années, il organisait des Mardis littéraires dont il était le fondateur. Chaque semaine, on se pressait, au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice (Paris, 6e), pour écouter des extraits d’ouvrages qu’il avait choisis, pour rencontrer leurs auteurs et dialoguer avec eux.

     

    Jean-Lou Guérin est mort brusquement, à Bruxelles, il y a quelques jours. Il était de ceux qui œuvrent modestement et opiniâtrement pour la littérature.

     

    Il m’avait invité lors de la parution de mon roman, J’ai des blancs, aux Impressions Nouvelles, en 2015. Benoît Peeters, mon éditeur, animait la soirée. Des extraits du livre étaient lus par Marion Hérold (voir ici photos et vidéos).

     

    En 2016, j’ai moi-même animé un Mardi consacré au livre de Marie Sizun, La Gouvernante suédoise (Arléa, 2016), lequel vient de paraître en Folio, et dont la suite est annoncée pour la rentrée de janvier chez le même éditeur (voir ici des images de cette soirée).

     


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  • photo Pierre AhnneDans Si c’est un homme, Primo Levi raconte dans quelles circonstances il a lu Remorques, de Roger Vercel (1894-1957). Malade, le futur grand écrivain de la Shoah fait partie de ceux qui seront abandonnés à Auschwitz lors de l’évacuation du camp par les nazis. Il échappera ainsi à la « marche de la mort ». Mais le «  médecin grec » qui, avant le départ, passe prendre ironiquement congé de lui, ne peut le savoir : « Il lança un roman français sur ma couchette : — Tiens, lis ça, l’Italien. Tu me le rendras quand on se reverra » (1). Levi donne dans un autre ouvrage le titre de ce roman, paru en 1935, qu’il dit avoir trouvé « très intéressant ». Cette histoire de naufrage et de sauvetage, qui met en scène un certain Renaud, capitaine de remorqueur, s’inscrit dans un réseau métaphorique qui parcourt toute l’œuvre de l’auteur italien, lequel publia aussi Les Naufragés et les rescapés (2), et, dans le chapitre 11 de Si c’est un homme, cite et commente le passage où Dante, au chant XXVI de « L’Enfer », raconte le dernier voyage et la noyade d’Ulysse.

     

    De ville en ville

     

    Je n’ai pas lu Remorques, mais j’ai vu le film qu’en a tiré, en 1941, Jean Grémillon. Le capitaine Renaud est devenu le capitaine Laurent. C’est Jean Gabin qui l’interprète, aux côtés de Michèle Morgan, Madeleine Renaud et Fernand Ledoux. Prévert s’est mêlé du scénario, y instillant, semble-t-il, un peu de cette sentimentalité qui persiste à faire son succès dans les écoles. Mais sans réussir à gâter la sombre beauté de l’œuvre. Je l’ai vue loin de la mer, au pied des Pyrénées, à la télévision, un soir d’été, dans une location de vacances. Quelques années plus tard, au château de Brest, qui abrite le Musée national de la Marine, j’ai visité une exposition de photos en noir et blanc prises lors du tournage.

     

    Ce n’est cependant pas Remorques que j’ai choisi, en ce mois de juin dernier, à Saint-Malo, dans la belle librairie ancienne Le Septentrion. J’hésitais devant la vitrine entière consacrée à Vercel, où se côtoyaient, agréablement jaunis, les volumes publiés par Albin Michel dans les années 1930 et 1940 (3). Consultée, l’aimable libraire m’a suggéré plutôt La Caravane de Pâques, dans son édition originale de 1948. J’ai quitté avec ce volume la ville où Chateaubriand voulut reposer.

     

    C’est plutôt à celle, voisine, de Dinan qu’est attaché le souvenir de Vercel. Il était né au Mans et s’appelait Roger Cretin. On conçoit qu’il ait demandé, officiellement, à changer de nom. Surtout qu’il se destinait à l’enseignement (des lettres). Brancardier en 1914-18, gazé, il se vit recommander le climat marin comme salutaire à ses poumons. Nommé dans la petite ville sur le Rance, il n’en bougea quasiment plus, et surtout pas pour naviguer, lui qui se consacra essentiellement au roman d’ « aventures maritimes », alors à la mode : sans doute était-il de ces « aventuriers passifs » théorisés par cet autre grand sédentaire, Mac Orlan (4).

     

    Vercel n’échappa pourtant pas totalement aux orages ni aux dérives, lui qui, auteur d’un article (très) antisémite en 1940, fut mis à la retraite d’office par l’Éducation nationale après la Libération. On a cependant donné son nom à plusieurs collèges. Quoiqu’il soit question, aujourd’hui, de les débaptiser.

     

    Ce n’est ni à Dinan, ni à Saint-Malo, ni à Brest que La Caravane de Pâques se déroule, mais à Cancale. Cette caravane est celle des « bisquines » qui vont, tous les ans, au printemps, sous surveillance et à l’heure dite, ratisser les bancs d’huîtres sur les rochers, au large. D’un printemps à l’autre, le livre de Vercel est d’abord un étonnant document ethnographique sur la vie dans le port breton telle qu’elle se menait encore entre les deux guerres. On n’ignorera plus rien de tout ce qui concerne la pêche, l’élevage, le commerce des fameux mollusques. Ni des coutumes locales — reposoirs du 15 août, Toussaint, sabots et cidre… La géographie de Cancale et de sa côte est restituée avec une précision extrême, comme son parler, qui imprègne l’omniprésent discours indirect libre (« La petite-là, une fille d’épicier, qui se gageait l’été comme caissière et qui était boudette comme tout, avait tout de suite émistonné le fils »). Ajoutons les termes de marine, qui abondent : il faut souvent savoir lire entre les lignes. On apprend vite.

     

    Entre ciel et terre

     

    On trouve aussi, bien sûr, des portraits de rudes Bretons. À commencer par la Yande, Anne-Marie de son vrai nom, avec son mari, Goulec, dont on comprend, à mieux la connaître, qu’il file doux devant elle. Sa soudaine renaissance, à l’avant-dernier chapitre, où il révèle ses qualités d’homme, de chef et de marin, n’en est que plus saisissante.

     

    Les éléments s’y déchaînent brusquement pour une magnifique scène de tempête. Mais, sous la lenteur trompeuse du récit qui y conduisait depuis le début, plusieurs histoires suivaient leur route comme autant de courants sous-marins. On a assisté, d’abord, à la double émancipation de P’tit Louis et de Rosaline, les enfants Goulec, qui sont parvenus, non sans mal, à secouer le joug imposé par leur terrible mère et à fuir des rivages condamnés à la ruine par la maladie venue inopinément décimer les huîtres. On a suivi surtout les rapports chaotiques entre la Yande et celui qui est au fond ici le grand héros : Dieu, en toute simplicité.

     

    Car tout commence par une offense : la « caravane » a lieu, « les rouges » parmi les pêcheurs ayant imposé leurs vues, le jour de Pâques. Et à l’offense fait suite presque aussitôt un abandon : le père d’Anne-Marie, qui lui était si cher, meurt malgré prières et messes. Conclusion : « Pas p’us capable d’empêcher les hommes de remplir leurs cales un jour de Pâques, qu’un pauvre vieux d’étouffer dans son lit ». C’est du Créateur de toutes choses que cette femme parle… Elle s’en repentira, sur un mode un peu particulier, après l’hécatombe des huîtres : « La Yande avait profondément méprisé un Dieu inerte et sourd, qui négligeait jusqu’aux affaires capitales de celles qui s’en remettaient à lui. Elle lui revenait parce qu’il avait prouvé qu’il savait conduire rudement les siennes et n’était pas de ceux qui se laissent bafouer ». Ce qui n’empêchera pas la brebis égarée, au contraire, « de recevoir (…) la punition de sa révolte » : départ du fils et de la fille, mort de l’époux.

     

    Pour conter ce monde brutal, où, derrière les forces naturelles, veille « une malveillance diffuse », Vercel pose des phrases de granit, sans décorations florales ni garnitures. Des paysages s’y déploient sous le «  lavis des nuages », bornés d’horizons « brouillé[s] comme au frottis de mine de plomb » : dans ce livre de vagues et de rocs, ce sont les « culbutes de la lumière » qui dominent. Mais n’est-ce pas dans les jeux du soleil et du vent que le marin sait lire les caprices du Ciel ?

     

    P. A.

     

    (1) Traduction Martine Schruoffeneger, Julliard, 1997

     

    (2) I sommersi et i salvati, littéralement les engloutis et ceux qui ont été sauvés, traduction française par André Maugé, Gallimard, 1989

     

    (3) Albin Michel a toujours à son catalogue plusieurs romans de Vercel, dont celui qui lui valut, en 1934, le prix Goncourt : Capitaine Conan. Remorques figure dans le volume Romans de mer, qui comprend également La Caravane de Pâques, dont il sera question ici.

     

    (4) Voir le billet que j’ai consacré à cet auteur injustement négligé aujourd’hui.


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  • Le moment arrive où ce blog va se taire, sauf l’un ou l’autre billet estival, jusqu’à la rentrée. Alors, vous entendrez parler de Jérôme Ferrari, de Jim Crace, de bien d’autres dont, peut-être, on parlera un peu moins ailleurs.

     

    En attendant, quelques idées, parmi les livres que j’ai aimés depuis janvier, pour des lectures que je vous souhaite heureuses et modérément caniculaires…

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Voleur, espion et assassin, Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech (Gallimard)

    L’enfance et la jeunesse d’un futur écrivain dans l’URSS finissante. Province, frénésie, alcool, sexe, désordre… Un roman russe inoubliable, sous le patronage de Gogol.

     

    La Désertion, Emmanuelle Lambert (Stock)

    Dans ce roman étrange, au charme hypnotique, l’auteure d’Apparitions de Jean Genet campe un personnage de femme et construit une méditation sur le langage et sur l’absence.

     

    Fraternelle mélancolie, Stéphane Lambert (Arléa)

    Parti pour évoquer l’amitié entre Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, Stéphane Lambert traque, « au fond des grandes eaux du mystère », l’objet sans fin dérobé de toute littérature.

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Chien blanc et balançoire, Mo Yan, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro (Seuil)

    Sept nouvelles du Prix Nobel de littérature 2012. On y retrouve l’histoire de la Chine contemporaine, le petit peuple des campagnes, l’indifférence d’une nature superbe… Et l’écriture éblouissante, qui mêle les tonalités et se meut dans l’ambiguïté ainsi que le poisson dans l’eau.

     

    Instantanés d'Ambre, Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino Fayolle (Actes Sud)

    Trois enfants grandissent loin du monde dans un vaste jardin ceint de murs. L’écrivaine japonaise nous raconte leur vie vouée à d’étranges rituels, et construit un de ces univers complexes et troublants dont elle a le secret.

     

    Cirque mort, Gilles Sebhan (Rouergue noir)

    L’auteur de Fête des pères se met pour de bon au polar. Le résultat : un livre baroque et vénéneux, qui multiplie les miroirs et les labyrinthes.

     

    Vies déposées, Tom-Louis Teboul (Seuil)

    Ce premier roman conte le quotidien des gens de la rue. Sans moralisme ni sociologie déguisée, il rend justice à ses héros par la simple grâce du style.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     


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  • www.pinterest.frLe Mercure continue. Serein, malgré la mode, l’éditeur descendant de la revue symboliste du même nom s’entête, pour notre plus grand bonheur, comme on dit, à nous faire découvrir des pans plus ou moins ignorés de la littérature 1900. Ce sont des curiosités, si l’on veut, mais les curiosités sont toujours instructives et en fin de compte bien davantage que de simples curiosités.

     

    En voici une, de surcroît, à plus d’un titre. D’abord, un roman de Remy de Gourmont, fondateur du Mercure en tant que revue, est toujours curieux. Sixtine, déjà, republié récemment, mettait en scène la tension, chez ce grand amateur de contradictions, entre symbolisme et critique ironique du symbolisme.

     

    « Je n’ai pas d’opinions morales… »

     

    Que dire quand il s’agit, en plus, d’un inédit, achevé en 1899 après des années de réécriture, et jamais publié : en ces périodes d’attentats anarchistes, il n’était pas recommandé de faire s’achever un roman sur la destruction par bombe du palais Bourbon. Auguste Vaillant n’avait-il pas, le 12 décembre 1893, fait exploser à l’Assemblée nationale un engin véritable ?

     

    Par-dessus le marché, ce texte, si l’on en croit la savante préface, marque et négocie un tournant dans l’œuvre et dans la vie de son auteur : rejet du symbolisme exacerbé des débuts, prise de distance par rapport au spiritisme, que Gourmont pratiqua (Huysmans se serait converti après avoir vu tourner chez lui un guéridon), et à l’anarchisme, pour lequel il eut des sympathies : « Je ne suis anarchiste que pour moi seul », dit Salèze, le héros. Et, ailleurs, en une assertion qui fleure bon le nietzschéisme : « J’ai des opinions esthétiques, c’est-à-dire des goûts : je n’ai pas d’opinions morales… ».

     

     Nuages épandus, chairs de rubis…

     

    Le héros… Si on veut. Certes, il est question de ses amours avec la belle et hystérique Élise. Mais, si leur relation est loin d’être uniquement cérébrale, les véritables aventures sont ici avant tout philosophiques. L’arroi, en vieux français, c’est l’ordre. Désarreier, c’est mettre en désordre. L’indigeste postface nous l’apprend. Et Salèze, jamais avare de sentences, confirme : « L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix ». Refus, donc, de l’idéalisme (et par conséquent du symbolisme) ; nihilisme au sens nietzschéen du mot (« Savoir, c’est nier », « Comprendre, c’est tuer ») ; dépassement, enfin, de cette position négative et de toutes les naïvetés des « ravacholets » anarchistes, dans l’affirmation d’un gai savoir un peu arrangé, pour lequel, littérature oblige, « ce qui n’est pas acquiert dans la pensée exactement la même existence que ce qui est ».

     

    Oui car, il faut l'avouer, tout cela resterait à la limite de la littérature proprement dite, s’il n’y avait… Heureusement, il y a. L’atmosphère générale, d’abord, toujours au bord de basculer dans la frénésie (« La Seine semblait un Styx ; des reflets de falots y tremblaient comme des âmes désespérées, et l’on entendait monter de la berge une sourde plainte océanique »)… Le style, autrement dit, frisant toujours l’excès, dans l’exhibition de ses sortilèges : « La lumière se faisait doucement crépusculaire ; des nuages violets s’épandirent à l’occident… ». Ou, pour ceux qui préfèrent : « Il marcha vers (…) la joie des amours secrètes, vers la chair cachée qui se gonflait comme une grenade pleine de rubis ».

     

    Allons ! Encore un beau bijou fin-de-siècle…

     

    P. A.


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  • fr.m.wikipedia.orgVoici deux livres qui ont bien des mérites : la brièveté ; le refus de s’inscrire dans des genres connus et répertoriés ; le goût, surtout, d’une certaine profondeur.

     

    De ce dernier point de vue, la préface de Charles Juliet à l’ouvrage de Françoise Ascal annonce, par le seul nom du signataire, la couleur. Si l’on ose dire. Car trois fils s’entrecroisent dans cette mince plaquette, peu mais judicieusement illustrée : la longue vie et l’œuvre du peintre Camille Corot ; la courte existence, plus rêvée que reconstituée, d’un autre Camille, jeune paysan tué en 1914-18 et parent de l’auteure ; les questionnements et les réflexions de celle-ci.

     

    Quel rapport entre celui qui œuvra « dans une période d’accalmie [historique] précaire », celle qui naquit dans « le fracas des bombardements » et le jeune homme mort « vingt-huit ans » avant elle ? Aucun. Sinon que l’une, chaque fois qu’elle retourne dans son « paysage d’enfance », éprouve le sentiment irrésistible d’être « dans un Corot ». Et que le dernier, imagine-t-elle, « dort plus sûrement qu’ailleurs » dans les clairières et sous les arbres que le premier a peints.

     

    « Dans les bois de mon atelier »

     

    Cependant l’alternance des trois figures et des trois thèmes s’impose vite comme une évidence, grâce au rythme même du livre dont le cours capricieux les relie. On y voyage comme au fil de l’eau, et on rêverait difficilement plus étroite symbiose entre un texte et son sujet.

     

    Car le sujet de La Barque de l’aube, c’est avant tout le rapport intime de l’auteur à l’œuvre du peintre de tant d’étangs et de rivières sous des arbres. Entièrement reconstitués après coup, d’ailleurs, au moyen de carnets et de croquis : « Après mes excursions, j’invite la Nature à venir passer quelques jours chez moi », écrivait-il. « Je cherche des noisettes dans les bois de mon atelier ».

     

    Et quoi d’autre ?... « Ce qui surgit sur la toile, ce n’est pas le paysage mais le souvenir du paysage » note Françoise Ascal. Et, s’adressant, comme elle le fait tout au long du livre, à l’artiste, elle poursuit : « Traversant différents filtres, ta peinture prend ses distances avec le réel ».

     

    « Sait-on ce qu’est le réel ? » Pour le saisir, il faut lui tourner le dos, plonger dans les images issues d’une « mémoire collective », pour finir par peindre « toujours le même paysage » baigné d’« une lumière unique. Celle de nos inconscients ».

     

    « Herbes, frondaisons, ciels dans de sourdes tonalités dont on ne sait si elles vont se dissoudre avec la lumière matinale ou s’intensifier pour rejoindre l’obscur ». Françoise Ascal, parlant des tableaux de Corot, essaie d’atteindre ce que Corot traquait, et qui se dérobe. « Du monde allégé qui est le tien s’élève un chant. Sources, oiseaux, feuillages, vents répandent leurs ondes sonores », écrit-elle. La musique qu’elle évoque est aussi la sienne.

     

    D’un peintre à l’autre

     

    Rapprocher son livre de celui de Barbara Lecompte est tout à la fois tentant et trompeur. artpeintureidp.canalblog.comTentant car, ici aussi, c’est sur la fascination pour un peintre que l’ouvrage repose et autour du regard porté sur ses toiles qu’il se construit. Tentant, aussi, parce qu’on ne peut rêver plus belle symétrie que celle qui oppose le « tendre Corot » à l’homme « détestable » que semble avoir été Georges de La Tour, les extérieurs et la lumière de l’un aux intérieurs en clair-obscur de l’autre.

     

    Mais, très vite, le parallèle s’effrite. Même si l’auteure de Madeleine ou l’incandescence s’exprime à la première personne et évoque parfois ses voyages sur la piste du maître, de ses œuvres ou de son modèle, elle reste bien plus en retrait que celle de La Barque de l’aube. Malgré les détours vers le cadre historique ou vers d’autres peintres, la construction est aussi plus visible, portée par les quatre tableaux que l’artiste du XVIIe siècle consacra à la figure de sainte Madeleine. Soit, successivement, La Madeleine aux deux flammes, au miroir, à la veilleuse, au livre, dont les reproductions figurent en tête des chapitres qui leur sont respectivement consacrés.

     

    Si ce n’était le titre d’un de ces tableaux, Madeleine au miroir aurait pu être celui du texte. Celui-ci navigue en effet entre le peintre (sa vie, à une époque troublée, entre duché de Lorraine et royaume de France) et la sainte qu’il a représentée (son existence dissolue, sa conversion, sa fin de vie érémitique, telles que nous les narre la légende). On désigne souvent la compagne du Christ par l’expression de « Tour de la foi ». Et le beau chiasme lacanien par lequel Barbara Lecompte explique l’attirance du peintre pour elle résume bien son livre, placé sous le signe du reflet : peignant Madeleine, l’artiste, relève-t-elle, proclamait sans doute « la foi de La Tour ».

     

    D’un réel à l’autre

     

    Car le Lorrain ne s’attarde pas à la belle pécheresse, parfois vêtue de ses seuls longs cheveux, qui fascina tant de ses confrères : « La Tour peint une orante. Madeleine ne craint pas la nuit, elle s’en drape. Elle n’est pas débraillée, à demi nue, elle s’est dépouillée de sa coquetterie ». La flamme d’une chandelle, qui éclaire sa rêverie et joue sur le crâne qu’elle contemple, c’est, métaphoriquement, « le Feu de Dieu ». Les descriptions que fait l’écrivaine de ces tableaux, moins lyriques et sensitives que celles de sa consœur Françoise Ascal, sont tendues, on le sent, dans une exigence qui rend d’autant plus regrettables les (rares) accrocs à une langue rigoureuse (tel cet inattendu « pelage » attribué à un rouge-gorge).

     

    Est-ce d’ailleurs vraiment de descriptions qu’il faut parler ? Si elles partent d’un examen minutieux de chaque toile, c’est pour glisser, par cercles concentriques, de leur surface à des profondeurs toujours reculées. Comme Madeleine, comme La Tour peignant Madeleine, et sans doute sous l’empire de la même ferveur, Barbara Lecompte mène ici, plutôt qu’une réflexion, une méditation. Elle aussi, elle s’efforce de saisir ce que poursuit en vain l’artiste dont elle parle. Ce n’est pas le réel, ici. C’est Dieu. Est-ce bien différent ?

     

    P. A.

     

    Illustrations : Jean-Baptiste-Camille Corot, Le Batelier de Mortefontaine (vers 1865-1870) / Georges de La Tour, Madeleine au miroir (vers 1635-1640)


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