• photo Pierre AhnneEst-ce un roman ? Pas tout à fait. Ce qui, en soi, ne serait pas un défaut — au contraire. Mais, à vouloir être autre chose sans pourtant renoncer aux prérogatives du genre, on prend des risques.

     

    Mo et Jo sont frères. D’où viennent-ils ? Mystère. Ce qui est sûr, c’est que, le premier, un peu plus âgé, portant l’autre, ils ont tous deux marché longtemps. Un soir, ils trouvent refuge dans une grange en ruine, pour découvrir, le matin venu, qu’elle se dresse au bord d’un fleuve. Ils vont passer un an sur ses rives, dans ses eaux, sur ses îles ou au fond des grottes qui le bordent. Un an de rencontres : celle de Vive, petite fille aussi inexplicablement seule qu’eux, celles d’adultes inquiétants ou protecteurs. Un an de découvertes et de transformations, au cours duquel la voix de Mo se métamorphose, et qui les voit gagner enfin la mer au terme de ce qui pourrait constituer une sorte de roman de formation.

     

    Mythes et songes

     

    Au loin, le monde réel et actuel existe bien : il y a des maraîchers, des bûcherons, des démolisseurs, et même une famille traditionnelle, installée dans une grande maison, et qui en refuse l’entrée à nos jeunes héros. Mais tout cela demeure au loin, dans une sorte de nébuleux arrière-plan, car tout est vu à travers le prisme de consciences enfantines, immergées dans un perpétuel présent et prêtant à tout une dimension quasi mythologique. Une « pieuvre aux mille bras » n’était pour finir qu’une « minuscule femme malingre dont l’interminable chevelure frisée s’enroulait, en une myriade de torsades aussi noires et luisantes que des serpents d’eau, sur la poitrine dénudée ». Une jeune mère égarée elle aussi sur ces rivages mystérieux devient une déesse nourricière. Une vieille femme dans une cabane isolée est une sorcière. Un couple surpris un jour au lit est une bête aux nombreux bras.

     

    De ce procédé naît une forme singulière de fantastique, qui contraint le lecteur à deviner ou décrypter ce qui se cacherait entre les lignes ou au-delà du regard des personnages. Restituer ce regard enfantin sur le monde, l’espace et le temps : beau projet. Qui prête, plutôt qu’à un véritable récit, à une rêverie poétique à partir d’un thème gros d’infinies variations. « En changeant de couleur, le fleuve chang[e] de rythme ». Il « bouillonne en cascades (…) dont le débit violent contraste avec l’écume blanche », puis sa voix « mu[e], plus rauque, moins cristalline. Et [son] odeur jaune pre[nd] une teinte aigre, marron et verte ». Les perceptions se croisent en synesthésies, les éléments et les dimensions parfois s’inversent, « la proue [d’une barque] fend doucement le ciel et l’on voudrait pêcher les bancs d’étoiles », « le ciel (…) perc[e] à travers un entrelacs veineux de racines, comme si les arbres étaient plantés la tête en bas ».

     

    Calme plat et abîmes

     

    D’où vient qu’on peine à se laisser prendre à pareille fantasmagorie ?... Affaire de dosage, peut-être, et d’équilibre — je veux dire, d’excès d’équilibre. Dans une histoire que les deux frères se racontent, il est question d’un fleuve qui coule simultanément dans les deux sens. Le lecteur a un peu l’impression de voguer sur ses ondes, parfois, et de faire du surplace. Les jeux, les expéditions et les découvertes se succèdent sans qu’on discerne une progression quelconque entre eux. Et on cesse vite de penser à Mark Twain, sur cette eau perpétuellement changeante, si changeante qu’on ne sait jamais très bien où on en est d’un cours dont l’auteur s’évertue cependant à suggérer qu’il va quelque part.

     

    On flotte, suspendu entre onirisme et réalisme, entre poésie et roman. Ah, si la barque d’Hélène Frappat avait penché, ne serait-ce qu’un peu, d’un côté ou de l’autre !... Elle aurait aussitôt trouvé l’infime déséquilibre qui lui aurait donné une assiette véritable. Et son texte aurait échappé à ce qui reste, malgré tout, un assez beau naufrage.

     

    P. A.


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  • Une expositionL'exposition Stéphane Mandelbaum vient d'ouvrir au Centre Pompidou. C'est le moment de lire ou de relire le livre que Gilles Sebhan a conxacré à ce peintre, assassiné à 25 ans. Voir ici mon article.


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  • maddest.orgO : océan

     

    J’ai vu la mer pour la première fois assez tard pour qu’elle ait eu le temps d’acquérir dans mon esprit des dimensions qui condamnaient d’avance à la déception ce premier contact. Du reste, c’était l’océan, et pas la mer. Mais l’un comme l’autre occupaient une place de choix dans l’histoire de la famille. On avait même presque l’impression qu’ils en étaient tous deux les ancêtres mythiques...

     

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  • fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_ShilohC’est une chapelle méthodiste en rondins, quelque part dans le Tennessee. Et c’est aussi une bataille, qui opposa, les 6 et 7 avril 1862, les armées confédérées, commandées par Johnston et Beauregard, à celles de l’Union, sous les ordres de Grant. À l’époque, elle atterra par sa violence les opinions publiques des deux camps. Celles-ci, pourtant, étaient loin d’être au bout de leurs peines…

     

    Petit-fils de planteur, né et mort dans le Mississippi, auteur d’un récit de 3 000 pages sur le conflit, Shelby Foote avait publié Shiloh en 1952. Mais c’est aujourd’hui seulement que paraît une traduction française, d’ailleurs remarquable, de ce qui, malgré l’absence d’indication en page de titre, est bien un roman.

     

    « Mais ils tirent !... »

     

    En témoignent les réflexions auxquelles se livre un des personnages : « Les livres sur la guerre [sont] écrits pour être lus par le Tout-Puissant, car Lui seul la [voit] ainsi. Dans notre cas, pour la décrire aux hommes, il [faudrait] raconter ce que chacun de nous [a] vu dans son petit coin ». Et celui qui rapporte ces propos de commenter : « Je comprenais ce qu’il voulait dire, mais c’étaient des paroles en l’air (…). Qu’on écrive ou qu’on lise, on veut voir les choses du point de vue de ce gros Œil dans le ciel, comme si on était Dieu ». À voir… Le problème, en tout cas, est posé : «Œil dans le ciel » ou « petit coin » ? Les deux premiers chapitres du livre de Shelby Foote semblent vouloir opter pour la première solution. Mais, dès que la bataille commence pour de bon, l’écrivain américain se range résolument à la méthode de Stendhal racontant Waterloo dans La Chartreuse de Parme.

     

    Seulement, c’est une Chartreuse sans la naïveté enthousiaste de Fabrice ni l’ironie du narrateur. 7 chapitres à la première personne, 7 combattants qui parlent. 3 confédérés, 3 unionistes. Des officiers, mais surtout des hommes de rang. Et si on croise souvent des personnages historiques, si les faits sont reconstitués avec le maximum d’exactitude possible (l’auteur explique comment, dans une note finale), on est toujours à ras de terre : « Je les vis s’agiter, remuer, et de la fumée jaillit de la crête, une partie vers le haut et l’autre vers notre ligne, roulante et mêlée d’étincelles. Un bourdonnement d’abeilles frôla mes oreilles. Je me dis : Bon Dieu, mais ils tirent ! Ils me tirent dessus ! »

     

    « Retourner en haut de la falaise »

     

    Du jeune soldat qui parle, de ses compagnons ou de ses ennemis, on ne sait pas grand-chose. C’est à peine si on évoque leurs motivations ou, surtout dans les rangs de l’Union, leur absence de raison d’être là (« Cette guerre était tellement plus simple pour les Confédérés (…). Il devait être beaucoup plus simple de se battre pour quelque chose que contre »). Dans l’ensemble, l’entreprise de Shelby Foote repose sur un refus résolu de toute profondeur. Je parle de profondeur de champ. Car c’est justement ce refus qui rend profond le livre.

     

    À quoi une telle absence d’arrière-plan laisse-t-elle en effet la place ? D’abord, à la peur. Rarement récit de bataille a parlé de manière aussi directe, et pour ainsi dire naturelle, comme d’une simple donnée de fait, des moments où les visages perdent « toute espèce d’affectation » et où ne reste « que ce que Dieu leur avait donné au début » ; des moments où il n’est tout simplement pas question de rester « là-haut dans les bois, à [se] faire tirer dessus » ; et de ceux où, réalisant qu’on ne pourra vivre avec le souvenir d’un instant de lâcheté, on retourne « en haut de la falaise ».

     

    Mais, même sur un champ de bataille, on n’est pas en permanence face à la mort. Il y a aussi le froid, l’humidité, des troncs à enjamber, des pentes à gravir. « Des scintillements d’étoiles émaill[ant] la large étendue de ciel au-dessus de la rivière ». « La lune (…), d’un jaune vieil or, soulignée par un amoncellement de nuages qui fil[ent] devant elle ». La pluie, qui s’acharne sur les soldats entre deux trouées de lumière. Si la nature, dans Shiloh, ne se laisse jamais oublier, son évocation n’est pas l’occasion d’opposer son indifférente beauté à la folie des hommes. Ceux-ci sont sans cesse plongés dans un corps-à-corps avec les éléments, eux-mêmes impliqués, dirait-on, dans la bataille. Et c’est un mélange convulsif de corps, de boue, de végétaux, étalé sous nos yeux sans commentaire ni recul. Image la plus poignante et, sans doute, la plus absurdement exacte d’une guerre parmi tant d’autres.

     

    P. A.

     

    Illustration : lithographie de  Thure de Thulstrup, 1888

     

     


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  • photo Pierre Ahnne« Le mot et le reste » est une maison marseillaise, qui publie des choses diverses, avec deux centres d’intérêt plus apparents : la musique (plutôt populaire et anglo-saxonne) et la nature comme thème littéraire (Thoreau figure au catalogue). C’est la seconde de ces deux préoccupations qu’illustre le petit livre de Jean-Luc Muscat. Cet ancien garde forestier (avant bien d’autres métiers) est parti un 8 juin de chez lui, près de Figeac, à pied, pour une longue randonnée en forme de boucle, entre Lot et Célé, rivières et causses, avec retour le 14 juin.

     

    7 chapitres, un par jour, pour nous raconter son aventure pédestre, dans l’ordre chronologique et géographique. Rien de plus simple. Et cette simplicité est la première vertu d’un ouvrage plein de charme.

     

    Réflexions parasites

     

    Cela dit, évidemment, la marche à pied, c’est dur. Il faut surmonter ou contourner bien des obstacles. Ici, ce sont, pour le lecteur, les commentaires incessants et les réflexions générales, où l’auteur ne manque jamais de s’engouffrer comme dans autant de portes pourtant largement ouvertes : « Il y a tant de gens seuls dans notre société moderne » ; « L’homme, dont les racines sont indéniablement ancrées dans la terre, comme le sont celles des arbres… » ; « Dans notre société » (encore elle) « vampirisée par la finance génératrice de profits éhontés, seuls les nantis… ». Etc.

     

    Et puis, ce genre de textes, ça supporte mal la négligence stylistique. Or, on bute à tout bout de champ sur les « C’est d’une autre nourriture dont je me suis contenté » et autres « De ce mollusque, j’en ai fait ma bannière ». Quant à l’usage de la virgule, c’est simple : notre homme en ignore tout.

     

    Ascèse du regard

     

    Mais, bon, il faut faire comme lui : « plisser les yeux », pour ne plus se laisser aveugler par les détails du paysage, et le voir comme « un tableau impressionniste composé de différentes couleurs, [ou] un autre, cubiste, avec ses trais droits, courbes, obliques »… Ce n’est pas le tout-autre de la nature qu’il s’agit ici d’affronter ; ce que cherche à retrouver Jean-Luc Muscat, c’est une manière pour l’homme de la voir et de s’y tenir. Et le voilà qui s’interroge sur le rapport unissant à son environnement le chasseur préhistorique ; qui reconnaît, dans tel panorama, « la représentation parfaite du paysage bucolique façonné par le génie humain d’avant le remembrement » ; qui croit, sur un causse du Quercy, « foul[er] les ruines de Carthage » ; ou qui voit un coin du Limargue « se superposer aux souvenirs que nous nous sommes fabriqués à travers (…) les illustrations de nos premières lectures ».

     

    Tout cela suppose bien un art du regard : découpage de l’espace en cercles imbriqués ; pratique raisonnée de la lenteur, par celui qui se réclame de l’ « escargotisme » ; oubli méthodique des routes et des villes. Elles ne sont pourtant jamais loin. Pour leur échapper, Muscat fait le choix du tout-proche : le voisinage, et, dans le voisinage, le bout du champ ou le coin du bois ; les rencontres minuscules qu’on y fait (insectes, lapin, chien ou chêne) ; les paysages sans esbroufe, « simples champs bordés de haies vives », rivières aux « eaux calmes et brunes ». Chaque fois qu’il se livre sans restriction à ce subtil exercice de modestie, son livre retrouve, sous la scorie des discours, sa vraie nature.

     

    P. A.


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