•  La Langue des oiseaux, Claudie Hunzinger (Grasset)Comme, souvent, les vrais écrivains,Claudie Hunzinger raconte toujours la même histoire. De Bambois, la vie verte (Stock, 1973) à La Survivance (Grasset, 2012) en passant par Les Enfants de Grimm (Bernard Barrault, 1989), il est toujours question chez elle de fuite ou plutôt de retrait, de solitude, d'une maison sans confort perdue quelque part dans la forêt vosgienne, de comment vivre là, dans la proximité de la nature. La proximité plutôt que le contact — sans parler d'immersion ou de fusion : les livres de Claudie Hunzinger sont des récits de confrontation. Récits quasiment sans intrigue, qui tiennent de la poésie, du journal, ensembles subtilement agencés de notes faussement quotidiennes qui constituent autant de variations sur ce thème de la contiguïté extrême à l'Autre et de l'effet qu'elle produit.

     

    D'une certaine manière on ne trouve donc rien d'étonnant au premier paragraphe de La Langue des oiseaux : « La nuit où j’ai rencontré Kat-Epadô, j’étais seule dans une baraque isolée, porte fermée à double tour. Autour de moi, la tempête. À perte de vue, des forêts ». Pourtant certains détails (la rencontre annoncée, l’accélération du rythme mimant un démarrage sur les chapeaux de roues) nous avertissent d’une différence. Cette fois, semble nous dire l’auteure avec un petit peu d’ironie, vous entrez vraiment dans un roman.

     

    De fait, il va bel et bien se passer des choses. ZsaZsa, la narratrice, a fui Paris et le succès de son premier roman. Mais dans son « abri en bois, 6 m x 6 m, dessiné par Jean Prouvé pour les sinistrés des bombardements de 1945, en Lorraine », elle a emporté, outre quelques livres, un ordinateur. L’opposition entre sauvagerie et technique, récurrente chez Claudie Hunzinger, va ici produire l’événement. « En rentrant des bois, j’allumais l’écran ». Sur cet écran, SzaSza va faire la connaissance de Sayo, qui se cache derrière le pseudonyme de Kat-Epadô et vend des vêtements sur eBay. Les textes de présentation, écrits dans le français spécial de cette Japonaise installée au Havre, séduisent la romancière en rupture de ban. Amitié à distance, mystère, arrivée abrupte de la jeune femme venue d’ailleurs, qu’un danger énigmatique paraît poursuivre. Fuite à travers les Vosges dans la nuit, sac au dos : « Une variété d’évadée avait rencontré une autre variété d’évadée, et elles allaient continuer leur route ensemble ».

     

    À dire vrai on a un peu de mal à s’intéresser à cette bizarre intrigue, dont l’auteure semble par moments s’amuser elle-même. Les vêtements Comme des garçons (on me dit que c’est une marque connue) y jouent un grand rôle. « On peut rencontrer un vêtement : il vous foudroie ». Je le veux croire…

     

    Mais l’important n’est pas là. Claudie Hunzinger est aussi une artiste de la matière, créatrice d’étranges objets (livres d’herbe, bibliothèques de cendre) : elle compose ses livres, plutôt qu’en musicienne, en plasticienne créant un espace dans lequel des formes et des matériaux s’organisent et se répondent. Et on n’en finirait pas d’énumérer les couples de motifs qui ici s’opposent ou entrent en résonance : nature et civilisation, on l’a dit, mais aussi langage articulé et « langue des oiseaux », langue chinoise et langue japonaise, écriture et traces dans la neige, loup et lynx, corbeau et alouette… Le dialogue central étant sans doute celui du récit en train de se faire et du « roman » que SzaSza envisage d’écrire sur sa rencontre avec Sayo — d’où une réflexion, à propos des rapports entre écrivain et personnage, qui fait à son tour écho au thème omniprésent de l’animalité : « Et qui étions-nous ? Deux filles dans la nuit fuyant le chasseur ? Ou une fille, le chasseur ? L’autre, la proie ? Laquelle, le chasseur ? Laquelle, la proie ? »

     

    L’essentiel, bien sûr, se tient entre les termes de ces oppositions, dans la tension qui les disjoint et les unit  (« comme si la langue était d’abord ce qui se cache sous les mots, entre les mots… »). C’est là que les vêtements qui me laissaient perplexe prennent pour finir tout leur sens : les photos que Sayo publie sur eBay les montrent vides, et les textes qui les accompagnent brodent sur du vide, à l’image du livre de Claudie Hunzinger lui-même, récit lacunaire, à la fin ouverte, déconstruisant le romanesque à l’instant même où il feint de l’élaborer. Et nous laissant dans les mains un étrange objet, qui tient du haïku, de la harpe éolienne,… de toutes ces constructions aériennes qui renferment en elles un peu de l’essentiel. On aimerait en trouver d’autres sur les rayons de cette rentrée littéraire.

     

    P. A.

     

    photo Pierre Ahnne

     


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  •  Mac Orlan, montreur d'ombresIl « avait tout prévu, tout mis en musique, trente ans à l’avance ». C’est Céline qui parle, dans Bagatelles pour un massacre, hélas. Au premier abord on s’étonne un peu de l’entendre dire cela de Pierre Mac Orlan : chez ce chantre des bas-fonds on ne retrouve rien de la pseudo-oralité ni du rythme haletant qui sont les caractères les plus apparents de l’écriture célinienne. Au contraire. Dans ses romans, même un simple soldat de l’infanterie coloniale peut déclarer sur le ton de la conversation courante : « Notre flamme intérieure, celle qui anime notre existence d’aventures et de caserne, nous révèle en même temps notre personnalité militaire ». On comprend mieux l’admiration de Vialatte, devant cet usage d’une langue délibérément et ostensiblement littéraire appliquée à des sujets qui sembleraient exiger le langage le plus trivial. L’écart entre la phrase de Mac Orlan, dense, rigoureuse, trouée d’images soudaines, et l’univers crapuleux qu’elle évoque, fait penser, plutôt qu’à Céline, à Carco, parfois à Genet.

     

    Cet écart va de pair avec la distance à laquelle son narrateur, toujours plus ou moins omniscient, observe ses héros — filles, légionnaires, marins ou petits délinquants. Nous les regardons avec lui, d’un point légèrement en surplomb, se débattre contre la machine sociale ou historique qui les happe et les broie, et la sympathie qui nous lie malgré tout à eux est proportionnelle à la compassion que nous inspire leur impuissance. Que Mac Orlan ait adoré Döblin et écrit une préface à Berlin Alexanderplatz n’a rien d’étonnant. Tout le monde, chez l’auteur du Quai des brumes, est sous l’emprise d’une forme de fatalité moderne, ironique et noire. Voilà probablement ce qui séduisait Céline, lequel n’aurait pas désavoué ce tableau de l’Europe d’avant 14 : « Les futures victimes, préparées par les journaux, s’engraissaient dans l’inconscience du cataclysme. Nelly suivait tout doucement le courant paisible du fleuve où les uns et les autres se heurtaient, mais sans se faire de mal ».

     

    La distance dont nous parlons, c’est cependant aussi celle qui sépare l’ « aventurier actif » de l’ « aventurier passif », lequel trouve son plaisir dans le spectacle et l’évocation des aventures du premier. La distinction est de Mac Orlan lui-même, tout à fait conscient de travailler à la célébration quelque peu ironique de mythes par là-même simultanément déconstruits. Il avait vécu lui aussi des années mouvementées et plus ou moins interlopes, mais en avait retiré la conviction que « les voyages, comme la guerre, ne valent rien à être pratiqués ». Et sans doute aimait-il à revisiter et enjoliver son passé, comme le héros de La Bandera : « La tête enfouie sous le capuchon, il apercevait nettement tous les détails de son film, celui dont il était le héros photogénique ». Car les personnages de Mac Orlan sont des contemplatifs, qui réunissent eux-mêmes les deux figures de l’aventure. On les voit en effet sans cesse en proie au regret, au « cafard », quand ce n’est pas au rêve d’un avenir lumineux (« Aïscha connaissait la valeur du sang et l’appel rayonnant des images sans nom qui ne peuvent se découvrir qu’au-delà des pistes »). Mac Orlan a beaucoup pratiqué le journalisme, et certaines pages de La Bandera semblent extraites des enquêtes qu’il a consacrées à la Légion étrangère en Tunisie. Le sujet faisait rêver le public de l’entre-deux-guerres. Mais en transposant le contenu de ses reportages dans ses romans, l’auteur du Bataillonnaire passe du rêve en tant que tel à l’exhibition du mécanisme qui l’anime. Ce qui nous est montré dans ses œuvres, c’est la logique du fantasme.

     

    Cette logique est fétichiste : l’accessoire y est essentiel. Et les héros, les objets, les paysages, y sont au moins aussi importants que les êtres, pour la somme d’émotion qu’ils cristallisent. Certains mots sans fin ressassés (Lourcine, Coloniale, prêt franc, place de Clichy, les noms de toutes les rues de Montmartre…) sont des marqueurs d’intensité. D’où le goût de Mac Orlan pour la chanson, qui les égrène, et enveloppe ce qu’ils désignent dans les gémissements de l’accordéon (1). D’où, aussi, le curieux usage qu’il fait de certains adjectifs. Avec lui, tout est « sentimental », « intellectuel » ou « littéraire ». Il peut parler, dans sa préface au roman de Döblin, de « la force littéraire » d’un immeuble. Il s’en explique : « Pour recréer un homme », dit-il, « le romancier doit tenir compte des accessoires décoratifs de sa vie ». Et d’ajouter : « Je ne saurais faire la différence entre l’attrait que m’imposent les maisons, les rues, les hommes et les femmes. Tout se tient ».

     

    Évoquer certains lieux, c’est peindre les constructions imaginaires qui s’y rattachent. Et peindre l’imaginaire d’une époque, c’est faire son portrait. Tout se tient. De là l’absence d’embarras ou d’états d’âme avec laquelle l’auteur jette ses personnages dans la guerre du Riff et ses suites, ou les promet à un avenir vraisemblable d’assassins de la République espagnole. Il ne faudrait pas voir là la marque d’un esprit particulièrement réactionnaire. Mac Orlan ne s’intéresse pas aux événements. Il ne s’intéresse qu’aux songes. Le monde qu’il dépeint est un univers d’ombres, et la magnifique description qu’il fait, vers la fin du Quai des brumes, des « boulevards extérieurs » et des « petites rues mal éclairées qui permett[ent] d’y accéder », est emblématique de toute l’œuvre : « Dans bien des cas, un éclairage mal assuré conférait à l’ombre humaine une suprématie sur le corps humain qui l’avait créée. Les ombres maîtresses de la rue jouaient leur rôle fantastique dans la comédie tragique de minuit. (…) Sur un mur bleu de lune, deux ou trois ombres d’hommes échangeaient le feu de leurs cigarettes. Une police d’ombres, popularisée par l’image, barrait la chaussée, prête à bondir au coup de sifflet qui annonçait la rafle. Cette rafle elle-même n’était qu’un tourbillon d’ombres qui traversait le boulevard comme un tas de feuilles mortes dispersées par un coup de vent ».

     

    C’est sans doute là qu’il faut chercher le sens du « fantastique social » dont se revendique Mac Orlan : ce qu’il prétend montrer, ce n’est jamais la réalité en tant que telle ; son image se détache toujours sur l’écran de l’imaginaire où son ombre s’agite. La construction des grands romans porte la trace de ce dispositif. Ils se prolongent toujours après la disparition du ou des « héros », pour conter le destin d’un personnage secondaire devenu le dépositaire de la mémoire. Ce personnage a pour seule fonction de continuer à vivre et de contempler, nimbé de nostalgie, le souvenir de l’Aventure. Dans Le Quai des brumes, c’est le rôle de Nelly, la petite clocharde devenue après la Grande Guerre « divinité de la rue », et qui, repensant aux autres personnages du roman, se dit : « Ils sont tous morts pour ma santé physique et morale ». Au dernier chapitre du Bataillonnaire, Lougre, le jeune souteneur qui donne son titre à l’ouvrage, disparaît pour laisser le rêveur Buridan face au souvenir, lui aussi, de la guerre, lequel « se confond malignement avec les souvenirs de jeunesse ». Le policier Fernando Lucas, après avoir, tout au long de La Bandera, surveillé le légionnaire et probable assassin Pierre Gilieth, revoit dans ses rêves son « fantôme » et « l’étrange visage triangulaire » de la belle Aïscha. Ces spectateurs du passé des autres et du leur viennent au terme de leur parcours rejoindre sans aucun doute la cohorte des « aventuriers passifs », qui actionnent pour leur propre bénéfice « la lanterne magique » du souvenir ou de l’imaginaire. Mais peut-être constituent-ils par là, aux yeux de Mac Orlan, autant de figures de l’écrivain. Car faire apparaître les images dans lesquelles se prennent les rêves, tel est pour lui le pouvoir de la littérature. Et tout le reste n’est qu’aventure…

     

    P. A.

     

    photo http-_images.doctissimo.fr

     

    (1) Pour entendre quelques-unes des chansons de Mac Orlan, voir, par exemple, ici.

     

     


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  • Pavane pour une infante défunte, Park Min-kyu, et Ma vie dans la supérette, Kim Ae-ran (Decrescenzo éditeurs)  Il y a des gens qu'on a envie d'encourager. Ainsi les fondateurs de Decrescenzo éditeurs. Cette curieuse maison, installée en Provence, est exclusivement vouée à la littérature coréenne d'aujourd'hui. La famille de Crescenzo se sent apparemment investie d'une mission : faire découvrir au public francophone le roman et la philosophie nés au pays du Matin Calme. Pour ce faire, elle a rassemblé autour d'elle suffisamment d'universitaires et autres spécialistes pour traduire et faire paraître depuis 2011 un nombre assez respectable d'ouvrages à la jolie maquette.

     

    Parmi les plus récents, Pavane pour une infante défunte, de Park Min-kyu, « un des auteurs les plus en vue de la jeune vague coréenne », paraît-il. Ce gros roman d'éducation mêle le lyrisme (beaucoup de pluie, de neige et de feuilles de ginkgo), la satire sociale (le jeune héros travaille dans le parking souterrain d'un grand magasin où il gare les voitures des nouveaux riches) et le désarroi adolescent (il est amoureux, à la surprise générale, de la vendeuse la plus moche). Le récit avance à un rythme languide, dans une curieuse nonchalance rock'n'roll. Il est parfaitement illisible de a à z, pour cause de ressassement et de ténuité des émois. Mais on peut l'ouvrir n'importe où de temps à autre et on tombera alors sur de rapides poèmes, ou peut-être plutôt des bribes de chansons, à l'image des tubes pop dont des extraits parsèment le texte. Par exemple, au hasard : « Une femme qui range sur sa table de toilette un kit de produits cosmétiques Lancôme tout juste acheté n'est pas du genre à songer au suicide… C'était ma théorie » ; « Cette nuit-là, un parfum de lilas parvenait à travers la fenêtre ouverte, jusque dans  la chambre. Idée absurde, compte tenu de la saison, mais je visualisais le lilas » ; « La musique des Pink Floyd résonnait dans le salon et nous avons débouché des bières » — on en débouche beaucoup dans cette Pavane.

     

    Il est cependant permis de lui préférer, paru à la rentrée 2013, Ma vie dans la supérette, de Kim Ae-ran. Bien des auteurs, à commencer par son compatriote Park Min-kyu, devraient prendre exemple sur cette jeune femme : on aimerait que ses « micro-fictions » fassent un peu florès en cette époque de lourds pavés. Dommage que la traduction ne soit qu'un long tissu de fautes de français. Ses auteurs confondent à tout bout de champ imparfait et passé simple, croient qu'on emploie l'indicatif après « bien que », et n'ont pas peur de « s'approcher un peu trop près de la porte »… C'en est gênant. Mais pas au point d'occulter complètement la grâce de ces quatre petits récits secs et désespérés, où l'humour repose sur un art consommé de la froideur et de l'incongru : « Je suis une paresseuse qui, tout le jour, assise ou bien couchée, demeure préoccupée par ses baskets à laver. Dans cette perspective, il est possible de me définir comme une femme d'action » ; « À la façon d'une légende dont on ignorerait l'origine, nous assistions, distraits et bras ballants, à l'avènement des supérettes ouvertes de jour et de nuit ». Il est question de consommation et de solitude, les deux, bien sûr, allant de pair : « Sur le chemin du retour, à la main un sac plastique que je balance, je ne suis plus la pauvre célibataire solitaire, mais une consommatrice moyenne, citoyenne de Séoul. Je reviens avec du papier toilette "Pays propre", des yaourts "Yio" (…) des serviettes périodiques "Douce sensation" et du savon "Dove" ». On pense au cinéma de Hong Sang-soo à propos de ces fragments délicieusement glacés de vie moderne. De quoi en redemander… sans faute.

     

    P. A.

     

    photo http://adishatz-en-chine.over-blog.com

     

    Ce texte est paru une première fois le 6 juin 2014 sur le site du Salon littéraire.

     


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  •  Avant d’adopter, comme chaque année pendant quelques semaines, un autre rythme, voici des idées pour les longues siestes et les heures tardives entre des draps frais, par temps chaud.

     

    Quelques lectures pour l’été 2014

     

     

    Des livres dont j’ai parlé au cours de l’année…

     

    Sofia s'habille toujours en noir, Paolo Cognetti, traduit de l’italien par Nathalie Bauer (Liana Levi)

     

    La vie de Sofia en dix fragments. Rapide, nerveux, tout un art du blanc et du temps. Et l’Italie en perspective, des « années de plomb » à nos jours.

     

    Le Fidèle Rouslan , Gueorgui Vladimov, traduit du russe par François Cornillot (Belfond [vintage])

     

    Le goulag vu par les yeux d’un chien, plus humain que bien des hommes, sans anthropomorphisme. Un chef-d’œuvre, tout simplement.

     

    Salamandre, Gi lles Sebhan (Le Dilettante)

     

    Sous les apparences du roman, Gilles Sebhan poursuit, en forme de lamento grinçant, sa quête de l’indicible.

     

     La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon (Actes Sud)

     

    L’histoire de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, ou comment parler du corps et de la fabrique des corps. Il y a des succès de librairie mérités.

     

     La Corde, Stefan aus dem Siepen, traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès (Écritures)

     

    La corde de Stefan aus dem Siepen s’enfonce dans les grands bois et dans les profondeurs de l’âme allemande. Une belle fable énigmatique.

     

     

    Quelques lectures pour l’été 2014

     

     

     … des livres dont j’aurais voulu parler plus longuement …

     

    Paris nécropole, Stéphane Lambert (L’Âge d’homme)

     

    Comme toujours chez Lambert, le désir et l’art jouent le premier rôle dans ce roman étrange et labyrinthique, qui est aussi un bel hommage au Rodenbach de Bruges-la-Morte.

     

     Patience, John Coates (Belfond [vintage])

     

    Après sept ans de mariage, Patience la bien-nommée découvre avec émerveillement et candeur la jouissance. Un portrait humoristique et tranquillement audacieux de l’Angleterre vers 1953.

     

     

    Quelques lectures pour l’été 2014

     

     

     … et puis…

     

     Pour ceux qui n’auraient pas encore lu Sous la Manche, le troublant faux polar de mon ex-co-blogueur, Gilles Pétel, ce roman vient de paraître en Livre de poche. Format commode pour le temps du vagabondage.

     

    photos Pierre Ahnne

     

     


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  •  Mémoires d'un bison, Oscar Zeta Acosta, traduit de l'anglais par Romain Guillou (10-18)Qu'est-ce qu'un livre culte ? Quelque chose d'assez intimidant. Le livre en question a ses fidèles (les fans) qui partagent tout un savoir. Pour comprendre, il faut apprendre. Le livre culte est un livre à propos duquel on doit se documenter.

     

    Avec Mémoires d'un bison, d'Oscar Zeta Acosta, ça commence dès le quatrième de couverture : « culture chicano », « journalisme gonzo », y glisse-t-on en passant et d'un air entendu. Je me suis documenté. J'ai appris qu'un chicano était, grosso modo, un Mexicain immigré aux Etats-Unis. Quant au journaliste gonzo, il s'immerge dans son sujet et parle à la première personne. À la limite on pourrait dire que vous êtes en train de lire une critique gonzo. En tout cas Hunter S. Thompson, inventeur du genre, s'est en ce qui le concerne bien immergé dans son sujet pour écrire Las Vegas Parano en 1971. Le sujet, c'était, si j'ai bien compris, surtout les drogues. Il semble en avoir pris beaucoup. Oscar Zeta Acosta l'avait accompagné dans cette expérience, il a même par la suite réclamé des droits d'auteur sur le livre, ce qui lui a été refusé. À présent on ne sait toujours pas s'il est encore vivant ou déjà mort, tué, comme de juste, par des dealers ou autres délinquants qu'il fréquentait. En 1972 il avait publié ces Mémoires d'un bison, qui ont, comme on le voit, toutes les qualités pour être un livre culte.

     

    Le texte, suivant il est vrai une coutume répandue dans le roman américain, est bourré de noms propres qui semblent ici autant de mots de passe. « Je sors de mon appartement de Polk District et m'enfonce dans le tunnel sous Russian Hill. Je continue ma route sur Broadway où les trottoirs sont recouverts de fourmis en costard Brooks Brothers ». À lire ce genre de phrases le fan entre sûrement en extase. C'est un lecteur particulier. J'ai connu des fans de science-fiction du temps où j'habitais à Metz car ils y venaient en masse, pour le festival de science-fiction qui avait lieu tous les ans dans cette ville. Quand on leur demandait ce que tel auteur adulé d'eux avait de particulièrement remarquable ils émettaient un petit ricanement et disaient à plusieurs reprises : « Ah, X., c'est dingue… C'est vraiment dingue… » Et ils secouaient la tête sans préciser davantage. On était dans le domaine de l'incommunicable. Il y allait d'une expérience sans doute aussi difficile à partager que celle de la « défonce », dont les évocations scandent tout le livre d'Acosta. « Quand j'ai vu dans le rétroviseur que des poils me sortaient par les yeux, j'ai su que j'étais mal barré », nous dit-il en secouant la tête, lui aussi. On attend poliment que ce soit passé.

     

    Mais ça revient souvent, au long de ce « road-book » (c'est contagieux, vous dis-je) qui voit le « bison » du titre, lequel est un humain obèse nommé Oscar Acosta, gonzo oblige, plaquer son travail d'avocat à l'aide sociale pour se lancer au volant de sa Plymouth dans une errance ponctuée de rencontres et pleine de fureur, ça va sans dire. « Mais allez vous faire enculer, sales connards ! Qu'est-ce que vous y connaissez à la mort ? j'ai hurlé aux deux chasseurs de têtes, alors que je me décapsulais une autre Bud et que je fonçais à toute allure vers le Daisy Duck… » Tout cela sur fond de musique pop, les Beatles, Dylan et bien d'autres, le tube de Procol Harum, A Whiter Shade of Pale revenant en boucle obsessionnelle. Toute ma propre adolescence. Et puis après ?

     

    On assiste en spectateur un peu ennuyé aux frénésies d'Oscar, dont le récit se fonde sur une conception assez prévisible de la littérature. Car le bison écrit, et, pour y parvenir, il a, bien entendu (on est aux Etats-Unis), pris des leçons. Un homme en veste de tweed qui « parlait rarement d'écriture » et « n'a jamais fait de cours au sens strict du terme » lui a donné « le même conseil que celui qu'[il avait] reçu de [son] premier professeur d'écriture » : « Il m'a dit que si je voulais écrire, je devais écrire » (On est bluffé.) « J'ai sauté dans un train de fret », poursuit le maître, « et (…) finalement, je suis devenu marin dans la marine marchande. Et ça fait trente ans que j'écris ». Jeunes gens qui voulez faire carrière, vous connaissez désormais la marche à suivre.

     

    Heureusement qu'Acosta écrit aussi, pourtant. Car il y a deux livres dans ce pavé de 336 pages : une fois retirés la route, la Budweiser et les poils aux prunelles, resterait ce qui fait tout l'intérêt des Mémoires d'un bison, et que le narrateur appelle « l'histoire de ma vie ». Cette histoire, il se la remémore ou l'élabore, par bribes, en buvant et en conduisant, le cheminement rétroactif de la mémoire venant doubler la fuite en avant de la Plymouth. C'est l'enfance et l'adolescence d'un petit immigré mexicain qui a oublié la langue de ses pères mais se trouve sans arrêt renvoyé par le racisme ambiant à ses origines : « Après tout, j'avais fait ma confirmation et j'avais passé mon bac. (…) Et puis j'étais allé bien au-delà des rêves les plus fous de ma mère. Je n'étais pas avocat peut-être ? (…) Moi, j'avais fait tout comme il faut. (…) Alors qu'est-ce qu'ils attendaient de moi, bordel ? » Cette interrogation donne pour finir son sens à l'équipée d'Oscar sur les routes d'Amérique. Il est à la recherche de ce qu'il est, et cette quête le mènera de l'autre côté du Rio Grande, où, après avoir eu peur d'être arrêté pour s'être « fait passer pour un mexicano », il va découvrir « des millions de femmes basanées aux cheveux noirs, des croupes élégantes pour des enfants robustes, des poitrines gonflées pleines de vie, des yeux noirs en amande dans des écrins de cils. Quoi qu'aient pu signifier pour moi Alice Joy et Jane Addison quand j'étais enfant, elles étaient à présent reléguées au titre de souvenirs d'enfance issus d'un passé révolu ». Après quoi il se fera expulser avec cette formule pour viatique : « Vous feriez mieux de rentrer chez vous ».

     

    Dans ce final réellement émouvant, dans ce récit de formation brutal, se dessine, au-delà des oripeaux de l'époque et des fantasmes post-rimbaldiens, une vraie question, c'est-à-dire la question de la vérité. C'est cette question qui est au cœur du livre d'Oscar Acosta. Dommage qu'il ne s'en soit pas contenté, c'était beaucoup.

     

     

     P. A.

     

    photo http-_assets.blog.hemmings.com.jpg

     

      Ce texte est paru une première fois le 8 juin 2014 sur le site du Salon littéraire .

     

     


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