• v1.amis-troncais.orgRedécouvert, mais pas trop… S’il a été l’objet d’un regain d’intérêt dans les années 1980, l’auteur de La Mère et l’enfant, de Bubu de Montparnasse et du Père Perdrix reste malgré tout ignoré de bien des gens. Ce qui n’a rien de surprenant, d’une certaine manière : il pratiquait et mettait sans doute au-dessus de tout la littérature. On peut aussi se dire que s’il n’était pas mort, en 1909, à trente-cinq ans, l’œuvre, sans doute considérable, qu’il aurait laissée derrière lui aurait imprimé une trace plus difficile à négliger. Mais il est quand même permis de s’étonner, quand on considère les multiples pistes qui aboutissent à lui et qui en partent. Passons sur le rôle qu’il a joué dans la fondation de la nrf. On est surtout frappé, à le relire, de voir apparaître nettement les lignes qui le relient d’une part à Bove, de l’autre à Ramuz, enfin à Carco ou à Mac Orlan — et, à travers eux, à Genet.

     

    Voilà pour l’aval, qui n’est pas peu de chose. En amont, on trouve Vallès et, surtout, Dostoïevski, devant le portrait duquel Philippe s’est fait prendre en photo. Ce n’est pas le Dostoïevski des Frères Karamazov, plutôt celui d’Humiliés et offensés. Les pauvres constituent pour l’écrivain français le grand sujet, il suffit de l’écouter pour s’en convaincre : « Pour moi, si vous voulez connaître mon sentiment profond, le voici : J’ai une impression de classe. Les écrivains qui m’ont précédé sont tous de classe bourgeoise. Les choses qui m’intéressent ne sont pas les leurs ». Cette « impression » ou, pour parler plus marxiste, cet instinct de classe, ce sentiment d’appartenir au monde des exploités comme par essence, l’auteur de La Bonne Madeleine et la Pauvre Marie ne cesse de l’affirmer de page en page : « Nous vivons dans un monde où les pauvres doivent souffrir » (Bubu…) ; « La résignation des pauvres gens s’étend sous le ciel comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne peut point jouir » (La Mère…) ; « L’Amour est beau pour ceux qui ont de quoi vivre, mais les autres doivent d’abord penser à vivre. Ah ! les vingt ans des pauvres ! (…) Nos vingt ans sont des bêtes dans des cages qui tournent et cherchent un trou, un joint, une fente pour y passer la tête et s’en aller » (ibid.). La révolte ne s’exprime ici qu’en creux, à travers l’acceptation insistante et navrée, en une antiphrase frôlant quelquefois l’ironie, de ce qui apparaît avant tout comme un destin. Et pour dire cette appartenance à un destin commun Philippe invente une parole singulière, oscillant entre narration et discours indirect libre, toujours attirée par le nous comme par un pôle fondamental. « Il était assommé comme une vieille bête, car nous sommes de vieilles bêtes », déclare ainsi le narrateur du Père Perdrix, à propos du vieil artisan tombé malade et réduit au chômage qui est le héros du récit.

     

    Le sentiment d’empathie et la tendresse qu’il éprouve pour les humbles poussent quelquefois notre homme du côté de ce qu’il faut bien nommer, sans mâcher ses mots, le gnangnan. La Mère et l’enfant, on est contraint de l’avouer, c’est un peu dur : « Maman, j’ai douze ans et je commence à te comprendre. Je te distingue des autres mères comme je distingue ma maison des autres maisons. Tu devins une femme particulière dont je connus les habitudes et alors je m’aperçus que tu étais meilleure que les autres femmes ». Les lecteurs de ma génération reconnaîtront peut-être ce classique des dictées d’antan, tout ruisselant d’amour filial. Mais il suffit de se replonger dans Bubu pour entendre Philippe parler d’un autre ton. Devenu grand, l’enfant, réincarné en ce jeune homme nécessiteux monté à Paris que fut aussi l’auteur et qui, ici, se nomme Pierre, se promène avec la jeune Berthe : « Il en touchait tout ce que l’on pouvait toucher : les hanches balancées, la taille flexible qui se plie et pèse, les seins doux et déjà mûrs des filles publiques à vingt ans. Il en touchait tout ce qu’il pouvait toucher, mais il aurait voulu toucher davantage ». Maman est loin. Et le brutal Bubu, qui reprendra la douce Berthe au pauvre Pierre, marche « avec énergie » à travers Paris, la vérole « à ses côtés comme un compagnon rouge et sanglant ». La grande ville est là dans sa modernité et sa violence, avec ses « arcs voltaïques, d’un blanc criard parmi les rangées d’arbres » au mois de juillet, et son mois de décembre « où les filles publiques rentrent leurs épaules dans leur corps, diminuent leur surface et flottent au vent avec les flammes des réverbères ».

     

    « Vingt ans, c’est de l’amour, mais l’amour, c’est de l’argent ». Le sexe, pour les pauvres, est une dépense ou un travail, et l’auteur de Bubu peint sans fard romantique la condition affreuse des prostituées de la capitale. Mais c’est toute la vie qui balance entre les moments consacrés à la gagner et les échappées frénétiques dans des parenthèses de plaisir. L’existence du Père Perdrix, une fois privée de travail, n’est plus qu’un long effondrement : « C’était une vie sans but et faite avec des jours ajoutés. Plus rien n’était mauvais, à cause de l’habitude, mais surtout plus rien n’était bon ». Cependant la journée de dépense pure consacrée à banqueter avec ses enfants se paiera chèrement : « Non contents de nourrir nos pauvres, il nous faudra nourrir les invités de la misère » s’inquiètent les bourgeois. Et voilà le vieil ouvrier « rayé du bureau de bienfaisance ».

     

    Le bonheur du pauvre, fugace, est dans la nourriture et le vin. Charles-Louis Philippe sait chanter « la viande blanche des lapins [qui] ne ressemble pas à grand-chose » et « le rôti de cochon (…) dont on garde un souvenir dans la poitrine et qui vous reste à la sortie de table comme une force absorbée, comme de la viande qui s’ajoute à la vôtre ». Dans un monde soumis aux lois de la matière, les sensations règnent, au point que la pensée elle-même devient sensation et prend la forme d’un objet concret : « Il ne sentait rien qu’une idée, qui, restant dans les profondeurs de ses moelles, ne se formulait pas encore, mais se fixait matériellement, comme une chose, et semblait une idée de plomb ». Le monde, intellectuel ou palpable, est fait de matière lourde, avec laquelle le pauvre ou l’ouvrier doivent se colleter, qu’il leur faut prendre à bras-le-corps comme en un combat incessant et bien souvent inefficace. Quand il mime cet effort pour empoigner le réel, pour le faire tenir entre des mots qu’il fuit et déborde toujours, Philippe est vraiment le grand écrivain que Ramuz saura reconnaître. Les phrases subtilement et faussement maladroites, les répétitions qui tendent à la mélopée, les comparaisons et les personnifications incessantes (« Le temps tombait du ciel bas et s’approchait de vous comme une personne que l’on connaît et qui vous touche avec une main osseuse »), tout dit le labeur des humbles s’épuisant à saisir un univers qui leur échappe – et, à travers eux, comme pour leur conférer une ultime forme de grandeur, le travail, toutes classes confondues, de l’écriture.

     

    P. A.


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  • photo Pierre AhnneCe qui frappe d'emblée dans ces nouvelles parues en 1914 et, en traduction française, pour la première fois en 1961, c'est une forme curieusement jubilatoire de brutalité. Le côté par moments franchement daté du texte ne parvient pas à obérer cette impression. Brutalité des rapports entre les êtres, d'abord. Il y a toujours trois protagonistes, les autres étant réduits au rôle de figurants. Au centre, un couple, homme et femme la plupart du temps, à l'occasion homme et homme (dans « L'officier prussien », qui donnait son titre au recueil original). Entre eux, à l'arrière-plan, dressant son ombre menaçante, rarement une figure humaine — il n'y a guère que « Le bas blanc » pour reconstituer, plus ou moins, le triangle mari-femme-amant. Le plus souvent, le troisième rôle est tenu par une force anonyme ou plurielle : la famille (« Les filles du pasteur »), les conventions sociales ou l'appartenance de classe (« Couleur du printemps », « Le baptême »), l'institution militaire (« L'officier prussien », « L'épine dans la chair »). Toutes les nouvelles disent la lutte des individus contre cette puissance qui cherche à les écraser, et les ruses qui les mènent parfois à la mettre au service de leur propre désir. Ainsi une des « filles du pasteur », amoureuse d'un mineur, constate : « Il s'était attribué un rang inférieur, il devenait son subalterne. Et c'était ainsi qu'il comptait lui échapper, éviter tout rapport avec elle ».

     

    Le désir, voilà la grande affaire. Ou la mort, mais c'est la même chose. Dans le dernier récit, « L'odeur des chrysanthèmes », on rapporte le corps d'un autre mineur tué dans un accident. « Blanc comme le lait, le pauvre chéri, frais comme un bébé d'un an ! » dit sa mère. Et sa femme « embrass[e] le corps de son mari, des joues et des lèvres ». « Elle semblait écouter », dit le narrateur, « chercher, essayer de trouver un contact. Mais elle ne pouvait pas. Elle restait à l'écart. Il était inexpugnable ».

     

    Le désir, les tours et détours qui sont les siens pour fuir ou approcher l'objet interdit ou trop ouvertement offert… L’auteur de L’Amant de lady Chatterley nous parle toujours de cela, même quand il semble décrire un paysage ou une scène d'intérieur. Tout l'y ramène. On sent la volupté qu'il éprouve à évoquer les « grandes ondes vertigineuses » parcourant le corps d'une femme en train de danser et à l'oreille de qui son partenaire murmure à la fin du quadrille : « C'était bon, n'est-ce pas, chérie ? » (« Le bas blanc »). Ou, aussi bien, la rage qui empoigne « l'officier prussien » quand il se rend compte qu'il ne peut ignorer plus longtemps la présence de son ordonnance et sa grâce « de jeune animal sauvage ».

     

    Sauvages, ces personnages souvent décrits comme tels dès le départ le deviennent tous quand ils se sentent arrachés à eux-mêmes et jetés dans des états contradictoires susceptibles de s'inverser à tout moment : « Il comprenait pour la première fois que tout peut s'effondrer, qu'il pouvait lui-même s'effondrer, et que tout pouvait devenir un grand chaos, vaste et étonnant ». Le chaos veille, à l'image de la mine qui dans plusieurs récits s'ouvre au cœur du paysage et l'habite souterrainement. On le sent tout proche derrière les évocations les plus lyriques de la nature (« Le vent soufflait en rafales, qui faisaient blanchir les peupliers par intervalles, comme des torches mouvantes. Des nuages rapides morcelaient le bleu du ciel »).

     

    La violence habite les lieux comme elle fait des hommes, « trop empêtrés de passion, de chagrin et de mort pour ne pouvoir que s'étreindre dans la douleur » (« Les filles du pasteur »). Mais si elle nous atteint ici, c'est qu'elle est d'abord celle du récit lui-même. Malgré la subtilité de certaines constructions, on a en effet toujours le sentiment qu'une manière de fruste énergie irrigue ces textes et les précipite vers quelque chose qu'il leur faudrait formuler à tout prix sans détours. Lawrence se soucie des lois de la focalisation, il faut le dire, comme d'une guigne. Pour parler des états excessifs dans lesquels sombrent ses héros, il glisse sans cesse dans un point de vue omniscient qui semble le déborder lui-même : « Alors, peu à peu, tandis qu'il restait agrippé à elle, et qu'il se sentait tomber en une chute hors de lui-même, et tandis qu'elle, se soumettant, s'évanouissait en une espèce de mort de son individualité, il fut envahi un instant par une obscurité totale »…

     

    « Une espèce de mort… » : voilà ce que s'efforcent de saisir, dans une frénésie mal dissimulée par les habitudes littéraires de l'époque, les sept textes composant ce recueil. Et c'est par leur acharnement à aborder de front cette tache aveugle, et à la manquer, qu'ils parviennent à en faire pressentir quelque chose. Dessinant ainsi, à travers leurs histoires de vieilles filles, de servantes, de soldats ou de femmes mal mariées, une vision tragique et joyeusement exubérante de la vie.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 12 juin 2015 sur le site du Salon littéraire.

     

     


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    photo Pierre Ahnne

     

     

    Comme tous les ans à pareille époque, voici un petit rappel des livres qui m’ont le plus séduit depuis le début de l’année 2015 — et quelques suggestions supplémentaires, au seuil de la pause estivale…

     

    La Maison-Guerre, Marie Sizun (Arléa)

    … ou la guerre vue de biais par les yeux d’une petite fille. Marie Sizun excelle à ressusciter les angoisses et les émerveillements de l’enfance.

     

    Le Livre des paraboles. Un roman d'amour, Per Olov Enquist, traduit du suédois par Anne Karila et Maja Thrane (Actes Sud)

    La fabrique d’un roman possible, où le grand écrivain suédois parlerait de l’amour, spirituel et, surtout, charnel.

     

    L'Insatiable Homme-Araignée, Pedro Juan Gutiérrez, traduit de l’espagnol par Olivier Malthet (10-18)

    La Havane est une « grande caverne humide et crasseuse », et le narrateur de l’écrivain cubain y court de femme en femme, au gré d’une narration chaotique, drôle, rigoureusement aléatoire.

     

    La Mesure de la dérive, Alexander Maksik, traduit de l’anglais par Sarah Tardy (10-18)

    Une jeune Libérienne en exil clandestin à Santorin s’efforce de survivre sans penser au passé. Mais celui-ci la guette, et le lecteur aussi, au terme d’une dérive magnifiquement insidieuse.

     

    L'Homme qui avait deux yeux, Matthias Zschokke, traduit de l’allemand par Patricia Zurcher (Zoé)

    Il a deux yeux et regarde le monde de loin en se gardant d’intervenir. Autour de presque rien, Matthias Zschokke construit d’extravagantes et jubilatoires arabesques narratives.

     

    Gil, Célia Houdart (P.O.L.)

    Pour dire l’essentiel d’une vie vouée à la musique, Célia Houdart parle d’autre chose — ce qui est la meilleure manière d’approcher un peu l’essentiel.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     

    En guise de complément, revoir aussi mes suggestions de décembre 2014…

     

     

    … et ajouter à tout cela :

     

     

    La Sumida, Nagaï Kafû, traduit du japonais par Pierre Faure (Gallimard / Unesco)

    Les paysages de l’ancien Tokyo et leur beauté mélancolique portent ici l’essentiel d’une intrigue évanescente. Modiano citait Kafû dans son discours de Stockholm. Il avait raison.

     

    Et tu n’es pas revenu, Marceline Loridan-Ivens (Grasset)

    Ce n’est pas un roman. Ce n’est pas non plus le récit de sa captivité à Auschwitz-Birkenau. C’est une longue adresse à son père, qui, lui, n’en est pas revenu. Bouleversant.

     

    Huit Nocturnes, Patrick Boman (Sous la cape)

    Chez un éditeur imaginatif et malicieux, l’écrivain-voyageur Patrick Boman construit en huit nouvelles une manière de tombeau pour son héros l’inspecteur Peabody : ports d’Europe au pavé pluvieux, touffeurs indiennes, tous les ingrédients de l’Aventure, plus l’humour et la nostalgie.

     

     

    photo Pierre Ahnne

     

     


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  • http-_www.art-asiatique.comSi je parlais de « chinoiserie », on m’accuserait de préjugé ethnocentrique et de condescendance post-colonialiste. Et on aurait peut-être raison. Mais peut-être aussi ma formule serait-elle une manière de rendre hommage à la retorse ironie de ce petit livre paru à Taïwan en 1943.

     

    Ironie du dispositif, pour commencer. Les « brûle-parfums » dont il s’agit sont deux courts récits se déroulant tous deux à Hong-Kong. Le premier, qui se situe dans le milieu chinois, débute comme un conte : « Retrouvez chez vous, s’il vous plaît, un vieux brûle-parfum (…), allumez-y des copeaux d’aloès et écoutez-moi vous raconter une histoire du Hong-Kong d’avant-guerre : lorsque les copeaux auront fini de brûler, mon histoire, elle aussi, sera terminée ». En fait de conte, il sera question d’une jeune fille pauvre et d’une riche tante, sorte de demi-mondaine qui, sous couvert de subvenir aux besoins de sa nièce, s’en sert comme appât à vieux messieurs, voire pire, avec le consentement résigné de l’intéressée. Le second récit a pour cadre la communauté britannique. Il est mis en scène comme un roman, anglais, de préférence : « À écouter Clémentine me raconter son histoire (…), il me semblait que je regardais, du creux des nuages, des gens s’entretuer, c’était assez cruel ». De fait, l’histoire de ce professeur d’université épousant une jeune Irlandaise ravissante mais que sa mère et sa sœur ont élevée dans une ignorance terrorisée du sexe montre que, sous la pudibonderie et l’hypocrisie de rigueur, le monde des Blancs est aussi pervers que celui des Orientaux qu’ils méprisent. « Ici les contrastes sont partout », dit la narratrice. Mais il s’agit en grande partie, comme on le voit, de faux contrastes, dédoublés et, par là, dénoncés par un complexe jeu de miroirs, où chacun se laisse prendre au piège de l’autre : « Les Hong-kongais (…) se montrent plus royalistes que le roi, cette société copie les coutumes anglaises, mais aime tellement "ajouter des pattes au serpent" qu’avec ces fioritures l’esprit d’origine disparaît ». Quant aux Britanniques, ils ont beau tenter de garder leur maîtrise de soi, « l’atmosphère de South China n’[est] pas propice à la réflexion ».

     

    Et pourquoi ? Parce qu’ « au printemps, les azalées qui couvr[ent] la montagne rougiss[ent] dans le chuchotis obsédant de la pluie, rouges à n’en plus finir, sous une pluie à n’en plus finir »… Orientaux, Occidentaux, tout le monde ici est entièrement dépendant d’un environnement où chacun se fond, si bien que l’apparente opposition entre la mesquinerie complexe des hommes et la sauvage exubérance de la nature, constamment évoquée, est encore un trompe-l’œil. Eileen Chang décrit les intérieurs comme des paysages, et inversement. Aux « murs blancs », à la « fine soie écarlate », aux petits mouchoirs mis à sécher dans une salle de bains « en autant de carrés vert pomme, ambre, gris foncé, rose pêche, vert bambou », répondent « le vent noir et opaque » qui enroule la pluie « en grands tourbillons (…) comme des balles blanches de soie brodée » ou les « fleurs de différentes couleurs vénéneuses, jaunes, mauves, pourpres — salive de volcan ». Non que la nature soit domestiquée et neutralisée par les hommes. C’est l’inverse : sous le vernis social, le désir, « la passion sauvage et irrationnelle », restent des forces incontrôlables et mystérieuses.

     

    Aussi les éléments du décor, fleurs, lumières, étoffes et parfums, jouent un rôle essentiel dans ces menus romans où le reste n’est dit qu’à demi, avec un humour irrésistible et une insouciance pleine de grâce. Pour le rapport aux plantes et aux choses, pour la sensualité, pour les thèmes eux-mêmes, on serait tenté de voir une Colette orientale en cette écrivaine née à Shanghaï en 1920 et trouvée morte en 1995 dans son appartement solitaire de Los Angeles, après avoir remporté un succès considérable et avoir été maintes fois portée à l’écran. Peut-être sa vie mouvementée entre Orient et Occident la prédisposait-elle particulièrement à voir, sous la diversité des cultures et le vernis des préjugés, derrière la grâce des êtres et le moiré des étoffes, le fond commun aux hommes ? Un spectacle, à l’en croire, peu agréable. « Second brûle-parfum » : « Une sale histoire, comme le sont les humains ; on se salit toujours à leur contact ».

     

    P. A.


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  • https-_upload.wikimedia.orgOn le connaît surtout pour ses romans historiques. Au point que le nom de Mika Waltari (1908-1979) a été un peu éclipsé par celui de son personnage le plus célèbre, Sinoué l’Égyptien (1945, Jeheber 1947 pour la traduction française). La « pépite inédite » qu'Actes Sud publie en ce mois de juin 2015 (sans nous dire si c'est l'œuvre originale qui est inédite ou seulement son excellente traduction) n'est pas sans rapport avec l'Histoire. Mais tout son intérêt réside dans la manière dont elle lui tourne en même temps le dos.

     

    Car ce livre au titre discrètement insolent s'écrit tout entier contre le genre qui a rendu l'écrivain finlandais célèbre : tout proche du roman historique, il le refuse en chacun de ses choix. Celui de la brièveté, d'abord (à peine plus de cent pages, c'est si rafraîchissant en nos jours de pavés). Et puis les personnages historiques brillent par leur absence. D'ailleurs les personnages tout court n'ont même pas de nom et ne sont désignés que par leur statut dans le roman (« l'homme », « la femme »), leur fonction (« l'officier », « le patron »…), leurs particularités physiques (« le tatoué »…). L'absence d'ancrage géographique s'affiche tout aussi ostensiblement : on voit bien qu'on est dans le Nord, puis dans un pays proche des « Balkans » ou de « l'Orient », mais on n'en saura jamais plus.

     

    Où est l'Histoire, alors, dans tout cela ? me direz-vous. Elle surgit dès le début du livre en une phrase, et ne cessera dès lors de se dresser à l'arrière-plan d'un récit qui, à l'image de ses héros, la frôlera sans s'y plonger : « On était en mars 1939 ». Et le narrateur d'ajouter, à propos de « l'homme », son personnage principal : « Mais sa lassitude, son désir d'évasion étaient tels qu'il était certain que la guerre n'éclaterait pas cette fois non plus ». Aussi, et malgré les bruits alarmants qui circulent, ne renoncera-t-il pas à prendre l'avion pour d'autres cieux — un peu comme Mika Waltari lui-même rédigeant, en 1939 aussi, ce récit faussement exotique et vraiment prophétique.

     

    L'intrigue tient en peu de mots : « l'homme » prend donc l'avion mais après la première escale il sera le seul passager avec « la femme », dans un appareil qui survole des pays d'où on lui tire dessus, par temps perturbé de surcroît au sens météorologique aussi. Crash, mort du pilote et de son second, survie miraculeuse des deux héros, lesquels, dépouillés de tous leurs biens, vont s'enfoncer, à pied, dans un lieu inconnu et dans un univers violent mais puissamment attractif.

     

    Au revers de l'Histoire, Waltari brode une fable, dont on ne sait pas exactement ce qu'elle veut dire, comme c'est le cas des fables les plus belles. Mais qui a sa morale, en forme d'énigme : « Tu ne vois pas ? dit l'homme. De beaux dieux sans pitié sont assis au sommet de la montagne et jouent aux dés le destin des hommes. Jette ta bague dans l'eau, essaie de les acheter, peut-être feront-ils preuve de clémence ».

     

    Les dés sont-ils déjà jetés, et l'accident d'avion auquel les deux héros semblent avoir échappé leur a-t-il été fatal ? On peut le croire. Le même personnage ne déclare-t-il pas quelques pages plus haut : « Je ne suis pas triste. Pourquoi le serais-je ? Je suis mort hier soir presque exactement à cette heure ». À quoi son interlocuteur, « la mine sombre », répond : « Je suis mort il y a déjà plusieurs années ».

     

    Mais « la femme » dit plus simplement : « Peut-être allons-nous (…) nous réveiller ». Et, de fait, le livre est construit à la manière des rêves, où l'atmosphère et la texture des choses changent insensiblement et sans cesse du tout au tout. Il n'est que de comparer la première page, scène d'intérieur où « la lampe de chevet à abat-jour métallique » jette « une lumière crue » tandis qu' au dehors règne un début d'hiver scandinave, au fleuve de la page ultime, « noir et brillant », dont les étoiles « strient la surface » et qui sent « l'humus ». On est passé de l'intérieur à l'extérieur, du froid au chaud, de la rigidité à la nonchalance, selon un glissement progressif subtilement accompagné par des changements dans les sons, les couleurs, les ambiances, et que le crash précipite sans y introduire de véritable solution de continuité. On bascule ainsi, lentement mais sûrement, dans un autre univers, brutal et sensuel, où, dans des villes poussiéreuses, erre une troupe de cirque avec son directeur, sa Bohémienne, son nain, son singe, son caniche ne se déplaçant que sur les pattes arrière. Les deux bourgeois du Nord seront adoptés par eux sans discussion et s'embarqueront en leur compagnie sur le fleuve final.

     

    Quel est cet envers de la réalité habituelle auquel ils accèdent ? Ces personnages issus d'une toile de Picasso ou d'un poème d'Apollinaire incarnent-ils les illusions de l'art ou la vraie vie ? Nous qui savons ce qui se passera entre Europe centrale et Balkans après l'an 1939 pour les Bohémiens, les nains et autres saltimbanques, les voyons en tout cas comme les figures en sursis d'un monde voué à l'anéantissement. Et notre savoir rétrospectif ajoute à cet étrange et beau récit une profondeur supplémentaire.

     

    P. A.

     

    Ce texte est paru une première fois le 1er juin 2015 sur le site du Salon littéraire

     


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