• www.trueriderstravel.comLa Russie a été récemment à l’honneur ­— sur le plan littéraire, s’entend. Et c’est tant mieux, si l’attention des lecteurs français s’en trouve attirée sur sa production d’une exceptionnelle vitalité, qu’illustrent par exemple les noms d’Andreï Guelassimov ou de Victor Remizov, dont j’ai parlé ici. On peut y ajouter celui de Iouri Bouïda. Voleur, espion et assassin constitue ce qu’on aurait appelé autrefois, sans manières, un roman autobiographique. Un narrateur sans doute né, comme l’auteur, en 1954, nous y raconte son enfance en ex-Prusse-Orientale, du côté de Kaliningrad (ex-Königsberg). Son père, directeur adjoint de l’usine locale de papier, et sa mère, consultante juridique dans la même entreprise, ont survécu au stalinisme et à la guerre. Notre héros va au jardin d’enfants (« Tonton Lénine nous a dit / D’obéir à la maîtresse »), à l’école. L’adolescence arrive (« Les minijupes sont apparues dans notre ville, et les garçons en pleine puberté se sont soudain rendu compte que leurs copines de classe (…) avaient des jambes »).

     

    Plus tard, c’est la vie d’étudiant ; on écrit de la poésie, on aime les films de Tarkovski et les romans de Boulgakov. Mais le héros bifurque rapidement vers le journalisme, et le voilà correspondant d’un journal régional, puis rédacteur en chef d’un autre. Cependant, si on veut écrire pour de bon, il faut s’arracher à la province et aux nombreuses responsabilités d’un « membre du bureau d’un comité de district du PC d’URSS, député au soviet du district, président de toutes sortes de commissions et d’associations, dont celle de l’amitié soviéto-polonaise ». Le narrateur de Bouïda prendra congé de nous le lendemain de son installation à Moscou et à la veille de la publication en revue de ses premiers récits.

     

    Scènes de la vie de province

     

    On le voit : la Russie dont il s’agit n’est pas celle à laquelle le lecteur a peut-être pris l’habitude de s’attendre, celle des dissidents, du goulag, des grandes villes ou, à l’inverse, des immenses espaces sibériens. Et c’est justement ce qui fait de Voleur, espion et assassin, avant tout, un formidable document sur un monde disparu : l’URSS, de Krouchtchev à Gorbatchev. Le socialisme dit réel l’est ici bel et bien : c’est celui que vivent au jour le jour, sans zèle ni rêves de changement, les habitants des petites villes et des villages de province. L’adhésion au Parti, voire la présence à la tribune le jour anniversaire de la révolution d’Octobre, ne sont que la condition indispensable pour mener une modeste carrière. Et si la politique baigne tous les moments de la vie, elle laisse tout le monde indifférent (« Le communisme, même mes parents faisaient des plaisanteries là-dessus »).

     

    Ce sont les problèmes matériels qui occupent l’essentiel des énergies et des préoccupations, concurrencés par deux activités obsessionnelles, à savoir le sexe et, bien sûr, l’alcool : « On buvait à la fabrique (de l’alcool trafiqué), on buvait à la Cantine rouge, on buvait dans les fourrés au bord de la rivière (du gros rouge, du vermouth). On buvait du "formol" (de l’acide formique), de l’eau de Cologne et du vernis à bois ». Dans les articles qu’il rédige, évidemment, le personnage « parl[e] d’une autre vie, une vie dans laquelle tous se [lèvent] le matin comme un seul homme pour se mettre au travail en l’honneur du dernier congrès du Parti ». Et cette schizophrénie bien installée frappe doublement celui qui se voit comme « le citoyen d’une Cité terrestre, et en même temps d’une Cité céleste ».

     

    Cœur de veau

     

    Un autre fil conducteur parcourt en effet le roman de Bouïda : tandis que l’Union soviétique agonise, nous y assistons à la naissance d’un écrivain. De « la décharge » où on recycle le papier devenu inutilisable (par exemple les œuvres de Staline puis, plus tard, celles de Mao), son père lui rapporte les tomes de la Grande Encyclopédie soviétique mais aussi Jules Verne, Stevenson ou Edgar Poe. Ce n’est cependant qu’avec Gogol qu’il découvre, ébloui, la littérature. Notre homme tâtonne, écrit, rature, recommence, échappe de justesse à la tentation du réalisme socialiste. Et finit par trouver sa vraie manière en écoutant les histoires que lui racontent les trayeuses, les vachères et les conducteurs de tracteur qu’il rencontre quotidiennement. Une de ses multiples maîtresses l’avait bien dit : « Un écrivain espionne, il écoute les gens en douce, il vole les particularités et les paroles des autres, (…) autrement dit, il tue ce qui est vivant au nom de la beauté ».

     

    Iouri Bouïda et son narrateur ont bien espionné et beaucoup tué. En atteste ce livre qui va bien au-delà de son intérêt historique pourtant grand. L’URSS en phase terminale qu’il nous peint, à force d’hyper-réalisme, est un fantastique arrière-monde où règne la violence, où l’usine de carton bitumé est surnommée « le pavillon des cancéreux », où, entre mille exemples, la jeune Nastia, quatorze ans, séduit son beau-père, tue sa mère avec son aide, puis la mange en sa compagnie avant de lui faire subir le même sort. Et tout cela dans un décor de décombres, « moignons de maisons », « caves sans rien au-dessus », « remises à bois », noyés dans les buissons de sureau, les marronniers et les tilleuls. Bref, un chaos qui mêle et brasse convulsivement les règnes, les espèces, les êtres, la tragédie et le comique : « Une vieille femme a péri sous les rails d’un train en voulant sauver son veau, et leurs entrailles étaient tellement mélangées qu’on l’a enterrée avec un cœur de veau dans la poitrine. Au Jugement dernier, elle ne pourra pas répondre aux questions, elle va juste meugler »… Bienvenue chez Iouri Bouïda, voleur espion, assassin, et digne successeur de son maître Gogol.

     

    P. A.


    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne

     

    « Ah chien et loup du soir Un Paris d’entresols

    Referme ses tiroirs et reprend son chapeau

    C’est l’heure lasse où la poudre de riz s’envole

    Qui marque la sueur dans les plis de la peau

    Un coup d’œil aux miroirs vaguement se console

     

    Le poème va-t-il avoir d’autres héros

    Tout un peuple hâtif se bouscule et se croise

    Où s’en vont vos regards debout dans le métro

    Femme peinte de lait homme au menton d’ardoise

    C’est l’heure où le hasard rentre de son bureau »

     

    Aragon, Le Roman inachevé


    votre commentaire
  • emotioninart.wordpress.comAvant une petite semaine d’interruption pour cause de repos printanier, quelques mots à propos d’un brillant recueil de nouvelles venues de Suède…

     

    Jonas Karlsson est, paraît-il, « un acteur renommé » dans son pays, la Suède. Ce qui, peut-être, le prédisposait spécialement à envisager la vie de l’Occidental moyen d’aujourd’hui comme une assez sinistre quoique occasionnellement jubilatoire comédie. Tous les héros des courtes nouvelles qui composent cette anthologie mise au point dans le cadre d’un séminaire de traduction jouent en effet un rôle, quand ce n’est pas plusieurs. Tous sont obsédés par les apparences exigées par le corps social. Soit qu’ils souffrent de ne pas parvenir à s’en revêtir, soit qu’ils s’y fondent au point d’être immédiatement identifiables à un type répertorié, serait-ce l’« espèce particulière [des] hommes qui ne passent jamais inaperçus » (« La quarantaine, toujours au top (…). Ils ne font pas semblant d’être jeunes, ils font seulement semblant d’être ce qu’ils sont : des hommes d’une quarantaine d’années »).

     

    « La majorité n’a pas de voix »

     

    Au nombre des premiers, on compte par exemple ce lycéen, héros de La Saint Valentin, qui ne supporte pas de ne pas se voir offrir, le jour crucial, la moindre rose par aucun(e) condisciple, comme l’exige apparemment le rituel des établissements scandinaves du second degré. À l’inverse, le narrateur obsessionnel du Sens de la file souffre à l’évidence d’un excès de conformité (« Celle-là, elle ne comprend rien au bon fonctionnement d’une file d’attente. Voilà qu’elle vient de dévier sur la droite, vers le rayon confiseries, [alors qu’elle] n’a pas laissé de Caddie ou de panier pour marquer son territoire »). Dans cette cruelle galerie de portraits, le texte intitulé Traces dans la neige se démarque franchement des autres : seul récit à se situer dans un cadre naturel et non urbain, il est le seul aussi à installer le tragique en son centre, sous la forme d’un « trou aux bords tranchants s’ouvr[ant] sur l’eau noire et stagnante » dans la glace brisée d’un ruisseau. Pourtant, cette nouvelle est aussi celle dont la fin est la plus franchement lumineuse. Le paradoxe n’est qu’apparent : les héros des récits de Karlsson n’ont, dans l’ensemble, pas accès au minimum de grandeur qu’exige la tragédie. Leur tragique, c’est la comédie à laquelle ils se sentent contraints au quotidien, qu’ils arrivent ou non à y tenir leur place.

     

    Les autres textes du recueil se répartissent en effet en deux catégories. Il y a les nouvelles-monologues, lesquelles mettent en scène des personnages enfermés en eux-mêmes et incapables d’en sortir, tel Fredrik, le héros de Fais-le tout seul, qui, pendant qu’auprès de lui des amis annoncent une nouvelle apparemment plutôt mauvaise, s’obstine à se demander comment revenir sur une parole dévalorisante à ses propres yeux mais que personne n’a remarquée. Le monologue, dans ce cas, tourne vite au dialogue solitaire, pour celui qui se dédouble quand il n’en vient pas carrément à abriter une foule d’instances intérieures, comme le narrateur de Tartine de confiture : « La majorité d’entre nous a envie de lui lancer "Va te faire foutre", mais parfois on dirait que la majorité n’a pas de voix. Ceux qui décident ont résolu de ne rien dire. On n’a plus qu’un souhait : être débarrassés de lui. Nous enfoncer dans le transat confortable et nous endormir ».

     

    Illusion comique

     

    À ces récits on pourrait opposer ceux où tout repose sur le dialogue, avec une question centrale : comment le dire ? Car plusieurs des nouvelles du recueil mettent en scène des personnages qui se sont confectionné un piège dont ils hésitent longuement à s’extraire. Si enfermement et monologue il y a, ils tendent alors tout entiers vers une parole libératrice longtemps différée. Ainsi de Marcus, dont le héros éponyme s’est enfermé, par jeu, dans un placard d’où il n’est pas sorti à temps pour révéler sa présence aux occupants d’un appartement ; ou Karin, qui a prétendu, Dieu sait pourquoi, s’appeler Kerstin ; ou l’Ami parfait du titre général, apparemment reconnu par « un vieux copain » dont il ne voit absolument pas de qui il s’agit, et qui joue, dans une angoisse croissante, le jeu de l’amitié.

     

    Mais notre « acteur renommé » sait mieux que personne les effets paradoxaux du théâtre quand celui-ci s’avoue en tant que tel : « En rencontrant le regard de quelqu’un, on s’expose soi-même, inévitablement ». Et, quand ils réussissent enfin à déposer et ainsi exhiber le masque qu’ils avaient placé sur leur visage, les héros de Jonas Karlsson, dans un vertigineux instant de vérité, apparaissent enfin, devant les autres et devant eux-mêmes, pour ce qu’ils sont. Ça n’est pas toujours gai. Mais souvent assez drôle.

     

    P. A.

     

    Illustration : James Ensor, Autoportrait aux masques, 1899, détail


    votre commentaire
  • photo Pierre AhnneChacun cherche la sienne. Ester croit l’atteindre en quittant pour le continent son village sarde, où, quelques années plus tard, elle désirera passionnément retourner ­— elle sera déçue. Son mari Raffaele rêvera toute sa vie de retrouver Gênes, « venteuse, altière, longue, fine, dessinée à la pointe sèche ». Leur petit-fils Gregorio n’envisagera de vivre qu’à New York, capitale du jazz. Aux yeux de sa compagne, la chanteuse Judith, dont les grands-parents ont fui l’Allemagne et dont les parents ont quitté l’Amérique pour Israël, c’est le succès qui apparaît comme une terre promise, sans fin dérobée. Et tous répètent le refrain : « Comment peut-on vivre dans un endroit pareil ? ». Car tous ignorent que « les terres promises n’existent pas » ou, ce qui revient au même, qu’elles se situent à peu près où nous sommes. Ainsi la mère d’Ester, qui n’avait jamais voulu s’éloigner de son village, fût-ce pour aller jusqu’à la côte toute proche, et qui, découvrant la mer peu avant sa mort, comprend « que la terre promise n’était somme toute pas si éloignée de l’endroit où elle avait passé sa vie, et qu’au fond il suffisait d’un petit effort pour franchir les bornes de son univers familier et accéder à un monde extraordinaire, juste à côté ».

     

    De quelle planète viennent-ils ?

     

    Seule peut-être l’a toujours su la fille d’Ester et Raffaele, Felicita, la bien-nommée. Certes, elle ne parvient pas à se faire aimer de Pietro Maria, le jeune aristocrate. Mais, refusant de renoncer à l’enfant qu’elle aura de lui, elle s’installe pour l’élever à la Marina, qu’elle ne quittera plus. Si ce quartier populaire de Cagliari, déjà célébré dans l’éblouissant Sens dessus dessous (voir ici), est peut-être la seule vraie terre promise du roman de Milena Agus, c’est sans doute que, là, « été comme hiver, le dimanche et les jours fériés, personne [ne va] nulle part ». Autour de Felicita, logée chez la misanthrope Marianna (« Parfois, même les passants dans la rue l’exaspéraient : elle les trouvait si moches et si grotesques qu’il lui venait l’envie de les anéantir »), c’est un chassé-croisé de désirs et d’insatisfactions qui se tisse. Qu’est-ce qui pousse les héros de Milena Agus à courir ainsi après un insaisissable idéal ?

     

    Derrière le motif de la fuite et du manque, lequel est le plus apparent dans Terres promises, s’en cache un autre, qui constitue peut-être le thème privilégié de l’écrivaine sarde : déjà au cœur du roman que j’évoquais plus haut, c’est celui de la singularité des individus. Felicita « ne ressembl[e] pas à une fille de Sardes ». « Elle [est] communiste, certes, mais elle ne partag[e] pas le monde entre amis et ennemis du peuple ». Sa mère, déjà, était « blonde dans un monde de brunes, avec un petit visage fin et doux parmi toutes ces femmes à l’air sévère ». Et son grand amour, Pietro Maria, comme elle « enfant unique dans une région où être dépourvu de frères et sœurs [fait] de vous une bête rare », est un « maigrichon, pâle et solitaire », qui, lui non plus, n’a pas « le type sarde »… « De quelle planète » viennent donc ces personnages, qui ressemblent tous, dirait-on, au petit Gregorio, « l’extraterrestre qui (…) [a] commis la folie de venir au monde » ?...

     

    Pas de côté

     

    C’est que le monde en question est structuré par des oppositions bien tranchées : pauvres et riches ; amis et ennemis ; la Sardaigne, haïe ou adorée, et le Continent ; les Italiens et les Arabes, qui peuplent les rues grouillantes de la Marina… Si les héros se sentent à l’étroit dans cet univers, c’est qu’ils n’entrent vraiment dans aucune case. Légers, mobiles, insatisfaits ou, au contraire, s’accommodant de ce qui n’est censé plaire à personne. On dirait qu’ils flottent, comme détachés de tout — ou seraient-ils au contraire plus ancrés que quiconque dans le réel ?

     

    Pour parler de ce décalage, Milena Agus pratique l’art délicat et élégant du pas de côté. Les choses sont dites, simplement, quelquefois crûment (« "Touche-toi", lui disait-il en se redressant pour la regarder tout en lui pinçant les tétons »). Pourtant, on a le sentiment de les aborder toujours sous un angle un peu indirect. Ainsi ne découvre-t-on les événements les plus importants, comme le cancer de Felicita, qu’incidemment et par allusions successives ­— avant qu’ils ne soient présents soudain comme des données naturelles.

     

    Aucune mièvrerie, on l’aura compris, dans ce récit qui n’hésite pas à faire l’éloge de la bonté et à déclarer : « Tout ce que l’on raconte au sujet des gentils qui sont des idiots est d’une grande bêtise ». Le ton adopté par Milena Agus, ce phrasé étrangement proche de celui du conte ou de la fable, lui permet tout. Dès qu’elle s’en éloigne, comme dans les dialogues un peu démonstratifs de la fin, on ressent comme une différence de pression. Mais elle reste presque toujours à la bonne altitude : assez à distance du réel pour en être le plus près possible.

     

    P. A.

     

    Illustration : Gênes, « altière, longue, fine »…


    votre commentaire
  • photo Pierre AhnneOn pouvait craindre le pire. Jugeons-en… Ils sont trois : Ilmiya, la « Rom », prostituée occasionnelle et accro au crack ; Ernst, qui pratique plutôt la bière Atlas ; Jul, qui aime le vin mais fait feu de tout bois. « Le Franprix de la rue Ordener » est leur lieu de résidence privilégié. Enfin, le trottoir devant le Franprix. Nos trois héros, inséparables, y survivent tant bien que mal, pratiquant la mendicité (« un travail éreintant »). Tom-Louis Teboul, qui travaille avec Emmaüs et connaît bien le monde de la rue, nous raconte dans ce premier roman un an de leurs existences, forcément sans espoir, tant il est vrai que, pour certains, « la chance ne tourne jamais ».

     

    L’art de la phrase

     

    Comment un tel livre échappe-t-il à tout ce qu’on serait en droit de redouter : pittoresque indécent prêté à la misère, sociologie déguisée en fiction, bons sentiments, protestation hargneuse et confortable ?... Par l’écriture. C’est-à-dire, d’abord, par la phrase. Tom-Louis Teboul sait qu’en écrivant quelque chose d’aussi simple que : « Ils mangèrent du pain humide et s’observèrent », on touche juste. Il sait trouver le bon dosage de sophistication et de tournures populaires, d’oralité et d’expression soutenue, retenant la leçon de Céline (« Toute seule qu’elle se retrouvait, avec ses bourrelets et son foie tout hépathique qu’on se demandait comment il avait pu tenir si longtemps »), parfois aussi celle de Genet (« Bientôt il se raconta sous les ponts que Paris détenait une reine, et les mendiants voulaient la rencontrer »). Le résultat est un savant mélange d’ironie et d’empathie, qui se maintient toujours au plus près des personnages et pourtant dans un léger décalage, manière la plus efficace de nous donner accès à leurs esprits (souvent confus). Sans compter, dans ce roman (forcément) de plein air qui est aussi un hymne à Paris, la présence des lieux et du temps qu’il fait, « les surprises d’octobre », « les dorures diplomatiques du ciel ».

     

    Tout cela au service d’une épopée burlesque, au sens le plus originel du terme. Une affichette promettant « une honnête récompense » à qui ramènera à son propriétaire un chow-chow égaré, une quête improbable couronnée par le succès le plus inattendu, une fortune soudaine, une brusque échappée romanesque, qui nous ferait presque croire à un départ possible vers d’autres horizons et une nouvelle vie…

     

    Faux-semblant, bien sûr. Comme les trois compagnons, on déchantera vite. La vérité du livre résidait bien, avant ces quelques pages finales, dans une structure fondée sur la répétition, les errances toujours circulaires, le retour inévitable des beuveries comme moyen d’évasion décidément unique.

     

    Les dorures du ciel sont à tous

     

    Il y a, dans tout cela, quelque chose d’évidemment et profondément politique. Non parce que Teboul n’aime guère la police et ne s’en cache pas. Et pas davantage parce qu’il n’épargne ni l’indifférence impitoyable de la société de consommation pour les êtres à qui celle-ci est refusée ni la bonne conscience ou la culpabilité honteuse de ceux qui se contentent de souhaiter « bon courage » aux mendiants (« qu’on pensait que ça suffisait le courage pour survivre »). La radicalité et la générosité de la démarche est d’abord ici, répétons-le, affaire de style. Pourquoi Ilmiya, Ernst et Jul, comme les femmes et les hommes réels à qui l’auteur dédie son œuvre et dont il énumère en exergue les prénoms, n’auraient-ils pas droit au langage et à la pensée ? Pourquoi ne pas leur permettre de discerner le « fil lumineux qui les reli[e] [entre eux] (…) et les un[it] également à la souffrance des autres vivants aux antipodes » ? Au nom de quoi ne pas laisser Ernst, au cours d’une unique échappée sur les bords de l’Oise, ressentir « le monde autour, les poissons, le courant, le vacarme des mouches » ?... Par leur langue exigeante et précise, par leur humour et leur ironie même, par leur usage contrôlé de la poésie, l’auteur ou son narrateur restituent à leurs héros dérisoires la complexité et la dignité de tout un chacun. Ils font, de ces « vies déposées au milieu du trottoir », des existences à part entière. Et de ceux qui les vivent, par-delà l’uniformité que répand sur eux la misère, des individus — mieux encore : des personnages de roman.

     

    P. A.


    votre commentaire