• Catherine Clément, Un long regard sur l’IndeCatherine Clément a, c’est le moins qu’on puisse dire, plus d’une corde à son arc : on la savait philosophe, essayiste, romancière, journaliste, on connaissait ses nombreuses missions et activités dans le domaine culturel. On était moins au courant de ses dons d’aquarelliste, quoiqu’il suffise d’être de ses amis sur Facebook pour en avoir de temps à autre un aperçu. Cette passion s’associe à son amour pour l’Inde, où elle a vécu, dans le beau livre que publient ces jours-ci Les Impressions Nouvelles.

     

    De page en page, ce sont donc des aquarelles, poétiques et colorées, souvent ravissantes, où s’évoquent un monument dans la verdure, un temple abandonné, un étang silencieux… En regard, un bref commentaire, qui mêle souvenirs, anecdotes, légendes et considérations érudites ­— le tout teinté d’un humour qui ajoute encore au charme de l’ensemble.

     

    En librairie le 6 octobre.

     

    Catherine Clément dédicacera son livre le 11 octobre à partir de 18h30 à la Route des Indes (7, rue d'Argenteuil, 75001 Paris).


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  • http-_i2.cdn.turner.comPourquoi des faits divers ? Vieille histoire : Stendhal, Flaubert, Maupassant… dès les origines de la modernité, la complicité entre faits divers et roman était patente. Depuis, elle n’a jamais cessé. Mais, aujourd’hui, elle tourne à l’amour fusionnel. L’attribution du quatrième prix littéraire du Monde à Ivan Jablonka pour Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil) est encore venue récemment confirmer la passion des critiques et des lecteurs pour la chose qui s’est vraiment passée.

     

    Il y a un côté vaguement obscène dans ce besoin obsessionnel du vrai, probablement symptomatique d’une époque de moins en moins capable de se détacher du réel le plus immédiat pour y revenir plus lucidement par la médiation de l’imaginaire. D’autant que le fait divers n’est pas seulement révélateur des climats et des craintes dont il est le contemporain ; la plupart du temps, il offre aussi, dans sa brutalité perverse, une image possible du mal.

     

    « Ma première confrontation au mal », dit justement Simon Liberati à propos du meurtre, en août 1969, de Sharon Tate et de plusieurs de ses amis par quelques membres de la « famille Manson », qui constitue le sujet de California Girls. L’auteur de Jane Mansfield 1967 (Grasset, 2011) y raconte un peu moins de quarante-huit heures dans la vie chaotique des membres de la secte ; pendant cette journée et demie ils assassinent la jeune épouse de Roman Polanski, enceinte, trois autres personnes présentes dans sa villa, puis, le lendemain et ailleurs à Los Angeles, un autre couple, pris au hasard.

     

    Banalité du mal ?

     

    Le choix d’un pareil sujet est certes, pour une part, caractéristique de la fascination dont nous parlions plus haut. Il y échappe pourtant dans la mesure où l’auteur respecte strictement le programme annoncé par le nom de la collection où l’ouvrage paraît et que Jérôme Béglé dirige chez Grasset : « Ceci n’est pas un fait divers ». Si le livre de Simon Liberati a en effet quelque chose à nous dire, c’est parce qu’il mobilise, pour raconter son histoire vraie, les moyens les plus efficaces du roman.

     

    À commencer par les silences. On est loin ici de l’enquête, qui voudrait restituer avec un soin maniaque les moindres détails d’une affaire. Ainsi, de l’arrestation et du procès des criminels, on ne saura rien ou il faudra se contenter de quelques prolepses très allusives. La justice n’est pas le propos. Il faudrait également parler de la construction virtuose, qui, tout en feignant d’obéir aux hasards de la chronologie, dessine le cercle rigoureux des pièges parfaits. Mais le roman, on le sait depuis La Chartreuse de Parme au moins, c’est d’abord le gros plan. Le narrateur de Liberati travaille au plus près de ses personnages et entre tranquillement dans les replis de leur conscience délirante ou épouvantée. Le mal est-il banal ou pas ? Vaste question. En tout cas, vu de près, il l’est toujours. Voici des filles paumées et un gourou minable, ancien taulard et musicien raté de 1,54 mètre dont les théories fumeuses « ne paraissaient à l’époque ni pires ni plus bizarres que celles de beaucoup de chapelles locales ». Comment est-il parvenu à rassembler autour de lui, dans un ranch déglingué, des adeptes, surtout féminines, prêtes à tout pour lui complaire ? Si « la puissance de leurs hormones, la capacité d’amour et d’abnégation des jeunes filles d’alors (…) confluaient autour de cet homme divin », c’est qu’ « elles avaient trouvé en Charlie [Manson] l’époux idéal, celui que cherchent les religieuses mystiques et les jeunes héros de toute les guerres depuis l’Antiquité ». La drogue, évidemment, explique bien des choses. Sous son influence permanente, « un moteur, un meurtre au couteau, la manille d’un puits de pétrole », tout semble « égal, aussi insignifiant, aussi vide de sens et d’émotion qu’un tableau abstrait (…) ou un tas d’ordures jetées au hasard ».

     

    « Autant rester flamboyante »…

     

    Les détails les plus horribles (dont aucun ne nous est épargné) prennent tous ce caractère de banalité, en conservant entière, et c’est là un tour de force, leur horreur. Charlie, Sadie, Katie, Linda nous deviennent proches sans éveiller pourtant la moindre sympathie : humains, ils restent détestables — et sont d’autant plus dérangeants. Mais le livre de Simon Liberati est une œuvre authentiquement littéraire en cela encore qu’elle nous épargne, Dieu merci, les bons sentiments. En guise d’indignation vertueuse, un faux cynisme : « Elle n’avait pas envie de trucider un vieux schnoque en pyjama rayé ou une toupie en pantalon corsaire aux dessous armaturés (…). Quitte à finir à la chambre à gaz de San Quentin, autant rester flamboyante »…

     

    Cet humour grinçant et, pour le moins, noir, n’a pas tant pour effet de créer une distance salutaire. Il accroît plutôt l’impression d’absurdité généralisée que les discrètes esquisses d’explications politiques ne font qu’accentuer encore. C’est l’envers délirant d’une période fleurie que le récit explore, sans en minimiser les charmes : « Qui n’a pas connu cette époque ne peut savoir jusqu’où pouvaient aller l’hospitalité et la gentillesse des gens naïfs que l’utopie du Summer of love avait convertis », rappelle le narrateur. Mais, ajoute-t-il, dans « l’air délicieux, parfumé par le plantes aromatiques » de la Californie de l’été 69, il y a « quelque chose de corrompu ». Fidèle à sa vocation, le fait divers livre donc bien ici une certaine vérité du moment historique où il advient. Mais, au-delà, l’atmosphère de violence et de folie qui imprègne le livre est peut-être celle de tous les temps hors de leurs gonds, et de toutes les vies emportées au-delà de leurs limites.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne« Il porte un blaser croisé bleu marine à boutons en imitation écaille de tortue, une chemise de coton froissé à rayures avec des surpiqûres rouges, une cravate de soie Hugo Boss, avec un imprimé feu d’artifice bleu, rouge et blanc, et un pantalon Lazlo en laine prune à quatre pinces et poches à soufflets. Il tient à la main une coupe de champagne, qu’il tend à la fille qui l’accompagne — le mannequin-type, mince, bons seins, pas de cul, talons hauts — et qui porte une jupe de crêpe de laine et une veste en laine et velours de cachemire avec, sur son bras, le manteau en laine et velours de cachemire, Louis Dell’Olio. »

    Bret Easton Ellis, American Psycho


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  • http-_sites.univ-provence.frIl s’écrit tant de « romans biographiques » et autres « récits de vie » que l’intérêt spécial qu’ils semblent susciter s’émousse. On éprouve le besoin de produits de plus en plus forts. Et il ne faut pas s’étonner si, dans cette course à la vie la plus susceptible d’attirer le lecteur, les auteurs en viennent à la Vie par excellence, celle qui a déjà tant fait parler depuis deux mille ans. Cela étant, qu’il reste à son propos des choses à dire et, plus encore, des manières de dire les choses, c’est ce que prouvent deux romans anglo-saxons récents.

     

    J’ai déjà parlé du remarquable Quarantaine, où l’Américain Jim Crace évoquait, de manière pour le moins personnelle, le séjour dans le désert d’un jeune Galiléen qui n’était jamais nommé. C’est la mère de ce personnage qui parle dans Le Testament de Marie, de l’Irlandais Colm Tóibín, paru en France en 2015 et que 10-18 republie à l’occasion de la sortie, chez Laffont, de la version française d’un nouveau roman, Nora Webster.

     

    Pour en revenir à l’héroïne du Testament de Marie, cette femme qu’on ne nomme jamais non plus vit retirée dans une maison à Éphèse, où deux hommes qui ont connu son fils viennent la harceler quotidiennement pour qu’elle leur raconte en détail ce qu’elle a vécu. Mais elle résiste, se dérobe, et nous livre en un long monologue une version bien différente des attentes de ses visiteurs et de ce qui deviendra le récit officiel.

     

    « Cela n’en valait pas la peine… »

     

    Gageons que dans l’encore très catholique Irlande on aura moyennement apprécié l’image donnée, par l’un des plus célèbres enfants du pays, d’une figure qui y fait l’objet d’un culte spécialement fervent. D’abord, adieu Pietà : la mère du Sauveur n’était pas là pour la mise au tombeau ; sur les conseils des disciples, elle a fui discrètement le Golgotha pour ne pas être arrêtée elle-même — souvenir accablant dont elle ne peut se consoler. Ensuite, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’apparaît pas comme une chrétienne très convaincue : « J’accompagne Farine à l’autre temple (…). Je m’adresse à elle, la grande déesse, la très prodigue Artémis aux mains ouvertes, aux seins innombrables attendant de nourrir ceux qui viennent à elle. Je lui dis combien j’aspire à dormir dans la terre sèche »…

     

    Du vivant de son fils déjà elle ne rêvait que d’une chose : le « faire rentrer à la maison ». Il est vrai qu’il avait « réuni autour de lui une bande d’égarés qui n’étaient que des enfants comme lui », « des idiots, des bègues, des contorsionnés et des malcontents ». Lui-même parlait « par énigmes, avec des phrases ampoulées et des mots pleins d’orgueil pour décrire sa propre personne et sa place dans le monde ». Et quant au sens de sa mission, la Sainte Vierge ne mâche pas ses mots : « Vous affirmez qu’il a sauvé le monde, mais moi, je vais vous dire ce qu’il en est. Cela n’en valait pas la peine ».

     

    Comment se racontent les histoires ?

     

    N’allons pas croire que Colm Tóibín se laisse aller à la dérision. Il y a au contraire quelque chose de profondément émouvant dans l’énergie de cette femme farouchement décidée à rester humaine, et qui déclare : « S’il est possible que l’eau soit changée en vin et si les morts peuvent ressusciter, alors je veux pouvoir remonter le temps. Je veux revivre avant la mort de mon fils, avant qu’il n’ait quitté la maison. Je veux revivre le temps où il était encore un bébé, où son père était en vie et où il y avait de la douceur dans le monde ».

     

    Mais les morts peuvent-ils ressusciter et l’eau se transformer en vin ? Le texte entretient subtilement le doute. Si Lazare sort bien du tombeau, il n’a pas l’air tout à fait remis ni très content de l’aventure, et le Fils lui-même ne revient après sa mort qu’en songe. Pour ce qui est des noces de Cana… : « Au milieu du tumulte et de la confusion, personne ne pouvait réellement voir ce qu’il en était jusqu’à ce que des cris s’élèvent, proclamant qu’il avait changé l’eau en vin ».

     

    Comment se racontent les histoires, et comment devraient-elles se raconter ? Cette question constitue le vrai sujet du livre de Colm Tóibín. Et non seulement parce que le « C’était écrit » qui préside à ce qu’il relate s’y voit donner une double interprétation, religieuse et policière (« Pilate est au courant. Le Temple a tout prévu… »), ambiguïté qu’une phrase résume : « Tout cela n’était qu’une mise en scène confuse destinée à des temps futurs ». Plus profondément encore le problème est peut-être celui de tous les récits : « Ils s’intéressent à ma douleur », dit la narratrice, « uniquement si elle vient sous la forme du mot "douleur" ou du mot "peine". Bien que l’un d’eux ait été témoin de la scène au même titre que moi, il ne veut pas qu’elle soit consignée en termes de confusion, de détails étranges, de ciel qui s’assombrit ou s’éclaircit brusquement (…). Ils ne veulent pas entendre parler de l’âcre fumée des feux qui nous piquait les yeux, car il ne soufflait aucun vent sur la colline ce jour-là ». Au-delà d’une profonde réflexion sur les croyances et sur les propos qui les fondent, le livre de Colm Tóibín offre, on le voit, quelques judicieux conseils pour les romanciers.

     

    P. A.

     


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  • Mardi dernier au Café de la Mairie

     

    Mardi dernier au Café de la MairieMardi dernier au Café de la Mairie

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mardi 13 septembre, au Café de la Mairie, dans le cadre des Mardis littéraires de Jean-Lou Guérin, j'animais une soirée consacrée à Marie Sizun et à son dernier roman, La Gouvernante suédoise. L'auteure répondait à mes questions et à celles du public. Patrice Bouret lisait des extraits.


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