• https-_lamalleaconfettis.frMaux de tête ? Embarras gastriques ? Vague à l’âme post-réveillon ? Un bon bouquin ! Car la littérature est, nous dit-on, le meilleur de tous les remèdes à tous les maux.

     

    On en causait déjà depuis un certain temps. Mais voilà qu’un grand quotidien du soir vient d’y consacrer son dernier supplément littéraire de l’année dernière : la littérature « nous sauve », sa tâche est aujourd’hui de « réparer le monde ». Lola Lafon, Philippe Jaenada, Camille Laurens, d’autres encore, parlent chacun de « leur livre réparateur ». Et un long entretien avec Alexandre Gefen, auteur de Réparer le monde (Corti, 2017), justement, trône en pièce maîtresse dans cette trousse de secours (puisque réparer le monde, c’est, bien sûr, réparer « les vivants »).

     

    En ces jours qui suivent la Nativité, Gefen nous annonce une bonne nouvelle : c’est fini. Ouf. « Rompant avec (…) l’idéal d’une écriture autonome et esthétisante », « la littérature contemporaine sort de l’ornière formaliste ». Il était temps. La bête a la vie dure, depuis une bonne trentaine d’années qu’on se réjouit de son décès… D’ailleurs, elle bouge encore : certains « s’accrochent à l’image désuète d’une littérature agonisante, d’un auteur de plus en plus absent, n’écrivant plus que sur son impossibilité d’écrire » ; « aujourd’hui encore, [ils] s’obstin[ent] à publier le énième roman à la Perec ». Ça m’avait frappé aussi, tous ces romans à la Perec qui se publient…

     

    Il faut dire que pour trouver, dans l’histoire littéraire française, une conception plus saine https-_www.clubjouet.comdes choses, on doit remonter carrément à Montaigne ou Racine. Au XVIIIe, il semble ne s’être rien passé de notable. Mais « au moins depuis le XIXe siècle », la littérature a été considérée chez nous comme « un art pur ». Balzac, Stendhal, Zola, ces grand formalistes, adeptes de l’art pour l’art… Et même Hugo, nous dit Gefen, a dû, pour s’engager contre la peine de mort, cesser de « rester cantonné à ses hautes sphères littéraire », qu’illustrent sans doute Les Misérables ou La Légende des siècles. Ah Flaubert, évidemment, pauvre Gustave, tenant, comme chacun sait, d’une « littérature n’ayant d’autre but qu’elle-même ». Et auteur, si mes souvenirs sont bons, d’un Dictionnaire des idées reçues.

     

    De toute façon, peu importe. Romantisme, réalisme, naturalisme, on ne va pas s’embêter avec ces subtilités académiques, quoi que ce soit, l’important, c’est qu’on en est sorti. Nos auteurs ont enfin compris que la littérature « doit avant tout être considérée du point de vue des effets (…) qu’elle déclenche chez le lecteur », en un mot, qu’elle doit être « utile ». Pas trop tôt. Ça finissait par être scandaleux cette chose qui ne servait à rien sauf, dans le meilleur des cas, à échouer à dire ce qui se glisse entre les mots. À notre époque de chômage, de terrorisme, d’accidents de la route, chacun se doit de mettre, comme il se dit souvent avec tant d’élégance, les mains dans le cambouis. C’est comme l’augmentation de la CSG sans compensation pour les retraités dits aisés : une question de solidarité nationale.

     

    https-_images-na.ssl-images-amazon.comRetour « au réel », donc. Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est en se détournant de la réalité qu’on l’effleure peut-être. Assez de ces subterfuges déprimants. Car ces gens qui ne parlent de rien parlent, en plus, de choses désespérantes. Pour eux, la littérature « ne servirait qu’à vous "creuser", à vous faire du mal ». Gefen « n’aime guère cette vision aristocratique » ( ?). Non, « les sciences cognitives » nous l’apprennent, la littérature peut « adoucir les imperfections du monde ». Si ce sont les sciences qui le disent… Cela suppose, évidemment, d’aller « là où ça fait mal », comme Richard Millet, Pierre Michon ou Pierre Bergounioux, qui seront sûrement ravis d’apprendre qu’on doit voir en eux de grands peintres de « la déstructuration de la province et de sa campagne, des communautés vieillissantes et des paysages ravagés par les hypermarchés ». Et qui apprécieront beaucoup aussi, sans doute, de savoir qu’ils travaillent, en cela, « comme le journalisme ». Parce que ça commençait à bien faire cette autonomie de la littérature, halte aux privilèges ! Histoire, sociologie, journalisme, roman, tous au boulot ! « L’heure est aux écrivains de terrain ». Les seuls capables, c’est sûr, de nous tirer de l’ornière. Et de nous installer « enfin dans un rapport apaisé avec le grand roman américain, qui a cessé de représenter (…) un repoussoir » (comme c’était le cas, nul ne l’ignore, depuis Faulkner et Dos Passos). Voilà, c’est dit.

     

    Vous, je ne sais pas, mais quant à moi je suis convaincu. Et puisque voici le temps des résolutions, je prends celle de ne plus vous entretenir que de littérature réparatrice. Bon, dans les semaines qui viennent, vous aurez peut-être encore quelques nouvelles de Sebhan (Cirque mort), de Lambert (Fraternelle mélancolie) — voyez déjà un peu les titres ! — et de certains autres qui s’accrochent à l’idée d’une littérature qui creuse. Les articles sont déjà écrits, je ne vais pas les mettre à la poubelle. Mais dès que j’en aurai fini avec ces gens-là, c’est promis, je ne vous parle plus que de Bicarbonate, de Tricostéril et de tous leurs amis. On va passer une rudement bonne année.

     

    P. A.


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  • http-_p1.storage.canalblog.comC’est le temps des fêtes, parlons prodiges et merveilles. Parlons contes merveilleux. Ceux d’Émilie de Gourgelas (1670-1731) sont moins connus, évidemment, que ceux de Perrault, dont elle fut la contemporaine. Elle est une conteuse parmi d’autres en ce passage du XVIIe au XVIIIe siècle qui vit le genre littéraire du conte de fées naître et fleurir dans les salons. Madame d’Aulnoy avait, comme chacun sait, lancé la mode, en insérant dans son Histoire d’Hypolite, comte de Duglas (1690), un récit merveilleux qui eut plus de succès que le reste du roman. D’autres suivirent aussitôt son exemple, telles mademoiselle Lhéritier, nièce de Perrault, ou Catherine Bernard, qui écrivit, comme lui, un Riquet à la houppe. Si on met à part l’auteur de Peau d’âne, le conte merveilleux est un genre féminin.

     

    Madame de Gourgelas est moins connue que ses consœurs. Petite noblesse provinciale (du Berry) ; malheureuse en ménage mais, comme il arrivait souvent, rendue libre tôt par la mort de son époux. Elle vient à Paris, où elle mène l’existence de ces femmes de lettres que les Modernes soutenaient contre les Anciens dans la fameuse Querelle, laquelle faisait rage alors. Elle fréquente justement le salon de madame d’Aulnoy. Après avoir publié en 1701 un unique recueil d’Histoires prodigieuses (1), elle meurt complètement oubliée, et peut-être mise à l’écart, son époque ayant eu tendance, semble-t-il, à la considérer peu ou prou comme ce qu’on appelait alors « une extravagante ».

     

    « Voilà bien des affaires… »

     

    Il est vrai que si Breton la cite au passage dans son Anthologie de l’humour noir, ce n’est pas pour rien. Ce qui la distingue des autres auteurs de son temps, c’est un mélange de second degré et d’horreur qui fait d’elle, mutatis mutandis, une précurseure de Lautréamont et de Queneau égarée en cette fin du Grand Siècle.

     

    Comme consciente de sa propre singularité, elle paraît à tout instant se moquer d’elle-même et ne prendre qu’à moitié au sérieux le genre qu’elle pratique. Ainsi, dans Le Vaillant Chevrier : « Vous me direz peut-être que voilà bien des affaires pour parler d’une princesse éprise d’un jeune paysan, chose assez rare dans la vie mais très commune dans les contes. Je vous répondrai que vous avez mille fois raison, et qu’en peignant si longuement le palais de cette princesse et la cabane de ce paysan, j’ai dit bien des mots inutiles ». Une situation dramatique se présente-t-elle, elle la neutralise aussitôt : « Vous supposerez » (elle interpelle le lecteur à tout bout de champ) « que cette belle dame qui semblait si honnête était en effet une magicienne, et des plus malintentionnées. Eh bien, c’était tout justement cela » (La Princesse enfuie).

     

    Dévorations et caresses

     

    Cette distance qu’elle prend et incite constamment à prendre avec le genre est peut-être en fait ce qui l’autorise à s’attarder avec une complaisance manifeste sur les détails les plus horribles : elle espère qu’on croira encore à de l’ironie. Mais son enthousiasme dans ces moments-là ne paraît pas feint. Certes, le conte merveilleux n’est jamais rose. Mais on sent chez madame de Gourgelas une vraie jubilation à accumuler les membres tranchés, les enfants cuits au four (et qui, histoire de rattraper le coup, renaissent in extremis quand on jette leurs os dans telle fontaine miraculeuse), les jeunes filles que leur marâtre « fouette tous les jours fort cruellement », les auberges tenues par des ogres toujours prêts à jouer du tranche-lard, les nœuds de serpents, les familles de crapauds qui tiennent des discours fleuris avant de sucer le sang de leurs victimes. Si elle souligne elle-même son goût excessif pour les détails dans un type de littérature censé aller sans détours à l’essentiel, c’est sans doute que cette hypertrophie des détails est là pour faire passer ceux qui lui importent surtout et auxquels elles revient toujours, avec une sorte de fascination : dans La Forêt périlleuse, trois jeunes filles sont, chacune à son tour, tuées, découpées et dévorées, à chaque fois avec quelques précisions supplémentaires.

     

    Que ces meurtres et ces dévorations (commis, en l’occurrence, par un géant, « le plus velu et malodorant qu’on eût jamais vu ») soient la métaphore d’autre chose, c’est probable. « L’enchanteresse » de tout à l’heure fait « tant de caresses » à une princesse égarée que, même compte tenu du sens du mot caresse à l’époque classique, on se pose quelques questions. Et quant au fameux chevrier, il se trouve enfermé « dans une tour très haute » avec un jeune prince, son rival ; « Je ne sais ce qu’ils faisaient là tout le jour », commente l’inlassable narratrice, « et peut-être vaut-il autant ne le pas savoir ».

     

    Un remède à Disney

     

    Sont-ce ces détails-là, incongrus, surtout dans un conte, qui effrayèrent les gens de son époque, ou l’extrême bizarrerie que, mêlés à des facéties de salon et à des effusions sentimentales dignes de romans précieux, ils confèrent aux récits de madame de Gourgelas ? Le XVIIe, même finissant, n’aimait guère les excentriques. Ni les prophètes : car il y a déjà du Sade chez Émilie ; et elle annonce, bien avant Walpole, dont Le Château d’Otrante ne parut qu’en 1764, le roman gothique et le goût paradoxal du siècle des Lumières pour les lieux ténébreux et les aventures macabres.

     

    On lui pardonna probablement d’autant moins tout cela qu’elle était femme, et pratiquait un genre ambigu, dont on ne sait trop s’il s’adressait aux enfants ou au public mondain et lettré — les uns pas plus que les autres n’étant les destinataires rêvés de ces histoires pleines d’oubliettes, de chairs trop fraîches et de symboles trop transparents. Elles semblent quelquefois devancer, par-delà le premier romantisme, la « psychanalyse » d’un genre dont leur auteure se plaît, dirait-on, à exhiber les dessous inavouables. Et le contraste entre ce plaisir un brin pervers et le ton primesautier qu’elle adopte, dans une langue encore classique, ajoute encore quelque chose au scandale. En faisant semblant de s’en moquer, madame de Gourgelas met à nu les ressorts les plus profonds d’un genre décidément très éloigné de la guimauve disneyenne. Dans les périodes d’attendrissement et de cheveux d’ange, sa lecture constitue un antidote salutaire.

     

    P. A.

     

    (1) Plusieurs récits tirés de cet ouvrage figuraient dans un gros volume intitulé Contes merveilleux du XVIIe siècle et publié en 1978 par Garnier-Flammarion. Introuvable aujourd’hui, sauf coup de chance.

     

    Illustration : portrait présumé de madame de Gourgelas (artiste inconnu)


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  • Tous les ans, quand vient le temps des féeries terminales, j’ai coutume, les fidèles lecteurs de ce blog le savent, de récapituler mes enthousiasmes de la rentrée littéraire pour en faire des idées de cadeaux. Le choix, cette année, est difficile : pas mal de belles découvertes entre septembre et ces jours-ci. Il faut pourtant bien renoncer à rappeler certaines d’entre elles — vous les retrouverez en feuilletant, si on peut dire, mes dernières pages. Et pour mettre un peu d’ordre dans cette page-ci, j’ai classé mes préférences, subjectives, cela va sans dire, en fonction de critères qui le sont tout autant.

    En cliquant sur le titre, vous retrouverez l'article.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Les plus originaux

     

    Fief, David Lopez (Seuil)

    En toute justice, ce garçon devrait avoir de l’avenir : faire entrer dans la littérature la langue des banlieues sans prendre pour objet leurs célèbres problèmes, c’est déjà remarquable, par les temps qui courent. Et le jeune auteur préfère, en plus de ça, jouer de ses silences pour parler de l’essentiel… (Voir aussi l’entretien qu’il a accordé à ce blog).

     

    La Rivière, Esther Kinsky, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay (Gallimard)

    Entre les genres littéraires, entre les souvenirs et les fleuves, la poétesse et romancière allemande construit un livre inclassable, fait d’épiphanies minuscules et d’éblouissantes rencontres avec le monde. Magnifique traduction d’Olivier Le Lay.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Les plus passionnants

     

    Dernières nouvelles des bolcheviks, Philippe Videlier (Gallimard)

    L’auteur de Quatre saisons à l’hôtel de l’Univers applique à la Révolution russe sa méthode : « conter la vérité comme s’il s’agissait d’une fiction ». En quatorze fragments, toute l’épopée se déploie, avec sa fin tragique, plus sûrement qu’au fil d’un roman-fleuve.

     

    Le Sympathisant, Viet Thanh Nguyen, traduit de l’anglais par Clément Baude (Belfond)

    Ce gros et brillant roman d’espionnage est aussi une étourdissante variation sur le thème du double. Et le jeune auteur américano-vietnamien y parle, en plus, entre les lignes, de l’écriture, à l’encre sympathique ou pas.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    Les plus poétiques

     

    La Nuit des béguines, Aline Kiner (Liana Levi)

    Où l’on apprend que les béguines n’ont pas toujours été flamandes… Mais ce roman savant est plus qu’un roman historique. Portrait saisissant du Paris médiéval, il est aussi semé d’instants de grâce qui s’affranchissent de l’espace et du temps.

     

    Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb (Albin Michel)

    Il ne faut pas sous-estimer la prolifique Amélie : son roman de cette rentrée est un conte moderne à la manière de Perrault, plein de cruauté comme de grâce. En plus, il y a l’humour, et la langue sans reproche…

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    … et une grande réédition

     

    La Route au tabac, Erskine Caldwell, traduit de l’anglais par Maurice-Edgar Coindreau (Belfond, [vintage])

    Le grand écrivain du sud des États-Unis dépeignait la vie sans espoir des fermiers de la Grande Dépression. Son ton inimitable mêle la farce au tragique, sur un entêtant tempo de blues.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     


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  • http-_www.luce-nova.comMrs Johnson, la femme du monsieur du dessus, est partie. Du coup, Anna, la dame du dessous, qui « est malade du cœur » mais « a besoin d’argent », monte s’installer chez lui pour être sa gouvernante. Drôle de couple, ces Johnson, lui américain et violoniste sans le sou, elle très riche bien que « sarde à cent pour cent » : « le monde à l’envers, en somme ». De plus, ils ont un fils, Johnson junior, qui, quoique pas marié, est père d’un petit Giovannino, enfant d’une sagesse de vieux philosophe malgré son âge et sa grande beauté.

     

    « Je veux devenir nymphomane »

     

    Le père et le fils viennent rejoindre leur père et leur grand-père dans l’appartement du dessus. Entre le dessus et le dessous habite Alice, qui est étudiante et « [s’]intéresse aux histoires des autres », « pas pour médire » mais « pour comprendre ». Aussitôt amoureuse de Johnson junior, elle en vient à concevoir de hardis projets : « Je veux devenir nymphomane. Je me regarde dans le miroir et ce n’est pas mon image que je vois, pâlichonne et maigrelette, je vois la machine de guerre sexuelle que je voudrais être ».

     

    En attendant, c’est Anna qui, en dépit de ses soixante-cinq ans, est une telle machine pour Mr Johnson, lequel en a bien soixante-dix. Natasha, la fille d’Anna, aimerait mieux avoir « une mère normale », c’est-à-dire qui, à cet âge, « ne rêve plus d’amour ni de bonheur ». Quand Mrs Johnson revient, très belle, très sarde, Anna doit redescendre à l’étage du dessous. Mais Mr Johnson quittera bientôt celui du dessus pour descendre emménager chez elle. Quant à Alice, elle finira par découvrir quelles « choses contre-nature » faisait Johnson junior, lequel, pour devenir père, était allé en Amérique faire « congeler son sperme et lou[er] l’utérus d’une femme pour cent mille euros ». Cependant ce n’est pas si grave, elle qui était fille unique d’un père qui s’était suicidé et d’une mère devenue folle a trouvé, dans cet immeuble d’un quartier populaire de Cagliari, « une nombreuse famille ».

     

    On l’aura compris, la clé et le principe de ce court roman de Milena Agus, publié par Liana Levi en 2016 et réédité aujourd’hui dans la collection « Piccolo », résident tout entiers dans son titre : ce Sottosopra, qui concerne l’espace, bien sûr, mais aussi les classes sociales, les âges, les sexes, les modes de vie les mieux enracinés. Certes, le livre, où règne une unité de lieu quasi intégrale, est un hymne à distance à la Sardaigne, à sa cuisine, à sa mer, à son dialecte, à sa capitale, plus particulièrement au quartier de la Marina, « peuplé de naufragés du Pakistan, du Bangladesh, du Sénégal, du Maghreb et de Chine ». Mais il est d’abord un hymne à la singularité et à la tolérance, qui n’aurait, dans le fond, rien de particulièrement original si son auteure n’avait su lui donner la saveur unique qu’ont parfois les fables ou les contes.

     

    De ce côté-ci du miroir

     

    Tout est affaire de ton. Et celui que Milena Agus prête à son héroïne narratrice est empreint d’une sorte de candeur jubilatoire n’excluant ni la subtilité ni la crudité : « J’ai mouillé comme jamais auparavant, même avec les revues pornographiques », constate Alice, à qui Johnson junior vient d’envoyer un baiser. Et d’enchaîner : « Maintenant, je me masturbe énormément ». Tout est dit. Tout est là, mais mystérieusement dépouillé de sa pesanteur et rendu, un peu à la manière d’Anna-Maria Ortese, à une forme aérienne de grâce. Dépouillé de sa pesanteur, mais pas de sa chair : ce qui fait le charme des héros de l’écrivaine sarde, comme celui des trapézistes et des funambules en tout genre, c’est bien qu’ils sont aussi de vrais corps.

     

    Le monde si impalpable et si dense où ils évoluent, c’est celui d’Alice, à qui l’homme qu’elle aime en vain promet un avenir de « grande romancière ». Il la surnomme, aussi, alternativement Gribouille et « Alice au pays des merveilles ». Seulement, cette jeune femme qui « n’aime guère le bon sens » n’a besoin de traverser aucun miroir ; elle réside dès le départ de l’autre côté. Au terme de ce qui constitue un récit d’initiation plus que d’éducation, un autre personnage formule une morale inspirée de Cendrillon, et qui dit « qu’il nous faut comprendre qui nous sommes et dans quelles chaussures peuvent entrer nos pieds »… L’Alice de Milena Agus ne retournera pas pour finir à la réalité d’en deçà du miroir. Elle accepte, à l’issue d’un parcours qui la ramène à elle-même, de rester au-delà. Gracieuse pirouette, élégant saut périlleux.

     

    P. A.


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  • https-_xavier-delorme.book.frCe pourrait être un affreux mélo.

     

    Jimmy est ce qu’on appelle un enfant « différent ». Quand quelque chose le perturbe, « [ses] cylindres et [ses] cellules tourbillonnent, [ses] tuyaux tourn[ent] sur eux-mêmes, [ses] molécules se télescop[ent] » et il court en tout sens sans pouvoir s’arrêter. À l’école, ça complique les choses. La mère de Jim, qui se consacre presque entièrement à lui, est asthmatique et « incapable de dire non à une part de gâteau à la crème » ; et son père est « comme une part de gâteau : elle ne [peut] pas lui dire non ». Même quand, sous l’influence du Cutty Sark (« avec le célèbre voilier sur l’étiquette ») et des chansons de Merle Haggard(1), il la bat. Il la bat tellement que le frère de Jimmy, Robby, le bat à son tour. Puis Robby part s’embarquer sur un bateau de pêche, papa perd son travail à la raffinerie, boit, bat tout le monde, même Jimmy, et disparaît. Jimmy reste seul avec maman. Mais maman meurt, et Jimmy se retrouve dans une famille d’accueil où sont placés deux enfants aussi spéciaux que lui. Ils l’aident à se lancer dans un long voyage solitaire qui le conduira, après quelques péripéties, vers son père retrouvé et un happy end.

     

    Être ou ne pas être Dickens

     

    Pendant tout ce temps, Jim ne pleure pas : « Je ne savais pas pleurer », explique-t-il, « même pas dans les premières secondes après être sorti de la membrane ». Mais les autres n’arrêtent pas, il y a de quoi, et on comprend qu’ils sont censés donner l’exemple au lecteur. Avec toutes ces effusions lacrymales, pour sauver le livre de la noyade il n’y avait sans doute que deux solutions. Première possibilité, être Dickens et posséder, comme lui, l’art du génial dosage entre pathétique et humour loufoque. Sofie Laguna, qui est australienne et a beaucoup écrit pour la jeunesse, n’est pas Dickens. Mais elle a découvert, en guise de plan B, un procédé qui pourrait presque se révéler parfaitement efficace : l’usage de la première personne et ses conséquences.

     

    C’est Jimmy qui parle, donc c’est Jimmy qui voit. D’où, d’abord, des effets d’un comique indiscutable (à propos de sa mère : « Quand elle essayait de grimper dans son arbre généalogique (…) les branches se cassaient sous ses pieds. Même si on tapait sur l’arbre avec un bâton, rien ne tombait »). Plus subtilement, et comme dans un conte de l’époque des Lumières, l’enfant quasi sauvage et en même temps très sophistiqué qu’est Jim perçoit le monde à travers une grille que le lecteur est incité en permanence à démonter. Entre les lignes, nous voyons le mal, le crime, la misère sociale et affective. Et quand une petite fille raconte une histoire dans laquelle un « homme très grand » dit à un enfant : « Compte ce qu’il y a sur les étagères, c’est tout ce que je te demande (…), bravo, penche-toi encore un peu, très bien », nous savons de quoi il s’agit.

     

    « Le moteur de la terre rugit. »

     

    Enfin, au-delà du réalisme indirect et de la volonté de dénonciation, l’étrangeté de Jim emporte le récit dans un univers spectaculairement poétique. Pour lui, tout est lié, des circuits complexes irriguent aussi bien le monde des hommes et des animaux que celui des choses. Les uns comme les autres constituent de mystérieuses machines vivantes : « Sous l’océan, le moteur de la terre rug[it], poussant l’eau en avant » ; « L’énergie de la raffinerie, qui [a] traversé le bras de papa jusqu’au visage de maman, se retrouv[e] dans [les] cellules » de Jimmy ; lui et son frère, malgré la pluie, « rest[ent] au sec grâce à la chaleur transmise par [leurs] capteurs solaires ».

     

    Même si Sofie Laguna n’est pas non plus Elsa Morante, et que Jim n’est pas le bouleversant Giuseppe de La Storia, cette plongée dans l’esprit d’un être à part des autres sauverait intégralement un récit qui aurait su s’adapter, en termes de longueur, aux dangers que son propos recèle. Mais 360 pages !... Le procédé s’use, il révèle sa trame et perd de sa magie. Le lecteur se lasse de circonstances et de techniques trop répétées. Il n’est plus capable d’apprécier à leur juste valeur « le mur des pères », « les papillons de nuit » qui encombrent les poumons de la mère, ou cette interrogation sur le passé : « Est-ce qu’il disparaît après avoir existé ? Est-ce que quelque chose le garde ? Les souvenirs [sont]-ils stockés dans l’espace du sous-sol ? »…

     

    C’est bien dommage de nous avoir gâté tout ça. Simplement pour faire un gros livre ...

     

    P. A.

     

    (1) En particulier Someday When Things Are Good, que vous pouvez écouter vous-même en cliquant sur ce lien.

     


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