• fr.wikipedia.orgDrôle de livre… Les lecteurs de ce blog savent qu’une telle formule y a la valeur d’un premier éloge.

     

    Drôle de livre, d’abord, de par son histoire. Velina Minkoff, qui est née à Sofia, a étudié aux États-Unis et vit à Paris, a rédigé en bulgare une première version de ce premier roman, parue en 2015. Ensuite, elle l’a traduit en anglais. Ensuite, en 2017, elle a participé à sa traduction en français. Et, à chacune de ces occasions, le livre s’est un peu allongé.

     

    Le résultat final est un volume de presque 300 pages, dont la seconde originalité est de faire passer son lecteur par des phases successives et contrastées. Alexandra, 13 ans, vit à Sofia et est très bonne élève. Si bonne en russe, particulièrement, que son professeur, « la camarade Ivanova », en fait la présidente du « Club Internationaliste des Camarades », issu de la section locale du Komsomol. Pour la former à ses nouvelles fonctions, on l’envoie, avec d’autres jeunes Bulgares, en vacances en Corée (devinez laquelle), où elle participera à un « camp international de pionniers ». Le roman est le journal d’Alexandra, et le récit minutieux qu’elle y fait de son séjour.

     

    « Ils n’ont pas beaucoup de voitures, mais au moins il n’y a pas de pollution »

     

    Tout l’émerveille, dès l’entrée dans l’avion : « C’est propre, c’est joli et ça sent bon ! ». « Ce doit être merveilleux d’être une Coréenne », écrit-elle, et d’habiter ce pays peuplé de « gens souriants et satisfaits », formant « une grande famille heureuse » sous l’autorité paternelle du « Grand Leader » (Kim Il-sung). Peut-être ne comprend-elle pas tout, mais n’oublions pas que c’est une très jeune fille, pour laquelle l’opposition capitalisme/socialisme se lit d’abord dans les objets (« Quelqu’un m’a dit que dans les pays capitalistes chaque fois que vous achetez quelque chose on vous donne un beau sac en plastique gratuit pour le mettre dedans »). Et pour le reste, l’important, c’est les garçons : la présence au camp du « plus beau Coréen du monde » n’est pas tout à fait pour rien dans l’exaltation de notre héroïne.

     

    Au début, on rit beaucoup. Un comique fondé souvent sur l’aspect mécanique des comportements et des notations — tout est beau, les Coréens sourient sans cesse, tous les Russes sont brutaux… Et puis, c’est Candide à Pyongyang, pour reprendre le titre de la curieuse postface, où le traducteur fulmine par allusions obscures contre on ne sait trop qui. Comme dans un conte du temps des Lumières, on lit entre les lignes et les superlatifs d’une ado transportée dans le meilleur des mondes, où, pour un oui ou pour un non, elle a « le souffle coupé d’adoration » et « délire de délice ».

     

    « Avec la démocratie, nous nous sentons vraiment libres »

     

    Puis, au bout d’un moment, on a un peu l’impression d’avoir compris. Et il faut un certain temps pour se rendre compte, troisième étape, que le grossissement des détails et l’aspect répétitif jusqu’à l’obsession font peut-être aussi l’intérêt de l’entreprise. C’est Le Désert des Bulgares, pour paraphraser le titre d’un ouvrage célèbre. De retour à Pyongyang après le camp, les jeunes héros attendent interminablement un vol pour Sofia, jour après jour ce sont de nouvelles visites, maison natale du Grand Leader, monuments, musées, parcs d’attractions, insidieusement un malaise s’installe. Qu’est-ce qu’on attend ? Que les yeux d’Alexandra s’ouvrent ? Qu’elle grandisse ? Que se produisent les événements qui devaient, à la fin de cette année 1989, changer le monde ?...

     

    Ils se produisent. Et c’est sans doute là que le livre de Velina Minkoff donne toute sa mesure. Enfin rentrée à Sofia, Alexandra, confrontée aux bouleversements que l’on sait, reste celle que nous connaissions. Toujours naïve et enthousiaste. Simplement, au lieu de s’enthousiasmer pour les chants de pionniers, elle s’enthousiasme pour « The Cure, Depeche Mode, The Smiths, The Communards ». Et si, au début, elle « ne compren[d] pas ce qui n’allait pas avec le communisme », elle a vite fait d’adopter le nouveau langage en vigueur et de conclure : « J’ai vraiment eu de la chance de sortir vivante du camp de cette Corée du Nord totalitaire ». Pas de vraie différence entre son ancien zèle et ses nouvelles passions. L’usage de la candeur adolescente ne constituait pas tout à fait, contrairement à ce qu’on pouvait croire, une forme d’ironie : il tendait à une neutralisation générale, en mettant tout, flirts, sacs en plastique, communisme, démocratie, sur le même plan. Vue sous un certain angle, une idéologie, c’est-à-dire une croyance, en vaut une autre. Ce livre étrange et malicieux le rappelle. Hors des sentiers battus et de l’autoroute des bons sentiments.

     

    P. A.


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  • www.tout-sur-google-earth.comUne certaine tradition lyrique et, sans doute, post-romantique, assimile volontiers la poésie au feu. Mais Rossano Rosi le dit bien, dans la quatrième de couverture de son livre : « Le feu serait plutôt le temps ». Et, par voie de conséquence, la poésie, « qui rassemble les restes du temps », aurait à voir avec la cendre.

     

    Conception, comme le titre, empreinte d’une certaine modestie, laquelle va de pair ici avec une vision artisanale, voire malherbienne, de l’art poétique. Vers strophes rimes, dit le sous-titre. Et, de fait, Rossano Rosi fait de tous ces très anciens outils un usage brillamment actuel. Vers : pairs, impairs, il y sont tous, avec ou sans diérèses et malgré les quelques fantaisies en matière d’e muets que chacun, depuis Aragon, peut s’autoriser sans trop d’états d’âme. Rimes : quel festival ! Où l’on n’hésite pas à faire éclater les mots :

    « … ailleurs, à l’étranger, bien que plus jamais — ou

    presque — je ne m’en aille à l’étranger, je trou-

    ve face à moi… ».

    Mieux encore :

    « … Assez de toutes ces voix doctes

    péripapotant au salon ! Ah… fuck ! Te

    rends-tu pas compte,… »

    Pour ce qui est des strophes, notre homme ose à peu près tout. Sans dédaigner pour autant les structures répertoriées, tels le sonnet, ou même, Dieu me pardonne ! le pantoum…

     

    « J’écoute les Smiths… »

     

    Tout cela au service de ce qu’on pourrait appeler, pour faire vite, une autobiographie poétique. On pense au Chêne et chien de Queneau, bien sûr. Et aussi, souvent, à Aragon, cité plus haut, et à son Roman inachevé. C’est dire que l’humour et le quotidien, l’humour par la présence même du quotidien, sont au cœur de l’entreprise :

    « J’ai rêvé cette nuit, je crois, que j’étais jeune.

    Puis je me suis levé. Je m’assois. Je déjeune. »

    Ou encore :

    « Coincé dans un embouteillage,

       j’écoute les Smiths.

    Me revoilà dans mon cher âge

       des années jadis. »

     

    Ordre et désordre

     

    Car ce sont bien des éclats d’existence qui sont ici restitués. D’existence probablement vécue (l’adolescence, le voyage obligatoire à Londres, les études, la vie de famille, les enfants…) et aussi d’existence rêvée, avant tout par et dans les livres — et toute une section du recueil est consacrée, de Gide et Racine à Tony Duvert ou Enid Blyton, à des évocations de lectures.

     

    Cette réduction d’une vie à des débris, dont la forme ramassée du poème accentue le caractère fragmentaire, est aussi ce qui empêche de prendre le recours au vers régulier pour un simple exercice de style. En cassant, par ses exigences purement formelles, le lyrisme, il crée entre syntaxe et prosodie une tension que Rosi exploite systématiquement au maximum. Introduisant, du coup, la notion de rupture, de brisure, le déséquilibre que celles-ci entraînent, à l’intérieur même du discours. Par là, et comme il le faisait, d’une autre manière, dans son beau roman autobiographique Hanska (Les Impressions Nouvelles, 2016), l’écrivain liégeois déconstruit le récit qu’il semblait, du même geste, construire. Et rend son existence, les nôtres aussi, à leur fondamental désordre.

     

    P. A.

     

    Illustration : quelque part à Liège...


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  • photo Pierre AhnneCe mince récit pourrait venir s’ajouter à une liste qui tendrait à l’infini : celle des romans d’éducation sentimentale (Adolphe, Flaubert, les jeunes filles et leurs ombres, Meaulnes…, on vous épargnera le poids des exemples). Mais quelques pas de côté suffisent à lui donner une place un peu à part dans cette vaste généalogie.

     

    Le premier : la narratrice est une femme, l’aimée aussi. C’est en Corse que celle-là, adolescente, rencontre celle-ci, à peine plus âgée. « Je me trouvais sous la férule d’un parent qui m’accueillait pour les vacances mais qui (…) résolut de m’interdire de quitter l’enceinte de la maison et du parc dans lequel il louait des bungalows ». Sauf que, dans un de ces bungalows… Coup de foudre, premier baiser. Expulsion par l’oncle indigné, qui réexpédie dans ses foyers la jeune rebelle. Les années passent. Elles ne se revoient qu’épisodiquement, mais elles s’écrivent (« La boîte au coin de la rue était ma chambre dérobée. J’y passais la nuit en pensée, allongée sur l’enveloppe que je venais de jeter »). Elles partagent quand même un lumineux été à Minorque. Puis, les années recommencent à défiler. Elles se revoient une dernière fois. Et ce fut tout, comme aurait dit un auteur cité plus haut.

     

    L’être et l’avoir

     

    Le choix de l’objet n’est cependant pas la principale originalité de l’histoire d’amour qu’on nous raconte ici. C’est cet amour même qui est singulier, d’une singularité résumée en une phrase : « Je n’aimais pas quelqu’un de mon sexe, j’aimais quelqu’un de mon genre. Je voulais être quelqu’un de ce genre, le sien, ce genre de fille ». Peu, voire pas de sexe en tant que tel, donc, une sorte d’innocence, de neutralité enfantine : « Son buste, ses fesses et son pubis ne sauraient se distinguer de son dos, de ses genoux, ses bras, sa tête. Ils étaient intégrés dans le grand nu du corps ». Ce corps lisse, d’un seul tenant, qu’on pourrait sans doute dire phallique, il ne s’agit pas, pour celle qui parle ici, de l’avoir, mais de « l’être — elle ». Et, par là, d’accéder à « un secret qu’elle aurait détenu, elle comme toutes les femmes, et que l’on aurait oublié de me donner ».

     

    Ce désir totalisateur et totalisant, comment le soumettre à la logique de successivité, donc de morcellement, qui est celle du récit ? Ou, mais c’est la même chose, comment, dans le souvenir d’une histoire aussi fragmentaire, ressaisir l’unicité d’une expérience à la limite, comme toutes celles de cette sorte, du communicable ? La réponse radicale que Sylvie Bocqui apporte à cette double question fait la troisième (ou est-ce la première ?) originalité de son livre. Si on parvient, comme je l’ai fait plus haut, à en reconstituer la trame, c’est grâce à quelques indices, lâchés çà et là, comme à regret. Car toute l’armature de ce qui constituerait un roman : circonstances, personnages annexes, détails extérieurs, noms, bref, tout l’emballage réaliste, semble en avoir été systématiquement retiré.

     

    Les fragments et le tout

     

    Qu’est-ce qui reste, dans ces courts chapitres, réduits pour certains à une page ? Des éclats, des images fuyantes arrêtées dans leur course (« Dans la chambre blanche et vide, son élan est resté un trait de couleur fauve ») ; des sensations isolées (« Marie Brizard, cigarette, interdit ») ; des endroits — c’est aussi, en effet, l’amour des paysages qui éclate dans ce livre et s’exprime, bien sûr, en énumérations de fragments colorés.

     

    « Les carnets ont disparu (…). Ne sont demeurées que quelques lignes écrites hors-carnet, hors-cahier, hors-enveloppe », écrit Sylvie Bocqui, dans une discrète mise en abyme. Et ces bribes qui restent, une fois jetées les « enveloppes », sont l’essentiel. Par leur morcellement même, elles atteignent la chair des choses et la lumière de la passion, dans leur continuité paradoxale. Belle leçon de littérature. En moins de cent pages.

     

    P. A.


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  • https-_www.lesfurets.comDavid Lopez a reçu hier le prix du Livre inter 2018 pour son roman, Fief (Seuil, 2017).

     

    Pour savoir à quel point ce prix est mérité, (re)lisez l’article que j’ai consacré à l’ouvrage, dès sa parution, en septembre 2017...

     

    … et aussi l’entretien que l’auteur a, aussitôt après, accordé à ce blog, et dans lequel il défend une conception exigeante de la littérature.droits David Lopez


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  • www.alternativelibertaire.orgIl y a une certaine logique dans le fait qu’Édouard Louis en vienne au théâtre… J'avais lu Histoire de la violence (Seuil, 2016) avec un peu de réticence, agacé de l’insistance culpabilisatrice avec laquelle l’auteur tirait une gloire paradoxale de ses origines modestes ; mais j’avais été séduit par le subtil assemblage de discours enchâssés qui faisaient de lui, à mes yeux, un grand écrivain de la voix. Je n’ai pas été, dirai-je en toute modestie, le seul à le penser, puisque, alors qu’Ostermeyer s’apprête à monter précisément Histoire de la violence à la Schaubühne, Louis publie aujourd’hui un court texte dédié à Xavier Dolan et qui sera porté sur la scène du Théâtre de la Colline en 2019 par Stanislas Nordey, remercié en fin de volume comme étant « à l’origine » de l’entreprise.

     

    « Ce que je ne t’ai pas dit… »

     

    Le livre commence par une brève introduction qui imagine, « si ce texte était un texte de théâtre », un dispositif scénique possible. Après quoi, c’est, en deux parties, ce que le prière-d’insérer appelle « une lettre au père ». À la deuxième personne du singulier, Édouard Louis (il refuse crânement de se cacher autrement que derrière son fameux pseudonyme) évoque son enfance, réorganisée autour de quelques scènes-clés : il fait honte à son père en chantant et dansant lors d’une soirée en famille ; un soir de Noël, un camion percute la voiture du père, remplie de cadeaux, et la volatilise littéralement ; un autre jour, dans la même voiture, le père emmène le fils au bord de la mer et roule « sur les vagues »…

     

    On n’est pas chez Annie Ernaux : ce qu’il s’agit ici de reconstituer, ce n’est pas à proprement parler la vie du père mais la vision que le fils en a. Comment pourrait-il en être autrement ? « Le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais ». « Quand je repense au passé », dit-il, « je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit ». Cette histoire d’une relation fondée sur le déséquilibre et l’absence à soi est donc l’histoire d’une rencontre impossible, d’une question à jamais insoluble. Celle de l’amour du père, aux deux sens possibles de ce du. Car aux attitudes contradictoires de l’un, capable un jour de donner au voisin le jouet préféré de l’enfant (« un jeu de société qui s’appelait Docteur Maboul ») et une autre fois de se dire fier de lui, répondent les ambiguïtés de l’autre, affirmant : « Pendant toute mon enfance j’ai espéré ton absence », mais avouant aussi avoir souhaité mourir après que son père l’eut renié.

     

    Problématiques exigences

     

    Au demeurant, la même interrogation était déjà au cœur des deux livres précédents d’Édouard Louis. Et on serait tenté d’ajouter : comme tout le reste. À commencer par l’autre question que pose le titre, et à laquelle les dernières pages donnent, en énumérant des noms de présidents et de ministres responsables de divers lois et dispositifs anti-sociaux, une réponse trop appuyée pour être convaincante. À part cette pesanteur supplémentaire, rien de bien nouveau, en fin de compte. L’obsession de l’origine, dont je parlais plus haut, est plus présente que jamais. Nous parlera-t-il un jour d’autre chose ? est-on tenté de se demander, au risque de provoquer l’indignation de l’intéressé.

     

    Car sa réplique est, bien sûr, toute prête : « Est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter quand je parle de ta vie, puisque des vies comme les tiennes personne n’a envie de les entendre ? ». Et d’enchaîner : « Je n’ai pas peur de me répéter parce que ce que j’écris, ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature ». Mais les répétitions, a-t-on envie de rétorquer, comme la fausse maladresse, la fausse froideur, le rythme claudicant de la phrase, c’est de la littérature ! Ses « exigences », dont on ne saura pas comment Louis les définit, sont satisfaites, pas de doute. Sauf qu’à vouloir obstinément s’y dérober, il risque de finir par atteindre son but. Et alors, qu’est-ce qui rendra certains de ses souvenirs inoubliables, qu’est-ce qui restera pour nous pousser à lire le récit des vies volées dont il se veut le porte-parole ?

     

    Enfin, pour l’instant, sa voix est toujours là. Prendra-t-elle, sur scène, des sonorités inédites ? Pour le savoir, rendez-vous l’an prochain au Théâtre de la Colline…

     

    P. A.


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