• Salamandre, Gilles Sebhan (Le Dilettante) Gilles Sebhan reviendrait donc au roman… Depuis Fête des pères (Denoël, 2009), il l'avait négligé pour rôder quelque part du côté des récits de vie (Tony Duvert, l'enfant silencieux et Domodossola, le suicide de Jean Genet, l’un et l’autre Denoël, 2010) ou des souvenirs d'enfance (London WC 2, Les Impressions nouvelles, 2013). Salamandre semble à première vue renouer avec la veine romanesque, et dans ce domaine comme dans les autres l'auteur ne fait pas les choses à moitié.

     

    Tout commence donc dans les sous-sols d'un sex-shop voué aux amours mâles, où l'on trouve un soir le cadavre d'un habitué surnommé par les autres clients d'après cet animal qui rampe dans les lieux humides mais traverse sans dommage le feu. Puis changement complet d'ambiance et de palette pour une deuxième partie au soleil du Maroc, par laquelle s'amorce le retour en arrière qui, en trois étapes, avec changement de voix narratives et final polyphonique, va nous ramener, dans une gradation superbement maîtrisée, sur les lieux et dans l'atmosphère de départ — avec quelques degrés de désespoir en plus. Mais un désespoir à la Gilles Sebhan, empreint en permanence d'une vitalité rageuse.

     

    Si cet itinéraire en spirale est parsemé d'assez d'indices, de fausses pistes et d'annonces discrètes pour maintenir le lecteur en haleine, à le suivre on croise aussi des motifs issus du romanesque le plus délibéré : il y a des pères, des fils, des retours, des coïncidences, sans même parler des vols et de l'assassinat…

     

    Au point qu'on se demande s'il faut vraiment prendre au sérieux ce retour ostentatoire aux lois du genre. Avec Sebhan mieux vaut se méfier. Son héros, narrateur de deux parties sur cinq (le narrateur de deux autres étant peut-être ce « Gilles » qui mêle aussi sa voix au chœur final), écrit des poèmes. L’éditeur « aurait souhaité qu’[il] ponde un roman sur [son] histoire », mais, dit-il, « j’en suis incapable ». L’auteur de Salamandre fait une fois de plus dans ce récit la preuve que tel n’est pas son cas. Mais il nous signifie aussi que, même quand il fait usage du genre romanesque, il est ailleurs. Et en lisant son histoire de famille, de vengeance et de tableau volé, on a en permanence l’impression que c’est d’autre chose qu’il s’agit, comme dans les sex-shops dont il dresse minutieusement la cartographie. Quand on n’a, comme moi, ni les préférences ni les habitudes des héros de Sebhan, on découvre avec l’étonnement des innocents que les clients de ces endroits ne s’y rendent pas pour acheter de la lingerie ou des publications salaces, mais pour s’enfermer avec des garçons venus des quatre coins de l’Europe et du bassin méditerranéen dans des cabines où le film projeté n’est là que pour le fond sonore et le semblant d’éclairage blafard. Le narrateur de Salamandre décrit les rituels maniaques, les ambiances, fait le portrait parfois émouvant de ces « tapins » jetés dans les sous-sols de la ville par la misère et la mondialisation. Mais cet intérêt qu’on pourrait dire documentaire n’est bien sûr pas encore le véritable enjeu du livre.

     

    Le héros porte le nom d’une bête aux pouvoirs fabuleux. Il se compare à « Orphée écartelé par les Furies » et constate que « c’est terrible de se sentir une ombre » ; le caissier du Vidéodrome est surnommé Charon, la caissière d’un cinéma porno « a quelque chose de mythologique »… On est bien dans le mythe avec ces damnés modernes qui, dans des réduits obscurs et peuplés de cafards, cherchent « une jouissance qui effacerait toutes les autres ». Comme on le sait, la jouissance n’est pas le plaisir. On s’épuise, on meurt éventuellement en quête de la chose, du rien, qui comblerait : « Il n’y a rien constitue sans doute l’expression la plus répétée dans ce[s] lieu[x] », dit le client anonyme qui nous y sert de guide.

     

    Comment parler de ce qui se dérobe toujours et qui pourtant constitue le seul objet du désir, et de l’écriture ? Telle est au fond la seule question que les livres de Sebhan, quel que soit le genre dans lequel ils paraissent se ranger, posent et reposent. Celui-ci commence par une phrase dont le présent semble celui des récits de rêves : « Un tapin réputé pour son sexe démesuré m’invite dans une cabine ». À sa manière, brutale, Gilles Sebhan entame ainsi le parcours halluciné dans lequel il nous entraîne, autour d’un centre vide. Si à son histoire il n’y a pas vraiment de mot de la fin, ce n’est pas un hasard : tout est dans les mots qui, depuis le début, ont tissé de page en page le lamento plein de sombre poésie qui constitue la musique unique de son œuvre. Et qu’il module d’un titre à l’autre — roman ou pas.

     

    P. A.

     

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  • http-_le-regard-de-sonia.com Aucune raison de rapprocher ces deux livres. Sauf la Chine, bien sûr, mais Dermot Bolger et Wang Xiaobo la regardent et la montrent sous deux angles complètement opposés. D'où justement la tentation, à laquelle je cède ici, de la symétrie. Et par ailleurs la parution simultanée des deux ouvrages, si elle est le fruit du hasard, témoigne aussi de la fascination que l'ex-empire du Milieu continue d'exercer, peut-être plus que jamais, sur l'Occident.

     

    Le héros de Delmot Bolger voit ce pays mythique comme à travers une vitre. C'est un diplomate irlandais de second rang qui se trouve pour une soirée seul dans son hôtel de luxe à Pékin, une ville « née sans le péché originel ». Martin, quinquagénaire sans illusions sur sa carrière, l'avenir de son pays ou celui de son couple en train de sombrer, n'ignore rien quant à lui du sentiment de la faute, des repentirs moroses et des macérations. Ce soir, cependant, « il [sait] ce qu'il désir[e] vraiment (…), bien qu'il ne [veuille] pas vraiment voir ses désirs réalisés ». Et c'est peut-être pour cette dernière raison qu'il se décide à demander à la réception de l'hôtel de lui envoyer une masseuse. Le voilà seul dans sa chambre avec cette femme en blouse blanche : « un homme nu d'âge moyen, allongé sous une serviette, qui voil[e] à peine une demi-érection ». Une illusion passagère nous raconte ce qui se passe entre eux pendant deux heures, rien de plus. On admire cet usage des unités de temps et de lieu, ainsi que la grande subtilité que Dermot Bolger déploie, sans concessions au scabreux ni à l'exotisme, dans la description des rapports qui s'établissent peu à peu entre la masseuse à l'anglais incertain et son client non sinophone. Rapports qui en fin de compte reposent peut-être, comme le titre français le suggère, sur une illusion, pareille à celle sur laquelle reposait dans les années 2000 la prétendue prospérité de l'Irlande, dont le titre anglais (The Fall of Ireland) proclame la chute.

     

    Seulement ce parallèle, il faut l'avouer, est un peu tiré par les cheveux, et pour se convaincre dirait-on de son bien-fondé Bolger croit utile de le répéter de cent manières page après page. C'est bien lassant. Comme le sont les retours en arrière et les évocations de la vie familiale du héros, tellement explicatives qu'on se demande si leur fonction n'est pas de mener le livre au minimum d'épaisseur requis. Tout ce qui nous intéresse, et ce qui intéressait sans doute l'auteur lui-même, c'était ce qui advenait dans cette chambre en Chine. Mais il a fallu en faire tout un roman, fût-il mince. Dommage.

     

     Le Monde futur, de Wang Xiaobo, c'est tout autre chose. D'abord la Chine ici est vue de l'intérieur, on plonge même dans certains de ses tréfonds. Deux parties. 1 : « Mon oncle ». Le narrateur écrit une biographie romancée de son oncle, lui-même romancier, doté d'un « visage complètement inexpressif » et d'un « organe géant ». Par la même occasion le neveu parle aussi de lui-même, de son attirance pour sa tante, laquelle, hélas, est attirée par l'oncle, voir plus haut, de son adolescence et de ses talents d'historien : le « principe d'orientation de l'histoire (…) se compose de deux postulats contradictoires. Le premier : toute recherche historiographique et tout débat relatif à l'histoire doivent s'orienter vers la conclusion selon laquelle le présent est meilleur que le passé ; le second : on doit conclure des débats susdits que le présent est pire que le passé ». Le ton est donné.

     

    En dépit de sa maîtrise des principes, le narrateur, dans la partie 2 : « Moi-même », est condamné, après la publication de l'ouvrage écrit dans la partie 1, à être « réinséré » par la « Société de l'administration générale de l'ordre social ». Ladite « réinsertion » consiste à l'envoyer vivre dans un appartement en ruines auprès d'une femme qui se révèle être membre de la police, et à le contraindre à exercer la profession de manœuvre sur un chantier dangereux, puis celle, tout aussi inconfortable, d'« écrivant » chargé de rédiger les textes et ouvrages commandés par le pouvoir. On songe au Kafka du Procès en lisant cette description toute en humour grinçant d'un monde absurde. Expurgé, le roman de l'oncle « ne contient que des cases vides et des signes de ponctuation », mais « tout le monde veut le lire », les lecteurs s'efforçant de remplir les blancs « comme s'ils faisaient des mots croisés ». « Comme nous avons un peu de talent, nous sommes des bons à rien », dit le héros à propos de cet oncle et de lui. Et de conclure : « Après la mort, je n'aurai plus rien à craindre ».

     

    Mais le roman de Wang Xiaobo est aussi un jeu d'une éblouissante virtuosité avec la fiction en tant que telle. La science de l'histoire étant, comme on l'a vu, soumise à des impératifs contradictoires, on donnera des événements plusieurs « versions alternatives » et divergentes ; dans chacune, le récit effectue des embardées temporelles complètement inattendues, abandonnant un fil narratif puis le reprenant sans façon, après avoir parlé d'autre chose. Ces tours d'adresse, excellemment rendus par la traduction de Mei Mercier, n'ont rien de gratuit dans une société où chacun peut dire, comme le personnage lui-même : « J'ai vécu (…) à peine un pour cent du total de l'histoire écrite. Je sais que ce un pour cent a été inventé de toutes pièces, et que s'il subsiste en lui un tant soit peu de réel, c'est bien involontairement ». La prouesse technique et l'humour absurde disent la vérité du monde que Wang Xiaobo évoque, avec plus d'efficacité que ne le feraient tous les témoignages. Et ce n'est pas le moindre de ses exploits que d'éveiller chez le lecteur un mélange inédit de profonde tristesse devant le sort de ses héros et de jubilation devant les pouvoirs de son écriture.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 12 décembre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  • Pierrette Fleutiaux a publié de nombreux livres dans des genres divers : nouvelles (Métamorphoses de la reine, Gallimard, 1985, Goncourt de la nouvelle), romans (Nous sommes éternels, Gallimard, 1990, prix Femina, Des phrases courtes, ma chérie, Actes Sud, 2001), des récits (Bonjour, Anne, Actes Sud, 2010)…

     

    L'enfance, le rapport au monde ici et maintenant ou dans des civilisations lointaines, (voir L’Expédition, Gallimard, 1999), et plus récemment la transmission au féminin, les relations familiales, le couple, sont parmi les thèmes essentiels de son œuvre. Sa prose précise et nerveuse les explore dans un souci obsédant de lucidité.

     

    Son dernier livre, Loli le temps venu, est paru en octobre 2013 aux éditions Odile Jacob. Il explore le lien grand-mère/petite-fille et les rapports que ce lien engage avec l’espace et le temps.

     

    Entretien avec Pierrette Fleutiaux

     

      

    Comment en êtes-vous venue à écrire ?

     

     Je suis née dans la Creuse, où j’ai grandi dans les années 40. Peu de distractions, éducation austère. Mais dans ma famille la lecture était totalement libre. Mon père était directeur de l’École normale, où il y avait une vaste bibliothèque dans laquelle je pouvais puiser à ma guise. J’ai alors contracté la passion de la lecture. Et quand on aime lire, il y a un moment où on a envie d’écrire… Mon premier roman, je l’ai écrit à six ans. Il faisait une demi-page. Mais j’en étais très fière ! Ensuite, j’ai continué.

     

     Comment écrivez-vous ?

     

     On pourrait dire que j’ai parcouru les grandes étapes de l’histoire de l’humanité : j’ai commencé à la main, puis, dès que j’ai pu, je me suis acheté une petite machine à écrire ; enfin, mon premier Mac reste un souvenir éblouissant. Il y avait une publicité qui montrait de beaux jeunes gens à vélo sur des campus américains, avec leur Mac dans leur sacoche, c’était tout ce qui me séduisait à l’époque !...

     

     Écrire, est-ce pour vous un travail ?

     

     Non. J’essaye de temps en temps de m’en convaincre, car ça fait plus sérieux. Mais j’écris depuis des années et je gagne moins, à l’heure de travail, qu’une femme de ménage. À l’école, à l’université, en France de façon générale, on a entretenu l’idée que la littérature était une activité gratuite.  Il a fallu que j’aille aux Etats-Unis pour commencer à penser qu’on pouvait gagner sa vie avec ses livres.

     

    Par ailleurs, si par « travail » vous entendez quelque chose de contraignant ou qui demande un effort, je dirais qu’il s’agit d’un travail d’artisan : fignoler une phrase, un personnage… Même si ça représente beaucoup de boulot c’est une activité plaisante. Mais pour accéder à ce plaisir d’artisan, il faut que le roman soit déjà bien installé dans sa tête, et là on touche à quelque chose d’étrange, de mystérieux, qui n’a rien à voir avec rien.

     

    Le plus pénible, c’est tout ce qu’il y a autour de l’écriture. Le livre sort. Aura-t-il de la presse ? Les salons du livre sont intéressants parce qu’on y rencontre les autres, mais quand il faut attendre le chaland derrière sa pile de livres... !

     

     Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?

     

     Oh, plein ! Je ne me lasse jamais de lire les autres. Je suis une lectrice très enthousiaste. Comme je fais partie du comité d’administration de la Société des gens de lettres, qui attribue des prix, on m’envoie des livres. Et je constate qu’il y a beaucoup de très beaux livres. Récemment, Sanderling (d’Anne Delaflotte, chez Gaïa, ndlr) m’a transportée. Arden (de Frédéric Verger, chez Gallimard, ndlr) aussi.

     

    Pour ce qui est des écrivains plus anciens, j’ai longtemps considéré qu’en dehors de Beckett, Michaud et Kafka il n’y avait rien. Ça m’est passé, sauf pour ce qui est de Michaud, qui continue à être pour moi un auteur essentiel. Mais il y en a beaucoup d’autres. Je ne suis pas une grande lectrice de poésie mais William Butler Yeats, par exemple, a beaucoup compté pour moi. Je pourrais d’ailleurs aussi bien citer Les Quatre Filles du docteur March (de Louisa May Alcott, ndlr), qui ont enchanté mon enfance, peut-être à cause du personnage de Jo, la plus indépendante, celle qui veut écrire. Tout cela pour moi est à égalité.

     

    Deleuze n’est pas un romancier mais il a été très important aussi. Il disait que la lecture de Sartre avait été, pour lui et les gens de sa génération, « un vent d’air frais » : c’est ce que lui-même a représenté pour moi. De plus j’ai eu la chance de le connaître personnellement. Françoise Héritier aujourd’hui joue un peu le même rôle pour moi. Quelqu’un qui est devant, sur le chemin…

     

     Dans Bonjour, Anne, vous adressant à Anne Philipe par-delà la mort, vous lui dites : « Vous n’auriez pas aimé ces livres où s’épanche le moi ». Exprimez-vous là votre propre réprobation, vous qui semblez pourtant souvent puiser dans votre expérience et dans vos souvenirs ?

     

     Anne était quelqu’un de très pudique. En ce qui me concerne je n’éprouve pas ce besoin de distance. Pourtant je suis fille d’instituteur et petite-fille de paysans, un milieu dans lequel il ne fallait pas se livrer. Ils ont d’ailleurs été très gênés par mes premiers livres. Mais je me suis débarrassée de cette obligation de réserve. Et j’ai le sentiment que ce que je connais le mieux, c’est ce que je perçois par moi-même. Sans pour autant tomber dans la divulgation de ce qui est privé. Mais récemment je me sens moins portée à écrire des romans. Dans le récit, ce qui m’intéresse (mais pas seulement, bien sûr), c’est de sentir la présence de l’auteur.

     

    Encore une fois, il ne s’agit pas pour autant de livrer son expérience brute. Dans un livre comme Des phrases courtes, ma chérie, je parle de la vieillesse d’une femme en maison de retraite. J’ai puisé dans ma propre expérience avec ma mère, mais dans l’écriture comme dans le rêve, il y a un travail de condensation, de déplacement. L’écriture crée un cadre, un espace, dans lequel on ne peut pas tout mettre… C’est ce travail de réorganisation, ce mensonge, en somme, qui fait que c’est accessible à tous. Sans cela on serait dans le domaine du pur témoignage.

     

     Qu’il s’agisse de parents et d’enfants ou de relations d’un autre type, le thème de la transmission joue un rôle central dans votre œuvre : pour vous, un écrivain est-il avant tout un passeur, quelqu’un qui transmet ?

     

     C’est vrai que la transmission au féminin est très lacunaire. Je n’ai pas été formée par la lecture d’auteurs féminins. Au lycée, on ne lisait pas de femmes. J’ai dû attendre d’être en fac, et de découvrir les romancières de langue anglaise. D’où l’idée qu’il y avait là quelque chose à faire. D’autant plus qu’avec Anne Philipe j’ai moi-même connu quelqu’un qui, à un carrefour de ma vie, m’a aidée, soutenue. Elle a été ma première éditrice. Mais ce thème de la transmission s’est imposé à partir du moment où j’ai rencontré de jeunes écrivaines. Pendant longtemps on est toujours soi-même une des plus jeunes, puis ça s’inverse, et on se trouve face à la demande de gens plus jeunes que soi. J’ai voulu répondre à cette demande. D’ailleurs comment écrire des livres si on n’a pas ce sens de la transmission ? Il suffit de penser à tous ces auteurs qui nous ont faits : Hugo, même si je ne le lis plus beaucoup, je n’imagine pas le retrancher de ma vie ; il est une espèce de grand-père. George Sand, j’ai besoin qu’elle ait existé…

     

     Vous avez aussi écrit « pour la jeunesse ». Faites-vous une différence entre la littérature tout court et celle qui s’adresse aux enfants et aux adolescents ?

     

     Non. C’est aussi difficile. La seule différence est qu’il y a des choses qu’on ne peut pas mettre dans un livre pour les enfants, parce qu’on ne veut pas les brutaliser. Mais Les Quatre Filles du docteur March dont je parlais tout à l’heure est un roman qui fait partie de mon patrimoine littéraire, tout comme Perlette goutte d’eau (de Marie Colmont, ndlr), cet admirable album du Père Castor. Perlette ne veut pas rester sur son nuage avec ses sœurs, elle se lance dans le vide pour découvrir le vaste monde. Elle manque d’être bue par une vache, travaille avec d’autres à pousser du bois  près d’une scierie, atteint la mer, finit par remonter à son point de départ. Il y a là un certain « féminisme » et en même temps on découvre tout le cycle de l’eau. Pour moi, enfant, il y avait aussi une possibilité d’identification, que la consonance des noms, Perlette / Pierrette, rendait encore plus marquée.

     

     Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

     

     Quand on a un livre qui vient de sortir on n’est pas capable de travailler sur autre chose. Ou alors il s’agit d’idées encore trop vagues pour en parler.

     

    Et puis, on ne sait jamais : peut-être qu’on n’écrira plus ?...

     


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  • Le Dernier Été d'un jeune homme, Salim Bachi (Flammarion)  Je l'avouerai tout de suite : je n'aime pas beaucoup Camus, sa gabardine, sa Peste et ses bons sentiments. Oui, je préfère Sartre, son strabisme, sa pipe et ses mauvaises manières. Et ce n'est pas seulement une question d'accessoires : je ne me risquerai pas sur le terrain philosophique mais j'ai du mal à concevoir que, d'un strict point de vue littéraire, on puisse à La Nausée préférer cette Chute qu'entraîne la seule loi de la pesanteur.

     

    Oh, je suis conscient de n'être pas dans le ton convenable et j'ai honte. Mais justement. S'il n'y avait que Camus… Hélas, il y a aussi l'enthousiasme dont il est l'objet et que la manie commémorative, en cette année où l'on célèbre le centenaire de sa naissance, pousse à une sorte de paroxysme. Comment échapper à ce concert désespérément consensuel où résonne surtout la certitude délectable d'avoir raison, ou, pire encore, la conviction, par un curieux phénomène de projection rétrospective, qu'on aurait eu raison si on avait été là au moment voulu ?

     

    Mais, contrairement à ce que vous pensez peut-être, je suis un garçon large d'idées et qui ne demande qu'à changer d'opinions. Aussi ai-je ouvert Le Dernier Été d'un jeune homme plein d'espoir : peut-être allait-on me faire aimer Camus malgré tout.

     

    Car c'est lui le héros, bien sûr. On est en 1949, il est déjà connu, il se rend au Brésil. Sur le bateau il a la complaisance de se remémorer, sans qu'on sache très bien pourquoi, toute sa vie. Et dans l'ordre chronologique. C'est bien commode. Cette vie défile, en alternance avec quelques conversations entre le commandant et l'écrivain, et les ébats amoureux auxquels celui-ci se livre dans sa cabine  en compagnie d'une jolie passagère.

     

    On constate alors que Salim Bachi a beaucoup lu : Le Dernier Homme (seul livre de Camus que j'admire vraiment, s'il y a des personnes que ça intéresse), tout le reste de l'œuvre, et sans doute une bonne partie de ce qu'on a écrit à propos de l'auteur. D'ailleurs à la fin du récit il reconnaît ses dettes sans manières et remercie beaucoup de monde. Bachi condense très bien toutes ces lectures, c'est un très bon résumé de la vie de Camus jusqu'en 1949. Tout y passe : l'enfance pauvre à Belcourt entre la grand-mère tyrannique et la mère muette, monsieur Germain, monsieur Grenier, la tuberculose, l'engagement… En somme, tout ce qu'on savait déjà, mais très clair, très bien expliqué. On peut recommander l'ouvrage sans réserve aux lycéens que leurs professeurs de français contraignent à étudier L'Étranger ou La Peste, ces valeurs sûres.

     

    D'autant plus qu'il n'est pas seulement question de l'homme. L'œuvre défile aussi, et son auteur n'échappant pas non plus à l'illusion rétrospective, on apprend avec intérêt qu'en enterrant son aïeule les yeux secs il a, adolescent, imaginé "un jeune homme qui, refusant la société et ses simagrées, ne verserait pas une larme à l'enterrement de sa mère" ; qu'au moment de la Guerre d'Espagne il y a vu, jeune homme, "les symptômes même d'une infection généralisée qui prendrait bientôt des proportions apocalyptiques. On l'appelait Peste dans l'Antiquité". L'auteur du roman lui-même en remet une couche, faisant dire en 49 à son héros : "Ne prenez jamais seul un pont la nuit", et "Les plongeons rentrés laissent parfois d'étranges courbatures" ; s'il le mène en voiture "sur les routes sombres et encombrées" de l'Exode, c'est surtout pour lui permettre de glisser : "Je n'ai jamais aimé la vitesse", subtile allusion post-prémonitoire à l'accident qui lui coûtera un jour la vie.

     

    Tout cela est émaillé de sentences philosophiques dignes de l'auteur de Sisyphe ("Chaque homme est condamné à mort, mais chaque homme vit dans l'ignorance") et de jugements sans appel portés par lui sur Sartre, bien sûr, mais aussi sur Céline qui n'a "pas de style"… Bref, tous les mal-pensants en prennent pour leur grade.

     

    Et en ce qui concerne le style, justement, Salim Bachi, c'est bien logique, prend exemple sur son modèle. L'écriture est lisse et correcte que c'en serait désespérant si elle n'était relevée de temps à autre par des élans de poésie : "L'herbe sombre s'accrochait à une terre ocre qui, soulevée par le bus, créait un halo opaque autour de nous, voilant le soleil qui écrasait la campagne rendue noire par cette averse de lumière" ; "Un soleil radieux illumine la mer. Celle-ci, apaisée, déroule à l'infini un tapis d'émeraudes"… C'est beau. Et on voit bien qu'Albert n'était pas un intellectuel constipé : "La caresse chaude du soleil sur mon corps", dit-il encore, "la lumière qui goutte entre les cyprès, les eucalyptus, le vent dans les lentisques et les parfums iodés de la mer me rappellent Christiane Galindo, qui, chaque nuit, me prend dans ses bras". Et Dieu sait qu'elle n'est pas la seule… Charme, succès, talent, amour du genre humain, cet homme avait tout ce qu'il convient d'avoir. On s'en doutait. Je n'ai pas changé d'avis.

     

    P. A.

     

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    Ce texte est paru une première fois le 11 octobre 2013 sur le site du Salon littéraire

     

     


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  •  Des livres dont je n’ai pu parler cet automne mais que je vous recommande chaudement en cette période qu’on dit « de fête », soit que vous les déposiez sous un arbre soit que vous les savouriez au coin d’un âtre…

     

    Quelques lectures pour la fin de l’année

    photo Pierre Ahnne

     

     

     

    Pierre Bergounioux, Le Style comme expérience (L’Olivier)

     

    Le grand sujet de Bergounioux, décidément, c’est l’origine. Celle, ici, plutôt que du style à proprement parler, de la littérature, liée à la division du travail dans les sociétés de classes. L’admirable prosateur nous raconte en 70 pages cette naissance et la lente émancipation qui s’est ensuivie, depuis Homère jusqu’à Faulkner.

     

     

     

    Alain Blottière, Mon île au trésor (Arthaud)

     

    Au cours de l'entretien qu’il a accordé à ce blog, Alain Blottière parlait de ses lectures d’enfance et de l’importance qu’elles avaient eue dans sa formation d’écrivain. Son trésor est une histoire vraie et son île existe sur un lac authentique au fond du désert de Libye. Mais à se plonger dans ce récit d’une quête à travers des lieux improbables et superbement évoqués, on retrouve toute la magie des premiers bonheurs de lecture. Et cette recherche d’un trésor qui ne cesse de se dérober pourrait bien être aussi une métaphore de la littérature elle-même.

     

     

     

    Maryline Desbiolles, Vallotton est inadmissible (Seuil)

     

    En longues phrases souples et nerveuses, Maryline Desbiolles décrit les tableaux de Vallotton, s’efforçant de reconstituer la violence qui les habite : violence d’une peinture qui tue le modèle, le réduit à des aplats de couleurs brutales et, « par soustraction », « par abstraction », semble s’acheminer vers le vide.

     

     

     

    Éric Faye, Somnambule dans Istanbul (Stock)

     

    Éric Faye nous le disait récemment, lui aussi sur ce blog, « la mélancolie des lieux » est pour lui un des éléments déclencheurs de l’écriture. Qu’il s’agisse d’Istanbul, des cités interdites de l’ancien empire soviétique, de la Sibérie, du Groenland ou du Japon, les endroits qu’il évoque paraissent tous au bord du monde. On est pris d’un léger vertige à les parcourir avec lui, au gré d’une prose subtile, toute de nostalgie et d’humour.

     

     

     

    Pierre Kretz, Le Disparu de la route des vins (Le Verger)

     

    Je ne suis pas amateur de polars mais ce n’est pas un polar comme les autres, et pas seulement parce qu’il se déroule dans une région qui m’est chère. « On n’échappe pas à l’Histoire » nous a dit Pierre Kretz, et en Alsace moins qu’ailleurs. Je ne révèlerai bien sûr pas quel changement de tonalité imprévu transforme une enquête jubilatoire au pays du vin blanc en réflexion sur l’identité et les langues. Mais qu’un héros de roman policier s’exprime uniquement en latin est assez peu courant pour être signalé.

     

     

    Quelques lectures pour la fin de l’année

    photo Pierre Ahnne

     

     

     

     

    J’ajoute que la belle revue Passage d’encres, dirigée par Christiane Tricoit, consacre son numéro # 03 aux transitions, thème tout à fait passionnant envisagé ici sous toutes ses formes et, comme toujours, magnifiquement illustré.

     

     

     

    Enfin, un petit rappel…

     

    David Malouf, Une rançon (traduit de l’anglais par Nadine Gassie, Albin Michel)

     

    Je ne me lasserai pas de le redire : le roman de David Malouf, réécriture du dernier chant de L’Iliade où une réflexion sur l’art du récit et une méditation sur le temps se mêlent dans une rayonnante et trompeuse simplicité, est peut-être le grand roman de cette rentrée littéraire.

     

    P. A.

     


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