• photo Pierre AhnneÇa commence comme un conte de fées. D’ailleurs, il y a toujours un peu de conte de fées dans les livres de Claudie Hunzinger. Celui-ci, qui place Perrault en exergue, s’ouvre sur une histoire de clé : celle de la cabane que Léo, ouvrier dans une papeterie et photographe animalier, a construite près de la maison de la narratrice pour observer et photographier les cerfs vivant sur son terrain. C’est toujours le même terrain, la même maison. « De roman en roman, je lui donne un autre nom. Une fois Bambois (1). Une fois La Survivance (2). Nous voilà aux Hautes-Huttes ». Ainsi parle celle qui prétend, avec insistance, écrire un authentique roman, mais n’a peut-être jamais, depuis Les Enfants Grimm (3), été si proche de l’autofiction.

     

    Sortir de soi

     

    Elle s’appelle ici Pamina, et vit avec Nils, son compagnon bougon (dans La Survivance, il se nommait Sils), dans une ferme perdue au milieu des forêts vosgiennes. Au début, elle rappelle leur installation, leur pas de côté, leur retrait obstiné dans les marges du monde socialisé, avec ce qui pourrait apparaître comme un soupçon d’autosatisfaction. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Comment soutenir un tel projet s’il ne se fondait sur la revendication, inévitablement orgueilleuse, d’une différence ? D’ailleurs, Claudie Hunzinger-Pamina est trop fine pour s’enfermer dans ce confort-là plus que dans les autres : « Je ne savais pas », nous dit-elle au début du roman, tirant par avance le bilan de son entreprise, « que j’allais me retrouver face à l’insoluble, moi qui m’étais retranchée dans ma parcelle de beauté et de refus, dans la radicalité de la solitude, sa simplicité, sa facilité ».

     

    Quelle entreprise ? Observer et raconter la vie, pendant à peu près une année, d’un clan de cerfs : « Quelle épopée, ai-je dit, l’histoire de ce clan traqué. Il faudrait l’écrire. (…) Et j’ai sauté sur cette idée. Un livre ». Ça semble tout simple. Mais ça ne l’est pas, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’on est dans un livre de Claudie Hunzinger et qu’il s’agit, comme toujours, de « [s’]extraire de [soi]-même ». Et, en l’occurrence, la démarche apparaît comme spécialement radicale. Celle qui parle ne se contentera plus, comme dans La Survivance, d’être « une boule de présence au monde prête à jaillir ». Contempler des cerfs, ce sera, pour elle, « connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles… »

     

    Pamina guette et piste les cerfs, ce faisant, elle devient cerf elle-même, et nous, lecteurs, suivons à notre tour sa piste, jusqu’au cœur secret des forêts : « C’est alors que cinq cerfs sont sortis de la brume, comme en lévitation, ils flottaient, ils s’avançaient vers nous sur une seule ligne et d’un seul mouvement très lent et très doux, et leurs cinq corps étaient couronnés d’une seule forêt en marche… »

     

    « Face à l’insoluble »

     

    Contes, magie, mythologies… Ovide et Lucrèce sont des modèles revendiqués. Mais échappe-t-on au monde tel qu’il va ? Ce qui semblait si simple se révèle décidément complexe : il y a les chasseurs, il y a l’ONF (Office national des forêts), qui leur donne le droit de tuer, il y a Léo, qui consacre toute sa vie aux cerfs mais copine avec les riches adjudicataires, propriétaires des lots de chasse. Chacun a ses raisons, qui ne sont pas toutes absurdes. Et le roman en train de s’écrire ne peut demeurer seulement poétique. Ou alors, c’est bien une poésie à la Lucrèce qui s’impose, d’une précision quasi scientifique, rigoureuse tant pour décrire les rituels de l’observation et l’existence des animaux, leurs rites, leurs excréments, leurs cycles, que pour déplier dans leur détail les rapports sociaux dont ils sont l’enjeu et les révélateurs.

     

    Ainsi, ce qui aurait pu être un hymne naïf à « la vie verte » se révèle un texte touffu et ramifié, à l’image de ces bois qui illustrent L’Affût (4), première mouture du récit, parue un an plus tôt. C’est l’histoire d’un clan de cerfs, bien sûr. C’est la chronique d’une amitié, que chahuteront les contradictions de l’un (Léo) et l’entièreté de l’autre (Pamina). C’est une réflexion sur la disparition, en cours, de la sauvagerie, et sur la place de l’homme, si proche et si loin de l’animal. C’est, enfin, l’autoportrait d’une écrivaine, dont la manière singulière de vivre devient emblématique de la position de l’écrivain en général, dans et hors de la société, toujours aux frontières de lui-même. « Comment parler du monde et de ce que l’écrivain y a découvert et qui le ronge, puisque c’est le monde d’aujourd’hui qui le passionne, qu’il veut connaître et faire savoir ? »

     

    Moralité : il faut se méfier des cerfs. On était pourtant prévenu : créatures de songe aux apparitions toujours plus ou moins miraculeuses, on ne sait jamais où ils nous emmèneront pour peu qu’on les suive. Très loin de chez nous, ou tout près. Mais, dirait peut-être Claudie Hunzinger, c’est la même chose.

     

    P. A.

     

    (1) Voir Bambois, la vie verte (Stock, 1973)

    (2) Voir La Survivance (Grasset, 2012)

    (3) Bernard Barrault, 1989

    (4) Claudie Hunzinger, L’Affût, photographies de Fernande Petitdemange (Éditions du Tourneciel, 2018)

     

    N. B.

    Les Moments littéraires

    La revue Les Moments littéraires présente, dans son numéro 42, paru en juin dernier, un passionnant dossier Claudie Hunzinger. On y trouve notamment un inédit de l’auteure, et un long entretien qu’elle a eu avec Gilbert Moreau, le maître d’œuvre de cette belle entreprise qui se consacre, depuis des années, à « l’écrit intime ». D’autres textes, dont de très curieux cahiers tenus par la mère de Claudie Hunzinger lorsque celle-ci et ses frères et sœurs étaient enfants, complètent ce dossier.

     

    À signaler, dans le même numéro, des extraits des Carnets de Stéphane Lambert, placés sous le signe drôle et désespéré d’Oblomov.

     

    https://lesmomentslitteraires.fr

     


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  • pixels.comC’est l’histoire de jeunes gens vraiment très antipathiques. Nous sommes au milieu des années 1960, « il y a les lycées de garçons et ceux de filles », mais tous ont encore l’air de « casernes napoléoniennes ». Nos héros sont trois, comme les… Il y a Charles, le narrateur ; Guy, un brun frisé doté d’un « appétit faramineux de vie » ; Philippe, enfin, pour qui « l’appel du néant [prend] le pas sur l’orgueil infini de l’adolescence ». Tous trois font partie de « la bande du Drug », le Drugstore des Champs-Élysées, où, « de 1960 aux derniers jours de 1967 », une poignée de garçons des beaux quartiers fut le « fantomatique arbitre des élégances des baby-boomers ».

     

    Leur tactique : « ne cess[er] de détruire [leurs] propres créations vestimentaires à mesure qu’elles [sont] adoptées par les "bidons" ». Leur credo : « Frimer, brimer. Tenir son rang ». Leurs divertissements : « débouler à une dizaine », dans les « boums et rallyes », y répandre l’effroi parmi les « minets chiant dans leur froc devant leurs idoles », « saccager appartements luxueux et hôtels particuliers ». Bref, des petits voyous de la haute, d’un snobisme insondable et d’une insupportable arrogance. Nos trois lascars « en sont » l’espace de deux ans, jusqu’à ce que, en 1967, la bande se disperse d’elle-même.

     

    Du Drug à la Gépé

     

    Mai 1968 arrive l’année de leur bac : « un changement d’ère dont nous sentions confusément qu’il remettait les compteurs à zéro ». Toujours prêts à semer le chaos et à épouvanter les bourgeois, dont ils font partie, voilà nos ex-drugstoriens à la Gauche prolétarienne. C’est pareil qu’au Drug : « même morgue de la horde, même sentiment d’appartenance à une caste (…), même apologie de la terreur, même talent pour l’exclusion ». À la fac de Vincennes, où ils assistent au cours de Deleuze, sur les barricades, dans la rue, le tout est toujours d’être dans le ton, serait-ce celui de la violence. Sans oublier de se montrer aux bons endroits : « la manif pour Langlois (…) où Godard, Renoir et Nicholas Ray prennent la parole », l’enterrement d’Overney, « les avant-premières d’Easy Rider rue du Dragon ou d’El Topo à Chaillot, les concerts de Pink Floyd au Théâtre des Champs-Élysées en 69 ». Puis, l’air du temps change à nouveau, et emporte les anciens maos de l’autre côté de l’Atlantique, chez les hippies de San Francisco.

     

    Tout cela, par moments, sonne un peu ancien combattant, et il est permis de trouver l’angle de vue sur 1968 et ses suites un peu limité. Cependant, les bons sentiments ne faisant pas, contrairement à ce que beaucoup semblent aujourd’hui penser, la meilleure littérature, leur caractère odieux et superficiel n’empêche pas les trois héros de François Armanet d’être d’excellents personnages de roman. Le name-dropping, dans Les Minets, fonctionne à plein régime (voir plus haut). Mais tout y est dropped : les vêtements (le « blouson Storm Rider, col de velours et doublure en couverture navajo » succédant au « mini-shetland bleu lavande à ras du nombril ») ; les souvenirs, en éclats ; les chapitres, courts ; les phrases, sèches, quoique n’hésitant pas à s’allonger et à se teinter de lyrisme pour évoquer « ces derniers jours d’août, quand l’été bascule, qu’un soleil morose donne aux filles la chair de poule et aux garçons un semblant de tendresse dans les torrents pubères »… Au total, une écriture légèrement méprisante elle-même, elliptique, imprégnée de nostalgie grinçante, pour saturer d’énergie ce portrait d’un temps qui croyait avoir inventé « l’adolescence éternelle ».

     

    Le problème avec les filles

     

    Et puis, sont-ils exclusivement odieux et superficiels, à mieux y regarder ? Leur arrogance, nous dit Charles, est « couplée d’un zeste d’amertume » — « notre détestation des autres se retournait contre nous ». Première conséquence : avec les filles, c’est compliqué. Au Drug, elles sont « intouchables ou méprisées ». Plus tard, Guy fera preuve d’une frénésie sexuelle suspecte, Charles s’enfuira dès qu’il risque d’arriver quelque chose ou tombera amoureux d’une altière Ursula ; quant à Philippe, « on ne l’[a] jamais vu avec une fille ».

     

    « À force de repousser toujours plus haut la barre de la frime, il ne pouvait plus que se mesurer à lui-même », dit le narrateur à propos de cet archange hargneux et énigmatique, peut-être le véritable héros du livre. Mais leurs histoires à tous trois, croisées et mêlées, courent à travers celle de leur époque, installant à l’arrière-plan du récit une tonalité fiévreuse et passablement désespérée. Philippe se suicidera, Ursula mourra d’overdose. Le narrateur fait figure de survivant. C’est peut-être cela qui rend le regard qu’il jette rétrospectivement sur sa jeunesse authentiquement littéraire et vraiment poignant.

     

    P. A.


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  • blogocedres.over-blog.comC’est l’histoire d’un trouble. Qui n’en a pas, de ces souvenirs plus ou moins honteux, embarrassants, en tout cas, issus de l’enfance et de l’adolescence ? Souvenirs troubles et troublants parce que, d’une manière ou d’une autre, constitutifs. Et, par là même, frôlant et brouillant les limites de ce qu’on a pris l’habitude de considérer comme ce qu’on est.

     

    Et, quelquefois, l’onde que ces événements enfouis diffuse touche, par-delà l’histoire personnelle, à l’histoire et à l’inconscient collectifs, ceux de toute une époque au moins. Que l’écrivain Gilles Rozier, traducteur du yiddish et de l’hébreu, fondateur de la revue littéraire en yiddish Gilgulim, et des éditions de l’Antilope, qui se donnent pour tâche de « publier des textes littéraires rendant compte de la richesse et du paradoxe de l’existence juive sur les cinq continents », que ce même Gilles Rozier, donc, ait comparu, en classe de cinquième, devant un conseil de discipline, pour plaisanterie antisémite, c’est troublant. Et d’abord pour celui à qui les faits, quarante ans plus tard, sont soudain rappelés. Le voilà contraint de plonger « dans le lointain pays de l’enfance, dans l’épais brouillard des années passées », qui « ont laissé une masse de souvenirs et d’oublis, série de flashs aspirés par une matière noire ». La mémoire est la première des zones grises qu’explore ici l’auteur de La Promesse d’Oslo (Denoël, 2005). Or, quand on se lance dans une exploration de ce genre, on ne sait jamais où elle nous mène : « La mémoire est une pelote de laine, un nœud de serpents, des grains de riz dans un bocal, un jeu de mikado ».

     

    « Lévénement tel qu’il s’est déroulé »

     

    Pour ce qui est du bâtonnet initial, c’est assez net. En 1975, le narrateur est en cinquième dans le collège d’une petite ville proche de Grenoble. Ses camarades Pierre et Vincent, collés par le prof d’anglais, monsieur Guez, se vengent en lui envoyant une missive anonyme ornée de croix gammées : « Vieux juif, tu seras puni par le IIIe Reich ». C’est le jeune Gilles qui a fourni l’adresse. Il la connaissait, car, avec sa copine Pascale, ils s’amusaient souvent à donner des coups de fil anonymes à leurs enseignants, si bien que l’annuaire n’avait plus de secrets pour eux.

     

    Gilles et Pascale seront exclus une semaine, les deux autres définitivement. Sentence qu’il est permis de trouver, bien que sévère, pas anormale dans un collège public, donc républicain. Notre narrateur y voit surtout la conséquence d’un acharnement du corps enseignant contre le fils du directeur de l’usine locale, et l’organisation d’un « procès stalinien » pour « une blague de potaches ». On peut le comprendre aussi. L’important est, encore une fois, le trouble laissé dans son esprit par cette expérience, et qu’amplifie encore une hésitation impossible à trancher : savait-il ce qui était écrit sur le fameux billet ? « Les années se sont empilées les unes sur les autres, mes souvenirs de l’époque se sont mélangés, et peut-être même ne raconté-je pas lévénement tel qu’il s’est déroulé ».

     

    Zones grises

     

    « Que faire de ça ? Coupable ou victime ? » Faut-il vivre avec « la sensation d’avoir commis une faute grave ou celle d’avoir été l’objet d’une sanction sans commune mesure avec la faute » ? Question d’autant plus angoissante qu’à cette incertitude morale vient se superposer un flottement identitaire. « Comment voulez-vous », déclare la mère de Gilles devant le conseil, « que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ? »… Est-il antisémite, ce fils d’une mère juive ? Mais est-il juif, ce fils d’un catholique anticlérical et d’une juive ashkenaze indifférente, et loin de porter dans son cœur les juifs « rapatriés » d’Algérie, tel monsieur Guez ? Tout cela, à une époque où on ne distinguait pas encore vraiment camps de concentration et d’extermination, déportés politiques et déportés « raciaux ». « J’ai perdu mes parents endéportation », dit la mère. Et le narrateur de commenter : « J’ignorais la signification de cette phrase ».

     

    Le double traumatisme de la faute et (ou ?) du châtiment déclenche donc ce qui sera un long et difficile questionnement sur l’identité. Et ce questionnement même retentit sur un autre plan, celui du corps et du désir. S’il s’est mêlé de cette sombre histoire, c’est que l’enfant voulait « en être » : être accepté, reconnu, cesser d’être le « fils du directeur que l’on évite ». Besoin peut-être d’autant plus fort chez celui qui avait gardé longtemps l’habitude de jouer à la poupée, seul ou en compagnie des filles du quartier, quand il ne se livrait pas avec elles aux joies de l’élastique ou ne mêlait pas sa voix aux leurs pour entonner les refrains de Claude François. Celui qui, plus tard, au lycée, espérera toujours, en vain, que Vincent, retrouvé, remarque son « regard d’adolescent à la lisière du désir ».

     

    Au mikado de la mémoire, chaque souvenir en fait bouger d’autres et, peu à peu, c’est tout l’édifice qui se trouve ébranlé. La force de Rozier est ici de mener la partie jusqu’au bout ­— jusqu’à son entrée dans l’âge adulte et dans les choix qui sont bien les siens. C’est aussi de nous associer à son jeu, de nous faire descendre, avec lui, dans ces régions incertaines et contradictoires où repose ce que chacun de nous, par commodité, appelle moi.

     

    P. A.


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  • www.demotivateur.frC’est ce qu’on appelle une bonne surprise… La narratrice anonyme du deuxième roman de cette jeune écrivaine américaine est encore plus jeune qu’elle, new-yorkaise, riche et branchée. Elle a une amie, Reva, qu’elle connaît depuis assez longtemps pour que, dit-elle, « nous n’ayons plus à partager que notre histoire commune, circuit complexe de rancœurs, de jalousies, de dénis, et quelques robes que je l’avais laissée m’emprunter, qu’elle m’avait promis de nettoyer à sec et de me rendre, mais sans jamais le faire ». Elle avait aussi, peu avant que le récit commence, un « petit ami » (« si tant est que je puisse qualifier ainsi Trevor »).

     

    Est-ce parce que, une fois de plus, il l’a abandonnée ? Elle décide d’ « hiberner », autrement dit de s’organiser de façon à pouvoir « prend[re] des cachets à haute dose » et « dorm[ir] jour et nuit, avec des pauses de deux à trois heures », pendant une « année de repos et de détente ». Le roman raconte, de l’été 2000 à l’automne 2001, la réalisation de ce projet, que ne contrarient qu’à peine les visites de la copine (« J’étais à la fois soulagée et agacée, comme vous vous sentiriez si quelqu’un vous interrompait en plein suicide »), et que scandent les sorties jusqu’à la « bodega » du coin de la rue, les crises de nostalgie amoureuse ( ?), les visites au docteur Tuttle, lequel signe toutes les ordonnances qu’on veut et conseille « de prendre un animal de compagnie pour développer [ses] compétences relationnelles » (« Les perroquets, paraît-il, ne jugent pas »).

     

    Sans complexe et sans empathie

     

    Tout, on le voit, semble réuni pour quelque chose de girly, d’humoristique et de furieusement new-yorkais. Au début, on croit bien être en train de lire ça. Sauf que rien ne se passe vraiment comme on aurait pu s’y attendre. D’abord, l’héroïne n’est ni obèse ni complexée, au contraire : « grande et mince, blonde, belle et jeune », comme elle le rappelle elle-même à plusieurs reprises, elle ressemble à «  un mannequin en congé ». Et on ne peut pas dire non plus qu’elle soit attendrissante ou commande la sympathie : « Laissez-moi être un glaçon », voilà son credo. Bref, et tant mieux, tout cela n’a rien de tendre. D’ailleurs, dans quelle tonalité sommes-nous ? L’ironie grinçante, certes, mais un climat de plus en plus inquiétant s’installe à mesure que le personnage s’enfonce dans le monde nébuleux et répétitif qu’il s’est choisi.

     

    Le lecteur, emporté insidieusement avec elle, cherche au moins des raisons auxquelles se raccrocher. Pourquoi fait-elle ça ? Bien sûr, il y a le passé : « Je pouvais me représenter ma personnalité, mon passé et ma psyché comme un camion-benne rempli d’ordures. Le sommeil était le piston hydraulique qui soulevait la benne prête à tout déverser quelque part ». Mais ni Trevor, ni la mort récente du père et le suicide maternel qui l’a suivie, ni la froideur dont l’un a toujours fait preuve ou la totale absence d’affect dont souffrait la seconde ne paraissent des explications vraiment suffisantes.

     

    Surface et profondeur

     

    Des rebondissements, même tragiques, viendront-ils détendre l’atmosphère ? Avant les dernières pages, qui sont aussi les plus attendues et les moins brillantes, le choix d’Odessa Moshfegh en la matière est radical : l’enterrement de la mère de Reva ou le bref retour de Trevor ne sont des événements qu’en trompe-l’œil. Tout comme la multiplication, au réveil, des traces d’une vie nettement plus socialisée, menée par l’héroïne sous l’effet des narcotiques, et dont elle n’a aucun souvenir.

     

    « Visiblement, pendant que je dormais, une part superficielle de moi-même aspirait à une vie centrée sur la beauté et le sex-appeal », commente-t-elle. Manifestation d’un moi profond et indéracinable ? Résistance à ce qui s’apparenterait donc à une tentative pour s’extraire d’une existence frivole et vide de sens ? Le livre d’Ottessa Moshfegh est aussi, de fait, une satire du New York de l’argent, de la mode, de la réussite obligatoire. Et elle s’y attaque avec une virulence particulièrement réjouissante au milieu de l’art contemporain, à « ces types [qui] essay[ent] de faire passer leur manque d’assurance pour de la "sensibilité" » (« Ce seraient eux qui dirigeraient les musées et les revues, et ils ne m’embaucheraient que s’ils pensaient pouvoir me baiser »).

     

    Mais, au-delà de toutes les dénonciations, il y a autre chose et plus : un texte, remarquablement traduit et rendu par Clément Baude. Les répétitions, les noms de médicaments énumérés avec les titres des films dont l’héroïne s’abrutit dans ses moments de veille, la présence constante, à l’arrière-plan, de la ville, nocturne et souvent enneigée, tout cela en fait une sorte de long poème hypnotique, à la fois angoissant et drôle. Plus que par la fable ou sa chute, c’est par son phrasé et sa tonalité singulière que le roman d’Ottessa Moshfegh est bien le chant mélancolique et authentiquement moderne de l’époque.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneEst-ce bien un roman fantastique ? À première vue, guère de doute… Ludvik Slany est un journaliste de la télévision nationale tchèque. En cet automne 1995, ses chefs le chargent de réaliser un documentaire sur une certaine Vera Foltynova. Cette ancienne employée dans une cantine scolaire, à la culture musicale plutôt réduite, a régulièrement la visite de Frédéric Chopin, lequel lui dicte des morceaux de musique d’au-delà la tombe (« Une centaine. Des mazurkas, des ballades, des études. Rien ne nous est épargné »).

     

    Le tournage, au domicile de la dame, débute. Et, comme on est dans un ancien pays de l’Est, que le changement de régime est encore récent, qu’on est « dans cette manière de glissement tectonique entre deux civilisations » où « bien des choses restent permises qui ne devraient plus l’être », parallèlement aux entretiens filmés, Vera est suivie et espionnée par un ancien de la police politique chargé de découvrir une présumée supercherie.

     

    Un moi « scindé en deux »

     

    Le roman raconte cette (double) enquête, dont on se gardera de livrer les résultats ici. Disons cependant que la célèbre hésitation, chère à Todorov, entre explication rationnelle et explication surnaturelle, est bien là : on ne voit les choses que par les yeux de Ludvik, « un matérialiste » peu à peu ébranlé (« Mon "moi" se retrouvait scindé en deux », dira-t-il). Et si tous les indices, comme il se doit, vont dans le sens du merveilleux, rien de décisif, comme il se doit aussi, ne vient trancher le dilemme.

     

    Jusque-là, pas de quoi s’étonner. On connaît le goût et le talent de l’auteur pour le fantastique : tout récemment, ses Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse (Corti) sont encore venus en attester. Mais il faut se méfier, avec Faye. Il est comme son mélancolique héros postcommuniste : il aime « les pastiches et les faux ». Sous les apparences d’un roman fantastique traditionnel, c’est une réflexion matoise sur le fantastique même qu’il esquisse, ses frontières — et, au-delà, peut-être, les frontières en général.

     

    « Au service de deux mondes »

     

    D’abord, pour mieux installer le trouble, le voilà qui nous annonce une histoire presque vraie : « Ce roman », en effet, serait « très librement inspiré de la vie de Rosemary Brown (1916-2001) ». Rappelons que cette autre employée de cantine, née et morte à Londres, recevait elle aussi, à l’en croire, les visites de compositeurs célèbres et défunts, tels que Debussy, Bach, Schubert et John Lennon. Un long débat en résulta dans les années 1970. Mais le déplacement de Londres à une Prague récemment démocratisée n’est pas seulement géographique : l’accent s’en trouve mis sur le soupçon plutôt que sur les faits, sur le questionnement plutôt que sur l’explication finale. Il en résulte une forme de mise en abyme particulièrement retorse, s’agissant d’un genre qui repose lui-même sur le caractère problématique de la réalité évoquée : ce n’est pas l’histoire d’une femme qui entre peut-être en communication avec les morts, mais celle de gens qui se demandent si c’est le cas ou non.

     

    Et, au passage, notre auteur rend au genre toute sa dimension subversive. Car le fantastique, irruption possible du surnaturel dans un monde normalisé, c’est le trouble apporté à l’ordre. Nul hasard si Ludvik vient « d’une famille de communistes » et a « milité aux Jeunesses ». L’État qu’il a servi voulait « tout savoir » et tout contrôler. Dans cet EÉtat, Vera Foltynova « se considérait comme un agent double, au service de deux mondes qui feignaient de s’ignorer ». Insidieusement, toute son histoire prend une dimension allégorique… Vera se cache d’être double, Ludvik craint de le devenir, tous deux sont les rescapés d’un univers coupé en deux. « L’Ouest existait-il ? », se demandait parfois Ludvik, à l’époque du fameux rideau. « Aucun émigré n’en revenait pour confirmer ».

     

    Espions et fantômes

     

    Mais comment s’étonner de cette tendance contagieuse au dédoublement, dans une ville où les fantômes encore proches d’un régime rationaliste jusqu’au délire se mêlent à ceux de Kafka, du Golem, de la « dame blanche » ou du « cavalier sans tête » ? Prague, qu’Éric Faye connaît bien, livre dans son roman toutes ses ressources. Celles qu’une vieille tradition de légendes et de fantastique urbain lui ont laissées, comme celles, plus récentes, léguées par bien des espions, venus du froid ou d’ailleurs. Filatures, chambres d’hôtel où on guette dans l’ombre en fumant, appartements qu’on visite en l’absence de leurs occupants… l’auteur des Lumières fossiles (Corti, 2000) explore les côtés policiers du fantastique, les côtés fantastiques du roman d’espionnage, ébranlant non seulement les limites de la réalité mais celles des genres. Et ajoutant un trouble proprement littéraire aux brumes de la légende et de l’Histoire.

     

    P. A.


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