• http-_www.gaaminternational.comChristian Bourgois l’avait déjà republiée dans les années 1980 : La Douce Colombe est morte, Les Ingratitudes de l’amour… Curieux destin que celui de cette romancière qui multiplia les liaisons mais ne vécut jamais qu’avec sa sœur, et n’exerça que dans un bureau son métier d’ethnologue. Six romans parus entre 1950 et 1963 lui valurent un succès plus qu’honorable. Ensuite, tous ses textes, représentés à maintes reprises, avec d’autres titres et sous des noms d’emprunt, furent refusés par les éditeurs. Pourquoi ? Mystère. Enfin, en 1977, une enquête parue dans le Times Literary Supplement et portant sur « les écrivains sous-estimés » la remet en lumière. Quatuor d’automne marque son grand retour. D’autres succès suivront, jusqu’à sa mort, en 1980. Une histoire qu’il vaudrait certainement la peine de méditer...

     

    « Un mets parfait pour une femme éconduite… »

     

    Voilà en tout cas que Barbara Pym renaît encore une fois, par la grâce de Belfond et de sa collection [vintage], avec ce roman paru en 1952. Miss Lathbury (Mildred) en est la narratrice et « l’héroïne ». Dans le Londres de l’après-guerre, elle partage son temps entre la paroisse du quartier et « un organisme de secours aux dames dans le besoin », où elle travaille. Il y a trois hommes autour d’elle : Julian Malory, le pasteur anglican, qui vit avec sa sœur (mais les pasteurs peuvent se marier) ; Rocky Napier, le nouveau voisin, époux d’une jeune et jolie anthropologue (mais elle quitte bientôt le domicile conjugal à la suite d’une dispute) ; Everard Bone, collègue de la précédente, laquelle en est peut-être amoureuse (mais il ne l’aime pas). En dépit de quoi rien n’aura lieu avec personne, Mildred faisant partie de ces Excellent Women à qui on demande mille services et qui, animées d’une curieuse passion pour la vie des autres, se trouvent toujours prêtes à les rendre — mais, pour cette raison même, sont vouées à rester ce qu’on appelait alors des vieilles filles. Et elles le savent bien (« Il n’y a pas grand-chose à faire passé la trentaine […]. On est vraiment trop figée dans ses habitudes. Et puis, il n’y a pas que le mariage »).

     

    On serait tenté de donner dans le cliché, de parler scones, couvre-théière, d’évoquer l’atmosphère douillette et inconfortable des maisons anglaises ainsi que l’humour qu’on déguste comme d’onctueux marshmallows (« La morue me semblait constituer un mets parfait pour une femme éconduite » ; « Sans doute passe-t-on trop de temps à préparer du thé »). Cependant, la fascination pour les détails matériels et les petits riens de la vie va ici au-delà du naturalisme ou du pittoresque. On frôle l’inquiétante étrangeté avec cette paroissienne qui, pour la vente de charité, envoie tous les ans à l’église de pleins cartons d’oiseaux empaillés ; et certaines conversations entre dames d’œuvre nous mènent à la limite du Nouveau Roman, en plus drôle.

     

    Le vertige du dérisoire

     

    Car ce n’est pas un hasard si l’intrigue se passe en partie dans le monde des anthropologues, que Barbara Pym connaissait bien. Ces personnages tous plus anodins les uns que les autres sont observés avec une acuité et une distance qui font d’eux les membres d’une peuplade exotique aux usages dépaysants. L’objectivité la plus impitoyable est de rigueur, y compris du reste à propos de soi. « J’étais effacée et d’un physique ingrat qui plus est, qualités mises en valeur, si l’on peut dire, par un informe pardessus et une vieille jupe moutarde », dit d’elle-même la narratrice. Et d’ajouter : « Je déversais un flot de platitudes avec une aisance que je dois peut-être à mon expérience paroissiale qui me permet de faire face à la plupart des situations quotidiennes, voire des événements majeurs de la vie : naissance, mariage, mort, vente de charité réussie, réception de plein air gâchée par le mauvais temps… ».

     

    « Si je devais écrire un roman, ce serait un monologue intérieur qui raconterait une heure de la vie d’une femme devant son évier », déclare-t-elle aussi. Car cette Mildred qui veut « [s’] interdire toute émotion et [se] contenter d’en observer les effets sur les autres » pourrait bien être un avatar de la romancière, et peut-être de tous les romanciers, anglais ou pas. Elle ne sera pas la Virginia Woolf des ménagères sans époux, mais, arpentant un univers si étriqué qu’il en devient vertigineux, elle a parfois « le sentiment d’être Alice au pays des merveilles ». Et si on lit non seulement avec jubilation mais aussi avec un soupçon d’angoisse ses histoires de vaisselles à faire, de rendez-vous sans lendemains et de réunions paroissiales, c’est que l’auteure anglaise, en grande romancière du dérisoire, sait faire naître chez son lecteur le sentiment que quelque chose est là entre les lignes, dissimulé au cœur de l’évidence et ne demandant qu’à être vu. « Les petits désagréments plus que les grandes tragédies, les dérisoires petites envies plus que les grands renoncements et les tragiques passions amoureuses de l’histoire ou des romans », voilà son programme, tel que l’annonce son héroïne. Mais elle sait bien que sous le quotidien se cache le vide, et sous l’humour le désespoir. Elle est simplement trop polie pour aller le crier sur les toits.

     

    P. A.


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  • Le Nord serait-il tendance ? Après le remarquable Gens de Bergen, du Norvégien Tomas Espedal, voici deux autres romans tournés franchement vers le septentrion le plus extrême.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    D’abord, La Petite Fille sami, de Maren Uthaug, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud (Actes Sud). Comme le titre l’indique, ça se passe dans la communauté sami. Le territoire des Sames traverse le nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie. On les appelait jadis Lapons, mais ce mot, apprend-on, est péjoratif. On apprend beaucoup de choses sur les mœurs et coutumes des Sames. De ce point de vue-là, le livre est très intéressant. Par ailleurs, enfance, inceste, mémoire, tolérance… des ingrédients devenus classiques.

     

    La Disparition d’Heinrich Schlögel, de Martha Baillie, traduit de l’anglais par Paule Noyart (Jacqueline Chambon), nous invite à suivre le héros éponyme au fond du Grand Nord canadien. Martha Baillie, en effet, est canadienne, même si son héros, son nom le suggère, est allemand. Il a une sœur à laquelle un rapport à la réalité problématique interdit les voyages d’exploration mais qui l’a lancé plus ou moins malgré elle sur les traces de l’authentique voyageur Samuel Hearne (1745-1792). Une « archiviste » mène l’enquête sur le cas étrange du jeune Heinrich, lequel, parti, lui semble-t-il, quelques semaines, revient inchangé trente ans plus tard. Tout ça est un peu compliqué. On peine à trouver de l’intérêt aux interventions de l’archiviste, ainsi qu’aux récits de rêve, interminables et nombreux. Mais enfin, page 100, on est dans le Grand Nord, et le livre trouve son vrai sujet : la magnificence des paysages, la densité de la solitude. L’idée, belle, profonde, et qu’on aurait souhaité voir se dessiner plus tôt, est que le rapport à l’espace influe sur le rapport au temps. D’où l’effet science-fiction de la fin, par lequel on se laisse prendre.

     

    photo Pierre Ahnne

     

    Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel (Minuit), ne se passe pas vraiment dans le Nord. Mais le dernier roman de l’auteur de Paris-Brest fait partie lui aussi de ces livres dont on dirait volontiers quelques mots mais dont on n’irait pas non plus parler pendant des heures. Tanguy Viel s’essaie chaque fois à un autre sous-genre. Après le polar (Insoupçonnable), l’autofiction (Paris-Brest), le roman américain (La Disparition de Jim Sullivan, encore une disparition, dont j’ai dit en son temps le bien que j’en pensais), le nouvel opus s’inscrit dans la tradition de la confession chez le juge, croisée ici avec celle du roman qui donne la parole à ceux qu’on n’écoute jamais. En l’occurrence, Martial Kermeur, ancien ouvrier des chantiers navals de Brest, séparé, un fils. Victime d’un promoteur immobilier véreux qui a ruiné, on ne comprend pas très bien comment, toute la petite commune finistérienne qui sert de cadre. Kermeur l’a tué, il explique pourquoi.

     

    « Nous autres, on reste tous bien rangés dans la catégorie "gens ordinaires" », précise-t-il. En conséquence de quoi l’auteur le fait s’exprimer exclusivement par images (« Le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée (…) préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable »…). C’est un peu indigeste toutes ces images s’accumulant page après page, ce serait même comme des gouttes qui tomberaient une à une dans un vase, au point que celui-ci finirait par déborder. Surtout que l’ensemble fleure bon la fausse empathie et la véritable condescendance, tout en prétendant, naturellement, à l’inverse. Le renversement final et la chute, dérapages inattendus hors d’une ornière jusqu’alors rectiligne, sont plaisants. Mais, là aussi, ils arrivent, par définition, un peu tard.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneQuand on l’a vu, comme cela m’est arrivé à plusieurs reprises, lire en public des extraits de ses œuvres, on s’en souvient. Colossal, tiré à quatre épingles dans son éternel veston prince-de-galles, le crâne surmonté d’un improbable toupet de cheveux, il évoquait quelque personnage de Lewis Carroll quand il débitait, impavide et d’une voix de stentor, ce qu’on croyait d’abord être de simples instantanés de la vie quotidienne. Avant de percevoir le jeu de résonances, d’interactions et de vibrations multiples qui composaient, à partir de ces éclats de présent, une mosaïque complexe — et de saisir du coup la radicalité d’un projet conduit avec obstination au fil des années et de nombreux livres.

     

    Le roman d’une écriture

     

    Hubert Lucot est mort, à quatre-vingt-un ans, au mois de janvier 2017. Quelques semaines plus tôt était paru La Conscience, chez P.O.L, comme pratiquement toute l’œuvre depuis 1981. Auparavant, il y avait eu le compagnonnage avec Tel Quel, les premiers textes, Le Grand Graphe (une seule page : 3 mètres sur 5). Puis, le « journal » était devenu le matériau unique sur lequel devait reposer une entreprise sans concession : « Je ne vivrai que le roman de mon écriture, l’évolution de mon style constituera mon histoire comme elle a été celle de Cézanne ». Tout est dit.

     

    On le sait depuis Flaubert, l’aventure de la phrase est aussi l’aventure de la vie. Qu’est-ce que La Conscience ? un journal, donc ? une autobiographie éclatée, intégrant des lambeaux d’enfance et quelques images du père, le réalisateur René Lucot ? le deuil, par l’écriture, d’A. M. (Anne-Marie), la compagne d’une vie, disparue en 2010 ?... Oui, et par-dessus le marché rien de tout cela. Dans l’ « ontologie sensorielle bourgeoise » qu’il prétend y mener, Lucot se livre à un travail quasi métaphysique ayant pour matière première l’instant.

     

    « Douce importance des événements anodins… »

     

    « Sur la terrasse fermée une belle fille en marcel noir lève un bras expressif qui met à nu son aisselle rasée à l’instant même où derrière la vitre un motocycliste lève en pleine circulation son bras droit et enfonce dans sa bouche le goulot d’une bouteille d’eau minérale » ; « Calme de la chaussée et des trottoirs, douce importance des événements anodins : deux passants différents en tout viennent de se succéder, que séparaient vingt mètres » ; « La semelle de sa chaussure droite reste à plat sur le sol, détaché le pied montre l’extrême blancheur d’une plante nue, alors que j’ai en bouche des grains de poivre verts »… Ces épiphanies, au sens joycien du terme, ont lieu pendant des repas, devant la télévision, dont les informations suscitent quelquefois de grinçants commentaires, dans les autobus et tramways à bord desquels l’infatigable écrivain sillonne Paris (« J’aime ma ville »), sur les lits d’hôpital et dans les salles d’attente où l’appellent les servitudes de l’âge (« Il faut une bonne santé quand on est malade »). Tout y est traité sur le même mode, qu’on pourrait appeler phénoménologique. Les émotions et les pensées, quand elles surgissent, sont envisagées comme d’autres types de perceptions, et il s’agit non d’en éprouver romantiquement la profondeur mais de repérer, de façon plus baroque, par quel effet d’écho elles sont appelées. « Hubert Lucot ? Cet écrivain de l’extérieur », disait Claude Louis-Combet, cité par l’auteur lui-même. Aucune monotonie dans ce parti pris des choses, nulle aridité, mais, dans l’humour et l’acuité extrême, une alchimie transformant la vie quotidienne en une expérience permanente.

     

    « Morceaux de Lucot à la campagne… »

     

    Car Lucot prend Proust au pied de la lettre, et La Conscience aurait tout aussi bien pu s’intituler Le Présent. Non seulement parce que l’écriture y donne forme à l’expérience instantanée de la présence au monde. Mais parce que chaque instant (et chaque phrase qui le fait exister) étant une manière d’absolu, tout est en permanence là. L’identité de la sensation, saisie dans le réseau des mots, relie les moments les plus éloignés l’un de l’autre, sans abolir le passage du temps mais en faisant surgir, au cœur du fragment temporel, l’écart que tout en l’annulant il ouvre : « Un jeune Noir cloue une feuille de plastique sous une fenêtre, son casque blanc au-dessus du gilet jaune fluorescent m’envoie dans la gare de Montpellier torride en juillet dernier ». Ou encore : « Dans le tramway des coteaux, ma conscience (…) a ressenti "des morceaux de Lucot à la campagne" : quelques Lucot se tiennent entre le bigarreautier et le poulailler (en 1938 ?), on distingue un rayon de soleil, l’un descendra chez Carouget, le fermier nous a promis une pintade, je-2014 ressens uniquement descendre »…

     

    Au détour d’une page, il arrive à l’auteur de La Conscience de déplorer « la mort de la modernité ». Et, de fait, qui entreprendrait aujourd’hui de publier une pareille œuvre ? Il faut rendre hommage à Paul Otchakovsky de l’avoir suivie jusqu’au bout. Et la lire, d’urgence.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Sérieusement, je ne comprendrai jamais pourquoi les fous se fâchent d’être si bien placés. C’est une maison où on peut se promener tout nu, hurler comme un chacal, être furieux à discrétion et mordre autant qu’on veut et tout ce qu’on veut. Si on osait se conduire comme ça dans la rue, tout le monde serait affolé, mais, là-bas, rien de plus naturel. Il y a là-dedans une telle liberté que les socialistes n’ont jamais osé rêver rien d’aussi beau. »

    Jaroslav Hašek, Le Brave Soldat Chveïk


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  • photo Pierre AhnneQu’est-ce qu’une fiction ? Quelle que soit la forme qu’elle prend, on sait bien qu’elle est toujours hantée par la réalité, et vice-versa. Mais la question n’a peut-être jamais été d’actualité comme aujourd’hui, alors que la réalité envahit le roman au point d’en expulser l’imaginaire — à moins que ce ne soit le roman qui s’annexe le réel pour le transformer en fantasme…

     

    Quoi qu’il en soit, on ne saurait rêver, sur le sujet, réflexion plus matoise et plaisamment vertigineuse que le livre d’Alex Capus, traduit avec brio par Emmanuel Güntzburger. Voilà un ouvrage sous-titré en toute honnêteté apparente « récit » (et non « roman », quelle audace par les temps qui courent !), qui se donne comme une enquête tout ce qu’il y a de plus sérieux, avec notes, bibliographie, sources en annexe, sur les dernières années de Stevenson ; c’est-à-dire sur la matière la plus notoirement et ironiquement romanesque qu’on puisse imaginer. Quel roman ç’aurait pu être, se surprend-on à s’écrier toutes les deux pages. C’en est un. Et qui se paye le luxe de faire semblant de ne pas le savoir.

     

    « Artiste égocentrique » et « matrone despotique »

     

    Après des mois passés à parcourir les mers du Sud en quête de sujets de reportages destinés à des revues américaines, Robert Louis Stevenson débarque dans l’île principale de l’archipel des Samoa en 1889. Fanny, rencontrée en 1876 et épousée après bien des péripéties, l’accompagne. Lui est un « artiste égocentrique » « qui s’est ruiné la santé à force de sophistication et de débauche » ; c’est elle qui le dit, une « matrone despotique » à l’équilibre mental plutôt incertain. Beau-fils, belle-fille, mère, parents, parasites les rejoindront bientôt, dans l’immense et luxueuse demeure qu’ils se sont fait construire au pied des montagnes et au sein d’un vaste domaine. Quand, en 1894, l’écrivain déjà mondialement célèbre y meurt, « deux cents hommes » accourent et se « mett[ent] au travail avec machettes, pioches, houes et leviers » pour frayer, en une nuit, un chemin dans la jungle à son cercueil, qui sera enterré sur un sommet voisin.

     

    Si je n’ai jamais eu l’imaginaire marin, il y a à cela bien des raisons. J’en ai parlé à maintes reprises (par exemple ici) : au contact de deux parents nés chacun au bord d’océans différents, et jamais avares, dans notre continentale Alsace, d’évocations émues, ma vie fantasmatique ne pouvait devenir que résolument et salutairement terrienne : enfant, aux sabres d’abordage cliquetant sur les ponts glissants de galions qui tanguent, je préférais les landes vides où des chevaliers se mettent en devoir de s’embrocher réciproquement, ou les déserts ponctués de cactus-candélabres dans lesquels résonnent longuement l’écho des colts.

     

    Entre Pukopuka et Manikiki

     

    Mais là, tout de même… « Les îles Gilbert, les îles Marshall (…), Pukopuka et Manikiki » ; San Francisco vers 1880, « ces bouffées de langues étrangères, le chant des marins, les coolies chinois peinant sur le quai » (notes de Stevenson soi-même)… Et que dire des personnages, du « loup de mer répondant au nom de Peg Leg (c’est-à-dire : Jambe de Bois) Benton, aveugle d’un œil », ou d’August Gissler, « gouverneur de l’île Cocos », « une réplique vivante du Moïse de Michel-Ange », avec sa barbe rousse « jusqu’à la taille, sa chevelure opulente (…), son regard clair et perçant comme celui d’un aigle » ?

     

    On en redemanderait. D’autant plus que Capus imprime peu à peu un tour de vis supplémentaire à son dispositif faussement candide : sur sa romanesque histoire vraie, il greffe, mine de rien, un vrai roman, qu’il a le front de prétendre plus exact que les biographies garanties scrupuleuses. Car, au fait, pourquoi Stevenson est-il allé s’enterrer dans les Samoa ? Le climat, prétendait-il. « Chaleur étouffante » et « précipitations diluviennes » ? Pour un poitrinaire ?... Allons donc, vous n’y êtes pas : la vraie raison, c’est l’île Cocos. Je ne vous en ferai pas l’histoire, il vous suffira de savoir qu’un vrai trésor y était enterré pour de bon et que le réel écrivain y alla le chercher en plusieurs indubitables (quoique discrets) voyages.

     

    Un diable dans une bouteille

     

    Pour ceux qui seraient tentés d’y croire, Capus insiste : « Jusqu’à la fin de sa vie, Robert Louis Stevenson lui-même s’efforça d’enseigner à ceux qui venaient lui rendre visite aux Samoa la différence entre fiction et réalité » ; les indigènes n’étaient-ils pas tous persuadés que c’était lui le vrai héros du conte qu’il avait intitulé Le Lutin dans la bouteille, et qu’un malicieux démon comblait à la demande tous ses désirs ?

     

    Le démon industrieux, ici, c’est Alex Capus. Et tout ce qui précède ne serait rien sans le ton unique de cet auteur né en Normandie mais émigré en Suisse, francophone mais écrivant ses livres en allemand. Gravité imperturbable et ironie à peine sensible, écriture faussement érudite et réellement poétique, art du retour en arrière sont les moindres des moyens grâce auxquels il fait d’une grosse tranche de vie un beau et réjouissant morceau de littérature.

     

    P. A.

     


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