• photo Pierre Ahnne

     

    « Il n’avait pas une mauvaise nature, à moins qu’on ne qualifie ainsi la sécheresse de cœur unie à pas mal d’égoïsme ; mais il était considéré, en général, comme un homme respectable, car il se conduisait correctement dans les circonstances ordinaires de la vie. »

    Jane Austen, Raison et sentiments


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  • https-_azititou.files.wordpress.comVoilà un petit livre qui ne fera de peine à personne. Délicat, bien intentionné, riche en beaux et bons sentiments, bref, consensuel en diable, ce serait bien étonnant qu’il n’obtienne pas un prix dans la grande distribution qui se prépare.

     

    De Kaouther Adimi à Alice Zeniter, la mémoire algérienne est dans l’air de cette rentrée. Brigitte Giraud, qui est née à Sidi Bel Abbes et vit à Lyon, nous raconte l’histoire d’Antoine, qui habite Lyon et est appelé à faire son service militaire à Sidi Bel Abbes. On est en 1960. Antoine doit se séparer de Lila, laquelle est enceinte. C’est dur, mais quoi, il faut y aller. Antoine y va. Comme il est gentil, il a demandé à être infirmier pour soigner et ne pas se battre. Accordé. Le voilà affecté à l’hôpital de Sidi. Les gars de la compagnie sont gentils, on ne les entend proférer aucune grossièreté, c’est tout juste s’ils vont au bordel, ils ne savent pas très bien ce qu’ils font là. Lila est gentille aussi mais énergique : elle décide de rejoindre Antoine. Aussitôt dit, aussitôt fait, ils louent un petit meublé en ville. Le médecin responsable de l’hôpital n’est pas méchant, quoique un peu dérangé : il autorise le jeune époux à rentrer chez lui tous les soirs.

     

    « Les larmes coulent »

     

    Tout irait donc au mieux, mais il y a Oscar. Ce n’est pas qu’Oscar ne soit pas gentil, seulement il est dépressif car on l’a amputé d’une jambe. Antoine gagne son amitié. Quand la petite Lucie naît, il « pleure, dans les bras d’Oscar (…), les larmes coulent et celles d’Oscar se mélangent aux siennes ». C’est beau. Mais c’est compliqué : entre Oscar et Lila, entre l’univers militaire et le monde domestique, se crée dans l’esprit d’Antoine une sorte de rivalité qui aurait pu constituer un thème fort intéressant si l’auteure avait bien voulu en faire quelque chose. De même pour cette idée d’une guerre vécue indirectement, à distance, depuis « l’intimité de l’hôpital », « si étrangement paisible », où seuls « les membres broyés, les visages effarés », les récits des blessés revenus du djebel disent « l’histoire en train de s’accomplir ». Antoine, son copain Martin le cuisinier, n’ont « rien choisi de ce qu’[ils sont] en train de vivre » et « sentent comme ils sont en train de rater la vie qui aurait dû être la leur ». Tout se passe ailleurs, Brigitte Giraud s’attarde sur les sensations, parfois infimes, y compris dans les moments de violence, de « balles tirées » qui soulèvent la poussière et la laissent en suspension « dans le dernier fil de lumière rasante, émaillée d’insectes en tous genres ».

     

    Tout le monde est gentil

     

    Car il y a bien de la violence, une fin tragique. À mesure qu’on avance, qu’on en arrive à 1961, au référendum, à l’OAS, les yeux d’Antoine s’ouvrent et « il se sent trahi » (on ne sait pas trop par qui, au fond). Mais on ne peut pas se défendre du sentiment que Brigitte Giraud, tout au long de son livre et en dépit de son titre, fait comme son personnage quand il écrivait à Lila, cachant « le danger, la violence et la sauvagerie » pour célébrer plutôt « la douceur de l’air, la beauté du ciel au couchant et l’affection qu’il voue à Oscar ». Est-ce parce qu’elle raconte très vraisemblablement une histoire vraie, et familiale ? Tout ce qu’elle montre nous apparaît sous un voile de pudeur craintive et d’encombrante tendresse, un peu gêné aux entournures et, pour tout dire, précautionneux. Appelés, gradé, harkis, fellaghas, colons…, personne n’est vraiment à blâmer, tout le monde y trouvera son compte. La distance qui sépare les personnages de la crudité du réel se répercute dans le roman, en fin de compte aussi gentil qu’eux. Un beau texte pour pré-ados.

     

    L’écriture participe de ce sentiment, plate, appliquée, d’une candeur un peu désarmante. Ce qui n’empêche pas les fautes de français, au contraire : vocabulaire cocasse (des états d’âme qu’on « évince »), syntaxe hasardeuse (« C’est de cette Lila dont il ne peut pas parler ») renforcent l’impression d’une espèce d’innocence. Brigitte Giraud emploie constamment le charmant démonstratif cela, elle doit penser que c’est plus correct. Ou plus poli. Comme à l’école.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    Comment en suis-je venu à tenir un blog ? Quel plaisir y a-t-il pour moi à écrire des critiques de livres ? Ai-je une ligne éditoriale ?...

     

    Ceux que ces questions hantent et taraudent trouveront des réponses dans l’interview de moi qui figure dans le dernier numéro de L’Inventoire. Cet entretien sert d’annonce au stage que je vais animer bientôt chez Aleph-Écritures et auquel il est encore possible de s'inscrire (pour en savoir plus, voir ici).

     

    http-_artifexinopere.com

     

    C’est Danièle Pétrès, rédactrice en chef de L'Inventoire, qui m’a interviewé. Elle est aussi écrivaine (Le Bonheur à dose homéopathique, La Lecture, Tu vas me manquer, chez Denoël).

     

    Pour accéder à l’interview, cliquez sur ce lien.

     

    photo Charlotte Heymans


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  • https-_cdn.empireonline.comSi ce n’était qu’un roman d’espionnage et de guerre, ce serait déjà très réussi. Mais, en plus, c’est bien davantage que cela.

     

    Le narrateur, qui restera anonyme, annonce l’essentiel dès les premières lignes : « Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double. Sans surprise, peut-être, je suis aussi un homme à l’esprit double ». On est en avril 1975, Saïgon va être pris par l’armée de libération. L’homme double, bras droit du général dirigeant la police secrète du Sud, doit fuir d’urgence. Mais personne, surtout pas son recruteur de la CIA, ne sait que, révolutionnaire dès l’adolescence, il travaille en réalité pour le Nord. C’est donc sur ordre qu’au terme d’une épopée hallucinante et narrée de main de maître il suit celui qui croit être son vrai chef jusqu’à Los Angeles. Portrait ironique des Vietnamiens en exil. Portrait (très) grinçant de l’Amérique, le seul pays « qui [a] forgé tant de mots en "super" dans la banque fédérale de son narcissisme ».

     

    « Votre langue vous trahit »

     

    Après beaucoup de messages cryptés envoyés à une « tante » parisienne qui les achemine au pays, après quelques assassinats et une ou deux histoires d’amour, notre héros, intégré à un commando censé constituer l’avant-garde d’une armée de reconquête, regagne clandestinement et nuitamment sa terre natale. Pour y être aussitôt intercepté et se retrouver dans un camp de rééducation, où, coupable d’occidentalisation excessive, il doit écrire une confession… que nous avons entre les mains. Et qui, d’ailleurs, ne satisfait guère ses geôliers : « La bonne nouvelle, c’est que vous montrez quelques lueurs d’une conscience révolutionnaire collective. La mauvaise nouvelle, c’est que votre langue vous trahit ».

     

    Viet Thanh Nguyen s’est beaucoup documenté, et les remerciements qui closent son livre et où il indique ses sources ne sont, pour une fois, ni sentimentaux ni inutiles. Cependant, l’auteur sait aussi personnellement de quoi il parle. Né en 1971, ayant fui lui aussi Saïgon en 1975 avec sa famille, c’est après bien des déboires qu’il s’est retrouvé étudiant à Berkeley puis professeur à l’université South California. Là s’arrêtent évidemment les similitudes, l’obscure confession de son personnage n’étant que l’image ironiquement inversée de ce premier roman qui a collectionné les prix, dont le Pulitzer 2016.

     

    Entre le bien et le bien

     

    Inversion qui convient à un livre placé tout entier sous le signe du dédoublement, dont le motif de l’espionnage n’est peut-être que la métaphore. Car la duplicité fondamentale du héros, qui répond à celle des États-Unis, contamine tous les niveaux et tous les thèmes du récit. Constituant essentiel de la psychologie du personnage (« On est le partenaire de conversation le plus fascinant qu’on puisse imaginer »), la dualité est présente dès ses origines, puisque, fils d’une jeune Vietnamienne subornée par un prêtre français, il est, comme cela lui est sans cesse rappelé par ses compatriotes, « un bâtard ». Mais le motif prend aussi une forme politique (« Notre révolution, d’avant-garde du changement politique, s’était transformée en arrière-garde accaparant le pouvoir ») ; moral (« La tragédie n’était pas le conflit entre le bien et le mal, mais entre le bien et le bien ») ; historique et sociale (« Réfugiés, exilés, immigrés […], nous ne vivions pas simplement dans deux cultures à la fois » mais aussi « dans deux fuseaux horaires à la fois, l’ici et le là-bas, le présent et le passé »).

     

    Enfin, bien entendu, le motif du dédoublement-redoublement trouve aussi son expression sur le plan artistique. Le sommet du roman est peut-être en effet la séquence où le narrateur est engagé comme conseiller technique sur le tournage d’un film inspiré par la guerre du Vietnam (signalons incidemment que Viet Thanh Nguyen décrit Le Sympathisant comme étant sa « revanche sur Francis Ford Coppola »). Cette incursion à Hollywood est l’occasion non seulement d’une satire féroce mais aussi d’une réflexion assez vertigineuse sur la question de la représentation. Et l’ancienne taupe, en rééducation, de noter au passage : « Je ne peux m’empêcher, au moment où j’écris cette confession, de me demander si je possède ma propre représentation ou si c’est vous, mon confesseur, qui la possédez ».

     

    Calmar mort et encre invisible

     

    Tout cela est brillant. Un peu trop, quelquefois. Le penchant dostoïevskien de Nguyen, tout à son honneur, l’entraîne dans une fin un brin filandreuse. Et puis cet homme ne s’interdit pas grand-chose, ni les images les plus risquées (« le périnée du temps », « mes pensées, ces taxis louches »), ni les épisodes les plus lourds. Exemple, cette scène de masturbation au moyen d’un calmar — mort, s’entend, et éviscéré.

     

    Pourtant, ce serait tricher que de faire le difficile : on est empoigné, et l’écrivain américano ( ?)-vietnamien ( ?) a le sens de l’action, du rythme, des tonalités constamment variées, entre horreur et burlesque, tragique et nostalgie. Et puis, comment ne pas dire l’admiration qu’on éprouve devant la parfaite maîtrise d’une matière pourtant foisonnante, sur 483 pages ?... Les subtiles annonces disséminées dans le texte, lisibles après coup seulement, y sont à l’image de ces messages cachés « entre les lignes » et écrits « avec une encre invisible à base d’amidon de riz », que l’espion envoie ou déchiffre. Jeu de miroirs parmi tant d’autres, qui confirme, s’il en était besoin, que le roman de Viet Thanh Nguyen est aussi une variation virtuose sur le thème de la création littéraire. Et si c’était même son vrai sujet ?...

     

    P. A.

     

    Illustration : photo du film de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now


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  • https-_i.pinimg.com

     

    Tout vient de son prénom, de cet aristocratique et proustien Oriane accolé à un nom de famille qu’elle considérait comme « désespérément petit-bourgeois ». « Un nom d’objet », ajoutait-elle. « Et même pas. Si encore je m’étais franchement appelée Tabouret… » (entretien accordé à L’Express en 1955, et qui constitue la principale source d’informations sur elle, avec ses romans).

     

    Le contraste entre nom et prénom, qui plaçait dès le départ sa vie sous le signe du déséquilibre et de l’inconfort, était donc, de son propre aveu, une des causes de la véritable haine qu’elle voua à ses parents, en qui elle voyait la parfaite incarnation du ressentiment et de l’appétit pour les « grandeurs de Prisunic ». Haine dont celle de la famille en général, thème récurrent dans son œuvre, n’a peut-être été qu’une conséquence… Ce sentiment s’exprime dès son premier roman, La Mauvaise Tête (1955), évocation apocalyptique de l’enfance et de l’adolescence. Cependant il se traduit aussi, plus ou moins directement, dans tous ses choix : celui d’une existence farouchement indépendante et parfaitement insoucieuse de la réussite sociale (elle fut ouvrière, correctrice d’imprimerie, employée des postes…) ; celui, transgression extrême à son époque, d’une vie sentimentale et sexuelle qui coupait court aux risques de respectabilité comme de descendance — son deuxième roman, L’Ingrate (1958), est le récit sans fard, quoique non sans pudeur, de ses amours avec celle qu’elle appelle Annick. Enfin, son engagement dans un réseau de soutien au FLN, qui l’oblige à s’exiler brièvement à Bruxelles en 1961 pour rentrer en France après l’amnistie de 1962, peut sans doute être interprété, quelque sincère qu’il fût, comme une autre forme de défi lancé à la bonne société.

     

    « Jamais contente. Écorchée vive. Sa mère l’avait toujours bien dit — et répété : c’était son style ». Elle se décrit ainsi sous les traits de Marianne, l’héroïne de son troisième roman, Les Vents et les marées (1960), dans lequel elle reprend encore une fois, à la troisième personne, tout son parcours. Annonciatrice résolue de l’autofiction, aurait-elle pu parler d’autre chose que d’elle et de son histoire convulsive ? Le sentiment que c’était impossible et qu’elle avait déjà tout dit doit-il être rangé parmi les causes de son suicide en 1963 ? Ou faut-il y voir surtout une forme ultime de cette révolte qu’elle brandissait comme un étendard et portait comme une croix (qu’elle n’ait jamais envisagé de changer le fatal alliage nom-prénom pour un pseudonyme est, de ce dernier point de vue, révélateur) ?...

     

    « Vos feux, vos rampes, très peu pour moi. Gardez vos lauriers pour vos sauces », écrivait-elle dès La Mauvaise Tête. La postérité l’a exaucée, peut-être plus qu’elle n’aurait voulu, au point qu’il est pratiquement impossible de trouver ses livres, tous parus chez Sézerac, éditeur qui tenta d’acquérir une visibilité dans les années 1950-60 mais sombra vite. La courte vie d’Oriane Séduret, son œuvre réduite à trois titres ne suffisent pas à expliquer sa quasi-disparition dans les mémoires. On aurait pu croire qu’elle devait être portée par la vague de ces écrivaines qui commençaient à faire parler d’elles en son temps, les Christine de Rivoyre, Françoise Mallet-Joris, Christiane Rochefort… Mais elle n’entrait décidément dans aucun moule : sa fureur hors norme, son égocentrisme fiévreux l’en empêchaient, et son écriture, hachée, trépidante, tournant parfois à la pure éructation nominale, s’y opposait aussi, qui devait faire d’elle aux yeux de ses contemporains quelque chose comme une sorte de Céline féminin. Déjà, Céline, en ces années… Alors, en plus, féminin — et féministe… Elle dut faire peur. C’est bien dommage.

     

    P. A.

     

    Illustration : Félix Vallotton, Femme et guitare, 1913


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