• photo Pierre Ahnne

     

    « Il aperçut en face de lui, de l’autre côté de la source, une espèce de gringalet en complet noir, qui avait une cigarette pendant à la lèvre et les mains dans les poches de son veston. Il portait un veston cintré à taille haute et un pantalon tout crotté qu’il avait retroussé sur ses chaussures crottées elles aussi. Son visage au teint étrange, exsangue, semblait vu à la lumière électrique. Sur ce fond de silence et de soleil, avec son canotier sur le coin de l’œil et ses mains sur les hanches, il avait la minceur perfide du fer-blanc. »

    William Faulkner, Sanctuaire


    votre commentaire
  • http-_cache.magicmaman.comLe roman russe se porte bien. Quelques semaines après la parution, chez Actes Sud, du livre d’Andreï Guelassimov, Les Dieux de la steppe, dont j’ai dit tout le bien qu’il fallait en penser, ce Volia Volnaïa vient confirmer la singularité et la force d’une littérature qui n’a pas peur de ses grands ancêtres.

     

    Le roman russe se porte bien, et la Sibérie, cadre des deux ouvrages, paraît décidément lui réussir. Nous sommes près de la mer d’Okhotsk, laquelle baigne, au nord du Japon, l’Est le plus reculé de l’espace russe. La taïga s’étend, sans limites. Des chasseurs de zibelines y parcourent, d’isba en isba, des terrains de 80 000 hectares. Au bord de cet espace quasi vierge il y a « le bourg », où leurs familles les attendent et où veillent les forces de l’ordre, qui organisent le fructueux commerce des œufs de saumon extraits de manière illégale. Dans ce bout du monde vit une foule de personnages « d’une taille au-dessus de la moyenne », « avec de grandes mains », « forts comme cinq hommes » (une liste figure en tête de l’ouvrage). On en perd quelques-uns de vue en cours de route mais ce n’est pas grave, il y en a tant, et une certaine profusion exubérante et truculente à l’occasion fait aussi le charme de ce gros livre.

     

    « Y sont plus pareils… »

     

    Un incident somme toute minime et un coup de feu intempestif y sont le déclencheur de réactions en chaîne : putsch dans la police locale, où le relativement humain Tikhi est évincé par l’infâme Gnidiouk, qui a des appuis à Moscou (on dit carrément « sur le continent »). Intervention d’un corps d’élite national. Chasse à l’homme, final palpitant et rebondissement ultime.

     

    « Ce n’étaient pas ces salauds de miliciens qui avaient inventé le monde », songe un des héros, « ils n’avaient pas le pouvoir sur ces rivières et ces montagnes ». Selon un schéma en apparence peu nouveau mais dont Victor Remizov tire des possibilités inédites, une nature d’une sauvagerie extrême, espace dangereux de la liberté, s’oppose ici à une société que ravagent, en ces années 2010, la corruption et l’oppression des individus, Au-dessus de la police locale il y a celle de la région, puis celle de l’État, l’OMON, qui tient à la fois, dirait-on, du RAID, du GIGN et du gang de truands. Et si tout devient pire à mesure qu’on se rapproche du pouvoir, tout va aussi de plus en plus mal au fil de l’Histoire : « Autrefois les flics étaient de vrais flics, aujourd’hui y sont plus pareils. Ils se sont lancés dans les affaires ». Le narrateur et ses héros n’ont pas l’air, c’est une litote, de beaucoup apprécier les dirigeants actuels de l’ex-immense empire, ni son nouveau visage. Mais, vieux sujet, le Russe désire-t-il réellement autre chose ?...

     

    L’Est ultime

     

    Si l’ancien journaliste qu’est Remizov (et géologue, et géomètre, et professeur de littérature russe…) trace un portrait précis, déprimant et qu’on sent documenté de la Russie actuelle, la grande héroïne de son roman ne doit rien aux hommes : c’est la taïga. À coups d’incessantes et rapides notations, l’auteur en fait un personnage à part entière, doté d’une présence obsédante. Les humains la parcourent inlassablement, longeant et traversant ses innombrables rivières, errant parmi ses mélèzes et ses pins nains, ses coqs de bruyère et ses loups, tant il est vrai que la solitude y est « une drogue accrocheuse ». Et le lecteur cède lui aussi à la fascination, empoigné par ces récits de chasse à l’ours qui peuvent le tenir en haleine pendant tout un chapitre ; oubliant, comme les chasseurs eux-mêmes, l’intrigue et les intrigues, dans ces moments qui ne servent à rien sur le plan, si cher à certains, de l’action, mais donnent pour une grande part au livre non seulement son souffle et sa grandeur, mais son sens.

     

    Car bien sûr, on pense, en cet Est ultime, au Far West. Et on en vient à se demander, à côté d’évidents points communs (grands espaces, individus en rupture avec la société, importance des détails matériels et des gestes…), ce qui, de façon tout aussi évidente, différencie ce grand roman russe de romans américains d’égale qualité (on pense par exemple à Thomas Savage ou à Annie Proulx). Deux caractéristiques apparemment contradictoires, dira-t-on peut-être : la présence de l’Histoire et l’interrogation constante sur les effets qu’elle a produits sur la terre et sur l’homme russe, d’une part ; de l’autre, le goût, très russe aussi, des questions les plus universelles — pourquoi nous, que faire de nos vies, la passion de l’émotion et de ces longs débats arrosés de vodka et baignés de fumée qu’on mène dans les isbas où le poêle ronfle. Or, à de telles questions, le roman de Victor Remizov apporte à sa manière une farouche réponse, à travers ses héros arc-boutés, aux limites d’un monde extrême et en une paradoxale harmonie avec lui, dans l’affirmation passionnée de leur liberté. Le titre trouve ici, dans les toutes dernières pages, sa justification. Mais on ne vous la donnera pas. Allez-y voir vous-mêmes : vous ne risquez pas d’être déçus.

     

    P. A.

     

    Victor Remizov sera le vendredi 27 janvier à 20 heures à la Librairie du Globe,

    67, boulevard Beaumarchais, 75003 Paris.


    votre commentaire
  • « Chez l’oncle Gustave où l’on m’avait mis quand j’avais huit ans, il y avait des fleurs sur le papier : des pavots rouges dans ma chambre à coucher. L’oncle disait : "C’est la décoration qui sied à une chambre à coucher ; le pavot c’est la fleur du sommeil". C’étaient des yeux arrachés qui ne cessaient de pleuvoir sur moi du plafond, même la nuit quand il faisait noir, même quand j’avais fermé les paupières. »

    Luc Dietrich, Le Bonheur des tristes

     

    photo Pierre Ahnne


    votre commentaire
  • photo Pierre Ahnne« Inspiré d’une histoire vraie », nous dit-on. Et on serait d’abord tenté de penser : dommage… On aimerait en effet qu’Oscar Coop-Phane ait inventé la situation à la fois tellement et si peu romanesque du baron Stefano, lequel, pour avoir tué d’un coup de fusil le neveu d’un chef de la Mafia, se voit assigné à résidence dans un hôtel passablement luxueux de la région, avec interdiction d’en sortir sous peine de mort.

     

    Plus d’un récit possible

     

    Mais l’important, on le sait, ce n’est jamais les histoires. L’usage qu’on en fait compte seul, et l’auteur de Mâcher la poussière s’emploie habilement à éviter que celle-ci ne devienne le roman que la couverture nous promet. Oh, on en voit passer plusieurs, des romans — tous ceux sans doute auxquels les données initiales pouvaient servir de prétexte : l’histoire d’amour avec la (très) jeune femme de chambre ; les trafics du barman drogué et revendeur ; les fêtes dans la suite avec des voyageurs douteux ; tout cela sous l’épée toujours suspendue de l’éventuelle sortie fatale…

     

    Des récits possibles s’esquissent ainsi, traversent le livre et disparaissent. Une fois que les voilà fermement et ironiquement écartés, que reste-t-il ? D’abord, une réflexion sur la modernité. Car tout cela se passe quand ? Le narrateur, qui est parfois le baron lui-même, donne, à travers le langage des personnages et les détails du quotidien, des indices contradictoires. Il semble cependant que le twist succède paresseusement au blues, les shorts aux costumes de lin blanc dans le hall de l’hôtel et, dans la rue qu’il borde, le goudron aux pavés. Séparé de « ce qui [le] faisait vivre, les arbres et les champs, les étoiles et les couleurs », Stefano, dans sa prison dorée, guetté par l’homme de main qui monte la garde à la porte et surveillé par les multiples employés à l’intérieur, offre une image crédible de l’homme d’aujourd’hui. Et la modernisation (« la vicieuse »), dans ce roman que son auteur de moins de trente ans, ex-Berlinois, ci-devant pensionnaire à la Villa Médicis, place sous le patronage de Foucault, fait figure d’ennemie vaguement paradoxale.

     

    Un mode d’emploi roussellien

     

    D’ailleurs, c’est un personnage ambigu, à la fois symbole d’un certain passé et figure de proue d’une forme de la modernité littéraire, qu’Oscar Coop-Phane fait surgir dans son récit à la temporalité hasardeuse au moment où on commençait à se demander comment il allait en sortir. Si le nom de Roussel n’apparaît jamais, Raymond, voyageur richissime qui « a senti la gloire en écrivant ses premiers vers » puis dont les livres sont « passé[s] tout à fait inaperçu[s] » ressemble à s’y méprendre à l’auteur de Locus solus. Avant de mourir dans la chambre d’un hôtel qu’on suppose situé à Palerme comme celui où son modèle s’est suicidé, il traverse Mâcher la poussière, non tant pour en précipiter le dénouement que pour en délivrer, par sa seule présence, le mode d’emploi. Grâce à lui, la situation de départ apparaît en effet comme ce qu’elle est, un procédé au sens roussellien du terme, autrement dit une machine à générer de possibles histoires. Et celle du véritable Roussel est utilisée ici comme Raymond n’utilisera pas celle de Stefano (« Les histoires des autres ne m’intéressent jamais au point de vouloir les travailler »), mais comme Oscar utilise l’ « histoire vraie » que mentionne la quatrième de couverture.

     

    Cependant, quand l’auteur, le vrai, cite ses lectures constitutives, ce sont d’autres noms qu’il évoque : Bove, Calet, Dabit… les grands artistes du quotidien. L’intérêt principal de son récit ne tient en fait ni à une roublarde mise en abyme ni à une vision somme toute classique de l’homme moderne. En refusant la tentation du roman, Oscar Coop-Phane choisit d’abord d’écrire un livre des menus faits et gestes, « ces choses minuscules, les foulées d’une nuée dans le ciel, le souffle de l’automne, la ronde lascive des automobiles ». Stefano « observe l’usure de [ses] vêtements, celle de [ses] draps ». « Le temps passe ainsi », constate-t-il, « en petits accrocs sur le lin ». Et c’est bien un roman du temps et de ce qui le fait passer — alcool, drogue, écriture (car bien sûr le baron tient un journal) —, que l’auteur de Mâcher la poussière nous offre. Certes il feint quelquefois de s’intéresser à autre chose. Mais en réalité il s’en tient là, et réussit, du coup, à faire de son grand hôtel une vraie allégorie de l’humaine condition.

     

    P. A.

     


    4 commentaires
  • photo Pierre Ahnne« Elle avait le visage grêlé, de grands pieds, elle avait un sale caractère, elle se tenait souvent debout sur la meule de pierre devant le seuil de sa porte à vociférer sans raison des injures à la ronde. À ces moments-là, elle avait la main gauche sur la hanche, le bras droit levé, tout dans son attitude faisait penser à une théière ancienne. »

    Mo Yan, Le Grand Chambard


    votre commentaire