• Le Retour de Bouvard & Pécuchet, Frédéric Berthet (Belfond)  Donc, ça continue… Dans un article récent, je m’étonnais de cette manie flaubertienne : après Un garçon flou (ou Raczymow contant sa jeunesse en suivant le canevas de L’Éducation sentimentale), après À bois perdu (ou Alain Galan découvrant que son pupitre double était celui, déjà, de deux fameux copistes), en même temps que La Condition pavillonnaire (ou Sophie Divry prétendant nous dépeindre une nouvelle Emma Bovary), voici, sans parler d’un film récent, Le Retour de Bouvard & Pécuchet. (Notez bien l’esperluette, elle a son importance mais ne me demandez pas pourquoi.)

    Les tentatives énumérées ci-dessus n’étaient pas vraiment convaincantes, et il est permis de s’interroger sur l’étrange besoin de second degré qui pousse, semble-t-il, de plus en plus d’auteurs à chercher chez Flaubert ou d’autres une caution ou des idées dont on finit par se demander s’ils seraient capables de se les procurer par eux-mêmes. Belfond prend acte du phénomène et l’empoigne, pour ainsi dire, à bras-le-corps : cela donne une nouvelle collection, « Remake » (c’est clair et net). Elle présente aussi cet automne un Ubu roi de Nicole Caligaris et Le Bonhomme Pons par Bertrand Leclair. « On ne cesse de réécrire les grandes histoires… mais sans l’afficher », constate Stéphane Bou, qui dirige cette collection. Eh bien là on l'affiche, puisque le principe est de proposer sans détour à des auteurs de « puiser dans les grands classiques » et d' « invent[er] librement à partir de l'original ». Ce qui nous promet, affirme encore la déclaration d'intention, « la jubilation de constater la vitalité de la littérature et son aptitude à réveiller le monde ».

     

    La vitalité… Si on veut. Étrange vitalité, quand même, que celle qui devrait se nourrir du recours au passé et d'œuvres préexistantes. Ce qui est plus certain, c'est que la collection table sur la curiosité qu'éveillera chaque titre chez le lecteur de l'original. J'en suis moi-même l'exemple, moi qui me suis intéressé au roman de Flaubert au point d'en coécrire jadis une adaptation théâtrale : comme je m'étais jeté sur le surévalué À bois perdu, je me suis rué sur ce Retour dès son annonce. Cependant, d'un point de vue purement littéraire, on reste un peu perplexe : où se situeront ces livres, entre pastiche et modernisation ? au-delà du maniérisme et de la connivence entre érudits, quel sera, en fin de compte, l'intérêt de la chose ?

     

    On verra. Ici, étrangement, c'est un ouvrage déjà ancien que ce « remake ». Frédérc Berthet (1954-2003), ami de Barthes, de Sollers, auteur de plusieurs livres parus notamment dans la collection « L'Infini », avait publié le roman en 1996 au Rocher. Il reparaît donc, inaugurant une collection qu'il « semble avoir préfigur[ée] » (pourquoi pas), sous les nouveaux atours d'une élégante maquette, et suivi de notes préparatoires, croquis et autres documents. Il y a donc là une manière d'hommage aussi, ce qui est parfaitement respectable.

     

    Dans un beau début de conte de fées, Bouvard et Pécuchet se réveillent au fond du vieux jardin de leur fameuse maison, poussiéreuse et partiellement pillée, par un soir d'été des années 1980. Ils s'étonnent des prospectus qui jonchent le vestibule. Puis les chapitres et les épisodes se succèdent : B & P créent une radio libre, B & P boursicotent, B & P songent à fonder une entreprise, B & P se présentent aux élections, B & P veulent être écrivains. Après quoi ils achètent une voiture, retournent à Paris, tentent les mondanités, visitent les expos, tâtent des messageries roses (on est à l'âge du Minitel), pensent à devenir homos, fréquentent un centre de fitness et finissent par se rendormir.

     

    C'est amusant. Frédéric Berthet pastiche habilement les dialogues de l'original (« Ce serait bien beau, dit Bouvard, ému. — L'époque le demande ! — L'exige ! — Ne soyons pas les derniers!... »), le style, tout particulièrement l'usage de la virgule (« Le soir tombait, très doux, très vague, des tourterelles se posaient, s'envolaient, poussaient des cris rauques ») ; il n'oublie pas de faire proférer à ses héros d'emprunt quelques clichés (« Quel gigantesque creuset humain ! — Que de drames ignorés derrière ces façades ! »). Lui-même s'interroge, dans ses notes, sur l'ironie du pastiche et la double ironie de pasticher un livre déjà par essence ironique. Idée fort intéressante, dont on ne voit pas trop ce qu'il en fait.

     

    Les Bouvard et Pécuchet originaux parcouraient tout le prisme des techniques et des savoirs, constatant les contradictions où menait, dans chaque domaine, la volonté de conclure où Flaubert voyait l'ultime expression de la Bêtise. Tous les énoncés se trouvaient en fin de compte mis sur le même plan et ramenés à leur nature de purs énoncés par une ironie vertigineuse, chaque idée possible devenant, à la limite, une idée reçue. Le lecteur, comme le rappelle la citation de Flaubert placée par Berthet en exergue, ne devait pas savoir « si on se fout[ait] de lui, oui ou non ». Ce qui n'empêche pas que les recherches les plus considérables et les plus minutieuses ont été nécessaires à ce projet excessif au sens le plus étourdissant du terme — et dont la rédaction, d'ailleurs, ne put être menée à bien.

     

     Négligeant les savoirs et les philosophies, l'auteur du Retour de… s'en tient aux modes. C'est plus simple et ça demande moins de travail. Mais ça réduit aussi beaucoup l'intérêt de l'entreprise… En fin de compte, de quoi s'agit-il ? D'une satire des années 1980 ­— donc, de surcroît, datée. Si encore Berthet avait gardé ses deux bonshommes à Chavignolles (où il y avait aussi des Minitel), il aurait pu tirer du décalage entre le lieu et les fantasmes des personnages certains effets. Mais non, il a fallu qu'il les mène à Paris et leur fasse hanter pour de bon les endroits et les gens dont il voulait offrir la caricature. Pastiche et satire, l'exercice, assez vain, confirme les craintes qu'on pouvait avoir au départ quant à la collection dans laquelle il s'inscrit. Mais la suite, peut-être, viendra me démentir ? Encore une fois : on verra.

     

     

     P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 20 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire. 

     


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  • Bye Bye Elvis, Caroline De Mulder (Actes Sud) Pour ne pas lasser mes lecteurs, je vais arrêter de me demander pourquoi le roman contemporain s’acharne à mettre en scène les grands hommes et les gens célèbres. Remplaçant cette question par une autre, je m’interrogerai plutôt dorénavant sur les raisons qui me poussent à me précipiter sur tous ces livres qui racontent des vies connues, avec l’espoir souvent déçu de tomber sur des réussites — Kafka (La Splendeur de la vie), La Petite Communiste (qui ne souriait jamais)…

    Cela dit, il semble qu’on assiste en cette rentrée 2014 à un commencement de reflux. Trotski, Lowry, évidemment... Mais Bernanos est à peine présent dans Pas pleurer, de Lydie Salvayre, on se demande même ce qu’il y fait. Et par ailleurs la nouvelle tendance, dirait-on, serait plutôt à récrire l’histoire des grands personnages de roman. Flaubert tient la vedette cet automne. À la suite d’M. A.(Bovary) et de Bouvard et Pécuchet, verrons-nous bientôt Anna Karénine, Julien Sorel ou le père Goriot évincer tous les Picasso, Nixon et Landru auxquels nous avons échappé jusqu’à présent ? À suivre.

     

    En tout cas, la série des vies majuscules n’est pas complètement terminée. Sous la plume de Caroline De Mulder, voici Elvis, alias, comme chacun sait, Le Roi (Ze King). Tout un poème. Enfance misérable dans les quartiers noirs, « près des rails et de la décharge publique », adolescence complexée, succès rapide et colossal, puis, très vite et pendant presque tout le récit, dégringolade interminable et minutieusement détaillée. Demerol, Amytal, Nembutal, Placidyl, les noms de médicaments forment une mélodie qui accompagne l’excentricité croissante, le dégoût progressif de la scène et la ruine physique inéluctable de la star. Le tout dans une débauche de kitsch : chambres « tapissées (…) de similicuir rouge », avion « avec des robinets en or, un salon et un grand lit pourvu de ceintures de sécurité », costumes où brillent « satins et cuirs incrustés de pierres précieuses, (…) ceintures métalliques ultralarges, aigles d’or brodés et yeux de verre cousus, chaînettes… »

     

    Pourtant, ce ne sont pas les objets qui importent ici, mais bien le corps qu’ils entourent et parent. Voilà le vrai héros de Bye Bye Elvis : le corps exalté et mis en scène, qui « occupe tout l’espace, tournoie flamboie fait des volte-face », le corps secrétant, « qui transpire le sexe » et « éjacule sur scène », mais aussi laisse s’écouler larmes, sang, déjections diverses, jusqu’à finir par couler tout entier dans un affaissement final, quand « le dedans déborde, les bourrelets (…) se chevauchent ». Pour chanter cette débâcle grandiose de la chair, il fallait une écriture qui en adopte les palpitations et les soubresauts. Caroline De Mulder, qui aime le tango et dit avoir deux langues (le français et le néerlandais), s’est créé une telle écriture. Son chant à Elvis est une mélopée que rythme une ponctuation toute musicale, pleine de trouvailles lexicales (Presley est « un marlou qui se la joue rossignol », un « frêle camionneur joli comme une biche »), et sonores (à Graceland, son domaine, le Roi s’est fait « une vie molletonnée, jouée sur du velours, tout est mou et doux et neuf comme un sou, à son goût et sur mesure, on s’y enfonce délicieusement, tout est confortable et réconforte »).

     

    Ce corps adulé, soigné, entretenu, maintenu jusqu’à l’extrême limite en état de marche approximative (« Vivre avec Elvis, c’est passer son temps à le sauver »), comment s’étonner qu’il devienne corps étranger et se métamorphose en prison ? Elvis « habite le corps d’Elvis mais n’est plus Elvis, Elvis est un mur infranchissable entre lui et le monde, une carapace et un masque difforme au travers desquels personne ne peut l’atteindre ». Mais atteindre qui ? Hanté par la perte de son jumeau à la naissance, persuadé dès l’adolescence « qu’on l’aime pour autre chose que lui-même », celui qui se voit à l’occasion comme « un monstre » s’imagine parfois contenir sa mère défunte (« tu m’habites de plus en plus, ton corps de mollesse, ton corps de vieille femme me remplit me gonfle »). Une chose est sûre, il n’est plus lui. Même si « on maquille Elvis en Elvis », il n’est plus qu’ « un suiveur, et celui qu’il suit, c’est lui-même (….). Il se montre comme vous le connaissez, comme sur toutes ces photos. Vous envoie une carte postale de lui-même. Vous envoie les salutations d’Elvis, déjà parti au loin. »

     

    Ainsi, à creuser le thème du corps, le livre de Caroline De Mulder en vient à rencontrer celui de l’identité et de ses incertitudes. Pour les rendre encore plus sensibles, il est temps de dire qu’elle a entrepris de nous raconter deux histoires, l’agonie du rocker, de la naissance à la mort proprement dite, alternant avec l’étrange aventure d’une veuve entrée au service d’un vieil Américain de moins en moins fortuné et de plus en plus malade. C’est là l’erreur. Évidemment il y a des échos d’un récit à l’autre : les médicaments, la décrépitude, pour finir l’hypothèse délirante d’une fausse mort de Presley qui finirait sa vie caché sous les traits de John White. Tout cela n’empêche cependant pas qu’on passe en soupirant sur la poussive histoire d’Yvonne, pressé qu’on est de retrouver le blues de l’homme célèbre qui fait, eh oui, tout l’intérêt de l’entreprise. Mais le dispositif a des effets pervers : entre les deux parties alternées, il fallait bien instaurer un équilibre. Et comme l’auteur n’a pas grand-chose à dire dans la seconde, elle tire tout en longueur au point qu’on en finit par se lasser même de la première. Voilà où mène une autre manie contemporaine : celle du gros roman. Il a fallu, Dieu sait pourquoi, produire 278 pages. Alors qu’on avait à sa disposition assez de matière pour une belle et sombre ballade — tout un poème.

     

     

    P. A.

     

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  • À travers les champs bleus, Claire Keegan, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin (10-18) Ce qui lie entre elles les huit nouvelles composant le recueil de Claire Keegan, c’est, au premier abord, l’Irlande. Il y a ainsi des lieux apparemment prédestinés à devenir les héros de fictions littéraires. Pour des raisons qui restent au fond assez obscures : si son histoire mouvementée et sa situation géographique à l’extrême bord du monde occidental semblent constituer pour le pays des harpes de sérieux atouts, combien d’autres endroits tout aussi bien dotés restent sous-exploités sur le plan de l’imaginaire ?

     

    De toute façon, l’Irlande de Claire Keegan n’est pas l’Irlande « historique » — celle dont un Sorj Chalandon, par exemple, peinait, à mon avis en vain, à restituer les convulsions tragiques au cours du XXe siècle. Si le nom de l’IRA apparaît ici, c’est au passé et en passant. À travers les champs bleus parle de vies ordinaires, dans un pays rural, où la modernité reste suffisamment discrète pour qu’il soit impossible de la dater précisément.

     

    Aucun folklorisme pourtant dans ces récits : ce sont les touristes qui « err[ent] en quête de musique traditionnelle » ou de « puits sacrés » ; et si l’héroïne de « La nuit des sorbiers » ne jette « jamais les cendres dehors un lundi » et ne s’éloigne pas du landau de son enfant sans avoir posé dessus un tisonnier pour empêcher les fées d’enlever le nourrisson, c’est là un trait de caractère plutôt qu’un détail pittoresque. Les communautés villageoises auxquelles appartiennent pour la plupart les personnages — femmes sans maris ou mal mariées, jeunes filles, prêtres, solitaires en tout genre — ne sont présentes qu’à l’arrière-plan et dans la seule mesure où elles pèsent sur le destin de ces héros obscurs. D’un poids, il est vrai, considérable, celui des commérages, des préjugés, d’une curiosité à laquelle rien ne résiste. L’alcool, comme il se doit, délie les langues, et réconforte au coin des feux de tourbe dans les demeures isolées, le whiskey chaud ayant en général la préférence.

     

    Il faut dire que les raisons de se remonter abondent, dont la première tient aux conditions naturelles. Si, en effet, l’Histoire est quasiment absente de ces nouvelles, la terre et le ciel y tiennent une grande place. L’Irlande de Claire Keegan, c’est celle des nuages, « accrochés dans un ciel de février sévère » ou « se désagrég[eant] dans un ciel d’avril », celle des « rares mûres encore accrochées aux ronces » ou des sorbiers dont les « branches argentées s’agit[ent] agréablement, feuilles tremblantes »… Le vent, la pluie, les jeux de la lumière composent à petites touches, de récit en récit, un paysage alternativement écrasant ou exaltant, dont les métamorphoses accompagnent et répercutent, en échos subtils mais distincts, celles des personnages.

     

    Car si tant est que l’art de la nouvelle consiste à saisir toute une vie en quelques pages, Claire Keegan le possède à fond. Pris dans le carcan familial et social, mystérieusement dépendants des équilibres naturels, ses héros restent cependant avant tout des individus et c’est leur singularité qui est au cœur de chacune de ces histoires.  Celle-ci repose tout entière sur un événement qui les fait être ce qu’ils sont et se situe toujours déjà dans le passé. Quand le récit commence, il a eu lieu, la question, pour ceux à qui il est advenu, étant de savoir comment vivre dans cet après-coup. « Traître, le passé avançait lentement », songe une des héroïnes. « Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu’y pouvait-elle ? » Inceste, adultère, mort d’enfant, ces événements constitutifs sont sans cesse présents à l’esprit d’êtres qui s’efforcent en même temps d’en repousser le souvenir. Aussi surgissent-ils toujours pour le lecteur inopinément, au détour d’un paragraphe, comme des choses qui iraient de soi. Et l’art de Claire Keegan tient en grande partie à la manière dont elle met ce qui fait l’essentiel d’une vie sur le même plan que les détails étrangement grossis du quotidien : « la lumière oblique du soleil matinal » éclairant l’eau d’un bénitier, la perle d’un collier rompu qu’on ramasse et qui se révèle, dans la paume, « chaude du contact avec la mariée ».

     

    Cette hypertrophie du détail n’est pas sans créer un sentiment d’étrangeté parfois cocasse : ainsi cette « poule dodue march[ant] d’un pas décidé » ou cette chèvre dont le maître solitaire, quotidiennement, « frictionn[e] les tétines à la lotion Palmolive ». Mais l’humour, on le sait, n’est jamais très éloigné du tragique. Et les héros de Claire Keegan, secoués par les éléments capricieux de leur pays natal, oscillent à la frontière de l’un et de l’autre. Des héros dont on oublie en fin de compte qu’ils sont irlandais. Si l’auteure, dans un clin d’œil discret, fait quelque part allusion à Joyce, elle donne aussi à lire, plus ouvertement, à un de ses personnages une nouvelle de Tchekhov. Et on se dit que cette écrivaine née en 1968 et dont c’est, si je ne me trompe, le troisième livre, marche d’un pas ferme sur les traces de ces grands devanciers, d’où qu’ils soient.

     

     

    P. A.

     

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  • Ne pars pas avant moi, Jean-Marie Rouart (Gallimard)  « Le Monde des livres » nous avait prévenus : « Plusieurs académiciens sont (…) présents dans la rentrée [littéraire] ». Eh bien, pourquoi ne pas aller faire un tour du côté de l'Académie ? On doit trouver là-bas des gens qui n'ont plus rien à prouver ni à perdre et peuvent du coup se permettre toutes les audaces. Et puis leur appartenance à l'institution fondée par Richelieu laisse espérer l'usage d'une langue impeccable, en tout cas correcte, par les temps qui courent mon bon monsieur c'est déjà beaucoup.

     

    Le livre de Jean-Marie Rouart s'annonce comme un « roman autobiographique », appellation charmante et désuète qui incite déjà à le lire. Et, mon Dieu, il se lit plutôt agréablement, ce « roman », avec, disons, un ennui de bon aloi mêlé d'indulgence attendrie. Trois parties : « La passion » ; « La trahison » ; « L'abandon ». Vous avez noté l'assonance ?... Bien. Cela dit on ne voit pas trop ce qui change d'une partie à l'autre, tout l'ouvrage est construit sur la même alternance quasi systématique entre courts chapitres : souvenirs d'une adolescence ravagée d'ambition et de rancœur sociale / portraits des gens célèbres que, plus tard, une fois fameux lui aussi, l'auteur-narrateur a connus. Cette construction même a quelque chose de touchant, dans sa naïveté si fraîche et sans malice. Comme est touchante la confession qui, après plus de 180 pages, nous est accordée : « Oui, je l'avoue, il m'est arrivé de dîner chez des comtesses, des duchesses, des princesses (…) J'y ai rencontré parfois des gens intelligents, passionnants et généreux, d'autres ennuyeux et égoïstes. La conclusion que j'en tire, c'est que l'appartenance sociale, si prestigieuse soit-elle, n'est rien si elle n'est pas éclairée par de belles qualités humaines ». Voilà qui est d'un moraliste, et original.

     

    Il est vrai que la quatrième de couverture nous promettait de la profondeur. Jean-Marie Rouart, y lisait-on, « s'interroge sur le mystère de la destinée et tente d'en comprendre les rouages secrets ». Carrément. Pour ma part je n'ai pas du tout saisi les réflexions qui ont sûrement présidé à l'alternance des souvenirs de jeunesse et des autres, ni à la succession de ces derniers. L'évocation des jalousies sociales et sentimentales de l'âge tendre est, quant à elle, tranquillement chronologique, avec un goût marqué pour la répétition (il faut avoir la place de caser tous les épisodes de la partie Revanche sur le destin malin) : il l'aimait, mais elle le trompait, donc il souffrait ; mais tout en le trompant, elle l'aimait ; donc elle lui revenait ; et ça recommençait, jusqu'à ce que ça s'arrête. En parallèle on a ce qui est certainement le plus important pour l'auteur, à savoir une succession de morceaux qu'il faut sans doute considérer comme étant de bravoure. Ils sont, en général, méchants, surtout pour les morts, moins dangereux que les vivants comme chacun sait : Guitton, Nourissier, Vergès en prennent pour leur grade ; Maurice Rheims nettement moins — et d'Ormesson, le maître de Rouart, frôle le statut de dieu vivant. Mais attention notre homme a aussi connu des gens vraiment importants : Gunter Sachs, vous le croirez ou pas. Et même Agnelli, celui de la Fiat, un « prince des temps modernes ». On en reste comme deux ronds de flan.

     

    Pour ce qui est de la langue impeccable, au contraire, il faut reconnaître qu'on a de quoi être un peu déçu. Mais c'est peut-être là que gît l'audace dont j'évoquais plus haut la probabilité. Le culte de la « liberté » dont Rouart se réclame à tout bout de champ expliquerait alors cette syntaxe un peu spéciale (« un miracle qui n'a pas épargné sainte Blandine des violences d'un taureau furieux »), cet emploi particulier du vocabulaire (« chemin pavé de roses », écrivain « pétri dans l'encre et le papier », et, plus curieux encore, dans « le crayon, le cabinet de travail, la machine à écrire, la bibliothèque »). On reste rêveur malgré tout. Heureusement, Rouart, qui se déclare « enfant de Musset », se rattrape sur les images : « Jean Guitton m'observait du rayon laser de son œil » ; « la griffe du temps (…) saccage la jeunesse » ; les cygnes sont « tristes comme des drapeaux en berne » ; l'orage s'annonce, « comme le déchaînement bienfaisant d'un spasme amoureux ». Quel festival. Et puis, si certains craignaient de voir l'Académie atteinte par la décadence, rassurons-les : chaque nom ou peu s'en faut a son adjectif, toujours complètement inattendu ; la neige rend « les rues féeriques dans leur blancheur immaculée » ; l'odeur du maquis corse est « poivrée », le parfum d'un figuier « sucré », l'injustice de la mort « irrémédiable ».

     

    L'Académie, c'est la grande affaire de Rouart. Il en parle sans arrêt : il nous conte les visites, la tentative d'abord malheureuse, le succès enfin… On sent bien qu'il n'en revient pas. Surtout quand il repense à ses origines modestes (enfin, tout est relatif). À ce propos, ne soyons pas malveillants, il y a un chapitre vraiment émouvant dans Ne pars pas avant moi. Il s'intitule « Le goût du sel » et raconte l'enfance du futur écrivain, confié par ses parents, « pour d'obscures raisons qui appartiennent au secret des familles », à un couple de pêcheurs de Noirmoutier. Ç'aurait pu faire un bien beau livre. Mais, hélas, ce n'est qu'un chapitre.

     

    P. A.

     

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     Ce texte est paru une première fois le 28 août 2014 sur le site du Salon littéraire

     


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  •  La Promo 49, Don Carpenter, traduit de l'anglais par Céline Leroy (10-18) À propos de Sale Temps pour les braves, je me demandais où situer exactement Don Carpenter, entre James Cain et Russel Banks. Mais en lisant La Promo 49, on serait tenté de le rapprocher d'un personnage bien différent des lettres américaines. Comment en effet ne pas songer à Raymond Carver devant ces courts chapitres qui forment chacun un récit complet tournant autour d'un personnage dont ils résument le destin, la plupart du temps dérisoire ? Tous les « héros » du roman, paru en 1985 puis, en français, en 2013, et que 10-18 vient de republier, appartiennent cependant au même groupe de grands adolescents fréquentant le même lycée de Portland (Oregon). On les retrouve pour la plupart d'un chapitre à l'autre, en tant que personnages alternativement principaux ou secondaires. Parmi eux, Tommy German, « la star de l'atelier d'écriture », pourrait presque faire figure de protagoniste et, qui sait, de représentant de l'auteur. Enfin une construction en boucle, ramenant l'hiver au dernier chapitre, referme sur une tragédie indiscutable mais aussi absurde que les petits drames grinçants qui l'ont précédée ce qu'il faut bien en définitive considérer comme une manière de roman.

     

     Roman d'une génération, sans doute. Et évocation d'une année, la dernière année de lycée, au cours de laquelle chacun des membres de la « promo 49 » envisage, la plupart du temps sans enthousiasme, l'avenir : fac ? travail ? armée ? mariage ?... Si Sale Temps pour les braves n'échappait pas au défaut habituel des romans américains, la longueur, on ne peut pas dire la même chose des instantanés de parfois trois ou quatre pages dont est composé ce livre qui n'en compte pas cent cinquante. Mais comme, encore une fois, chez les plus grands nouvellistes, chacune de ces « tranches de vie » saisit et fige ce qui sera, on s'en doute, le cours de toute une existence. Au fil de la lecture se révèlent et s'imposent la morosité des destins et la cruauté des relations au sein du groupe. Il n'est que de citer les chutes : « Pour ce que ça change »; « Midi venait de sonner et il avait tout l'après-midi devant lui » ; « Elle rit en voyant le désarroi sur son petit visage imbécile ». Le dernier chapitre se clôt sur une phrase qui en termine plusieurs autres et résume parfaitement le caractère déceptif de toutes ces fins : « Alors ils l'abandonnèrent sur place et rentrèrent chez eux ».

     

     Chez soi, cela veut dire ici chez ses parents : on en sort plein d'espoir et de désirs divers mais après une cuite et un échec amoureux on y rentre, comme on rentrera sous peu dans le rang des destinées peu exaltantes dont les adultes offrent le modèle. Adultes, ces jeunes gens ne le sont cependant pas encore, sauf un seul, celui qui se sait condamné par la maladie, et dont la petite amie découvre, en l'apprenant, qu'elle ne l'aime « pas suffisamment pour l'épouser » comme il le lui propose. Tous les autres sont flottants, effrayés, frimeurs, amoureux de la mauvaise personne, des adolescents, en un mot, entre Seconde Guerre mondiale et guerre de Corée.

     

     On trouve ici évidemment tous les accessoires et les thèmes du roman américain de jeunesse : bals de fin d'année, examens, voitures, bières, drive-in et pom-pom girls. Le sexe est la grande préoccupation, et souvent la grande activité (« Les seuls mots qu'ils échangèrent furent quand il s'empêtra dans sa jarretière et qu'elle dit : "T'inquiète, laisse-la où elle est" »). Il est sans cesse question d'amour, mais l'amour n'est la plupart du temps que l'expression d'une nécessité physique et d'une obligation sociale. Car les déterminismes — corps, famille, appartenance de classe —, pèsent de tout leur poids sur ces vies déjà planifiées et pétries de conformisme. C'est en vain que les jeunes héros se débattent contre eux, ce qu'ils veulent leur échappe d'autant plus immanquablement qu'ils ne sont pas toujours sûrs de savoir ce dont il s'agit et de le vouloir assez. Si bien que lorsque leurs désirs se réalisent c'est par hasard ou malgré eux. Ainsi de Marietta, qui, renâclant à choisir l'université où voudrait l'envoyer sa mère, découvre que « la décision avait été prise pour elle, ainsi qu'il lui arrivait souvent ; la date d'inscription était passée. Elle avait traînassé, rêvé de George Sweet et laissé son inconscient, comme d'habitude, prendre toutes les décisions vraiment importantes à sa place ».

     

    L'humour noir mais ravageur qui imprègne tout cela ne fait que renforcer la présence d'un tragique paisible et dépourvu de tralala. Car Don Carpenter n'expose rien, il montre. Et c'est la simple juxtaposition, celle des individus, des histoires, des phrases sèches et privées de lyrisme, qui crée l'émotion singulière et la force étonnante émanant de ce livre sans prétention, ni gros-roman-américain ni, peut-être, grand-roman-américain mais, à coup sûr, petit chef-d'œuvre.

     

     

    P. A.

     

    photo http-_gulickpark.org

     

     Ce texte est paru une première fois le 12 septembre 2014 sur le site du Salon littéraire.

     


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