• Mes vingt-six lettresU : (ne faire qu’) un

     

    On ne se rappelle pas quand la caisse en carton épais gris foncé a disparu pour faire place à l’armoire en chêne clair. La caisse, qui, en réalité, était un carton, mais assez grand pour mériter le nom de caisse, était malgré tout devenue trop petite. Les jouets débordaient. Il n’était pas souhaitable que les jouets se répandent, traînent sur le tapis, s’y étalent comme autant de signes indiscrets et colorés de présence enfantine. En ce temps-là, les enfants demeuraient à leur place...

     

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  • fr.wikipedia.orgEn fin de compte, qu’est-ce exactement que l’autofiction ? Malgré les définitions, qui foisonnent, personne au fond ne pourrait dire en une formule simple et convaincante de quoi il s’agit, même si personne n’hésite à reconnaître immédiatement un exemple donné du genre. Dans ce continent flou se détache une région parmi bien d’autres : l’autofiction sans fiction. Qui ne raconte ni la vie d’un parent de l’auteur, ni une rupture amoureuse qu’il a vécue, ni même l’écriture d’un de ses livres. Qui refuse tous les sujets, pour tenir une chronique décousue de la vie de celui qui parle.

     

    C’est ce que réussissait brillamment, par exemple, Thomas Espedal dans Gens de Bergen (Actes Sud, 2017, voir ici). Et c’est indéniablement le programme que s’est fixé Alex Capus, dans un livre intitulé Das Leben ist gut, « La vie est bonne ». Quoique le narrateur, également écrivain, s’appelle Max, que l’ouvrage soit sous-titré roman, et que l’auteur francophone écrivant en allemand ne tienne pas, pour autant que je sache, de bar, dans la ville suisse où il réside. Mais il nous a prouvé, notamment dans le superbe Voyageur sous les étoiles (Actes Sud, 2017, voir ici), qu’il pouvait être expert en matière de trompe-l’œil.

     

    Absence, tête de taureau et tables de ping-pong

     

    Revenons au Sevilla Bar. L’écrivain du livre en est aussi le patron. Il est seul pour la semaine avec ses fils adolescents, car sa femme, dont il est fort épris, est à Paris, invitée à enseigner à la Sorbonne. Au cours de cette semaine, son ami Miguel récupère, pour la vendre, la tête de taureau empaillée qu’il avait laissée depuis longtemps décorer le bar de Max. Celui-ci va devoir la remplacer, par celle d’un autre toro, achetée sur Internet, et livrée à Mannheim, où il faudra aller la chercher. Ce sera aussi l’occasion d’une brouille avec Miguel, suivie de réconciliation.

     

    Cette absence et cette brouille s’entrelacent pour tracer la ligne principale d’un récit où il est aussi question du bar, de ses clients, des souvenirs du tenancier-narrateur, de nombreuses histoires, vraies ou inventées par ce dernier. Le tout mêlé de considérations résignées et grinçantes sur le quotidien dans une société contemporaine (suisse, en l’occurrence). La vie, quoi. Qui « se suffit à elle-même », d’ailleurs « on n’invente jamais rien ». Et Capus a un talent incontestable pour planter les décors de nos existences d’aujourd’hui, « zones piétonnes » ponctuées de « terrains de jeux avec cabanes et arbres ou échiquiers en plein air », maisons individuelles entourées de jardins qu’ornent « des tables de ping-pong, ainsi que des barbecues en béton lavé avec des meubles de jardin cossus en résine synthétique gris anthracite aspect rotin tressé ».

     

    Le syndrome de Midas

     

    Pourquoi, malgré tout, parcourt-on tout cela dans des alternances d’intérêt distant et de souriant ennui ? Faut-il incriminer la volonté constante d’être drôle ?... Pas seulement. L’autosatisfaction, qu’on sent sourdre à chaque page, d’un auteur qui ne cesse d’attirer notre attention, entre les lignes, sur son adresse ?... Pas tout à fait. Le problème est plutôt le sentiment d’inconsistance qui nous gagne devant un livre n’ayant d’autre objet que lui-même. Attention, n’allez pas imaginer un avatar du célèbre livre sur rien. Celui-ci, à supposer qu’il existe, porterait sur quelque chose : le rien, justement. Et Espedal, dont je parlais plus haut, en écartant toutes les possibilités de sujets, laissait bien un objet à son livre : le vide, ainsi ménagé et révélé, auquel s’affrontait l’écriture. Tandis qu’Au Sevilla Bar ressemble à un simple prétexte, pour l’écrivain, à se mettre en scène sous nos yeux en train d’écrire. Il en résulte l’impression d’un ouvrage fait, parfois bien fait, toujours trop fait. Et on a envie de suggérer à son auteur ce que ses concitoyens conseillent à Max : « Qu’il arrête donc de faire l’intéressant ».

     

    Alex Capus semble un peu, en effet, penser qu’il est comme Midas, et que toutes les anecdotes qu’il accumule, puisqu’il prend la peine de nous les raconter, revêtent, de ce simple fait, l’éclat de l’or. Mais, mis en demeure à tout bout de champ d’être éblouis, nous restons de marbre. Midas, comme chacun sait, a mal fini. Vivement que Capus revienne, pour nous parler, comme dans Voyageur sous les étoiles, de la vie d’un autre. Cela, il sait si bien le faire.

     

    P. A.

     

    Illustration : Nicolas Poussin, Midas se lavant à la source du Pactole (1626-1628)

     


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  • www.pinterest.frT : théâtre

     

    On n’en a pas eu. Je parle de ces objets constitués de quatre planches verticales assemblées, d’inégale largeur, une ouverture rectangulaire étant pratiquée dans la partie supérieure de la plus grande, à laquelle correspond, sur celle qui lui est opposée, et qui a été coupée à environ la moitié de sa hauteur, un paysage peint en couleurs vives...

     

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  • pl.khanacademy.orgC’est un personnage comme l’Angleterre seule peut en engendrer… Père : pasteur anglican. « Il souhaitait que le cercle de famille demeurât aujourd’hui, demain et pour l’éternité, tel qu’il était hier », écrit-elle dans son autobiographie, citée par Hermione Lee, qui signe la postface. Dix enfants. Edith et sa sœur Mildred sont les deux plus jeunes. Un an après la mort de celle-ci, elle écrit Une enfant de l’amour. Paru en 1927, le livre est son plus grand succès et un grand succès tout court. Il est aujourd’hui traduit en français pour la première fois, par Constance Lacroix, dans une langue admirable d’élégance et de précision. Edith Olivier est l’auteure de quatre autres romans, d’un livre de cuisine, d’une biographie de Marie-Antoinette et de divers ouvrages. Elle fut aussi trois fois maire de Wilton, dans le Wiltshire, comté dont elle ne franchit que rarement les bornes.

     

    Planètes et légumes

     

    Agatha lui ressemble sans doute un peu. Mais en version enfant unique, et moins le père, mort avant le début du récit. Dans ses jeunes années, la jeune femme s’est inventé, c’est classique, une compagne imaginaire avec qui elle a longtemps tout partagé. Puis, à quatorze ans, moquée par sa gouvernante, elle a renoncé à ce jeu. Mais quand, à plus de trente ans, elle perd sa mère, plus rien ne lui interdit de le reprendre. Voici donc Clarissa, « le rayon qui [a] frappé son existence poussiéreuse »… Elle apparaît, à l’âge qu’elle avait quand elle a disparu (onze ans), d’abord par à-coups, avant de devenir bien réelle, aux yeux d’Agatha seule dans un premier temps, puis à ceux de tous.

     

    À partir de là, avec une rigoureuse simplicité, en s’interdisant tout romanesque parasite, la narratrice déroule les implications de son point de départ : il faut justifier l’existence de l’enfant aux yeux des autres, comme à ceux d’Agatha elle-même (« L’existence de Clarissa s’expliquait par la même loi que celle qui rendait compte de la présence des planètes dans le ciel et des légumes au potager ») ; il faut aussi la faire grandir, lui apprendre à lire, la baptiser, lui faire découvrir la musique et, enfin, à dix-sept ans, l’amour. Là, ça se gâte (« Elle reconnut immédiatement en David une émotion de même nature que la sienne. Il désirait, lui aussi, posséder Clarissa. Agatha fut remplie de haine »).

     

    Elfes et nymphes

     

    Tout cela apparaît d’abord comme une délicieuse fantaisie poétique, fruit d’une imagination typiquement insulaire : sans parler de l’humour, du thé, des presbytères, Clarissa est de ces enfants-elfes que la littérature britannique affectionne. Il y a en elle du Peter Pan lorsqu’elle bondit dans les plates-bandes du jardin d’Agatha, pleine d’ « espièglerie triomphante ». Plus tard, quand sa « silhouette pâle se dress[e] telle celle d’une nymphe au milieu de la forêt miniature des joncs, pointés vers le ciel comme autant d’épées vertes », elle ressemble à une peinture de Burnes ou de Rossetti. Le jeu auquel elle et celle qui l’a suscitée par son seul amour se livrent en permanence est celui des enfants sages d’autrefois, qui vivent en imagination « des aventures palpitantes », « dans un univers sans limites, peuplé d’une foule d’êtres de leur choix ».

     

    À y regarder de plus près, cependant, cette affaire de double a quelque chose de bien inquiétant et aurait pris, à n’en pas douter, au temps du romantisme allemand, des teintes fort noires. Car toute l’histoire est au fond avant tout un long et douloureux portrait d’Agatha. Clarissa fait ce qu’elle n’a pas fait, lit les livres qui lui étaient interdits, veut apprendre à jouer au tennis et à conduire une voiture. Et le roman fait impitoyablement jouer jusqu’au bout un mécanisme psychologique complexe et mortifère : Agatha a besoin d’inventer Clarissa pour s’ouvrir au monde extérieur ; mais qu’elle ait besoin d’un tel détour pour s’y ouvrir est le signe même du refus désespéré qu’elle oppose audit monde — d’où le finale déchirant, qui rompt avec l’atmosphère apparemment légère de l’ensemble.

     

    Mais en cette Agatha démiurge, qui préfère l’impossible au point de le faire exister, puis de le sacrifier, comment ne pas reconnaître une poignante image de l’artiste ? Et dans ce livre faussement limpide, une ode vibrante et tourmentée à la littérature ?...

     

    P. A.

     

    Illustration : Edward Burne-Jones, King Cophetua and the Beggar Maid, 1884


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  • www.pipechacom.comS : saxo

     

    À onze ans et demi, je me suis pris de passion pour le jazz. Tout le monde se prenait de passion pour quelque chose, à onze ans et demi, on entrait en sixième, longtemps tapis dans les ténèbres, les testicules entamaient leur descente vers le grand jour, on disait adieu à l'école primaire et à la figure de l'instituteur, vêtu d'une blouse, les innocentes marottes de l'enfance, timbres-poste et trains électriques, nous quittaient ; la passion pour un genre musical devenait obligatoire et devait être sans nuances...

     

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