• www.appl-lachaise.netJe me souviens très bien de son assassinat. Du sentiment, que nous fûmes nombreux à éprouver, de voir disparaître avec lui, à la veille des années 1980, sous les balles probables de policiers d’extrême droite, d’agents des services secrets ou de truands manipulés, les espoirs et les exaltations qui avaient été ceux de toute une époque.

     

    Plus fictif que la fiction

     

    Difficile de parler de ses livres sans évoquer sa vie… Rappelons donc quelques faits. Né en 1944. Parents juifs polonais, membres de la MOI(1). Étudiant, il adhère aux Jeunesses communistes. Puis, séjour à Cuba, et au Venezuela, où il milite dans un mouvement de guérilla. Il en rapporte le goût des musiques caribéennes et la fascination pour la lutte armée, qui impliquera pour lui le choix du banditisme. Trois braquages à son retour en France, mais il est dénoncé et arrêté pour un quatrième, avec morts, qu’il nie avoir commis. Défendu par toute la gauche intellectuelle d’alors, Sartre, Beauvoir et Signoret. Condamné à perpétuité en 1974, après quoi, second procès en 1976, qui l’innocente du fameux hold-up. Libéré quelques mois après. Un an plus tôt, depuis sa prison, il avait publié, au Seuil, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France. Gros succès. Et c’est en 1977 que paraît chez Julliard L’Ordinaire Mésaventure d’Archibald Rapoport, que Séguier réédite aujourd’hui, faisant ainsi la preuve, quelques semaines après avoir fait paraître les Écrits d’exil de Léon Daudet, de son éclectisme.

     

    Les avocats de Goldman furent, paraît-il, épouvantés, quand il leur fit lire quelques pages de ce qui leur apparut comme une dangereuse provocation. Et, de fait… Archibald Israël Rapoport, lequel, physiquement, ressemble beaucoup à son créateur, est né, de parents résistants, dans des circonstances tragiques. Après avoir consacré une partie de sa jeunesse à l’étude du judaïsme et de la philosophie, à l’érotisme et aux voyages, il rentre en France, où il assassine plusieurs policiers et magistrats, avant de se livrer et d’être accusé d’un crime supplémentaire (« le braquage de la rue d’Aboukir »), dont il est innocent. Condamné à mort, il s’évade. « Vous pensez probablement que, par ces lignes, je me dévoile ou m’assume comme Pierre Bernard Goldman », écrit l’auteur lui-même. Mais c’est pour ajouter : « Ce récit, ni roman, ni nouvelle, ni essai, ni rien d’autre qui possède une appellation, est pure fiction ». Il est même, dit-il, « si fictif que la fiction même ne peut le désigner ».

     

    « Le Carnaval de la félicité »

     

    Bref, au-delà d’un goût, en effet, pour la provocation, qui fait mesurer au passage l’extraordinaire liberté de parole et de ton prévalant alors, ce n’est pas une autobiographie. Qu’est-ce alors que ce texte qui, toujours d’après son auteur, « refuse d’être intitulé » ? On est tenté de pencher pour la fable, voire le conte philosophique. Mais la morale ? Malgré la satire, violente et souvent désopilante, de la justice et de l’État, on serait bien en peine d’en distinguer une.

     

    Ce qu’on distingue, c’est, en basse continue, une forme d’allègre désespoir et un sentiment résolument tragique de l’existence. La grande affaire de Rapoport, agrégé de philosophie et meurtrier sans mobile, c’est la mort. Et si, adolescent, « le spectacle de la violence et de la guerre [à la télévision] le réjouissait durement », « c’était d’y voir une confrontation sans détour avec la mort, avec une dimension essentielle de la vie ». D’où, aussi, sa fascination pour l’Histoire et ses convulsions. Goldman pourrait sembler se complaire dans les fantasmes et les mythologies qu’il refusait pourtant d’incarner, à en croire Philippe Gumplowicz, qui signe la préface et, lui, en tout cas, ne leur échappe guère. Mais la présence constante d’une forme d’ironie empêche de prendre au pied de la lettre ce faux polar politique en proie à tous les excès de l’absurde et de l’humour, noir ou non. On y croise Natacha, qui, s’il « travaille comme travesti dans un bordel fréquenté par les meilleurs équipages de la marine marchande », « n’usurpe nullement [sa] qualité d’analyste » : « J’ai été analysé par Lacan et je possède une licence de philosophie délivrée en Allemagne, à Heidelberg ». On y découvre « l’Association petite-bourgeoise du carnaval de la félicité », dont les membres, arrêtés, déclament « dans les locaux de la police criminelle des pages entières d’Artaud, Hölderlin et Nietzsche, émaillées de refrains populaires empruntés à Dalida et Claude François ». On y assassine poliment après avoir échangé des propos choisis. On y rêve qu’on est l’amant « de Maryam, femme de Joseph et mère de Jésus » (« Il la prenait dans le sable orange d’un paysage palestinien »)…

     

    « Quelques autres raisons… »

     

    L’ironie, cependant, est d’abord l’effet de l’écriture. Elle naît des outrances d’une langue impeccable et d’un style toujours prêt à se pasticher lui-même. Que répond Rapoport quand on lui demande ce qu’il veut ? « Éprouver l’ineffable saveur d’authentiques aventures, m’emplir d’éblouissements majeurs, saoûler mon âme des âcres chamarrures et du pulpeux tourment d’une existence plurielle, périlleuse et pensive, amoureuse et armée, calcinée d’effectives déchirures »… Et il faudrait parler aussi des embardées de la construction, des virevoltes où viennent se loger d’innombrables autres romans possibles en quelques lignes…

     

    La force du livre de Goldman est que ce recours au rire et à l’absurde, loin de neutraliser le tragique, le renforce. D’ailleurs, c’est un de ses leitmotivs, l’écriture y est mystérieusement associée à la mort. Rapoport n’envisage d’écrire « qu’au moment où il ser[a] dans une confrontation inévitable et cristalline avec la mort » et son histoire est « l’aventure cassée d’un penseur qui tue pour écrire, meurt pour être lu et défini ». Même s’il « possédait quelques autres raisons, diverses, de vouloir mourir et d’œuvrer en faveur de cette mort ». « Cela va de soi », précise son auteur.

     

    P. A.

     

    (1) FTP-MOI (Main d’œuvre immigrée) : mouvement de résistance armée dépendant du PCF

     

    Illustration : enterrement de Pierre Goldman, en 1979


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  • www.franceculture.frY : grec

     

    On n’en a jamais fini avec les Grecs, pensais-je à l’époque où j’allais en Grèce, l’été, errer d’île en île et attraper de l’urticaire solaire. Dans ces îles, où la réverbération du soleil impitoyable s’intensifiait encore au blanc des façades, je m’efforçais de me déplacer le plus rapidement possible d’une zone d’ombre à l’autre, c’est-à-dire d’un pan de mur étroit à un tamaris rabougri, coiffé d’un chapeau, et rendu orange par les comprimés à base de carotène censés m’empêcher de me couvrir de plaques rouges. Je glissais ainsi, pareil à une ombre moi-même,...

     

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  • photo Pierre Ahnne« Qui m’aime me suive », dit le bandeau, semblant annoncer, dans un jeu de mots malicieux, une satire plutôt guillerette. Mais la phrase de Madame Bovary placée en exergue : « Elle se réveillait en d’autres rêves », répond mieux à l’ambition et au ton profondément original du premier roman de Nora Sandor.

     

    Certes, aux réseaux sociaux, sur lesquels elle regrette de ne pas être assez suivie, Maëla, vingt ans, demande d’être aimée : « S’il y avait un amour pour elle (…), c’était celui, vaste et anonyme, des réseaux ». Cette petite Bretonne, en licence de lettres à Lorient, partage un appartement avec sa colloc, Marilou. Kilian, qu’elle a connu au lycée, ne l’aime plus. Et, à la fac comme à Carrefour City, où elle travaille à temps partiel, elle s’ennuie. Les chansons du rappeur Mowgli, flanqué, dans tous ses clips, de son ours Baloo, bercent son vague à l’âme : « Mes rêves paient mes factures / J’t’ai baisée jusqu’à la fracture / Flow spleenétique / L’amour mélancolique / J’fais du sale nostalgique », chante-t-il par exemple, et ses vers de mirliton, dans un contrepoint du plus haut comique, scandent le récit.

     

    Soluble

     

    Cependant, comme son illustre modèle, Maëla souffre, plutôt que du manque d’amour, d’un vide intérieur plus vaste et plus général, que rien dans la réalité ne peut combler. À l’université, elle est « tout entière une lacune béante dans laquelle les livres s’engouffr[ent] ». Et ce défaut de savoir ou de simple intérêt est la manifestation d’une inconsistance fondamentale. Si Maëla rêve parfois d’être mangée par Baloo, puis d’être elle-même Baloo, c’est que sa fidélité à Mowgli « donn[e] à sa vie une permanence », laquelle reste, malgré tout, incertaine. Aussi perd-elle parfois la perception de ses propres limites, et, quand, contractant un emprunt, elle apprend qu’elle est solvable, « cette caractérisation (…) ne lui pla[ît] pas tout à fait, car elle [a] la sensation qu’elle [est] peut-être soluble ».

     

    Seul le monde des images paraît susceptible de remplir un vide pareil. Or, aujourd’hui, ce n’est plus dans les keepsakes ou à l’Opéra de Rouen qu’il se déploie : Instagram, YouTube, Facebook, WhatsApp et Snapchat, voilà le monde de Maëla. Et que je te vlogue à tout va, dans l’espoir de devenir influenceuse. Ce qui semble bel et bien finir par arriver : Mowgli, mystérieusement, distingue Maëla parmi ses innombrables fans, et annonce son intention de faire d’elle la vedette de son prochain clip. Puis, BodyMax, roi du fitgame (j’ai acquis du vocabulaire, vous le voyez), la prend, plus ou moins consentante, pour maîtresse. Voilà que ses followers se multiplient.

     

    Fraises Tagada et sables blancs

     

    Mais tout ça retombe comme une crêpe bretonne. Nora Sandor s’amuse à transposer certains épisodes du roman de Flaubert : l’appel de la capitale (« "Paris", se répétait-elle devant son ordinateur, détachant chacune des syllabes pour s'en étourdir »), mais aussi la spirale de l’endettement, qui accule au suicide. Comme l’ermite du Croisset, la jeune écrivaine a également le goût du tiret, des chutes en trois temps — de la phrase, de façon générale, et de l’humour produit par la seule syntaxe et le son des mots (« Elle devait se montrer à la hauteur de ses nouveaux abonnés, se dit-elle en se laissant tomber sur le canapé, envahi de fraises Tagada »).

     

    On est pourtant bien au-delà du simple pastiche. Car, comme Emma, encore, que son créateur appelait tendrement « ma petite bonne femme », Maëla vaut mieux que son entourage et que ce qu’il pourrait croire d’elle. Ce qui la sauve peut-être d’abord de la futilité, c’est son étrange amour pour la Bretagne et pour la mer, lequel lui a fait choisir comme emblème et icône la licorne. En pensée, elle revient souvent à Groix, « où son enfance repos[e], parmi les sables blancs ». Au crépuscule, sur la plage de Larmor, elle va « filmer cette heure où la lumière fin[it] par mourir, avant que le soleil ne se couche, se répandant sur l’eau en traînées fuchsia ». Elle imagine un clip où l’océan serait « rouge comme du sang ». Ce qui la ramène aux souvenirs des bateaux négriers dont on lui a parlé au lycée. Elle finit alors par voir « le soleil tomb[er] dans la mer, comme un cœur obèse et ensanglanté ».

     

    Maëla pense par associations d’idées, sous la forme d’un flux comparable au flow du rappeur (voir plus haut), mais bien plus authentiquement poétique. Et pour narrer ses aventures, plutôt que d’en mettre en évidence les rebondissements, la narratrice les fond dans une continuité musicale et mélancolique. On regrette un peu que l’Épilogue vienne changer en fable un tantinet démonstrative ce récit si moderne qui a la nostalgie des ballades anciennes. Car c’est bien cette écriture plus rhapsodique que romanesque qui donne à l’héroïne une curieuse forme de profondeur métaphysique, et qui fait de Licorne plus qu’une satire grinçante, une poignante déploration.

     

    P. A.


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  • photo Pierre Ahnne

     

    Le roman de Marie Gauthier, Court vêtue, vient de remporter le prix Goncourt du Premier roman 2019.

     

    Ça ne m’étonne pas. Dès sa sortie, en janvier, j’avais été sensible au charme étrange de ce petit livre, plus transgressif qu’il n’en a l’air ou qu’on pourrait le croire à sa thématique, vue de loin — l’éducation sentimentale et sexuelle d’un adolescent par une jeune fille à peine plus âgée. Car, si la jeune auteure semble s’inscrire dans une tradition, c’est pour ne s’y conformer qu’en apparence, et remplacer les péripéties romanesques par une rêverie hypnotique sur les corps en été. Lisez-la.

     

    Pour lire mon article sur Court vêtue, cliquez ici.


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  • www.timesofisrael.comX : ciseaux

     

    Dans le livre intitulé Pierre l’Embroussaillé, il y a une histoire de ciseaux. Il y a aussi d’autres histoires, une histoire de soupière (Gaspard ne veut pas manger sa soupe, il maigrit, il meurt, on met une soupière sur sa tombe), une histoire d’allumettes (Pauline joue avec les allumettes, elle prend feu, brûle, ne restent d’elle qu’un tas de cendre et ses souliers), beaucoup d’autres histoires du même genre...

     

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    Illustration : dessin de Heinrich Hoffmann pour Der Struwwelpeter (1845)


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