• photo Pierre Ahnne

     

    « Sérieusement, je ne comprendrai jamais pourquoi les fous se fâchent d’être si bien placés. C’est une maison où on peut se promener tout nu, hurler comme un chacal, être furieux à discrétion et mordre autant qu’on veut et tout ce qu’on veut. Si on osait se conduire comme ça dans la rue, tout le monde serait affolé, mais, là-bas, rien de plus naturel. Il y a là-dedans une telle liberté que les socialistes n’ont jamais osé rêver rien d’aussi beau. »

    Jaroslav Hašek, Le Brave Soldat Chveïk


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  • photo Pierre AhnneQu’est-ce qu’une fiction ? Quelle que soit la forme qu’elle prend, on sait bien qu’elle est toujours hantée par la réalité, et vice-versa. Mais la question n’a peut-être jamais été d’actualité comme aujourd’hui, alors que la réalité envahit le roman au point d’en expulser l’imaginaire — à moins que ce ne soit le roman qui s’annexe le réel pour le transformer en fantasme…

     

    Quoi qu’il en soit, on ne saurait rêver, sur le sujet, réflexion plus matoise et plaisamment vertigineuse que le livre d’Alex Capus, traduit avec brio par Emmanuel Güntzburger. Voilà un ouvrage sous-titré en toute honnêteté apparente « récit » (et non « roman », quelle audace par les temps qui courent !), qui se donne comme une enquête tout ce qu’il y a de plus sérieux, avec notes, bibliographie, sources en annexe, sur les dernières années de Stevenson ; c’est-à-dire sur la matière la plus notoirement et ironiquement romanesque qu’on puisse imaginer. Quel roman ç’aurait pu être, se surprend-on à s’écrier toutes les deux pages. C’en est un. Et qui se paye le luxe de faire semblant de ne pas le savoir.

     

    « Artiste égocentrique » et « matrone despotique »

     

    Après des mois passés à parcourir les mers du Sud en quête de sujets de reportages destinés à des revues américaines, Robert Louis Stevenson débarque dans l’île principale de l’archipel des Samoa en 1889. Fanny, rencontrée en 1876 et épousée après bien des péripéties, l’accompagne. Lui est un « artiste égocentrique » « qui s’est ruiné la santé à force de sophistication et de débauche » ; c’est elle qui le dit, une « matrone despotique » à l’équilibre mental plutôt incertain. Beau-fils, belle-fille, mère, parents, parasites les rejoindront bientôt, dans l’immense et luxueuse demeure qu’ils se sont fait construire au pied des montagnes et au sein d’un vaste domaine. Quand, en 1894, l’écrivain déjà mondialement célèbre y meurt, « deux cents hommes » accourent et se « mett[ent] au travail avec machettes, pioches, houes et leviers » pour frayer, en une nuit, un chemin dans la jungle à son cercueil, qui sera enterré sur un sommet voisin.

     

    Si je n’ai jamais eu l’imaginaire marin, il y a à cela bien des raisons. J’en ai parlé à maintes reprises (par exemple ici) : au contact de deux parents nés chacun au bord d’océans différents, et jamais avares, dans notre continentale Alsace, d’évocations émues, ma vie fantasmatique ne pouvait devenir que résolument et salutairement terrienne : enfant, aux sabres d’abordage cliquetant sur les ponts glissants de galions qui tanguent, je préférais les landes vides où des chevaliers se mettent en devoir de s’embrocher réciproquement, ou les déserts ponctués de cactus-candélabres dans lesquels résonnent longuement l’écho des colts.

     

    Entre Pukopuka et Manikiki

     

    Mais là, tout de même… « Les îles Gilbert, les îles Marshall (…), Pukopuka et Manikiki » ; San Francisco vers 1880, « ces bouffées de langues étrangères, le chant des marins, les coolies chinois peinant sur le quai » (notes de Stevenson soi-même)… Et que dire des personnages, du « loup de mer répondant au nom de Peg Leg (c’est-à-dire : Jambe de Bois) Benton, aveugle d’un œil », ou d’August Gissler, « gouverneur de l’île Cocos », « une réplique vivante du Moïse de Michel-Ange », avec sa barbe rousse « jusqu’à la taille, sa chevelure opulente (…), son regard clair et perçant comme celui d’un aigle » ?

     

    On en redemanderait. D’autant plus que Capus imprime peu à peu un tour de vis supplémentaire à son dispositif faussement candide : sur sa romanesque histoire vraie, il greffe, mine de rien, un vrai roman, qu’il a le front de prétendre plus exact que les biographies garanties scrupuleuses. Car, au fait, pourquoi Stevenson est-il allé s’enterrer dans les Samoa ? Le climat, prétendait-il. « Chaleur étouffante » et « précipitations diluviennes » ? Pour un poitrinaire ?... Allons donc, vous n’y êtes pas : la vraie raison, c’est l’île Cocos. Je ne vous en ferai pas l’histoire, il vous suffira de savoir qu’un vrai trésor y était enterré pour de bon et que le réel écrivain y alla le chercher en plusieurs indubitables (quoique discrets) voyages.

     

    Un diable dans une bouteille

     

    Pour ceux qui seraient tentés d’y croire, Capus insiste : « Jusqu’à la fin de sa vie, Robert Louis Stevenson lui-même s’efforça d’enseigner à ceux qui venaient lui rendre visite aux Samoa la différence entre fiction et réalité » ; les indigènes n’étaient-ils pas tous persuadés que c’était lui le vrai héros du conte qu’il avait intitulé Le Lutin dans la bouteille, et qu’un malicieux démon comblait à la demande tous ses désirs ?

     

    Le démon industrieux, ici, c’est Alex Capus. Et tout ce qui précède ne serait rien sans le ton unique de cet auteur né en Normandie mais émigré en Suisse, francophone mais écrivant ses livres en allemand. Gravité imperturbable et ironie à peine sensible, écriture faussement érudite et réellement poétique, art du retour en arrière sont les moindres des moyens grâce auxquels il fait d’une grosse tranche de vie un beau et réjouissant morceau de littérature.

     

    P. A.

     


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Et la bonne eau de vie, et la bonne eau de vie ! Elle avait une couleur jaune dans le gros verre, une chaleur qui n’appartient qu’à l’eau de vie et qui semble un bouillonnement. Elle vous passait dans la bouche, descendait et apportait son cœur. Les premières gouttes sont beaucoup moins bonnes ; mais ensuite elle se transfuse et pénètre jusque dans les bras. La conquête du monde est facile : on le prend sur sa poitrine, on l’embrasse, il vous aime. Puis ce bien-être des grandes digestions, cette flambée, ce feu sur du fer ! Allons jusqu’au pôle, allons jusqu’aux cieux, passons et traversons les choses. »

    Charles-Louis Philippe, Le Père Perdrix


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  • http-_img.20mn.frQuand j’étais enfant et qu’on m’emmenait au cinéma, ce que je préférais c’était ce qu’on appelait à l’époque les présentations, qu’on désigne maintenant par l’expression de bandes annonces. D’abord, j’y trouvais l’occasion d’avoir au moins de brefs aperçus de films qui n’étaient pas pour moi. Ensuite, quel que soit leur contenu, tous les films annoncés semblaient spécialement désirables du fait de n’apparaître qu’à travers quelques courts fragments. Une porte s’ouvre, un homme, pistolet au poing, surgit ; un homme et une femme se regardent et se mettent à s’embrasser sans crier gare ; quelqu’un se fait gifler ; un carrosse passe… Ces images, portant tout le poids invisible de l’histoire dont elles émergent, sont d’autant plus chargées de sens qu’on ce sait pas ce qu’elles signifient. Ah, pensais-je en suçant un Esquimau Gervais, s’il pouvait exister des films fabriqués entièrement selon ce principe.

     

    Les sauces qu’on rallonge…

     

    Eh bien, il en existe. Nos modernes séries, qui sautent à tout bout de champ d’un personnage à l’autre, ne reposent-elles pas essentiellement sur le procédé de la coupure ? Seulement les présentations de mon enfance tiraient leur prestige de demeurer énigmatiques, quand la frustration que la série génère et organise est appelée, et on le sait, à se voir comblée un jour au terme de multiples saisons. Si bien qu’en définitive ce genre tant vanté ne fait souvent que recycler la technique de base des feuilletons de jadis : rallonger la sauce.

     

    À l’heure où un roman de moins de 400 pages paraît minable, il aurait été étonnant que le modèle n’en vienne pas à déteindre sur le genre littéraire roi… Daniel, Irlando-Américain à la recherche de ses racines, tombe sur Claudette, ex-star de cinéma, justement, qui a interrompu sans prévenir sa carrière pour aller se cacher au fond du Donegal. Coup de foudre, (second) mariage, (nouveaux) enfants. Mais aurait-il causé jadis la mort de Nicola, son premier grand amour ? Rattrapé, comme on dit, par son passé, il se met en devoir d’aller vérifier en Angleterre et craint que oui. Claudette le prend mal, elle le quitte. Cependant ils se remettent ensemble, au terme d’un ultime chapitre intitulé sans détour « Ode à la vie ». Comment faire, de cette histoire simple, un roman de 470 pages ? Maggie O’Farrell a la recette : débitez-la en tranches, changeant constamment de point de vue, d’époque et de lieu ; faites un sort au moindre personnage, au plus secondaire détail ; mélangez le tout. Vous obtiendrez ce que The Observer appelle « un vrai tour de force ».

     

    L’esprit, cette gazinière…

     

    De fait, il faut reconnaître qu’au moins au début on se laisse séduire, comme on était séduit par En cas de forte chaleur, roman de la même auteure paru en 2014 et dont j’avais parlé alors. L’écrivaine irlandaise a l’art de la petite scène, étirée à l’occasion en ce qui pourrait constituer une nouvelle très réussie (ainsi de l’histoire cachée de la mère de Daniel). Elle réussit aussi, décidément, les scènes de groupe, et, dans un long récit de mariage, on retrouve un peu de la folie qui faisait le charme du livre précédent — due, ici, à ce que la plupart des invités sont sous l’effet de substances diversement légales.

     

    Mais, vers la page 234, alors qu’on en a encore autant devant soi, lisant cette phrase qui sonne comme une manière de mise en abyme : « L’esprit [est] une gazinière capable de faire bouillir plusieurs casseroles à la fois », on se lasse de ce qui apparaît soudain comme désespérément systématique. On se lasse de ces prolepses, de ces « Dans quelques années, au beau milieu de la nuit, Daniel apprendra… », « Plus tard dans la vie, Lenny ne conservera… », et ainsi de suite. On se lasse de la prétendue justesse psychologique qui fait, paraît-il, en partie, la réputation de Maggie O’Farrell. « De toute manière, me suis-je dit un peu plus tôt, en vérifiant mon passeport et en troquant le linge sale de ma valise contre des vêtements propres, où serait-elle allée, sinon là-bas ? »… Qui pense ainsi ?

     

    En fin de compte, par-delà « l’art de la construction vertigineux » que la quatrième de couverture célèbre, une question émerge : et après ? Des mariages sujets aux turbulences, on en a tant vu. Que nous fait, en définitive, le sort de ces gens — leurs bégaiements, leurs eczémas, tout ce dont l’auteure les a affublés dans un désir frénétique de parler de tout qui aurait mérité, pour son excès, des moyens plus délibérément radicaux ? À propos d’En cas de forte chaleur, j’évoquais les livres dont on pourrait se passer mais auxquels on pardonne beaucoup pour le plaisir de lecture qu’ils savent faire naître. En l’occurrence, celui-ci me semblait alors reposer sur un équilibre subtil entre convention et folie. Si c’était bien le cas, l’équilibre est rompu.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    « Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une vapeur subtile ? La preuve, c’est que le poids d’un homme décroît à chaque minute. Si chaque jour s’opère l’addition de ce qui manque et la soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l’inventeur de cette loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs. »

    Flaubert, Bouvard et Pécuchet


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